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Full text of "La légende d'Oedipe étudiée dans l'antiquité, au moyenâge et dans les temps ..."

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LA LÉGENDE D'ŒDIPE 



Montpellier — Typogr. Doeilm et Fils. 






'rt 



cr% 



LA 



LÉGENDE D'ŒDIPE 

ÉTLDIÉE 
DANS L'AiNTiOUlTÉ, AU MOYEN-ÂGE ET DANS LES TEMPS MODERNES 



EN PARTICULIER DANS 



LE ROMAN DE THÈBES 

TEXTE FRANÇAIS DU XII« SIÈCLE 



PAR 



L. GONSTANS 

DOCTEUR ES- LETTRES. 
PROFESSEUR \U LYCÉE DB MONTPELLIER 



PARIS 

MAISONNEUVE & C'«, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

25, Quai Voltaire. 25 
1881 



V' 






TABLE DES MATIÈRES. 



Prâfacb 1 

PREMIÈRE PARTIE. 

LA LÉGENDE d'ŒDIPE DANS L' ANTIQUITÉ. 

(Pages 3-92.) 

Chapitre premier. — Origine et interprétation de la légende 3 

Chapitre ii. — Développement de la légende. II 

A. — Laïus 24 

B. — Œdipe 29 

a. Le Sphinx 29 

b. L'inceste ; la reconnaissance 35 

C. — La Thébaïde 43 

a, Poljnice et Tydée h Argos 43 

b. L'ambassade de Tjdée 49 

e. Les sept chefs • 50 

d. Hjpsipyle et Archémorus 57 

e, La ville d. Thèbes; ses portes 60 

/". Les Argiens devant Thèbes 76 

g. Thésée à Thèbes 85 

h. Les Épigones 90 



• 



DEUXIÈME PARTIE. 

LA LÉGENDE d'ŒDIPE AU MOYEN->AGE. 

(Pages 93-372.) 

Introduction. 93 

Chapitre m. — La légende d'Œdipe dans les traditions 

populaires 95 

Section I. — La légende de Judas 05 

Section II. — Les contes populaires ...... 104 

Section III. — Le cycle de Saint-Grégoire 

ou de l'innocent incestueux. 111 

I 



VI TABLE DES MATIÈRES. 

Chapitre it. — Le Roman de Thèbes , . 180 

Introduction 130 

Section I. — Stace et les traditions classi- 
ques au moyen-âge 132 

Section IL — Les Manuscrits 156 

Section III. — Analyse du Poème 171 

- Section IV. — Les deux rédactions et leurs 

sources. • 242 

Section V. — Benoît de S**-More est-il 

l'auteur du Roman de Thèbes? 279 

Section VI. — La légende d'Œdipe dans le 
Roman de Thèbes (Examen du Roman 

de Thèbes) 301 

Section VIL — Destinées du Roman deThèbes 315 
I. — Rédactions en prose du Roman de 

Thèbes 315 

IL — Allusions au Roman de Thèbes. . • 349 

III. — Imitations du Roman de Thèbes. • 366 

TROISIÈME PARTIE. 

LA LÉGENDE D*ŒDIPE A LA RENAISSANCE ET DANS LES 

TEMPS MODERNES. 

(Pages 373-388.) 

Chapitre V. — La légende d*Œdipe à la Renaissance et 

dans les temps modernes 373 

Conclusion 389 

APPENDICE. 

ÉTUDE SUR LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

(Pages i-Lxxx.) 

I. — Versification i 

II. — Phonétique (traitement de la gutturale) xix 

III —Flexion xxv 

IV. — Syntaxe xxxix 

V. — Glossaire lxi 



ERRATA. 



Page 18, 1. 6 et p. 19, n. 3, lis. Hësychius. 

— 24, 1. 10, au lieu de Laïus, lis. Laïus. 

— 35, L 23, à Thèbes, mettre ici le renvoi à la note 1. 

— 36, 1. 15, au lieu de de Tavis, lis, à layis. 

— 44, 1. 13, au lieu de Olenos, lis. Olénos. 

— 50, L 1 de la note, au lieu de Goropuis, lis» O-oropius. 

— 52, 1. 17, au lieu de ils remettraient, lis. ils en remettraient. 

— 53, n. 2, 1. 4, tnettre une virgule après Pansanias. 

— 60, 1. 30, au titre, au lieu de c, lis. e. 

— 62, 1. 1 de la note, au lieu de 'Hfjiv, lis. 'h piv. 
ibid., 1. 10, au lieu de «uroF cScà, lis. ot^ntSç ^tà. 
ibid., 1. 17, au lieu de wfitfoàfioi, lis. ofOttllfioi. 

— 71, ]. 29^ até lieu de et ApoUodore, lis. et à Apollodore. 

— 78, 1. dernière, effacez les guillemets. 

— 84, 1. 9, lis. Hercule remprunta à Oncus. 

ibid., 1. 19. lis. primitive, telle que nous la voyons, 
ibid., 1. 2 de la note 5, fermez les guillemets après Ccerus. 

— 87, 1. 3, mettez une virgule après les gardes. 

— 88, n. 3, après ch. 29, au lieu d'une virg.y mettez un point. 

— 98, note 2, 1. 6, lU. œvi, p. 212-5) ; 

ibid., 1. 11, au lieu de traduction, lis. traduction. 

— 105, 1. 12, au lieu de <, lis. ». 

— 109, note 1. C'est par erreur que les vers cités ont été 

corrigés d'après le système de reconstitution du teaste 
d* abord adopté, et abandonné ensuite^ du moins pro- 
visoirement et Jusqu'à ce que les difficultés encore 
pendantes aient été résolues, 

— 113, ]. 4, au lieu de quatres, lis. quatre. 

— 121, note 4, 1. 2, au lieu de xiV*, lis. xiv. 

— 129, 1. 1 sqq. Il faut avouer que la tradition rapportée par 

Hjgin, qui veut qu'Œdipe ait été recueilli sur les bords 
de la mer par Péribée, réponse de Polybe (V. ci-dessus, 
p. 25), semble rapprocber le mythe d*Œdipe de celui de 
Persée et de la légende de Grégoire. 

— 143, str. 19, V. 4, au lieu de mœrore, lis. mœrore. 



VIII ERRATA. 

Page 145, 1. 24, au lieu de 1. I, lis. 1. 1. 

— 150, 1. 31, au lieu de li, lis. II. 

— 153, 1. 5 et p. 154, 1. 6 sqq. — Lindenbrog hésite quelque 

peu à s* écarter de Topinion commune. Voici les réflexions 
qu'il ajoute à la citation de la glose du commentateur 
(lequel n*est peut-être pas Lactance) : < Hactenus vêtus 
codex, in quo tametsi non exacte vita illius describatur, 
libuit tamen apponere, ut appareat cujatisnam olim arbi- 
tratus sit, quem recentiores quidam Neapolitanum fa- 
ciunt, inducti potissimum verbis Papînii ex epistola libri 
.i\j. et Ecloga ad uxorem, non sine aliquo colore verita^ 
tis % ; et plus loin, il émet des doutes sur l'authenticité du 
prénom d* Ursulus, ce qui ne Tempôche pas d'insérer celui 
de Sarculus dans le titre de son édition. 

— 154, 1. 15, au lieu de ad patriam, lis. ad poeticam. 

— 157, mettez une virgule à la fin de la ligne 16 et un point 

à la fin de la ligne 17. 

— 164, 1. 8-9, lis. des leçons communes, par exemple solsi 

(sosi)^ avec BC. 

— 166, V. 54, lis. encolorées. 

ibid., note au v. 15, au lieu de enfance, lis. d'enfance. 

— 167, V; 35, au lieu de outrei, lis, otrei. 

— 175, 1. 25 et p. 266, 1. 4, annulez la correction de menée 

en menée. 

— 178, V. 1045, au lieu de engousseus, lis. angousseus. 

— 181, V. 1916, au lieu de cascum, lis. cascun. 

— 182, V. 2220, au lieu de ôîr, lis. oïr; de môme, p. 195, v. 

3738, lis. oîstes; p. 214, v. 8386, lis. oïssiés, etc. 

— 186, V. 2705, effacez le poinUvirgule après s'esmervelle. 
ibid., V. 2730, au lieu de éle, lis. èle. 

T— 187, T. 2742, au lieu de hom, lis. home. 

— 188, V. 2807, au lieu de I, lis. .1. 
ibid., V. 2813, au lieu de lève, lis. lève. 

— 194, V. 3718, corriger tôt [suj. plur.) en tnit*, et rejeter 

tôt en note ; de môme, p. 197, v. 4146 ; p. 198, v. 4213 ; 
p. 199, v. 4229 ; p. 214, v. 8385, etc. 

— 200, V. 4274, au lieu de l'ot, lis. l'ost. 

— 207, note au v. 6431, lis. mon frère. 

ibid., V. 6438, et note correspondante, au lieu de g., lis. .ij. 

— 210, 1. 19, au lieu de s'entretuent, lis. s entre-tuent. 

— 213, 1. 1 de la note, au lieu de v. 5378, lis. v. 537-8. 

— 222, v. 10572, au lieu de le, lis. nel, et rejetejgle en note. 

— 229, V. 13038, au lieu de qu'èle, lis. que le, et mettez un 



ERRATA. IZ 

point à la fin du vers; par contre^ effacez le point à la 
fin du vers suivant. 
Page 231, t. 13092 et v. 13098, au lieu de tôsjôrs, lis. tôs jôrs. 

— 233, V. 13899, mettez une virgule au lieu d'un point- 

virgule à la fin du vers; de même pag. 234, y. 13929. 

— 234, 1. 25, au lieu de àÀ Argos, lis. à Argos. 

— 241, Y. 77, au lieu de quand, lis. quant, 
ibîd., V. 98, corr. cil et rejetez (iQxx^ennote. 

— 248, Y. 146, au lieu de grand, lis, grant. 

— 251, Y. 113, mettez une virgule après feron. 

— 252, 1. dern. de la note, au lieu de es, lis. les. 

— 256, Y. 26, au lieu de mes, lis, mes. 

ibid., 1. 23, (^foutez : Ce dist li livres et la létre, Ninus i gist 
qui ri ôst métré 8499-500. 

— 262, 1. dern., mettez dèitx points après filles, et points 

virgule après général. 

— 263, 1. 13, au lieu de il, lis. Fauteur. 

— 277, 1. 29, au lieu de ouYage, lis. ouYrage. 

— 281, 1. 14, au lieu de yev sa lis. Yers a. 

— 291, 1. 27, mais jamais dans les rimes féminines. — // y a 

une exception: Salemandre: tendre 12911; il est vrai 
qu'avec les noms propres, on a tovjours usé d'une 
certaine liberté. 
ibid., 1. dern., auas deux exemples cités, ajoutez: veir: 
assalir 3249 A. 

— 293, 1. 13, mettez une Yirgule après 8361 ABC. 

— - 297, 1. 22. On peut cependant admettre dans Thèbes un 
exemple de 1 amollie : celés (lis. ceiles) : mervelles (lis. 
menreiles) 1339 ABC [cf. ortoiles : çoiles 831 A). 

— 313, 1. 27, fermez la parenthèse après 320, et non à la 

ligne suivante^ après Maison ». 

— 347, note 1, 1. 1, a<^ lieu de sans donte, lis. sans doute. 

Pag. V a, 1. 39, mettez un point-virgule après Yoi. 

— X a, 1. 25. Il aurait fallu citer sous ie [= iée) les rimes 

suspectes 7187-8 et 7941-2 (V. p. 292, 1. 22 sqq.). 

— XYi, 1. 10, effacez la virgule après sujet. 

ibid., 1. 13-14, lis. : Parmi les rimes qui sont dans ce cas, 

nous citerons : /U, etc. 
ibid., 1. 30, au lieu de (pron. «), lis. (pron. ts). 

— xvui, 1. 39, lis. 6831 après : Venglot. 

— XXII, 1. 25, au liei* de Salenihe^ lis. Salenihe, 



X ERRATA. 

Page xxvii, nota 1, 1. 12, au lieu cTun point, mettez une vir- 
gule après Huges A. 

— XXXI, 1. 2-3, comme pour l'article, je rétablirais partout /a. 

C'est par erreur que cette assertion a été maintenue; 
le pronom est sujet aux marnes doutes que l'article. De 
même pour l'adjectif possessif ^ 1. 28. 
ibid., 1. 23, mettez un point'Virgule après les mots cepen- 
dant V. 117,. e^ une virgule avant. 

— XXXIII, 1. 1 sqq. Les formes refaites, etc. Cet alinéa doit 

être reporté à la page précédente, 1. 35, avant le mot : 

Personnes. 
ibid., 1. 7, au lieu de Ce n'est, lis. Ce n'ért. 
ibid., 1. 12, fermez la parenthèse après 3320. 

— XXXVI, 1. 20, lis. : s'estormirent. 

— XXXVIII, 1. 6, lis. (A issiés). 

ibid., 1. 36, effacez la virgule après latin. 

— XLiv, 1. 2, effacez la parenthèse après 29508 etc. 

— XLV, 1. dern., au lieu de Ellipse, lis. Ellipse. 

— XLvn, 1. 18, au lieu de cor, lis. cors. 

— XLviii, 1. 8, lis. vint afuiant. 
ibid., 1. 31, lis. du substantif, 
ibid., 1. 39, lis. par. j. petit que ne. 



PRÉFACE. 

La légende d'Œdipe, fruit spontané de Timagination 
populaire, remonte à la plus haute antiquité. Profondé- 
ment modifiée par la conception toute grecque de la fatalité, 
elle a pris une forme particulière qui, grâce au génie des 
grands poètes dramatiques, s'est imposée non seulement à 
la tradition classique et littéraire, mais encore à la tradition 
populaire. Ce double courant Ta portée à travers le moyen- 
âge jusqu'aux temps modernes, et de nos jours encore on 
a pu la reconnaître avec ses traits essentiels dans les contes 
populaires des contrées les plus opposées. Elle ofifre donc 
aux recherches du savant une large carrière, et il nous a 
semblé que nous ferions un travail qui ne serait pas sans 
intérêt, si, dans la mesure de nos forces, nous en étudiions 
la transmission à travers les âges, en insistant principale- 
ment sur les époques où elle a subi une véritable transfor- 
mation, par suite des modifications survenues dans l'état 
intellectuel ou moral des sociétés. 

Notre sujet se divise naturellement en trois parties. 
Dans la première, nous étudierons les origines de la lé- 
gende et son développement progressif dans l'antiquité, 
développement dont le poème de Stace et les tragédies de 
Sénèque marquent le point extrême. Dans la seconde, 
nous suivrons à travers le moyen-âge les destinées de la 
Thébaide de Stace, et nous montrerons les modifications 
profondes qu'elle a subies dans le Roman de ThèbeSy qui 
est le principal représentant de la légende dans le domaine 
littéraire; en même temps, nous étudierons cette légende 
dans la tradition populaire ou semi-populaire au moyen- 



2 PRÉFACE. 

âge. Une troisième partie, naturellement moins considé- 
rable, nous la fera voir survivant au moyen-âge et se per- 
pétuant, à travers la Renaissance et les temps modernes, 
jusqu'à nos jours, par un double courant artistique et po- 
pulaire. En Appendice, nous publions une étude sur la 
langue du Roman de Thèbès, qui nous a servi à reconnaître 
que Fauteur de ce poème ne saurait être Benoit de Sainte- 
More, Fauteur, aujourd'hui incontesté, du Roman de Troie 
et de la Chronique des dv^ de Norm^andie. 

En terminant, nous devons adresser nos sincères remer- 
ciements au jeune membre de l'Institut dont nous nous 
honorons d'être l'humble disciple ; nous voulons parler de 
M. Gaston Paris, qui, en nous signalant l'intérêt qu'offre 
le /tomcm de Thèbesy nous a engagé dans une étude où, à 
côté de nombreuses difficultés aggravées par notre inex» 
périence, nous avons trouvé un attrait des plus vifs, bien 
propre à soutenir notre courage et à nous permettre d'ac- 
complir jusqu'au bout notre lourde tâx^he. 



PREMIÈRE PARTIE 

LA LÉGENDE D^ŒDIPE DANS L'ANTIQUITE. 



CHAPITRE PREMIER 

ORIGINE ET INTERPRÉTATION DE LA LÉGENDE. 

Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les premières ten- 
tatives pour donner des fables antiques une explication 
rationnelle. Déjà, au v* siècle avant Jésus- Christ, Anaxa- 
gore avait fondé, on peut le dire, TÉcole allégorique^ dont 
les plus illustres représentants à Tépoque moderne ont 
été Bacon et Court de Gebelin. Cette École a eu pour ri- 
vale rÉcole historique^ qui nous ofifre les noms de Bochart, 
de Huet, de Clavier ; mais les découvertes faites en Egypte 
aujcommencement du dix-neuvième siècle provoquèrent 
la formation d'une nouvelle École d'exégèse mythologique 
qui remplaça les deux autres; je veux parler de l'École 
symbolique^ fondée par Creuzer en Allemagne. Puis est venu 
Otfried Millier [Prolegomena zu einer wissenschaftlichen 
Mythologie)^ qui a fondé une mythologie nouvelle sur l'a- 
nalyse étymologique ; il a été suivi dans cette voie par 
MM. Welcker et Preller, dont les travaux sont justement 
estimés. Enfin la découverte des Yédas est venue renou- 
vêler la science, et l'on sait avec quel charme M. Max 
Millier a exposé les principes de la Mythologie comparée^. 

« Plus on pénétrera, dit M. Max Millier, dans la nature 
intime des mythes primitifs, plus on se convaincra qu'ils 

^ Cf. Bréal, Mèl, de Mythologie et de Linguistique, Paris , Hachette, 
1878, réimpr. d'articles parus ailleurs, en particulier dans la Rev, archéol. 



4 LA LÉGENDE DGEDIPE DANS L*AXTIQUITÉ. 

se rapportent pour la plus grande partie au soleil.)» — c: La 
plus ancienne histoire que les hommes se soient contée, 
ajoute M. Bréal {loc. lavd.)^ a donc été celle de ce héros 
brillant de force et d'éclat dès les premières heures de son 
existence, généreux et grand durant sa vie, mais frappé au 
terme de sa course d'un coup qu'il ne pouvait éviter » ; et 
plus loin : <r L'histoire des dieux ne formait pas dans le 
principe un récit : c'étaient des propos incohérents, quoique 
très arrêtés dans leur teneur. Les transitions, l'enchaîne- 
ment, l'ordre, lalogique,furentintroduils après coup par les 
conteurs, qui, recueillant ces phrases dont ils cherchaient 
le sens, crurent y reconnaître les débris d'anciennes tradi- 
tions ou les oracles mal conservés de la sagesse antique. i> 
L'heureuse application qu'avait déjà faite M. Bréal de 
ces principes à l'explication du mythe latin à^ Hercule et de 

Cacus *, lui a inspiré l'idée de les appliquer à la légende 
d'QEdipe et de rechercher, à travers les transformations 
qu'elle a subies, la forme qu'elle pouvait avoir à l'âge na- 
turaliste. Voici en quelques mots comment l'éminent pro- 
fesseur interprète le mythe. La lutte d'QEdipe contre le 
Sphinx, qui est considérée par lui comme le fait le plus im- 
portant, n'est pas autre chose qu'une des formes nombreu- 
ses qu'a revêtues la lutte d'Indra (le soleil) contre Vritra ' 
(le nuage), racontée dans les Védas. Œdipe est un héros 
du même caractère que Zeus, Apollon, Héraclès, Belléro- 
phon, etc., c'est-à-dire une personnification de la lumière. 
Le mot Sphinx (de dcp/yy^v), celui qui enlace, répond exac- 
ment, quant au sens, au Vritra des Védas ; la forme du 
monstre ne fait pas difficulté : il n'y a rien en lui qui ne se 
retrouve séparément ou réuni dans les monstres analogues, 
Typhon, Echidna, qui, d'après Hésiode, figurent parmi ses 
ancêtres. La phrase proverbiale : Œdipe a ttcé le Sphinx^ 
était l'expression populaire et locale qui marquait la dé- 
faite du Sphinx se précipitant du haut de son rocher, c'est-- 

* Hercule et Cacus^ étude demythoL comparée. — Le mythe d' Œdipe ^ 
par Michel Bréal (mémoires réimprimés daas le recueil cité plus haut). 



ORIGINE ET INTERPRÉTATION DE LA LÉGENDE. 5 

à-dire du nuage qui éclate et tombe en pluie. L'énigme 
que propose le Sphinx, c'est le sourd murmure du ton- 
nerre ; si elle est devenue Pénigme des pieds, cette trans- 
formation est due à une fausse étymologie du nom d'GEdipe, 
celui qui sait l'énigme des pieds (de oîdct, je sais). 

Mais M. Bréal ne s'en tient pas à Texplication de la vic- 
toire d'CEdipe sur le Sphinx, il cherche à expliquer aussi 
le meurtre de Laius. Par une ingénieuse analyse du mot 
grec, il arrive à identifier Laïus, c'est-à-dire V ennemi, 
avec le Sphinx, et fait de la victoire d'Œdipe sur le roi de 
Thèbes une nouvelle forme de sa victoire sur le Sphinx. 
CEdipe épouse la veuve de Laïus, comme, dans les Védas, 
les jeunes flUes captives (c'est-à-dire les nuées) devien- 
nent ddsapatnîs^ de devapatnîs qu'elles étaient, c'est-à- 
dire épouses du dieu vainqueur, d'Indra, après l'avoir été 
du vaincu, de l'ennemi. 

L'aveuglement d'CEdipe représente la disparition de la 
lumière, le même mot exprimant dans les langues primi- 
tives la cécité et l'obscurité ; et le nom même d'Œdipe, 
d'après l'étymologie la plus répandue ( = enflé), vient de 
l'augmentation apparente de volume que subit le soleil à 
son coucher, par l'effet des vapeurs qui flottent dans les 
couches inférieures de l'atmosphère. Quant au reste de la 
légende, il serait inutile d'y chercher une interprétation 
naturaliste ; car les éléments nouveaux qu'elle apporte ont 
été introduits à une époque postérieure, dans le but de 
donner au mythe une portée morale et religieuse : tels 
sont le parricide et l'inceste, qui ont leur source dans la 
croyance à la fatalité et à l'infaillibilité des oracles. 

L'interprétation naturaliste du mythe d'Œdipe que 
nous venons d'exposer a trouvé un ardent adversaire 
dans un professeur bien connu de l'Université de Pise, M. 
Domenico Gomparetti*. Déjà M. Stephani {Nimbus und 
Strahlenkranz, in Mém, de VAcad. de Saint-Pétersbourg y 
vi® série, tom IX), avait refusé d'admettre, contre l'opi- 

^ Edipo e la mitologia comparata. Pisa, Nistri, 1867. 



6 LA LÉGENDE d'oKDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

Dion de M. Welcker et de quelques autres, une signiflcalion 
sidérale quelconque dans le Sphinx vaincu par Œdipe ; et 
M. Preller {Jahrb. fur PhiloL und Pœd., vol. 80, pag. 539, 
1858) croit que le Sphinx a été introduit dans la légende 
à une époque postérieure. M. Gomparetti s'attache à faire 
ressortir ce fait que le Sphinx n'est nullement mentionné 
par Homère dans le passage où setrouvent résumés les mal- 
heurs d'QEdipe (Odj/^^^, XI, 271 sqq.), et que dans Hésiode, 
là où le Sphinx est nommé {Œuvres et jours, v. 163'), il 
n'est pas question d'Œdipe, qui est cependant mentionné 
ailleurs {Théogonie, v. 326^). Ce qui est plus important que 
ces preuves négatives, ce sont les monuments assez nom- 
breux (monuments dont il faut bien tenir compte, tout en 
usant de prudence), dans lesquels le Sphinx se trouve 
représenté indépendamment d'Œdipe, et parfois en com- 
pagnie de dieux ou d'attributs solaires *. Il nous semble 
démontré que le Sphinx est un personnage d'origine solaire, 
et M. Gomparetti lui-même ne semble pas éloigné d'en 
convenir*. La difiBculté réelle, et dont M. Bréalne semble 
pas avoir complètement triomphé, était de rattacher le reste 
du mythe à ce point considéré comme primitif : il reste 
encore sur cette question quelques obscurités à éclaircir. 
M. Gomparetti croit à l'existence antérieure indépendante 
de l'épisode du Sphinx, qui aurait été rattaché à la légende 
d'Œdipe par la nécessité de trouver une explication à l'in- 
ceste, et d'amener le flis dans le lit de sa mère, en donnant 
des raisons plausibles de cet événement, dû à la fatalité. 
Pour lui, la signification du conte d'Œdipe est celle-ci : 
« Une combinaison fatale peut amener à commettre les 
plus grands crimes, indépendamment de la volonté ; un 
homme peut, sans le vouloir et le savoir, être coupable, 
et sujet à toutes les conséquence de sa faute. )> Le mot âxn 

^ -h ^'oipa flx oXo^ tcxs KaSfUtoe^iv oXcOpov. 

3 Pour la descriptioQ de ces monumentâ, voir Overbeck, Gallerie he^ 
roïscker tiildwerke der allen Kunst, pag. 15-62. 
^ V. po^. 21. 



ORIGIItE BT INTERPRÉTATION OE LA LÉGENDE. 1 

désigne à la fois chez les Grecs le mal moral et le dom- 
mage, le mal que Ton fait et celui que Ton souffre ; 
ils ne distinguaient guère entre la perversion du sens 
moral et la perversion de T intelligence. Le mal moral 
peut être dû à la faute volontaire de Thomme, ou être 
indépendant de sa volonté, peu importe ; l'action amène 
toujours la réaction et le dommage doit être réparé : voilà 
la fatalité antique dans toute sa rigueur* . Quelque juge- 
ment que porte la philosophie moderne sur cette antique 
conception de Tesprit grec, on ne peut nier qu'elle ne soit 
éminemment tragique, et propre à inspirer à des poètes 
doués du génie dramatique des œuvres fortement trempées 
et de nature à produire une vive impression de terreur*. 

Loin de croire que la légonde d'CEdipe, telle qu'elle 
nous a été transmise par les tragiques, dérive tout en- 
tière de la lutte d'CEdipe contre le Sphinx, M. Gomparetti 
n'y voit, comme nous l'avons dit, qu'un épisode étran- 
ger au fond du sujet ; il croit pouvoir rattacher tous les 
éléments de la légende à trois formules bien connues, qui 
figurent dans un grand nombre d'autres contes : 1® des 
parents exposent leur enfant pour éviter un malheur qui 
cependant s'accomplit ; T une reine ou une fille de roi est 
proposée comme récompense à celui qui tuera un monstre; 
y une énigme est donnée à deviner, en établissant la 
peine de mort pour celui qui n'y réussira point. 

Cette explication du savant professeur n'a point con- 
vaincu M. Bréal, qui lui reproche, avec raison selon nous, 
de ne point avoir assez distingué les temps : <rJe suis loin 
de prétendre, dit-il, qu'il faille voir des dieux solaires dans 
tous les personnages qui tuent des monstres et délivrent 
des princesses enchaînées. Mais avant d'entrer dans la 
mise en scène des contes, il faut que ces incidents aient 
figuré en des récits où ils eussent leur raison d'être. C'est 
par les mythes qu'ils devinrent assez familiers à Pima- 

* Cf. Goraparelti, /. /., pag. 51 sqq. 
2/6ki.. p. 54. 



8 LA LÉGENDE 0*OEDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

giDation populaire pour passer à Tétat de lieux communs. 
On ne s'expliquerait pas pourquoi les mêmes formules se 
rencontrent en Perse, en Germanie, en Grèce, si derrière 
la formule ne se trouvait pas la croyance naturaliste. Les 
contes de fées sont le dernier résidu de la religion d'un 
peuple ; il nous semble prématuré de placer ce résidu aux 
temps qui ont précédé Homère et Hésiode*». 

Nous n'avons pas la prétention de trancher le litige en 
faveur de l'un ou de l'autre des savants contradicteurs ; 
qu'il nous soit permis cependant de faire quelques obser- 
vations à ce sujet. Au fond, un grava dissentiment sépare 
sur un point essentiel M. Bréal de M. Gomparetti. Ce der- 
nier, qui admet l'interprétation naturaliste pour certains 
mythes analogues à celui du Sphinx et d'CEdipe, ne serait 
point éloigné de l'admettre aussi pour ce dernier, mais à 
condition de le considérer comme un mythe à part, incor- 
poré dans la légende d'Œdipe, lorsque le sentiment de la 
signiQcation primitive a été éteint. Les critiques de détail 
qu'il adressée M. Bréal ne détruisent pas la valeur de sa 
démonstration, et il reste acquis qu'il faut voir dans la 
lutte d'QEdipe entre le Sphinx un mythe analogue à celui 
d'Apollon luttant entre le serpent Python et à tant d'au- 
tres familiers aux Grecs, et qu'il faut l'expliquer, comme 
le mythe Indien d'Indra et de Yritra, par la lutte de la 
lumière contre les ténèbres , du soleil contre le nuage qui 
l'enveloppe. Mais il est certain que le reste de la démon- 
stration de M. Bréal n'entratne pas la conviction, et qu'il 
est difficile de préciser quels sont parmi les éléments de 
la légende, en dehors de la lutte contre le Sphinx, ceux 
qui sont tout à fait primitifs, et par conséquent admettent 
une interprétation naturaliste. Ainsi l'identification qu'il 
fait du meurtre de Laïus avec celui du Sphinx, en s'ap- 
puyant sur ce fait que Adïoç serait le même mot que idïoç, 
lequel représente le sanscrit dasyu ( = l'ennemi), un des 

^ Pour les questions de détail, voir Tarticle de M. Bréal dans la Revue 
critique, 1870, I, p. 49 sqq., en réponse aux critiques de M. Ciomparetti* 



ORIGINE ET INTERPRÉTATION DE LA LÉGENDE. 9 

noms du monstre védique, a été fortement combattue par M. 
Gomparetti, qui refuse d'ailleurs, avec juste raison à ce qu'il 
semble, de voir dans Laïus un ennemi pour Œdipe. Mais 
à son tour, M. Gomparètti nous semble trop exclusivement 
dominé par le côté moral du conte lorsque, après avoir 
dit (pag. 44 sqq.) qu'un très-grand nombre de contes fa- 
buleux ont une origine tout à fait indépendante et dijffé- 
rente de celle des mythes proprement dits, il af&rme que, 
aux époques secondaires, Timagination populaire ne s'est 
pas bornée à transformer les données primitives, mais a 
créé de toutes pièces de nouvelles fables proportionnées à 
la situation nouvelle des esprits, et que telle formule qui, 
à rorigine,avait servi à exprimer les phénomènes naturels, 
a pu servir dans la suite à exprimer tout autre chose, c'est- 
à-dire les phénomènes du monde moral. Je ne crois pas, 
pour ma part, que l'activité morale ait été assez grande, 
dans l'enfance des peuples, pour que ses manifestations 
aient frappé les imaginations au point de donner naissance 
à des personnifications, sources de contes fabuleux : ce 
genre de productions de l'esprit humain est l'œuvre d'une 
époque postérieure. L'interprétation de M. Gomparètti 
aurait donc toute notre approbation, à condition qu'il fût 
bien entendu que nous ne l'admettons que pour la légende 
de formation secondaire, et comme une transformation 
d'un mythe solaire primitif, plus ou moins développé, tan- 
dis que M. G.. . croit à l' intercala tion dans la légende mo- 
rale, qui alors serait primitive, du combat du Sphinx, 
pour expliquer par le service rendu l'arrivée d'Œdipe au 
trône de Thèbes et son union avec Jocaste. Ainsi, pour 
résumer la question en deux mots, nous pensons que 
M. Bréal a un peu trop étendu le champ de l'interprétation 
naturaliste, et prêté ainsi le flanc à des attaques qui ont 
entraîné à son tour trop loin son savant contradicteur, en 
l'amenant à exclure complètement de la légende l'inter- 
prétation naturaliste, et à en faire, non un mythe trans- 
formé par la conception grecque de la fatalité, comme le 



10 LA LÉGENDE d'ûEDIPE DANS l'aNTÎQUTTÉ. 

veut M. Bréal et nous avec lui, mais un véritable conte 
moral, <c produit simple de la direction morale prise par 
Tesprit du peuple dans son activité Imaginative*. » 

Mentionnons pour mémoire un autre essai d'interpréta- 
tion naturaliste auquel son auteur même, d'après la forme 
dans laquelle il Texprime, ne semble pas tenir beaucoup. 
M. Prëller (Griechische Mythologie^ Berlin, 1860, tom. II, 
pag. 343-4) s'exprime eneffei ainsi : oc Peut-être y a-t-il 
au fond de cela de vieilles allégories naturelles, à peu 
près comme dans les mythes de Lycurgue, de Penthée et 
de Labdacus ; auquel cas Œdipe, l'homme aux pieds mu- 
tilés, rhomme aveuglé, qui fut le meurtrier de son père et 
le mari de sa mère, serait dans les plus anciennes fables, 
comme ces derniers, une personnification de l'hiver. » Et 
il ajoute en note : « Lycurgue se frappe la poitrine et veut 
souiller sa propre mère (Hygin, fab. 132); il est aussi 
aveuglé et maltraité de toute façon (Diodore, 3, 65). Cf. les 
figures analogues de l'hiver dans Grimm, Deutsche MythoL^ 
725 ; THiver est perdu, l'Hiver est captif, il manque les 
yeux à l'Hiver, etc. Il a tué son père, puisque l'Hiver et 
la Mort sont unis invinciblement, et, comme l'Hiver, il fé- 
conde sa propre mère, la Terre. » — Je n'examinerai pas 
jusqu'à quel point cette explication peut convenir aux my- 
thes de Lycurgue, de Penthée ou de Labdacus ; mais je ne 
vois pas du tout comment on pourrait en faire l'application 
à celui d'GEdipe, sans dénaturer complètement, non pas 
seulement le caractère moral du mythe, mais encore les 
traits essentiels qui le constituent. L'explication de 
M. Bréal marque assurément un progrès important dans la 
voie de l'interprétation naturaliste, et si elle n'a pas ob- 
tenu l'adhésion de tous, il faudra du moins s'en contenter, 
tant qu'on n'en aura point trouvé de meilleure. 

1 Gomparetti) loc, laitd., pag. 50. 



CHAPITRE II. 

DÉVELOPPEMENT DE LA LÉGENDE. 

La légende Ibébaine a suivi dans son développement 
les mêmes lois que la légende troyenne\ c'est-à-dire 
qu^autour d^un noyau primitif se sont groupées de nou- 
velles fictions dans des directions opposées, les unes remon- 
tant des effets aux causes, les autres au contraire dévelop- 
pant les conséquences des événements racontés dans les 
premières poésies épiques. De même qu'aux traditions de 
riliade et de TOdyssée ont succédé d'un côté les Kuirpca, 
de l'autre les Nocrroc et la Trîksywix^ de môme à l'antique 
Thébs^de, c'est-à-dire à la guerre des Sept Chefs contre 
Thèbes, sont venues s'ajouter l'Œdipodée, qui explique 
les causes de cette grande lutte, la guerre des Épigones et 
l'Alcméonide, qui en montrent les conséquences immédia- 
tes. Ainsi l'histoire d'Œdipe ne semble pas avoir fait 
partie de l'antique Thébaïde ; mais la haine sauvage des 
deux frères, le trait de cannibalisme attribué à Tydée, la 
révolte audacieuse de Gapanée, appartiennent certaine- 
ment à cette première rédaction, antérieure aux poèmes 
homériques. Ce ne fut que plus tard que l'on chercha une 
explication morale à des faits si étranges : la rivalité de 
deux peuples puissants , la lutte de deux frères pour le 
trône, ne paraissaient pas des raisons sufiBsantes ; on attri- 
bua à la malédiction paternelle l'origine immédiate de ces 
haines implacables, et on voulut que les fils portassent la 
peine des crimes involontaires commis par le père. Enfin 
on se demanda la cause de cet acharnement du destin sur 
la personne d'OBdipe, et l'on inventa l'enlèvement par 
Laïus du beau fils de Pélops, Chrysippe, que l'on donna 

» Preller. Griech. Myth,, II, 341; Gamparetti, Edipo, etc., pag. 77. 



12 LA LÉGENDE D'GBDIPE DANS LANTIQUITÉ. 

comme Torigine première des malheurs des Labdacides. Ce 
qui semble certain, c'est qu'au temps d'Homère, le cycle 
thébain était déjà complet. Nous trouvons en effet dans 
VOdyssée{Xlj 271-80) un résumé de l'histoire d'OEdipe : 
« Je vis ensuite, dit Ulysse, la mère d'OEdipe, la belle 
Épicasto, qui, dans l'ignorance de son esprit, commit une 
action terrible : elle épousa son fils, après qu'il eut tué son 
propre père. Mais bientôt les dieux dévoilèrent la vérité 
aux yeux des mortels. Alors Œdipe, par la volonté funeste 
des dieux, régna sur les Thébains, souffrant dans la riante 
Thèbes des douleurs cruelles ; et la reine, succombant à la 
douleur, descendit dans les fortes demeures de Pluton, 
après avoir suspendu à une poutre de son palais un lien 
fatal. Elle laissa son fils en proie aux affreux tourments 
que peuvent causer les Furies d'une mère.» D'ailleurs les 
fils des Sept Chefs figurent dans la guerre de Troie : le 
rôle important qu'y joue Diomède amène la mention fré- 
quente de Tydée et de sa bravoure * ; on y rappelle en par- 
ticulier sa merveilleuse lutte contre les cinquante Thé- 
bains*. Hésiode nous apprend (Opéra et dies, v. 161-3) 
que, parmi les héros engendrés par Jupiter, les premiers 
moururent devant Thèbes, en combattant pour conquérir 
les troupeaux (^^m Svew) du fils d'Œdipe. Ce mot dési- 
gne sans doute ici les biens en général, le royaume 
d'Étéocle. 

Mais en dehors d'Homère et d'Hésiode, bien d'autres 
poètes épiques avaient été tentés par le cycle thébain. Mal- 
heureusement nous ne connaissons que par des fragments 
les œuvres considérables qui traitaient spécialement de la 
légende des Labdacides. Rappelons brièvement ce que l'on 
sait à cet égard. Dans les chants cypriens (rà Kvnpto), au 
témoignage de Proclus'^, Nestor racontait à Ménélas, son 

« Iliade, IV. STOsqq.; V, 800 sqq.; XIV. 110 9qq. 

2 /.'iad<?, X,284sqq. 

3 CycUrorum poelarwn fragmnUa, éd. Wolf, coll. Di loi, pag 5.S2 : 
NsTTM/} Ss Èv irapcxêôffci Sujyârat avr(û.*. xftc ta Tttpi OiSittouv km ty}v H^- 
Akioyjç pcvîccv, xoù tgc ntpi Qi/yria xai 'Apvx^vnv. 



DÉVELOPPEMENT DE LA LiOBNDB. 13 

hôte, les aventures d'OEdipe. L'inscription de Borgia men- 
tionne une Œdipodée de Gynaethon (5,600 vers), citée par 
Pausanias (IX, 5, 5), par le scholiaste d'Euripide (P/jœnm«, 
V. 1760) * et par Eusèbe *, et une Thébaïde attribuée à Arc- 
tinus de Milet, et qui renfermait 9,100 vers (d'après d'au- 
tres témoignages, environ 7,000). Cette Thébaïde était, si 
Ton en croit Pausanias, attribuée par Gallinus à Homère, 
et beaucoup partageaient cette opinion. Pausanias ne sem- 
ble pas Tadopter pour sa part, mais il place ce poème 
immédiatement après Tlliade et l'Odyssée'. Elle s'appelait 
également 'Afjufutpcm e^oSoç ou ^k{Uftapixù ë^hoslx^ et commen- 
çait ainsi : 

A/970Ç d&cSe, Oeà, TroXuS/^cov, evQcy âbtaxxtç ^. 

Les principaux points de l'épopée de Ginsethon étaient 
traités dans la trilogie d'Eschyle, V Œdipodée. L'épopée ne 
se renfermait pas dans le récit du mariage d'GEdipe et do 
la découverte de sa véritable situation ; elle devait s'éten- 
dre jusqu'à l'exil de Polynice, après la malédiction de son 
père, et à son mariage avec la fille d'Adrasle, et se termi- 
ner par la mort d'CEdipe à Thèbes et la description des 
jeux funèbres célébrés en son honneur (Gf. Homère, //. 
XXIII, 679), conclusion naturelle de ce poème '^. 

G'est surtout la Thébaïde d'Antiraaque • que citent les 

1 Oc rJrv OèScYroSûcv ypdéfovTCÇ. 

3 Eusèbe place Y Œdipodée dans la troisième ou la quatrième olympiadH ; 
l'iascription de Borgia la place dans la troisième. 

' Pausan. IX, 9, 5 : «y« 8è rip* ffotïîciv twOtvîv ^Aerà 78 'I).ià3ee xai rà sttïj 
TA Iç 'OSwo-lae inatm fAa).i<TTa. Je dois avouer que le sens que l'on attri- 
bue généralement aux mots Iftj^iv Op>j|Cov tov Trociî^avTa ne me sembio 
pas tout à fait d'accord avec ce jugement de Pausanias. Je proposerais de 
traduire : « Gallinus,.. dit que Tauteur est un autre Homère (est l'égal 
d'Homère)», ce qui s'accorderait mieux avec l'opinion contraire, que semble 
apporter Pausanias. 

^ Auclor Certaminis Ilomeri et Hesiodi, pag. 492. Lœsn. 

* Gf Weicker, Œdipodée von Kinœihon, iu Die episcfie Cyclvs, 2« partie. 

* Antimaque de Glaros (et non de Golophou; cf. Gic. Itrut. 51; Ovid. 
Trist. (y 6, 1) florissait vers Tan 405 avant Jésus-Gbrist. Il a écrit, outre 
la Thébaïde, un poêmo en vers élégiaques, intitulé Au3i9> pour déplorer la 
mort de celle qui fut son épouse ou sa maîtresse. 



14 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS L'aNTIQUITÉ. 

anciens grammairiens, et à cause de son importance, et à 
cause du mérite que Ton s'accordait à reconnaître à l'au- 
teur de cette œuvre immense. Immense en effet, puisque, 
au xxm* Livre, les Sept Chefs n'étaient point encore arri- 
vés à Thèbes\ etque le v* Livre donnait la description d'un 
repas offert par Adraste aux chefs de l'expédition avant 
leur départ d'Argos. Le poète, en effet, commençait son 
poème à l'histoire d'Agénor, et terminait par le récit du 
rétablissement de Diomède en Étolie, après la guerre des 
Épigones ; il décrivait par digression les lieux que traver- 
sait Tarmée et racontait les mythes se rapportant aux villes 
dont il parlait. C'est à lui, si l'on en croit Acron (Ad Hor, 
art, poet.y v. 136), que fait allusion Horace lorsqu'il dit : 

Nec reditum Diomedis ab interitu Meleagri. 

Le scholiaste d'Horace appelle Antimaque le Cyclique ; en 
effet, il n'a point cherché, comme Homère, l'unité du su- 
jet, mais il a réuni en un cycle une partie de la matière 
épique, comme firent plus tard Polémon et Denys de Sa- 
mos*. Les fragments qui nous restent d' Antimaque et les té- 
moignages flatteurs des critiques anciens à son égard ' font 
vivement regretter la perte de la plus considérable et sans 
doute de la meilleure des épopées du cycle thébain, perte 
que ne compense qu'imparfaitement la conservation du 
poème de Stace et d'une partie de l'œuvre des tragiques. 
Après Antimaque, mais bien au-dessous de lui, se placent, 
comme auteurs de ThébaïdeSj Antagoras de Rhodes et Méné- 
laos d' AegaB. Le premier fut l'ami d' Aratus et le contempo- 
rain d'AntigoneI*'etU. L'Anthologie (Jacobs, 13,pag. 483) 

^ Porphirion, ad Horatii art. poek., v. 136. 

* Cf. Weickcr, de Cyclo epico, pag. 103 sqq., in Kleine Schriften zut 
grieeh. LitUraturgeschichte (Die spxteren Thebaïden) ; et Wolf, Àntima^ 
chifragm., dans l'Homère de la collection Didot, pag. 29. 

3 Rappelons ici le jugement de Quintilien, Inst. orat., X. 1» 53 : « In ' 

Anlimacho vis et gravitas et minime vulgare dicendi genus habet laudem . ' 

Sedquamvis ei secundas fere grammaticorum consensus déférât, et aiïecli- 
bus, et jucunditate, et dispositione, et omnino arte deficitur, ut plane ma- 
nifeste appareal, quanto sit aliud proximum esse, aliud secundum. • , 



DÉVELOPPEMENT DE LA LÉGENDE. 15 

en fait mention, et Ton cite de lui une anecdote curieuse. 
Il lut son poème en Béotio, et, comme on ne Tapplaudis- 
sait pas, il ferma le livre et dit : oc C'est à bon droit qu'on 
vous nomme Béotiens y car vous avez des oreilles de bœuf» . 
Ménélaos n'est peut-être pas antérieur à l'ère chrétienne 
(Biogr. Didot); son poème avait douze chants d'après Sui- 
das, et treize d'après Eudocie^ Longin parle de Ménélaos 
avec éloge dans Johannes Sikeliota (Ruhnk. , de Longino, 1 0); 
Etienne de Byzance cite souvent les cinq premiers livres, 
mais aucun des passages qu'il nous a conservés n'est inté- 
ressant pour l'histoire de la légende. La première guerre 
de Thèbes était seule racontée dans cette Thébaïde. 

Nicander de Golophon, qui vivait au temps d'Attale, roi 
de Pergame, avait aussi écrit une Thébaïde^ si Ton en croit 
le scholisate Theriacon ^ ; peut-être était-ce un de ces poè- 
mes ethnographiques, aujourd'hui perdus, que l'on cite à 
côté de ses ouvrages didactiques, dont plusieurs nous ont 
été conservés. 

Quelques fragments nous restent de VHéraclée de Pisan- 
dre le Rhodien, poème épique en douze livres, qui ne pa- 
raît point postérieur au vn* siècle ; mais ils n'offrent rien 
d'intéressant pour notre étude. Parmi les fragments du 
Pseudo-Pisandre (ipwïjti Oeoyaiita)^ de beaucoup postérieur, 
nous en relevons un important sur Œdipe et le Sphinx, et 
un très-court sur la mère de Tydée (ApoUod. I, 8, 5). 

La légende thébaine tenta aussi la muse latine. lulus 
Antonius, flls du triumvir Marc-Antoine et ami d'Horace, 
avait écrit, suivant le témoignage d'Acron, le scholiaste du 
satirique (Hor. Garm. IV, 2, 33), une Diomédée en douze 
livres, qui contenait sans doute la dernière partie de l'œu- 
vre d'Antimaque et les points essentiels de la guerre des 

1 EudocisQ 'luvca, c'est-à-dire recueil de violeUeSy compilatioa dont les 
sources sont à peu près les mômes que celles de Suidas, comme l'a dé- 
montré MeinekQ {Observai, in Eudoc. Violet um;Gœii., 1789, V«»« et VI"^ 
vol. de la fUbl. der AU. Literatur tmd Kunsl). Budocie, femme des empe- 
reurs Constantin XI (Ducas) et Romain IV (Diogôno). vivait au xi* siôcle. 

^ Barth, Animado. in P. Slalii Thehaïda, v. t. 



16 LA LÉORNDB DOEDIPB OÂNS l' ANTIQUITÉ. 

Épigones. Un autre poète épique dont nous ne connaissons 
guère que lenom, avait composé avant Stace une Thébaîde: 
c'est Ponticus, l'ami de Properce, qui en fait un grand 
éloge (I, 7, 1 sqq.) : 

Dum tibi Gadmeae dicuntur, Pontice, Thebse, 

Ârmaque fraternse tristia militiae, 
Atque, ita sim felix, primo contendis Homero, 

Sint modo fata tuis mollia carminibus. 

Autre témoignage de Properce, I, 9, ad Ponticum (il 
lui reproche amicalement de ne point avoir encore traité 
de petits sujets) : 

Quid tibi nunc misero prodest grave dicere carmen, 

Aut Amphioiiise mœnia flere lyras ? 
Plus inamore valet Mimnermi versus Homero : 

Garmina mansuetus lenia quaerit Amor. 
I, quseso, et tristes istos compone libelles, 

Et cane quod quaevis nosse puella velit. 

D'après M. Teuffel [Geschichte der rùm. Literaksr, 3*édit. , 
pag. 544), ces vers pourraient tout aussi bien se rapporter 
à Antimaque. 

Ovide nomme aussi Ponticus(7Vw^. IV, 10, 47-8) : 

Ponticus heroo, Bassus quoque clarus iambo, 
Dulcia convictus membra f uere mei ; 

et peut-être est-ce à lui qu'il fait allusion dans ces vers 
(Pontic. IV, 21-2): 

Velivolique maris vates, cui credere possis 
Garmina caeruleos composuisse deos * . 

Nous ne savons quelle Thébaîde avait imitée Ponticus, 
mais tout porte à croire que c'était celle d' Antimaque. 
Quant au poème de Stace, qui malgré ses défauts occupe 
une place honorable parmi les productions des poètes la- 

1 Teuffel, Gesch. der rôm. Lileraiur, 3« édit. pag. 535-6; cf. Bernart. 
Argumentum in Stalii Thebaïdemi* Nec defaere oflicio Latini. Ponticus 
saae cum laude sudavit in hoc circo : author mibi afHrmaadi Prop«r- 
tius, etc.! 



DÉTBLOPPEMENT DÉ LA IJÉGENDB. 17 

tins, son importance et les rapprochements perpétuels 
qu'il suggère avec le Roman de Thèbes, ne permettent 
pas de séparer Tétude de ces deux œuvres : nous n'en 
parlerons donc dans cette première partie que pour si- 
gnaler à r occasion les sources auxquelles il a puisé. 

Mais les poètes épiques n'ont pas été les seuls à racon- 
ter l'histoire d'Œdipe et de ses enfants : la sombre légende 
thébaine était plus que toute autre de nature à provoquer 
chez les spectateurs la terreur et la pitié, et à ce titre elle 
devait inspirer les poètes tragiques du siècle de Périclès. 
En effet, les trois grands génies dramatiques de la Grèce 
ont attaché leur nom à la peinture des malheurs des Lab- 
dacides : six pièces complètes et de nombreux fragments 
attestent la popularité de la légende. 

Eschyle semble en avoir traité toutes les parties * . 
Welcker a constitué trois trilogies se rapportant à ce cycle 
avec les tragédies complètes que nous avons de lui, et 
celles dont il ne nous reste que des fragments : l^ Laïus ^ le 
Sphinx, Œdipe] 2^ Neméa, les Sept contre Thèbes^^ les 
Phéniciennes] 3® les Éleusiniens^ les Argiens^ les Épigones. 
Cet ordre a plus tard été modifié par lui'; mais M. Ahrens 
croit avec raison qu'il y a trop d'incertitude dans les 
fragments pour qu'on puisse établir un ordre fixe. Ce qui 
est probable, c'est que la première trilogie traitait l'histoire 
d'Œdipe; la deuxième, la guerre de Thèbes ; la troisième, 
la guerre des Épigones. 

De Sophocle, nous avons sur la légende d'Œdipe trois 
pièces complètes, trois chefs-d'œuvre : Œdipe roij Antigone, 



< Cf. Ahrens, Mschyli fahulx (coll. Didot), Préface. 

' Celte pièce seule, sur les neuf, on le sait, nous a été conservée entière. 
Sclineidewin (PhilolAll, 350sqq.; V, 180 sqq; QÉfdipt«5a«/e, 21 sqq.). ot 
Preller (Grt>c/i. MyihoL, II, pag. 346) admotlent une tétralogie composée 
i\^ Laïus, (VŒdipt et des Sept cont.*e Thèbes, et d'un drame satyrique, le 
Sphinx, 

^ Les Éleusiniens^ dans ce nouveau classement, sont placés à la suite 
des Sf^pi contre Tfièbes, et la troisième trilogie comprend les Épigones, 
les Arffiensei les Phéniciennes. 



18 LA LÉGENDE DOBDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

Œdipe à Colone, auxquelles il] faut ajouter de courts 
fragments d^ un Amphiaraus (drame satyrique), d'un ÛEnée 
(le père de Tydée), d'un (Hclès (le père d'Amphiaratts), 
d'une Éryphile ou les Épigones^ dont Strabon cite un 
fragment qui rappelle la mort d'AmphiaraUs, enfin d'un 
Alcméon^ mentionné par Besychius et Porphirius, et que 
semble avoir imité Attius. Les Lemniennes de Sophocle, 
comme VHypsipyle * d'Eschyle, dont la scène est à Lemnos, 
n'offrent pour notre sujet qu'un intérêt épisodique. 

Euripide nous a laissé sur le cycle thébain deux pièces 
entières , les Phéniciennes et les Suppliantes^ et de nom- 
breux fragments. Les Phéniciennes formaient trilogie avec 
HypsipylsetAntiope ; une autre trilogie comprenait V Œdipe 
et sans doute VAntigone, On sait du reste que Sophocle 
et Euripide ne se sont généralement pas astreints à donner 
trois tragédies ayant entre elles un lien commun ( Cf. Pa« 
tin, Études sur les tragiques grecs ^ I, 30). Citons encore 
d'Euripide^son Chrysippe^ qu'il fit jouer devant Archelatts, 
roi de Macédoine,[^son protecteur, et où il ne craignit point 
de retracer le honteux amour dont, selon lui, Laïus aurait 
donné le premier exemple *. 

Nous n'avons pas à faire connaître en détail les pièces 
des trois grands tragiques, ni à apprécier leurs mérites 
respectifs ; nous ne pouvons que renvoyer à l'ouvrage de- 
venu classique où M. Patin a étudié ces œuvres avec les 
lumières d'une érudition infinie et l'autorité d'un goût 
exercé. Notre rôle consiste seulement à étudier les modifi- 
cations de la légende, et nous noterons plus loin les diffé- 
rences qui serencontrent|dansles différents auteurs, à me- 

^ h'Hypsipyle d'Eschyle semble avoir formé trilogie avec les DanaXdes, 
les Cabires (où il élait question du départ des Argonautes do Lemnos) ot le 
Glaucus marinus (Ahrens, d'après un fragment cité par le scholiaste 
d'Apollonius] de Rhodes, I, 773). Hermann en place la scène à Némée et 
la joint h la^ pièce de ce nom, ce qui nous semble moins probable. 

2Elien, HisL anim., VI, 15; Varia hisL, II, 21; Alh^'-née; Deipn., 
XllI; Gicéron, Tusc. quœst., IV. 33, etc. Cf. Walckenœr, DîaLr. in Eurip. 
perdiiorum dramatum reliquias, III; Uartung, Euripides restiiuiu$, etc. 



DÉVELOPPEMENT DE LA LÉGENDE. 19 

sure que nous traiterons chaque point particulier. Bornons- 
nous à dire ici que les tragiques ont introduit des faits 
nouveaux dans la légende et remanié la matière épique, 
en développant la croyance à la fatalité et à Tinfaillibilité 
de l'oracle de Delphes. 

Signalons encore parmi les tragiques qui se sont occupés 
de la légende d'Œdipe, Meletus, l'accusateur de Socrate, 
auteur d'une OiSciroSeMc, tétralogie mentionnée par le scho- 
liaste de Platon * ; Âristarque dé Tégée, contemporain d'Eu- 
ripide, d'après Suidas, et sans doute antérieur à lui'; 
AchsBus*, Garcinus*, Diogène*, Lycophron*, Nicomaque*, 
Xenoclès ^, Philodès le neveu d'Eschyle* , Sosiphane •, 
Théodecte', qui tous avaient composé des Œdipes. Ce 
n'est que par conjecture que Fr.-G. Wagner, d'après un 
passage peu intelligible d'Athénée, a attribué une Antigane 
à Alexandre d'Étolie (V. Pœt. tragic. grmc. fragm.^ coll. 
F. Didot, pag. 155). Lycophron, qui avait aussi écrit deux 
Œdipes, a recommencé le Chrysippe d'Euripide, que le 
poète comique Stattis a parodié. 

Si nous passons à la Thébaîde, nous trouvons un Am^ 
phiaraûs du Garcinus nommé plus haut, pièce dont la 
chute a été racontée par Aristote {Poet, XYII); un Tydée 
de Théodecte de Phasélis, auteur aussi d'un Œdipe ; un 
Alcméon du même auteur, et un SMlreAlcméon du fameux 
et vaniteux Astydamas, qui avait également écrit un Por- 
thénopéê^^, le plus célèbre de ses ouvrages, et qui obtint pour 

1 Schol. Plat. Clark, apud Bekker, pag. 330. 

* Cf. Schol. 8oph., (Ed. Colon., v. 1320. 
' Hesychius. 

4 Aristote, Rhetor., III, 16, 11. 

* Suidas, Diogôae de Laerte, VI, 80. 

* Suidas. 

^ Eliea ( Var. hist. , II, 8) dit quMl triompha d'Buripide avec cette pièce. 

•Schol. Eurip., Phom., v. 1017. 

® Athénée, Deipnos. X, 75. Pour les détails, voir PaUu, Tragiques grecs» 
1 . 1. passim. 

«> Uq méchant arrangeur des pièces des tragiques, Denys d'Héraclée, 
prête à Sophocle un Parthénopée de sa façon, qui trompa Héraclide de 
Font, disciple d' Aristote ( V. Diogène de Laerte, V, 92). 



20 LA LÈGENDK d'oBDIPE DANS l'aNTIQUITË. 

cette tragédie une statue au théâtre. Les Phéniciennes de 
Phrynicus, le maître d'Eschyle,qui devint plus tard son dis- 
ciple, n'ont aucun rapport avec les Phéniciennes d'Eschyle 
etd'Euripide : c'est le sujet des Perses, Ajoutons que Stattîs 
et Aristophane avaient écrit des Phéniciennes qui semblent 
n'avoir été que des parodies de la tragédie d'Euripide. 
(V. Meineke, Fragm. com. grxc.j tom. I, pag. 233; II, 
li67, et Patin, /. /., t. IV, pag. 298-9.) Il est difficile de 
dire jusqu'à quel point ces ouvrages apportaient de nou- 
veaux éléments à la légende. On sait que les arrangeurs du 
iv* siècle ne se gênaient guère pour remettre à la scène les 
grands sujets classiques, eans se donner la peine de 
constituer un nouveau plan ou de modifier les situations. 

11 est donc à présumer que depuis Euripide, qui, on le 
sait, a cherché à renouveler la tragédie épuisée en rema- 
niant arbitrairement les données épiques, il ne s'est point 
produit sur le théâtre grec de changement appréciable dans 
la façon de traiter la légende d'GEdipe. 

Chez les Latins, Attius * avait imité, comme on sait, les 
Grecs dans la plupart de ses pièces. Son Antigone semble, 
d'après les courts fragments qui en ont été conservés ^, 
imitée, non d'Euripide, mais de Sophocle, dont le chef- 
d'œuvre était tenu dans l'antiquité en bien plus haute es- 
time que la pièce d'Euripide, qu'il ait précédé celle-ci ou 
que ce soit le contraire, ce que ne permettent pas de déci- 
der les courts fragments de la pièce d'Euripide, Quoi qu'il 
en soit, le chef-d'œuvre de Sophocle dut laisser après lui 
un long souvenir, puisque Virgile en a imité quelques traits 
{jEneid. IV, 372; XII, 20) et que Macrobe {Satum. VI, 

1 2 ) a relevé ces imitations * . Attius avait aussi imité les 
Phéniciennes d'Euripide, et Nonius nous a conservé plusieurs 
vers de cette imitation; de même on cite de lui los ÉpigoneSy 

^ Attius ou Âccius (170-94 avant Jésus-Christ) avait composé au moins 
37 tragédies, dont il ne nous reste guère que les titres et de courts frag- 
ments. 

^ Voir Fragments d' Attius, collection Bothe. 

3 Paliu. Tragiques grecs f 111, 282, 



DÉVELOPPEMENT DE LA LÉGENDE. 21 

imités d'Escbyle\ et un Alcméon* ou Alphesibcm^ imité de 
Sophocle. Festus reproduit un Vers d'une atellane de Novius 
qui devait être une parodie de ces mômes Phéniciennes. 
Asconius nous apprend que Jules César avait composé un 
CEdipey mais il n'en est rien resté. Enfin un certain Faw- 
tus^ au témoignage de Juvénal (YII, 12), avait composé 
une Thébaïde dont nous ne possédons pas le moindre 
fragment. 

U nous reste à parler des pièces connues sous le nom 
de Sénèque le tragique. V Œdipe est assez voisin de 
VŒdipe roi de Sophocle; peut-être Tauteur a-t-il em- 
prunté à la Jùcaste de Silanion son dénoûment, car Plu- 
larque raconte que dans cette tragédie, comme dans celle 
de Sénèque, Jocaste se tuait sur la scène'. Le sacrifice de 
Tirésias pour connaître le meurtrier de Laïus, révocation 
de Tombre de ce prince, le récit des malheurs de Thèbes 
depuis sa fondation, passages que semble imiter Stace, 
sont étrangers à la pièce de Sophocle. Les Phéniciennes^ 
dont il manque une partie du second acte et le cinquième, 
diffèrent notablement, pour le plan, de la pièce d'Euripide 
qui porte le même nom. Ainsi, pour ne parler que du 
début des deux pièces, tandis qu'Euripide met dans la 
bouche de Jocaste un résumé de l'histoire d'Œdipe, Sé- 
nèque nous montre ce prince errant avec Antigène hors 
des murs de Thèbes, refusant d'y rentrer pour réconcilier 
ses fils, et lançant sur eux les plus horribles imprécations. 
Puis, au troisième acte, on voit Jocaste converser dans 
Thèbes avec Antigène et Œdipe, et partir pour aller séparer 
les combattants. Mais il ne faut pas demander à Sénèque ime 
grande intelligence scénique, ni un grand art dans la com- 
position du drame. On sait comment il a dénaturé le plan 
si parfait de VŒdipe roi de Sophocle , en faisant soupçon- 
ner dès le premier acte à Œdipe qu'il pourrait bien être le 

* Gicéron, Tuscul. qusst., II. 25; Noaius, s. v. expeetorare. 

* Enoius avait aussi composé un Alcméon, 
' Pierrot, Senecm tragœdiw, coll. Lemaire. 



22 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS L'aNTIQUITÉ. 

meurtrier de Laïus. Ces pièces, qui ne semblent pas avoir 
été destinées à la représentation, ne sont qu'un prétexte à 
déclamation emphatique ou à description minutieuse et 
réaliste * . 

Mais revenons aux Grecs. Les logographes, les histo- 
riens, et les mythographes ont tour à tour raconté la lé- 
gende d'GEdipe, et nous ont conservé bien des détails 
quUls avaient sans doute puisés dans les Thébaïdes ou les 
tragédies aujourd'hui perdues*. Au v® siècle, Hellanicus de 
Mitylène et Phérécyde de Léros, le premier dans ses Autoch- 
thoneSy le second dans son Histoire des peuples et des rois 
depuis les guerres médiques jusqu'à celle du Péloponèsôj 
ont eu r occasion de traiter de la légende thébaine, comme 
on peut le voir par les fragments en petit nombre qui nous 
ont été conservés par les scholiastes ou par ApoUodore. Ces 
logographes n'ont pu que nous transmettre des traditions 
épiques. Vers la même époque, Hérodore d'Héraclée au- 
rait écrit une ÛEdipodée, en môme temps qu'une Histoire 
d'Hercule et des Argonautiques ; mais les fragments que 
nous en avons n'offrent aucun caractère d'authenticité et 
sont sans importance. Les Athéniens Androtion et Philocho- 
rus, qui florissaient vers l'an 300 avant Jésus-Christ, ont 
écrit chacun une'ASrfe, dont un très-petit nombre de frag- 
ments intéressent notre sujet. Asclépiade de Tragilos (viUe 
de Thrace), disciple d'Isocrate, dans ses rpayu^ifievoc^ a ra- 
conté l'histoire de la trahison d'Ériphyle '. 

Mais c'est surtout le mythographe ApoUodore * qui nous 

^ Voir Nîsard, Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de 
la décadence, Paris, 1834, 2 vol. 

3 11 faudrait cil;er d'abord Épiménide, le poôte Cretois, si les Généalogies 
qu'on lui attribue présentaient quelque caractère d'authenticité. 

^ Les rares fragments qui nous restent d'Hippiasd'Élée('£0vûv6vopa(rtac], 
lequel s'était aussi occupé de la légende thébaine, n'offrent aucun intérêt 
pour notre étude. 

4 Âpollodqre, né à Athènes, disciple d'Âristarquc, Horissait vers Tan 
140 avant «fésus-Ghrist; il semble avoir imité dans sa Bibliothèque l'arran- 
gement du livre de Phérécyde, disciple de Pythagore, et il le suit en beau- 



DÉVELOPPEMENT DE LA LÉGENDE. 23 

offre, dans sa Bibliotlwquej le plus de détails sur Thisloire 
d'GEdipe et de ses enfants *. Là se rencontrent le plus 
souvent des opinions contradictoires, sans que l'auteur 
indique sa préférence pour Tune ou pour Tautre. Il semble 
qu'il ait voulu faire une suite de récits romanesques, et 
qu'il ait choisi sans critique les détails qui lui paraissaient 
les plus intéressants. Diodore consacre deux chapitres de 
sa Bibliothèque historique * à l'histoire d'CEdipe et de la 
guerre de Thèbes, et un à la guerre des Épigones. Nicolas 
Damascène', peut-être d'après Hellanicus (G. Mueller), 
résume, au livre III de ^on Histoire universelle^ la légende 
d'Œdipe, qui offre chez lui des particularités remarqua- 
bles. Avant lui, Lysimaque d'Alexandrie, souvent cité par 
les scholiastes , avait écrit un Recueil des merveilles de 
Thèbes (Suvoywyiî ©)96flKV-®v7rapa8oS&)v), où il s'écartait souvent 
de la tradition vulgaire (Cf. Schol. d'ApoU. de Rhodes, m, 
V. 179). Il nous en reste quelques fragments, un entre 
autres assez long sur le lieu de la sépulture d'Œdipe (liv. 
XIII), cité par le scholiaste de Sophocle {Œdipe à Colone, 
V. 91). Enfin Pausanias, dans son immense répertoire 
géographique, qui est en même temps un recueil de mythes 
et de légendes, trouve cent fois l'occasion de citer des 
monuments qui se rapportent aux Labdacides, en particu- 
lier dans le livre neuvième (/Soccarcxa). Nous aurons souvent, 
dans les pages qui vont suivre, à renvoyer à ces diverses 
autorités et à les opposer les unes aux autres. Signalons 
enfin» chez les Latins, Hygin^ ou l'auteur, quel qu'il soit, 
de la compilation connue sous son nom, lequel nous offre 

coup de points; mais nous n'avons sans doute de son immense compilation 
qu'un abrégé dû à Euphorion (Gf. Barth, in P, Statii Theb, animadvet*' 
siones, 1. 1, pag. 121, et A. Ghassang, Histoire du roman dans Vantiquité, 
pag. 120). 

1 Apollod. Biblioth., III, 5, 6 et 7. 

> OiodoH Siciliensis Biblioth. histor., 1. IV, c. 64. 65 et 66. 

' Né vers l*an 64 avant Jésus-Christ; les fragments qui nous restent de 
ses Histoires ont été publiés par M. G. Mueller dans les Fragments des 
historiens grecs de la coll. Didot. 

* Voir en particulier les fables 66 à 76. 



^4 LA LÉGENDE d'ûEDIPE DANS i/aNTIQUITÉ. 

parfois des détails qu'il a dû puiser dans des ouvrages 
aujourd'hui perdus, et en particulier dans les tragédies 
d'Euripide. 

Nous allons maintenant étudier la légende arrivée à son 
complet développement, en montrant, toutes les fois que 
ce sera possible, Tordre de superposition des éléments qui 
la composent, et les modifications à la tradition commune 
dues, soit à la fantaisie individuelle, soit à des traditions 
locales. 

A. — Laius. 

Laïus, Sis de Labdacus, avait épousé Épicaste (plus tard 
Jocaste), flUe de Créon selon les uns *, flUe de Ménécée et 
sœur de Créon selon les autres*. N'ayant point d'héri- 
tier, il alla consulter l'oracle de Delphes, qui lui conseilla 
de ne point s'exposer à en avoir, car celui qui naîtrait de 
lui le tuerait, épouserait sa mère et plongerait dans le 
deuil et le sang toute sa maison. Le texte de l'oracle nous 
a été transmis par le scholiaste d'Euripide, tel sans doute 
qu'il circulait dans les écoles'; il n'y est pas question de l'in- 
ceste, qui ne faisait probablement pas partie de la légende 
primitive, comme nous le verrons plus loin. Cependant 
Laïus oublia l'oracle à la suite d'une orgie*, et sa femme 
devint grosse. Pour empêcher l'oracle de s'accomplir, 
Laïus fit exposer l'enfant sur le mont Cithéron, près de 
Thèbes*. D'après Androtion, cité par le scholiaste d'Homère 

ï Diodore de Sicile, IV, 64. 

' Apollodore, Biblioth., III, 5. 7: Hygin fab. 66. 

Aaî« Aa€Sccxi3>7, TrocîSbn» ycvoç ô\€tov airglç' 
$<uo'&) Tot ytXov utov' àràp neTvpta^Uvov sort 
(ToO TratSoç x^^P^^^ hnûv ffâoç* ci; yàp rvgwc 
Zriç K/oovîSïî; UiXottoç (Twyipaîç àpatut n-iG^flcç, 
ou ytXov rtpnouraç ûwv ô S'jTvÇarô (roi rdtSfi ;ravTce. 
* Eschyle. Septem ad Tiiebas; Euripide, Phœnissw (récit de Jocaste, au 
début de lapièco): Apollod. loc. laud. 

' Awpûv' iç'Upai xai KtOoM/xijvo; linaç (Eurip., l. /.), dans la prairie de 
Juaon et sur les rochers du Cithéron. 



LAÏUS. 25 

{Odyss, XI, 271), il Taurait exposé à Sicyone, ce qui lais- 
serait supposer qu'il y avait un lieu de ce nom en Béotie *. 
L'existence de la Sicyone béotienne est nettement affirmée 
par plusieurs auteurs ; mais il semble qu'il n'y ait là qu'une 
tradition locale. Suivant la tradition commune^, Laïus 
avait percé les pieds de l'enfant avec des pointes d'agra- 
fes ou des aiguilles de fer; suivant d'autres (Nicolas de Da- 
mas), Tenflure des pieds qui lui fit donner le nom d'Œdipc 
provenait de ses langes ^ . Quoi qu'il en soit, il fut sauvé, 
pour son malheur, par les gardiens des chevaux de Poly- 
bus, roi de Ciorinthe (ou de Sicyone, suivant la légende la 
plus anciezme) , qui l'apportèrent à ce prince. Je ne sais 
où Hygin a pris la version qu'il substitue à ce^e-ci : c Pé- 
ribée, dit-il, épouse du roi Polybus, qui lavait ses vête- 
ments sur les bords de la mer, enleva l'enfant exposé, 
avec l'agrément de Polybus *. N'ayant pas d'enfant, ils 
rélevèrent comme le leur, et comme il avait les pieds 
percés, ils rappelèrent Œdipe. 3» Ce qui suppose que l'en- 
fant avait été exposé sur les bords de la mer, commo 
Persée et tant d'autres. Bemart ' (Argum. in Stat. Theb.) 
dit qu'il fut recueilli et élevé par un paysan nommé Melœbibs 
(var. MeliboBus)^ qui l'appela Œdipe ^ parce que ses pieds 
étaient gonflés, à cause des liens de bois flexible dont ils 

1 Voir sur ce point la savante discussion de Unger, Thébana paradoxa, 
)>ag. 363 sqq., coroli. V. 

^ Ëurip., loc. laud. : fx^pûi^ cAyip&Tihtrpa. ^loartipotç fA^ffov, ôOiv vûv £X>ac 
ùvôfueÇcv OiZbtw»; Apollodore : irtpôvatç ; Diodore : ZixTttpovhvciç (rtZ-hfxù. 

' OiSiTrow ovofiâffac, wSct yàp roxtç tto^oç vtto ffTrapyovwv (Hist.f liv. III). 

* D'après Euripide {Phœn,)f Péribée l'aurait nourri de son lait et aurait 
fait croire à son mari que c'était son fils. Phérécyde (Schol. Œdipe roi, 
V. 775) rappelle Méduse, et dit qu'elle était flUe d'Orsiloque, fils d'Âlphée. 
D'autres la nomment AnUochie, fille de Ghalcan; d'autres encore Mérope 
(Sophocle). 

* Dans l'édition de Stace donnée par Gruceus. — Bernart s'appuie sur le 
témoignage de Suidas, ou plutôt d'un manuscrit interpolé de Suidas, que 
j 'm'ai trouvé re|)roduit que dans l'édition de Portus (iGmilius). professeur 
de grec à l'Université d'Heidelberg (Colonia Allobrogum^ apud Petrumel 
Jacobum Gbouet, GIo.IqG.XIX). 



2G LA LÉGENDE d'ûEDIPE DANS LANTIQUITÉ. 

avaient été entourés. — L'enfant grandit, et il surpassait 
en force tous ses camarades, qui, par jalousie, l'appelaient 
injurieusement enfant supposé. Œdipe, irrité de ne pou- 
voir faire cesser ces injures, et de n'obtenir de Péribée 
aucun éclaircissement, quitte Gorinthe et va à Delphes 
consulter Poracle sur le secret de sa naissance. L'oracle 
refuse de s'expliquer, mais il l'engage à ne pas retourner 
dans sa patrie, où il doit tuer son père et avoir conunerce 
avec sa mère. 

Cependant Laïus était parti de Thèbes pour aller consulter 
la Pythie au sujet du fléau qui désolait la ville. Suivant le 
Pseudo-Pisandre (iifxùixà, Oeoyapx) , le Sphinx aurait été en- 
voyé aux Thébains par Junon du fond de l'Ethiopie, parce 
qu'ils n'avaient point puni Lsûus de son amour infâme pour 
le beau Chrysippe, qu'il avait enlevé de Pise, abusant de 
l'hospitalité de Pélops, son père, et donnant le premier 
l'exemple d'un amour contre nature * . L'enfant se tua de 
désespoir; son père Pélops maudit l'auteur de ce crime, 
Lsdus, et l'effet de cette malédiction se porta sur le flls et 
les petits-flls de ce prince. Cette légende de Chrysippe, 
qu'Euripide a portée au théâtre, en y cherchant une expli- 
cation morale aux malheurs des Labdacides, était connue du 
reste par les traditions du Péloponèse, qui font d'Atrée et 
de Thyeste les meurtriers de Chrysippe, leur frère naturel, 
et d'Hippodamie, la conseillère de ce meurtre '. Lactantius 
(ou Lutatius) Placidus, le commentateur de la Thébaïde de 
Stace, explique ainsi cette haine de Jupiter, qui, d'après le 
poète, aurait été l'auteur des malheurs d'OEdipe et des 
Thébains ; mais le scholiaste d'Eschyle dit qu'Apollon, le 
dieu pur et incorruptible, qui avait défendu à Laïus tout 

* ApoUod. Bibl., III, 5, 5 : 'o^iev ntXoirow^qau ScarcXûv sTrcScvoOrw Ui- 
Xofft, Ttai rovTou ^roûSa X/ouo'tTnrov â/}pocToSjO«^v SiSdétrxftiv èpws^iç àpnâi^u, 

* Voir aussi les fragments de Praxilia, feinine poète de Sicyone (v« siècle 
avaat Jésus-Ghrist) , qui a couau lalégeade; et sur ua vase peiat d'Apulie 
qui s*y rapporte, Overbeck, Gallerie heroischer Bildwerke der alten Kmut, 
pag. 4-iO. 



LAÏUS. 27 

commerce avec sa femme, ne put souffrir qu'il lui désobéît 
ainsi ; de là ses malheurs et ceux de sa famille. Mais re- 
venons à Laïus. 

En vain Tirésias, qui savait que ce prince était haï des 
dieux, voulut le détourner de son projet d'aller consulter 
Apollon, et lui 'conseilla de faire plutôt des sacrifices k 
Junon qui préside au mariage ( H/sa rî? /apcTroXo)) ; Laïus 
méprisa ces sages avis * . Il était sur son char, accompagné 
seulement d'un héraut, Polyphonte*, ou, suivant d'autres, 
d'un cocher ' : voilà la donnée primitive. Sophocle, dans 
le but d'amener la reconnaissance d'Œdipe, fait survivre 
un vieillard qui accompagnait Laïus, lui cinquième, et qui 
a d'abord raconté qu'ils avaient été attaqués par une 
troupe de brigands, pour éviter la honte d'avouer qu'un 
seul homme avait eu raison de cinq. C'est l'avis du Scho- 
liaste, qu'ont suivi Corneille et La Mothe dans leurs 
Œdipes. Laïus rencontre Œdipe, qui cheminait à pied, près 
de Potnies (Eschyle), au carrefour des deux routes( ^ lyto-cfi 
ôSoc), en Phocide, sur le Parnasse (Sophocle, Euripide, 
Pseudo-Pisandre). Il veut se faire céder le pas et lui parle 
insolemment. Œdipe refuse d'obéir : il est frappé par la 
cocher d'un coup d'aiguillon ; selon Euripide et Hygin, il 
a le pied écrasé par une roue du char. Irrité, il arrache 
Laïus de son siège et le tue, ainsi que son compagnon. 
D'après ApoUodore, Œdipe, qui était sur son char, ne 
s'étant pas détourné assez vite ^, Laïus tua un de ses che- 
vaux, ce qui excita la colère du jeune homme. Les cadavres 
furent ensevelis par le roi des Platéens, Damasistrale, à 
cet endroit même ', et Pausanias (X, 5, 3) raconte que de 
son temps on voyait encore les tombeaux de Laîu3 et de son 

'Pseudo-Pisandre, fir. 19. 
> ÂpoHodore, /. l. 
3 Pseudo-Pisandre, fr. 19. 
' * But la difficulté de se ranger sur les anciennes routes, à cause de la 
profondeur des orniôres, voir £. Gurtius, Gsich. des Wegebatu bel den 
Griechen, pag. 14-15. 
^ Âpollodore, l. L; Pausanias, X, 5, 3. 

3 



28 LA LÉGENDE d'OEDIPE DAN« l'aNTIQUITÉ. 

serviteur, marqués par un entassement de pierres de choix ; 
ailleurs (III, 15, 7), il parle des jeux institués à Thèbes en 
l'honneur de Laïus, et où périt Androgée, victime de la 
jalousie de ses rivaux*. 

Nicolas de Damas raconte les choses d'une façon 
toute particulière. D'après lui, Laïus était avec Épicaste, 
son épouse, sur la route de Delphes, où il se rendait pour 
consulter l'oracle, et Œdipe allait à Orchomène pour y 
prendre des chevaux. Ils se rencontrèrent sur le mont 
LaphysHus, Œdipe tua Laïus et le héraut, mais épargna 
Épicaste ; puis il se réfugia dans la forêt voisine , où 
les serviteurs de Laïus ne purent le découvrir. Épicaste 
fit ensevelir les corps au lieu même où ils se trouvaient, 
et Œdipe retourna à Gorinthe, emmenant avec ses pro- 
pres chevaux les mules de Laïus, qu'il donna à Polybe : 
détail confirmé par Antimaque lui-même dans sa Lydé^t 
d'après le scholiaste d'Euripide (adPhœn. 44), et par Euri- 
pide lui-même (PAcm., loc. laud.), avec cette seule diffé- 
rence que celui-ci parle du char et non des mules. Re- 
marquons d'abord, avec M. G. Millier ', que cette tradition 
purement Minyenne doit avoir été empruntée par le 
logographe, soit à un poëme de Ghersias d'Orchomène, 
soit au livre du Gorinthien Gallippe sur les Orchoméniens. 
Lé mont Laphystius, en effet, est situé entre Lebadée et 
Orchomène, tandis que le carrefour appelé Schiste était 
situé entre Daulis et Delphes, ou bien, d'après Eschyle, 
près de Potnies. D'autre part, le nom d'Épicaste, employé 
par Nicolas de Damas, montre qu'il puise dans les antiques 
Thébaïdes et non dans les œuvres des tragiques ; il pourrait 
bien aussi, comme le veut G. Millier, avoir emprunté les dé- 



1 Une autre versioo fait périr Androgée à Athènes, pendant la fête des 
Panathénées, ce qui explique la vengeance que tira des Athéniens son 
pore Minos . 

* EIttc ^i fwrhvaç' no>v€c, Bptnrkpta rouaSc 
iinrouc toc $e5^«» Svafitycbiv ikaffotç. 
^ Hisi. grsc. fragm. 



LAÏUS. 29 

tails qui diffèrent de la tradition vulgaire à Hellanicus, qui 
s'écartait sur beaucoup de points, on le sait, de l'opinion 
reçue. Ajoutons que, d'après le Pseudo-Pisandre, Œdipe 
ensevelit lui-même ses victimes avec leurs vêtements, et 
qu'il donna à Polybe, avec le char de Laïus, son baudrier 
et son epée. 

Les tragiques font aller Œdipe à Tbèbes aussitôt après 
le meurtre de Laïus, mais c^est peu probable. En effet, la 
tradition vulgaire raconte que Gréon régna quelque temps 
à Tbèbes après la mort de ce prince, et qu'il offrit la main 
de sa sœur et le trône à celui qui délivrerait le pays du 
Sphinx, qui ne se manifesta, d'après cette tradition, qu'a- 
près la mort de Laïus. 

B. — Œdipb. 
a« Le Sphinx. 

Qu'était-ce que le Sphinx? La légende vulgaire le repré- 
sente comme un monstre qui avait la tête et la poitrine 
d'une femme, les pieds et la queue d'un lion (ou, suivant 
d'autres, des griffes de harpye et une queue acérée de 
dragon), et les ailes d'un aigle, et qui, posté sur le mont 
Cithéron, se jetait sur les passants et dévorait ceux qui ne 
pouvaient deviner les énigmes qu'il leur proposait. « C'était, 
dit Preller*, d'après une symbolique ancienne et fort 
répandue, le symbole d'un fléau diabolique dont les 
rapports physiques n'ont pu encore être indiqués préci- 
sément*, une espèce d'ange exterminateur qui, tantôt par 
une violence brutale, tantôt par une subtilité et une sagesse 
mystérieuse, répandait la mort autour de lui, et s'atta- 
quait surtout à la force et à la beauté de la jeunesse'. » 

< Qriech. Myihol,, II, pag. 348. 

^ Voir plus haut rexplicalion proposée par M. Bréal. 

3 Pausanias (V, 11, 2) rapporte que Phidias avait représenté sur le trône 
de son Jupiter Olympien les Gis desThébains ravis par le Sphinx; du reste, 
les monuments figurés s'accordent à représenter le Sphinx plutôt comme 
un monstre de la famille des Harpyes que comme un dragon. (Voir 
Overbeck. Gallerie, etc.. pag. 15; Preller, lahn's lahrbuch, vol. 80, 



30 LA LÉGENDE d'gBDIPB DANS L* ANTIQUITÉ. 

La montagne du Sphinx, ou mont Phicius ((pcxiov 8poç)*, 
était aux portes de Thèbes, près du temple d'Hercule 
Hippodétès et de la plaine de Ténérus (Pausanias). C'est là 
le point le moins incontestable de la légende, tout le 
reste est sujet à de nombreuses variantes. Hésiode fait du 
Sphinx le produit de l'union d'Orlhros et de la Chimère; 
d'autres, en particulier Apollodore et Hygin, lui donnent 
pour père Typhon et pour mère Echidna. Selon les uns, il 
avait été envoyé par Junon pour punir le crime de Laïus ; 
selon d'autres, par Bacchus ou môme par Hadès. Apollo- 
dore prétend qu'il avait appris des Muses l'énigme qu'il 
proposait aux Thébains sur le mont Phicius : a Quel est 
ï'ètre, disait-il, qui, n'ayant qu'une voix, marche à quatre 
pieds et à trois et à deux*? » Diodore est encore plus 
concis : ce Qu'est-ce qui est à la fois à deux, à trois et à 

pSLg. 538; iBÎhn, Archxoïog. Beitrage, pag. 115 sqq. ; Bruna, Bullet. de 
VJnst. de corresp^ archéoL, 1853, pag. 69-75). — Les anciens ont cru à 
l'existeaoe des sphinx, considérés comme espèce animale. Diodore de Sicile 
les représente comme ne différant des sphinx légendaires que parce qu'ils 
sont revêtus de poils. Pline les fait naitre avec les lynx en Ethiopie 
(VIII, 21) et indique leur nourriture (X, 72). Les modernes Saumaise et 
Barth ont cru reconnaître le sphinx dans le hideux ^niurnÛB de Pline et 
de Festus. 

1 Le nom ancien du Sphinx est ^^ (Hésiode, Theo§,y v. 326 et Bouclier 
d^Hercule, v. 33), d*o& ftnm o/9oç. Cf. Hésychius : ^jk^ ^b», ^Yjfoi, 
mots qu'il faut rattacher à cflyyù»y j*étrangle. 

2 Apollodore. — Voici l'énigme, telle que la rapporte le grammairien 
Âsclépias, qui Ta sans doute rédigée lui-même ; 

Ejti Stirouv nrî ynç xot rirpeatw ou yJet, fwm 
xoâ TjXTTOv' aXk&ffffit Se fui^f ftôvov offv'cirl yotuot 
i^TTcrà xivcîrou, dvdc r'aiOcpa xat xarà ^rôvrov. 
'kW onoTomtktiarotffiv iTrci'/ôpitvov nôvi jSatvv}, 
2v6a r&xpç yuioco'cv àfCMpàraroit niXu aOroO. 
Et voici la réponse d' Œdipe, d'après le môme grammairien : 
KXOOi mai i6iXou9«, wuôn'Tcpc MoOaa Oocvôvrow, 

AvOpwTTov xariXcÇflcc» oc 4vcx9c ^oûcv ifipnu^ 
npûàxw if\j rirpànwç viiircoc ex Xot^voty* 
fufffÙMOi Si jrcXuv rpiraxw iroSoc ^dberpov ipt&u 
ot-j^iv» fopriJ^bn yhpoiX xttpTrTÔfOvoç» 



OBDIPE. — LE SPHINX. 31 

quatre pieds ? » dit-il. L'oracle avait annoncé aux Thébains 
qu'ils seraient délivrés du Sphinx quand ils auraient 
deviné l'énigme ; beaucoup se dévouaient, et, ne pouvant 
y réussir, étaient successivement dévorés. En dernier lieu, 
Hémon, fils de Gréon, a le plus beau et le plus aimable 
des jeunes gens ]), dit l'auteur de VŒdipodée {Schol. Augus- 
tenus Eurip. , P/icpnm. , v. 1760), avait succombé, quand 
parut Œdipe, qui donna le mot de l'énigme, en disant que 
l'homme naît quadrupède, puisqu'il marche d'abord à 
quatre pattes ; qu'il est ensuite bipède, et que dans la 
vieillesse un b&ton est pour lui un troisième pied. Le 
Sphinx se précipita du haut de son rocher, selon sa pro- 
messe, et GEdipe épousa la veuve de Laïus et régna sur les 
Thébains. Il eut de sa mère deux fils, Étéocle et Polynice, 
et deux filles. Antigène et Ismène. 

Voilà la légende vulgaire. Mais les mythographes ne 
tardèrent pas à chercher à l'aventure d' Œdipe avec le 
Sphinx une interprétation historique. Paléphatus* raconte 
que « Gadmus en arrivant à Thèbes avait pour femme une 
amazone nommée Sphinx j qui, ayant appris que Gadmus 
avait épousé Harmonie, la sœur du Dragon, se retira sur le 
mont Sphingius avec un grand nombre de Thébains, eny- 
portent avec elle de grandes richesses, et emmenant le 
chien merveilleusement agile de Gadmus. là elle dressait 
des embûches aux Thébains, et les Thébains appellent les 
embûches énigme ( ahiyiux ) ; de là les expressions : le 
Sphinx notis déchire par son énigme, personne ne peut 
détruire l'énigme^. Gadmus promit de grandes richesses à 
celui qui tuerait le Sphinx. Œdipe de Gorinthe, liommo 
d'une grande valeur militaire, qui possédait un cheval très 

* Paléphatus floriMisait vers la 77^ Olympiade (472 ans avant Jésus-Christ). 
Suidas lui attribue cinq livres de Paradoxa. dont un seul nous est resté; 
mais comme il renferme tous kss passages cités par les auteurs, il est bien 
possible quH nous ayons l'ouvnige entier. Paléphatus cherche à expliquer 
par des raisons naturelles les merveilles de la mythologie ancienne. 

^ Le jeu de mots grec est à peu près intraduisible : fffîyS qpôcnst^cîat. 



^ 



32 LA LÉGENDE D'OiâDIPB DANS LANTIQUITÉ. 

agile, prit avec lui quelques Thébains, et, s'étant rendu 
pendant la nuit sur la montagne, tua le Sphinx. C'est ainsi 
que s'est formée la fable*. » 

Voilà des affirmations bien étranges ; mais à part l'in- 
trusion de Gadmus et de son amazone, qui n'ont rien à faire 
ici, le reste ne s'éloigne pas beaucoup de l'explication 
donnée par Pausanias, IX, 26, 2 et 3. Après avoir cité 
l'opinion de ceux qui croient que le Sphinx était un chef 
de pirates qui avait établi son repaire sur le mont Phicius, 
et qu' Œdipe vainquit avec une troupe amenée de Corin- 
the, il donne cette autre explication, a C'était, dit-on, une 
flUè naturelle de Laïus, à qui ce prince avait dévoilé 
l'oracle donné à Gadmus par la Pythie, en ajoutant que les 
rois seuls le connaissaient. Laïus avait plusieurs fils nés 
de concubines, et la prédiction de Toracle ne concernait 
qu'Épicaste et ses fils. Quand donc un des bâtards venait 
réclamer l'empire, le Sphinx lui disait qu'il devait con- 
naître la réponse donnée à Gadmus, puisqu'il était fils de 
Laïus ; et comme ils ne pouvaient répondre, il les con- 
damnait à mort comme des imposteurs qui voulaient 
usurper le pouvoir. Œdipe, inspiré par un songe, eut 
connaissance de l'oracle et parvint ainsi au trône ». S'il 
faut en croire Natalis Gomitis^, dont la véracité est d'ailleurs 
suspecte, Philochorus, dans son livre des iSacri/ic05,racontait 
qu'Œdipe, d'après le conseil de Minerve, avait feint de 
s'associer avec le Sphinx pour se livrer au brigandage, et 
que, s*adjoignant peu à peu des compagnons, il avait pu 
enfin le tuer. Peut-être se souvenait-il vaguement du pas- 
sage de Pausanias que nous venons de citer'. Le scho- 
liaste d'Euripide, Phœn.^ v. 26, dit que le Sphinx était 

' Nous ompruntOQS cette citation à Barth, Animadv, inStat. Theb., I, 67. 

2 Nom lalin de Noël Coati, né à Milan au commencement du xvi« siècle, 
mort en 1582, dont le principal ouvrage est intitulé Mythologie (Venise. 
1551). 

^ La mémo explication se retrouve dans Hernart (hc, laud.), qui em^ 
prunle ces détails, sans paraître y ajouter foi, au Suidas intcrpol.é dont 
nous avons déjà parlé (s. v. OiStYrouç). Après avoir dit qu'OBdipe tua le 



OBDIPË. — LB SPHINX. 3.^ 

femme de Macarée et fille d'Ucalégon, habitant du pays; 
qu'après la mort de son père elle exerça le brigandage sur 
le mont Phicius, et qu'elle fut séduite et tuée par CEdipe. Un 
témoignage plus en rapport avec la légende vulgaire est celui 
d'un autre scholiaste d'Euridipe {Phœn.^ v. 1760) : a Cer- 
tains pensent, dit-il, que c'était, non pas un monstre, mais 
une prophétesse, qui rendait des oracles peu intelligibles 
et tuait ceux qui ne les comprenaient pas. » Citons enfin 
Isacius Zetzès, qui, commentant la Cassandre de Lycophron, 
dit à propos du Sphinx : « C'était un pirate : on disait que 
c'était une lionne, à cause de ses meurtres ; qu'elle avait 
des ongles de vautour, à cause de ses rapines ; des ailes 
d'aigle, parce que les brigands qui étaient avec elle cau- 
raient de tous côtés et assassinaient les voyageurs. CEdipe 
le tua, après s'être joint à lui avec quelques autres, sous 
prétexte de s'associer à ses brigandages. )> 

Paléphatus ne veut pas admettre que les Thébains aient 
laissé le monstre mettre à mort et dévorer tant de jeunes 
gens sans essayer de le percer de leurs flèches, et saint Jé- 
rôme, dans lachronique d'Eusèbe, émet la même opinion. Ils 
ne se rendent pas compte de l'impression profonde de ter- 
reur que devaient ressentir les peuples à la vue de monstres 
qu'ils croyaient envoyés du ciel pour punir les crimes de 
la terre : ainsi les Athéniens envoyèrent trois fois de suite 
au Minotaure le tribut de sept jeunes garçons et de sept 
jeunes filles qu'ils étaient condamnés à lui payer tous les 
sept ans ; ainsi Andromède fut exposée au monstre envoyé 
par Neptune pour punir l'orgueil de sa mère Cassiopée. 

Un trait nous frappe dans le passage de Paléphatus rap- 
porté plus haut, c'est la mention du cheval rapide d'CEdipc, 
qui est opposé au chien rapide de Gadmus enlevé par lo 
Sphinx, et qui sans doute fut le principal instrument de la 



S|ihiax, il ajoute : c Al Thebaai admirati appellavenint eum regem. Latns 
igilur iadi^'nalus belliim iis intulit, et lapide percussiis in capiit interiit. 
Jocasta autem, mcluens a regao excidere, induxit CËdipodeui, et declaravit 
regem, et lada est ejus uxor, igtiara quod mater esset ». 



34 LA LÉGENDE d'OEDIPB DANS L ANTIQUITÉ. 

victoire du héros, bien que l'auteur ne le dise pas expressé- 
ment. Il semble bien qu'il faille rapprocher ce trait d'une 
autre tradition fort ancienne sur les exploits d'Œdipe. Un 
scholiaste* nous apprend qu'un ancien poète béotien, la cé- 
lèbre Corinne, dans une de ses poésies, attribuait à Œdipe, 
outre sa victoire sur le Sphinx, la victoire sur le renard de 
Teumesse. Nous savons par d'autres récits qu'il était impos- 
sible de prendre ce renard à la course, qu'il ravageait la 
Béolie, et qu'on dut lancer à sa poursuite le chien de 
Céphalos, présent de Diane, lequel ne manquait jamais sa 
proie ; ce qui donna lieu à une course folle et à une pour- 
suite sans fin entre ces deux animaux merveilleux, qui 
furent changés en pierre. Nous n'avons plus le fragment 
du poème du cycle thébain qui racontait le fait (VAlcméo^ 
nide ou les Épigones), mais bien le témoignage de Photius, 
basé èuT les auteurs de Thébaïdes et sur Aristodème^ et 
affirmant que ce récit appartient à ce cycle. ApoUodore 
attribue l'aventure, non à CEdipe, mais à Amphitryon, et 
la place sous le règne de Créon, c'est-à-dire après le 
meurtre de LbIus ; ce qui fait croire, non sans quelque 
vraisemblance, à M. Comparetti' que cette tradition a 
d'abord été indépendante de la légende d'CEdipe, et qu'à 
une époque postérieure à Homère elle a été mêlée à celle 
de la victoire sur le Sphinx ou même s'est substituée à 
elle. 

Nous avons déjà dit que la défaite du Sphinx et les 
malheurs d'OEdipe n'étaient point de la même époque dans 
la formation de la légende, soit que l'on considère la lutte 
d'CEdipe contre le monstre comme le point de départ du 
mythe, ainsi que l'a fait M. Bréal, soit qu'on la considère 
comme annexée postérieurement à la fatale histoire des 
malheurs d'CEdipe, comme le pense M. Gomparetti. Go qui 

^ Schol. Euripid.. PhœnissaB, v. 26. 

2 Cf. Cycli fragm., éd. P. Didot, 'ETrtyowt 4 'AXxpuxcwvîç, fr. 3, ap. Pho- 
liiim, Lex., pag. 428, s. v. Tfuptvrwe ; Welcker, Ep. cycl., pa^. 393 sqq. 
^ Edipo e la milologid comparata, pag. 58-60. 



OBDiPE. — l'inceste; la reconnaissance. 35 

est certain, c'est que la première mention du Sphinx que 
Ton rencontre se trouve dans Hésiode {Theog., v. 326), qui 
le représente comme un monstre cruel, et non comme un 
subtil inventeur d'énigmes. L'énigme se trouve pour la pre- 
mière fois signalée dans les tragiques, et se rattache à ces 
luttes légendaires à l'aide d'énigmes, dans lesquelles la 
défaite entraînait la mort du vaincu. Ce développement du 
caractère d'Œdipe dans le sens de l'intelligence le dififé- 
rencie profondément des autres héros dompteurs de mons- 
tres, Apollon, Hercule, Persée, Bellérophon, etc., qui, 
quoique unissant Tintelligence et la ruse à la force, n'ont 
jamais été considérés comme des types d'intelligence, tan- 
dis qu'QEdipe est toujours vanté, non pour son courage, 
mais pour sa sagesse et sa perspicacité ; et c'est ce qui 
rend plus frappant son aveuglement, lorsque les grands 
tragiques nous lo montrent refusant de se rendre aux preu- 
ves les plus accablantes de son horrible situation, et accu- 
sant tour à tour Tirésias et Gréon de le calomnier pour lui 
arracher le trône. Mais nous voici bien loin de notre point 
de départ ; hâtons-nous de reprendre notre récit. 

b. L'inceste; la reconnaissance. 

Après sa victoire sur le Sphinx, Œdipe entra triomphant 
à Thèbes ; il épousa la veuve de Laïus et régna sur les 
Thébains. Ainsi s'accomplit l'inceste prédit par l'oracle, et 
les tragiques mirent si souvent à la scène la triste destinée 
d'CEdipe, qu'il resta dans l'antiquité classique et, comme 
nous le verrons plus tard, au moyen-âge, le type de l'in- 
cestueux. On connaît le vers d'Aristophane {Eccles.j 1042) : 

Si vous établissez cette loi, vous remplirez la terre à'Œdipes, 

Au reste, U est bon de noter que les mœurs de l'Orient 
autorisaient jusqu'à un certain point l'union du fils avec la 

^ V. les deux vers du Sphinx d'Eschyle, que cite Athénée. XV, p. 674. 



36 LA LÉGENDE d'cEDIPB DANS l'aNTIQUITÉ. 

mère, s'il faut en croire Catulle et Sextus Pyrrhonicus (tfy- 
poiypos.y liv. III, chap 24), qui font naître les mages d'un 
inceste semblable, et Lucain, qui croit qu'il en est ainsi des 
rois Parthes. 

Une tradition, sans doute plus ancienne que la tradition 
vulgaire, voulait qu'CEdipe n'eût point eu d'enfant de sa 
mère, que les tragiques ont pour la première fois nommée 
Jocaste, et qui s'appelait en réalité Épicaste. Homère ne 
parle pas des enfants d'Œdipe : il dit que les dieux dévoi- 
lèrent bientôt la vérité aux yeux des mortels : 

ofapZ* àvobniO-Ta OfoiOfffay dcvOjMuTrotai ^ 

Et Pausanias *, qui savait le grec au moins aussi bien 
que nous, se demande comment Homère aurait pu se ser- 
vir du mot dfcpap, s'il avait connu l'existence de quatre 
enfants nés d'Épicaste et d'OEdipe. Il se range donc de 
l'avis de ceux qui font naître ces enfants de sa seconde 
femme, Euryganée, fille d'Hyperphas*, ou peut-être de 
Teuthras (ApoUodore), et dont T existence est attestée par 
les monuments * ; et, pour appuyer son affirmation, il se 
réfère à VOEdipodée^, Phérécyde* admet que deux enfants 
sont nés de l'union incestueuse d'CEdipe avec Jocaste 
(c'est ainsi qu'il l'appelle) ; ces enfants, qu'il nomme Phras- 
tor et Laonytus, périrent, dit-il, sous les coups d'Erginus 
et des Minyens. ce Un an après, il épousa Euryganée, flUe 
de Périphas, dont il eut Jocaste, Antigène et Ismène, que 
tua Tydée près de la fontaine qui depuis prit son nom, et 
de plus Étéocle et Polynice. Après la mort d' Euryganée, il 
épousa Astyméduse, flUe de Sthénélus.» Et le scholiaste 

« Odyss. XI. V. 274. 

*^ Pausaaios, IX. 5. 11. 

3 Ou Periphas; cf. Welcker, Epische CycluSy et Phôrécyde. l. V, fr. 48. 

* Le peinlre Onasias (ou Ouatas) avait représenté à Platées Euryganée 
assistant tristement au combat flratricide de ses fils Étéocle et Polynice 
(Paus. IX, 5, 11). • 

^ Voir dans Schneidewin. OEdipussage, pag. 7 sqq.,lus dilTérenls témoi- 
gnages sur lesquels s'appuie cette tradition . 

• Cité par le s'îhol. d'Eurip., Pfiœn., v. 53. 



ŒDIPE. — l'inXESTE; I.A RECONNAISSANCE. 37 

ajoute que quelques-uns font d'Euryganée la sœur de Jo- 
caste, mère d'CEdipe. M. Bréal s'est appuyé sur cette mul- 
tiplicité des femmes d'Œdipe pour prouver que ce héros, 
qui épouse les femmes du vaincu, doit avoir été à T origine 
un dieu solaire, comme Indra^ qui, dans les Védas, épouse 
les jeunes filles captives du monstre, après Tavoir dompté, 
image des rapports du soleil avec les nuées. M. Compa- 
retti a contesté la valeur de cet argument, en faisant remar- 
quer que nulle part il n'est dit qu'QEdipe ou Lsuus eussent 
eu plusieurs femmes à la fois. C'est vrai : il semble en effet 
difficile de trouver consignée dans les écrits des écrivains 
grecs la mention d'un fait aussi contraire aux mœurs et 
aux idées de la Grèce. Il pourrait donc se faire que, sur 
ce point comme sur tant d'autres, le mythe primitif se fût 
transformé pour ;se mettre en harmonie avec les temps et 
les mœurs. Nous avons d'ailleurs donné plus haut notre 
opinion sur cette question de l'interprétation naturaliste de 
la légende, nous n'y reviendrons pas. 

Il ne faut point oublier, d'autre part, qu'une très-an- 
cienne tradition, rapportée par Épiménide*, attribuait à 
Laïus deux femmes, dont la première, Euryclée, fille 
d'Ecphas, aurait été la mère d'CEdipe, qui n'aurait épousé 
que sa marâtre. Ainsi disparaissait l'inceste, dont l'idée 
est cependant bien ancienne, puisqu'elle est exprimée dans 
Homère (Odyss. XI, 272-4), à moins qu'on n'admette ici 
une interpolation postérieure aux tragiques; mais alors 
tout le passage devrait être suspecté, et une pareille idée 
n'est encore venue, je crois, à l'esprit de personne. Con- 
tentons-nous donc de signaler cette variante, et revenons 
à la tradition vulgaire. 

Suivant Homère, nous l'avons vu, la reconnaissance de 
la mère et du fils ne tarda pas h se produire ; Epicaste se 
pendit et CEdipe régna déchiré de remords sur les Thé- 
bains. Les tragiques avaient laborieusement ^échafaudé les 
circonstances dans lesquelles s'était produite cette recon- 

* Schol. Burip.^ Phœn.,v. 13. 



38 LA LÉGENDE d'OBDIPB DANS l'aNTIQUITÉ. 

naissance, et le chef-d'œuvre de Sophocle, VŒdipe roi, est 
trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'analyser ici * . 
Mais à côté de la version des tragiques, il en existe plu- 
sieurs autres. Voici ce que dit le Pseudo-Pi sandre * : 
a Œdipe, ayant à faire des sacrifices sur le Githéron, che- 
minait sur son char avec Jocaste. Quand ils furent arrivés 
au lieu dit Schiste, Œdipe, reconnaissant l'endroit, le si- 
gnala à Jocaste et lui raconta l'événement en lui mon- 
trant le baudrier. Celle-ci, vivement émue, resta silen- 
cieuse, car elle voyait bien qu'Œdipe était son fils. Puis 
vint un gardien de chevaux de Sicyone, qui raconta tout 
au prince, comment il l'avait trouvé, recueilli et donné à 
Mérope • ; en même temps il lui montre ses langes et les 
aiguilles (dont ses pieds avaient été percés), et lui de- 
mande une récompense. Ainsi tout fut découvert, et l'on 
dit qu'après la mort de Jocaste, et après s'être crevé les 
yeux, Œdipe épousa Euryganée, qui était vierge*, et en 
eut quatre enfants.» 

ApoUodore est ici très sobre de détails, a Mais plus tard, 
dit-il', quand la vérité fut découverte, Jocaste se pendit, 
et Œdipe, après s'être crevé les yeux, fut chassé de Thè- 
bes, et partit en maudissant ses fils de ce qu'ils avaient 
laissé chasser leur père de la ville sans le défendre. Il se 
réfugia donc à Golone, bourg de TAttique, avec Antigone, 

^ M. Sigismond Weclewski [De Sopkoclis OEdipo rege commentatio, dis- 
sertatio iaauguralis, Hall, 1863) a cherché à établir contre Schneidewin 
(Die OEdipussage, Gôttingen, 1852, et Introd, ad Œd. Tyr,), Thiersch 
(Ueber dos Schicksal in dm griechischen Tragcddien), Kock. Bergea- 
roth, etc., qu'CBdipe portait la peine de son orgueil et de son imprudence, 
et que Sophocle n'avait nullement admis la fatalité comme le ressort de sa 
pièce. Cette opinion particulière sur Sophocle, fïït-elle acceptée, n'enlè- 
verait point à la légende le caractère de fatalité qu'elle a certainement eue 
à Torigine. 

*Schol. Eurip., Pkœn,, v. 1760. 

3 En ceci du moins, comme dans la dernière partie du récit, l'auteur 
semble suivre les tragiques; nous avons vu, en effet, qu' ApoUodore et Hygin 
appelle :it Péribée la femme de Polybe. 

^ Welcker lit nfjMf«yToç, (fîlle) de Périphas, au lieu de n-apOcvov* 

» Apollod , Biblioth., 111,5, 9. 



OBDiPB. — l'incbstb; la reconnaissance. 39 

et s'assit en suppliant dans le bois sacré des Euménides ; 
ayant été bien accueilli par Thésée , il mourut bientôt 
après.)) Diodore ne dit même pas qu'il se creva les yeux, 
ce qui a fait croire à tia^rlh {Animadv. in Stat, Theb.y IV, 
632) que ce n'était là qu'une amplification de poète , et 
qu' Œdipe (si toutefois, dit-il, il y a eu un Œdipe) n'a pu 
être assez stupide pour se punir d'un crime dont il n'était 
point responsable. D'après Hygin, la disette (et non pas la 
peste) régnait à Thèbes ; Tirésias*, consulté, répond que 
les dieux exigent le dévouement d'un descendant du dra- 
gon, et Ménécée, père deJocaste *, se précipite du haut des 
murs. Œdipe apprend alors que Polybe est mort; Péribée 
lui annonce qu'il n'est point son fils, et en même temps 
liemalèSy le vieillard qui l'avait exposé, le reconnaît aux 
cicatrices de ses pieds et de ses talons. Œdipe se crève 
les yeux avec les agrafes de sa mère ^ et remet le trône à 
ses enfants , qui doivent régner un an chacun -, puis il 
quitte Thèbes sous la conduite de sa fille Antigène. 
Ailleurs, Hygin dit qu'Œdipe se tua après s'être arraché 
les yeux. En cela il s'écarte d'Euripide, qu'il suit le plus 
souvent, quand il ne suit pas Apollodore. En effet, nous 
savons par le scholiaste d'Euripide {Phceniss.y v. 61), que, 
dans son Œdipe^ les serviteurs de Laïus, apprenant qu'il 

1 Tirésias, le fameux devin de Thôbes* vit sept générations d'hommes, 
depuis Gadmus jusqu'aux Ëptgones. On sait l'étrange et facétieuse histoire 
que racontent sur la cause de sa cécité Apollodore , Hygin et Phlégon de 
Traites, lequel donne la réponse de Tirésias dans le débat de Jupiter et de 
JunOQ, où il avait été pris pour arbitre, comme ayant été femme pendant 
quelques années (Voir Apollodore, Bibliolk,^ III, 67) : 

ràç Hw S'cfi}r(fA7rXi}9t ywfh ripun/iMici iwniut, 

Junon indignée le rendit aveugle ; mais Jupiter lui accorda le don de 
prophétie et le fit vivre sept âges d'hommes. Il périt dans sa fUite près 
d*Hallarte, pendant la prise de Thôbes par les Ëpigones, et sa fille Manto 
eut deux fils d'Alcméon. 

2 Sic. —Voir Hygin. fab. 242. 

' Cf. Sophocle. Œdipe roi; Sénôque etSlace disent qu'il se les creva avec 
les doigts. 



40 LA LÉGENDE DOEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

était le meurtrier de ce prince, lui crevaient les yeux avant 
qu'on sût, par la fin de la pièce, qu'Œdipe était le fils de 
Laïus et non le fils de Polybe ; et cette scène nous a été 
conservée dans le bas-relief d'un vieux sarcophage (Cf. 
G.-Fr. Hermann, Qusdst, ÛFdipodîana?). Mais Euripide lui- 
naênie avait, dans les Phéniciennes^ suivi la tradition vul- 
gaire, confirmée par Tantique témoignage d'Hellanicus. 

Il semble bien que Texil d'CEdipe et sa mort à Golone 
soient de l'invention des tragiques athéniens, jaloux de 
revendiquer pour leur patrie l'honneur d'avoir accueilli 
Œdipe et de posséder son tombeau. En effet, les plus an- 
ciennes traditions nous apprennent que ce prince, pour 
cacher sa honte, s'enferma dans un coin de son palais 
(èv oùttorw), et qu'il maudit ses fils pour des motifs futiles. 
Suivant l'auteur de la Thébaide cyclique * , c'est parce qu'on 
lui avait servi à manger sur une table d'argent et à boire 
dans une coupe d'or, ce qui lui rappelait sa splendeur 
passée et son infortune présente. Suivant une autre tradi- 
tion, rapportée par le scholiaste de Sophocle {Œdipe à Co- 
lonOy V. 1375), dont la citation est empruntée, non à la Né^ 
mée d'Eschyle, comme le veut Welcker, mais à une autre 
tragédie également perdue, ses fils, qui avaient l'habitude 
de lui envoyer un morceau d'épaule de bœuf pour son 
repas, lui envoyèrent par inadvertance un morceau de 
cuisse ; CEdipe crut qu'ils avaient voulu se moquer de sa 
cécité et leur souhaita de s'entre-tuer pour la possession 
du trône*. La petite Thébaïde (peut-être différente de la 
Thébaïde cyclique) dit à peu près la môme chose ; comme 
chez le scholiaste de Sophocle, la malédiction y est expri- 



« athénée. XI. 14. 

^ Stace ( Théb, I, 239) a eu le mauvais goût de représeater les fils 
d'CBdipe foulant aux pieds les yeux de leur père : atnati, facinus sine more 
cadentes Galcavere oculos, expression que plusieurs traducteurs ont prise 
au figuré, suivant l'exemple du commentateur Lactantius Placldus, qui 
explique ainsi : f insulta veru^t patris cacitati », sans doute pour ne pas 
avoir à critiquer son auteur. 



OEDiPK. — l'inceste; la reconnaissance. 41 

mée en termes précis' : il demande aux dieux que ses 
enfants descendent chez Pluton, après s'être enire-tués. La 
malédiction citée par Athénée ne fait mention que de la 
guerre entre les deux frères, sans indiquer le fratricide. 

Il faut remarquer ici l'importance donnée par les an- 
ciennes épopées à la malédiction paternelle ou mater- 
nelle, qu'il s'agisse d'Œdipe, de Méléagre ou de tout 
autre. Le repentir du maudit n'arrêtait point l'accom- 
plissement des souhaits ainsi formulés, et l'erreur même 
commise par le père maudissant son fils innocent ne put 
empêcher la fin tragique d'Hippolyte. Il semble que la 
futilité des motifs invoqués par la plus ancienne tradition 
pour expliquer la malédiction d'CEdipe soit destinée à 
mieux faire ressortir ce caractère de nécessité qui s'atta- 
che à la malédiction paternelle. Plus tard, les tragiques 
cherchèrent à justifier cette haine d'CEdipe contre ses fils : 
Sophocle, dans son Œdipe à Colone^ nous montre Œdipe 
reprochant à Polynice de l'avoir banni de Thèbes^, pendant 
qu'il exerçait le pouvoir, et de s'être moqué de sa cécité ; 
puis renouvelant ses imprécations contre les deux frères, 
et repoussant ainsi Polynice dans le cercle de sa destinée 
fatale, dont il semblait disposé à sortir. Dans les Phéni- 
ciennes d'Euripide, Amphiaraiis reproche aux fils d'CEdipe 
d'avoir aigri leur père en l'enfermant pour cacher ses 
malheurs, ce qui leur attira de terribles malédictions. 
Suivant d'autres traditions, Œdipe, d'abord enfermé par 
ses fils dans son palais, fut ensuite chassé par eux et quitta 
sa patrie en les maudissant. 

* Schol.Soph., œdip. Colon,, y. 1377: 

'î(rx(o}f taç évolue» XXfud êdéXcv, fl^ri ik fiOOov* 

EuxTo Se ai Betffikni toi SXXocç àâeevctroco'cv 

* Dans VOEdipe roiy Créon s'empare du pouvoir et règne à la place du 
jeune fils d'CEdipe; il force l'infortuné à rentrer dans le palais, afin de 
cacher sa misère à tous les yeux, en attendant qu'on ait consulté J* oracle. 
Le long intervalle qu'il y a entre la représentation des deux pièces explique 
ces modifications légères dans les données. 



42 LA LÉGENDE DOBDIPE DANS LANTIQUITË. 

Ce qui parait certain, c'est que Tinvention de la légende 
mise en action dans V Œdipe à Colone* appartient aux 
tragiques Athéniens, car les plus anciennes traditions font 
mourir Œdipe à Thèbes. Homère {Iliad. XXIII, 679) nous 
apprend que Mécistée se rendit dans cette ville pour assis- 
ter aux jeux funèbres célébrés en Thonneur d'OEdipe, et 
y triompha de tous les Cadméens. Suivant d'autres^, les 
cendres d'Œdipe, successivement repoussées de Thèbes et 
de Géos en Béotie, comme devant être une cause de mal- 
heurs, trouvèrent un asile sur la frontière Àttico-béo- 
tienne, à Étéonos, dans le temple de Gérés, à côté de 
laquelle il était honoré comme un héros. L'oracle, con- 
sulté par les habitants, qui avaient les mêmes craintes 
que les Thébains, répondit qu'il fallait laisser Œdipe en 
paix, puisqu'il avait trouvé le repos auprès de cette 
déesse ; depuis, ce temple fut appelé le temple d'Œdipe. 

Quant à Jocaste', Euripide, suivi par Stace {Théb.^ 1. XI) 
la fait survivre à la reconnaissance d'Œdipe ; elle se perce 
de l'épée qu'elle retire du corps de son fils. D'après Sopho- 
cle, que suivent Àpollodore et Sénèque, Jocaste se tua en 
apprenant qu'Œdipe était son fils ; dans les Phéniciennes^ 
Œdipe ne quitte Thèbes, chassé par Gréon, qu'après avoir 
touché de sa main les cadavres de Jocaste et de ses deux 
fils, et il va mourir à Golone, pour accomplir l'oracle ; 
dans les Sept contre Thèbes d'Eschyle, il est supposé mort. 
Stace no nous dit pas quelle fut la fin d'Œdipe; il laisse 
supposer qu'avec l'agrément de Créon il errait sur le 
Githéron, pendant que Thésée attaquait les Thébains pour 

*■ Au<lrotioii(rr. 31)suil les Lragiquos sur ce poial, comme sur beaucoup 
d'autres. 

^ V. FrjgmJiistor. grasc, édil. P. Didot, fragm. deLysimoque rapporté 
par le scholiaste de Sophocle, CEd, Col.,, v. 92. 

^ Jocaste, suivant les tragiques, n'était déjà plus jeune lorsqu'elle 
épousa son flls; on sait en eflet qu'elle avait longtemps vécu avec Tjaîus 
sans avoir d'enfant. D'ailleurs les Grenouilles d'Aristophane (v. lt82-95) 
mettent plaisamment au nombre des raisons qui prouvent qu'Œdipe a tou- 
jours été malheureux ce fait que, tout jeune, il a épousé une vieille femme 
qui de plus était sa môre. 



LA THËBAÏOB. — POLYMIOB ET tVDâE A ARQOS. 43 

forcer le nouveau roi à laisser donner la sépulture aux 
Grecs. 

C. — La Thébaîde. 
a. Polynice et Tydée à Argos. 

Les deux frères Etéocle et Polynice, étant arrivés en âg(3 
de régner, étaient convenus d'occuper le trône une année 
chacun, peut-être d'après l'ordre de leur père ; la pre- 
mière année échut à Étéocle. Ici les traditions varient. 
Hellanicus (d'après le scholiaste d'Euripide, Phcsn., v. 71) 
prétend qu' Etéocle proposa à son frère, ou de partager 
le trône avec lui, ou d'aller habiter une autre ville en 
emportant une partie des richesses de leur père, et que 
Polynice emporta le collier et le péplum d'Harmonie et se 
retira à Argos, dans l'espoir d'avoir un jour tout l'héritage. 
Le plus grand nombre croient qu'Étéocle était l'aîné et 
que c'est en cette qualité qu'il régna le premier, etSénèque 
[Phomissx) affirme qu'il se passa trois ans avant que l'ar- 
mée Ârgienne arrivât sous les murs de Thèbes. D'autres, 
au contraire, et Sophocle en particulier, disent que Poly- 
nice était l'atné, et qu'en cette qualité il régna le premier 
et, au bout d'un an, céda le trône à Étéocle, qui ne vou- 
lut plus en descendre* . Cette version tendait sans doute à 
mieux justifier la conduite coupable de Polynice envers sa 
patrie, à le montrer fidèle au pacte conclu, et par consé« 
quent en droit d'exiger la même fidélité de la part de son 
frère. Phérécyde* prétend que Polynice fut chassé violem- 
ment par son frère. Une autre version est celle de Pausa- 
sanias (IX, 5, 12), qui nous parait être la plus ancienne. 
D'après lui, Polynice quitta Thèbes du vivant de son père, 

1 Le fils d'ÉtéocIe, Laodamas, régna (selon Pausanias) avec son pore, 
ce qui est peu vraisemblable, et plus probablement après la mort de 
celui-ci. n tuaÉgialée, fils d'Adraste, et, vaincu, s'enftiit en Illyrie. Alors 
régna Thersandre, fils de Polynice, qui eut pour successeur son fils Tisa- 
inène. ♦ 

* Ap. Schol Eurip., Phœniss», v. 71 (cf. Euripide, ibid,). 

4 



44 LA LÉGENDE D*€EDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

qui occupait encore le trône, afin d'éviter les effets de sa 
malédiction ; il épousa la fille d'Âdraste et ne revint dans 
sa patrie qu'après la mort d'GEdipe et sur l'invitation 
d'Étéocle. C'est à la suite de démêlés avec son frère (sur 
la question d'héritage, sans doute) qu'il dut s'exiler une 
seconde fois. Euripide (Phéniciennes) prétend que Poly- 
nice ne laissa le trône à son frère la première année que 
pour éviter l'effet des imprécations de son père. 

A la même époque, Tydée, obligé de quitter sa patrie, 
arrivait aussi à Argos. Tydée (Tuîeuç, qui frappe fort *) 
était fils d'CEnée, roi de Calydon, et jje Péribée, fille d'Hip- 
poaoUs, qu'il avait eue pour sa part de butin après la 
prise d'Olenos * ; suivant d'autres, il était né de l'amour 
incestueux d'Œnée pour sa fille Gorgé * et avait tué invo- 
lontairement à la chasse son propre frère Olénios ^ ou 
Ménalippe ' , et volontairement ses cousins Alcathus et 
Lycopée •, qui avaient détrôné son père. Il alla à Argos 
pour se faire admettre à la purification, et, rencontrant 
Polynice endormi sous le porche du palais d'Adraste, dut 
se battre avec lui pour obtenir un abri contre la tempête. 
Tydée était renommé pour sa bravoure. Homère en parle 
souvent (Iliade^ IV, 382 sqq.; V, 800 sqq.; X, 285 sqq.; 
XIV, 115 sqq.), et lui donne toujours ce genre d'éloge. Eu- 

< Suivant un ancien étymologiste. de rvri^, parce qu'il était petit de 

taille. 

3 Thébaïde citée par ApoUodore, I. 8, 4; d'autres prétendent qu'elle Ait 
envoyée par son père même à OBnée» pour qu'il la fit mourir, parce qu'elle 
avait été séduite par un prélre df? Mars et prérendait être grosse du dieu 
lui-même, ou bien (Hésiode, firagm. 88, coll. Didot) parce qu'elle avait été 
séduite par Hippostrale, fils d'Amaryncée, dans la ville d'Olénos; cf. 
ApoUod. I, 8: Schol. Pindare, 01. X, 46. 

' Pseudo-Pisandre, ap. Apollod. I, 8, 5. 

* Phérécyde, ap. ApoUod. I, 8, 5. 

s Hygin, fab. 69. et Lactantius Placidus, Comuient. ad Stat, Theb, 

^ Diodore, IV. 65.— Selon d'autres (ApoUod. I, 8. 5), il avait tué Alca- 
Uius, firère de son père; suivant Phérécyde (ApoUod., ibid,)^ son propre 
fVère ; suivant VÂlcméonide (ApoUod,. ibid.), les huit fils de Mêlas (Phénéo, 
Hyperlaûs» Antloque, Eumède. Sternops. Xanthippe, Sthénélus), qui con- 
spiraient contre la vie d'CVnée. 



LA THËBAÏDB. — POLYNICB ET TVDÉB A ARGOS. 45 

ripide nous le représente meilleur dans l'action que dans 
le conseil (Sttppliantes) ; a il porte, dit-il ailleurs (Phéni- 
demies) j Mars dans sa poitrine ». Eschyle {les Sept contre 
Thèbes) en fait un portrait saisissant par la bouche d'Amphia- 
raUs* , qui l'appelle le fléau des Argiens et le serviteur de la 
Mort. Il était très-fort, quoique petit de taîUe * ; en revan- 
che, la violence et le courage aveugle remplaçaient chez 
lui rintelligence. Le proverbe TvSeùç iv ufopS&u témoignait 
peut-être du peu de finesse du bouillant Étolien. Cependant 
le témoignage d'Antimaque (Schol. Hom., II. IV, 400), qui 
prétend qu'il fut élevé chez des gardiens de pourceaux, et 
la tradition qui veut qu'il ait séduit dans sa jeunesse la 
fille d'un de ces gardiens au service de son père et en ait 
eu un enfant, semblent s'accorder pour afl^mer simple- 
ment la grossièreté de ses mœurs et son manque d'éduca- 
tion première '. 

Polynice, d'après les plus anciennes traditions, ne le 
cédait pas en courage à Tydée, mais il était moins bouil- 
lant. On s'accorde généralement à le représenter comme 
moins farouche que son père Étéode, quoique tout aussi 
ambitieux^. Dans la scène entre les deux frères qui se 
trouve dans les Phéniciennes d'Euripide, Polynice parle 

* B4;ci 9roX)dc TuStoK pîm, 
rov Ay^poflvmVf t&v iro^Lwc rttp&KropBt^ 
fi^yi^TOv Apyu xm xaxûv ScSàcrxaXov, 
^Eptwxioç xhtxripBtf npooTnîh)» fôvov, x.r.X. 

2 TvScuc TOC fuxpbc piiv hrt SifMC» àXkx fMxurnc (Homère, IL V. 801). 
Cf. Auetor Priap.: 

Utiiior Tydeus, qui, si quid credis Homero. 
lageaio pugnax, corpore parvos erat. 

^ L'auteur du recueil de Proverbes de la blbliothôque du Vatican ex- 
plique ainsi le proverbe TvSiuç cv vfi^cou : c Tcdmt» ^x^xi f«vi idt rh 
i^cdéOcroy xat àiraîScuTov rov TuScuc. T^ yàp Outoctîjmc tw 'lirinonov Uif^ 
6ocav oixiùèç ^nm' ^mOc Si raûnw lyxuow oS^m ûfô^ impS^wu^ fureè rov 
yttfOfdvw mu&ç roO TvSmk* * 

^ Ou pourrait rapprocher des portraits d'Ëtéocle et de Polynice les ca- 
ractères de Pétosiris et de Thyamis dans le roman grec de Théagètie et 
Charielée, écrit au iv« siècle (liv. VII). 



46 LA LÈ«BNDB d'OBDIPB DANS l' ANTIQUITÉ. 

avec beaucoup de modération et expose simplement ses 
droits ; il est vrai qu'à la fin il s'anime et demande à quelle 
porte se tiendra Étéocle, afin d'aller le provoquer. Stace, 
comme beaucoup d'autres, met toujours le droit du côté 
de Polynice , et cette modération même qu'il lui prête, et 
qui touche à la faiblesse, fait ressortir davantage T orgueil 
indomptable et la brillante valeur de Tydee, qui reste le 
véritable héros de la Thébaïde. Au reste, il semble que la 
prudence ait été considérée, du moins à partir des tragi- 
ques, comme la qualité mat tresse de Polynice: ainsi, dans 
les Phénicie7i7ic$j ce n'est qu'avec précaution, et l'épée àla 
main, qu'il entre dans Thèbes pour assister à l'entrevue avec 
son frère, demandée par Jocaste, et il ne la remet au four- 
reau que lorsqu'il a été rassuré par la vue du chœur et 
des autels des dieux. D'après Stace, il tomba de son char 
dans les jeux funèbres d'Ârchémorus, et c'est à peine s'il 
occupe le second rang parmi les héros qui assiègent Thèbes. 
Âdraste était fils de TalaiiSt de l'antique famille éolienne 
de Créthée, qui était arrivée à une grande puissance dans 
le Péloponèse, grâce à l'habileté de Mélampe et à son 
alliance avec la famille de Nélée par le mariage de Bias, 
père de TalaUs, avec Pero, la fille de Nélée. Suivant Apol- 
lodore (Bibl. I, 9, 13), Talaus eut cinq fils de Lysimacha, 
fille d'Abas, qui lui-même était fils de Mélampe^ : Adraste, 
Parthénopée ^ , Pronax , dont la fille Amphitéa épousa 
Adraste, Mécistée, dont le fils Euryale se distingua à la 
guerre de Troie, et Aristomaque ; de plus une fille, la 
fameuse Ériphyle, qui épousa Amphiarails'. Le même 
auteur nous apprend qu' Adraste eut d' Amphitéa trois filles: 
Argie, Déipyle et iSgialée, et deux garçons, Gyanippe et 

< Suivant Antimaque, Lysimacha était fille de Gercyon. fils de Neptune 
(Schol. Eurip., Phœn,y v. 150). 

^ Voir plus loin les diverses généalogies de ce héros ; son fils Proma- 
chus fut Tun des Épigones. 

3 Hygin dit qu'Âdraste était fils d'Eurynome. Antimaque lui donnait la 
généalogie paternelle suivante: Talaus, Bias, Amytbaon, Gréthée, iEolus. 
Hoileu, Jupiter. 



LA THÉBaÏDE. — POLYXICE ET TYDÉE A AnGOS. 47 

rÉpigone iEgialée, qui seul périt dans la seconde guerre 
de Thèbes, au dire d'Hellanicus. Adraste régnait à Sicyone„ 
dit Stace {Théb. II, v. 179), qui reproduit une opinion 
assez répandue, lorsqu'il fut appelé au trône d'Argos, et 
son commentateur Lactance ajoute que ce fut à cause de 
la douceur de son caractère. Ce fut sans doute aussi à cause 
de sa réputation de justice, car, s'il ne donna pas son 
nom à Adrastée, il dut tirer le sien de cette déesse, pour 
laquelle il professait une vénération particulière et à 
laquelle, le premier, il éleva des autels' sur les bords de 
l'iEsèpe*. Pausanias (liv. II) prétend qu'il fut d'abord chassé 
d'Argos et vintà Sicyone, d'où il fut ensuite rappelé par les 
Argiens. 

Adraste avait appris par l'oracle d'Apollon qu'il de- 
vait marier ses deux filles à un lion et à un sanglier', 
oracle formulé ainsi par le mythologue Mnaséas dans son 
livre Des Oracles, si l'on en croit le scholiaste d'Euripide 
{Phcm. V. 411) : 

Kcùpaç Si yofiSpoh (sOÇov xifr/9^» v^k ^iovrcy 
ovc xcv Dote npMpwffi Ttov Sôfiou iÇ Upoh 
ûfiiri|Bdu (rrtt;^ovTcc(y yivfik fptffi ffjfac nXxnfi^ç, 

Le scholiaste ajoute que c'est sur la foi de cet oracle 
qu' Adraste entreprit sa funeste expédition contre Thèbes, 
et qu'il eut tort en cela, puisque l'oracle ne lui conseillait 
que de marier ses filles dans de certaines conditions. Il 
est bon de noter d'ailleurs que le lion et le sanglier sont 
les plus anciens symboles de la guerre. Polynice et Tydée 
portaient sur leur bouclier, suivant ApoUodore, l'image de 

< Antimaque. cité par Strabon, XII, et par Suidas, s. v. 'A^fMtTrûa. 

2 L'iSsôpe (khrpnç) est ua fleuve de la Lycie troyenne meationaé par 
Homère, Iliade, II, v. 825 ; IV, v. 91 ; Xlï, v. 21. 

3 Cf. Eurip., Phœn., v. 411 sr|q.; SuppL, v. 131 sqq.; Apollod. I. 6, 1 : 
8. 4 : Schol. lliad. IV. 376 ; S»oce, Tluib, I, v. 350 sqq.; Hygio, f. 09.— 
L'antiquité de l'oracle est attestée par utie figure d'un vase peîfit (V. 
AnnaUs de l'Intt., t. XI P., et Overbeck, t. 3-4, p. 88). 



48 LA LÉGENDE d'OEOIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

ces deux animaux : le premier un lion*, en souvenir d'Her- 
cule, le héros Thébain ; le second un sanglier, en souvenir 
du sanglier de Galydon, sa patrie. Suivant d'autres, et en 
particulier Stace {Théb. I, v. 482 sqq.) et Hygin {fab. 69), 
Polynice était couvert d'une peau de lion, et Tydée de la 
large peau du 3anglier de Galydon. Une troisième version, 
rapportée par le scholiaste d'Euripide, prétend que les deux 
princes, ayant trouvé dans le temple d'Apollon la dépouille 
d'un sanglier et d'un lion, qu'y avait déposée quelque 
chasseur, s'en disputèrent la possession, et qu'étant allés 
faire juger leur différend par Adraste, ce prince les com- 
para à un sanglier et à un lion, et leur donna ses filles : à 
Tydée Déipyle, à Polynice Argie. Enfin Euripide {Phœn.^ 
V. 424) fait dire à Jocaste par Polynice qu' Adraste recon- 
nut l'accomplissement de l'oracle dans ce fait qu'ils s'étaient 
disputé un gtte, comme les bêtes sauvages*. Quoi qu'il en 
soit, les deux exilés, en épousant les filles d' Adraste, 
reçurent de ce prince l'assurance qu'il les ramènerait dans 
leur patrie par la force des armes, et il songea d'abord à 
Polynice, dont la situation exigeait un prompt secours. 
Tydée et Polynice, leur querelle apaisée, s'étaient liés 
d'une amitié très-intime, qui leur valut l'honneur d'être 
cités dans l'antiquité à côté des amis les plus fameux, 
comme Thésée et PirithoUs, Oreste et Pylade, Achille et 
Patrocle'. Aussi Tydée s'offrit-il pour aller à Thèbes récla- 

< Une tôte de lion (Zénobius, s.v. 'A^potffrtia Nificffiç); un sphinx à tôte 
de lion (Schol. Eurip. Phœn.). 

^ Je suis l'interprétation du Scholiaste, qui donne comme équivalent de 

' Cf. Stace, Théb. I, 473 sqq., et Lactance, à ces vers; de plus, une 
vieille épig^amme de l'Anthologie latine^ 1168, dont voici le texte : 
Quos paribus nutrix eadem pavissd papillis. 
Pectora quos une genitrix gestasse probatur, 
Dissidiis indiscissis in mutua saspe 
Vulaera, non una perituri clade, ruerunt. 
Quos post longaBvos discordia deserit annos. 
Aut post commissos junxerunt fœdera destras, 
Gonstantis documenta fréquenter amori* dederunt : 



l'ambassade db ttdéb. 49 

merle trône à Étéocle, lorsque fut écou4ée rannée pendant 
laquelle celui-ci devait régner. 

b. L'ambassade de Tydée. 

L'ambassade de Tydée était connue d'Homère. Voici ce 
qu'il en dit {IL X, 284 sqq.) par la bouche de Diomèdp 
adressant sa prière à Minerve : <r Fille indomptable de Ju- 
piter, entends aussi mes vœux : accompagne-moi, comme 
jadis tu accompagnas mon père dans Thèbes, quand il alla 
porter le message des Grecs. Il laissa sur les bords de 
l'Âsope les Grecs aux cuirasses d'airain, pendant qu'il 
allait porter aux Gadméens des paroles de paix. Mais en 
s'en retournant il accomplit de rudes exploits^ grâce à toi, 

auguste déesse, qui le protégeais » De même Apollo-* 

dore affirme que l'armée des Grecs était déjà arrivée au 
Cithéron, lorsqu'ils envoyèrent Tydée à Thèbes. Il ajoute, 
d'après Homère {IL IV, 385 sqq.), qu'il trouva de nom- 
breux Thébains réunis à la table d'Étéocle, et que, sur le 
refus du roi d'observer le pacte conclu avec son frère, il 
les provoqua en combat singulier et les vainquit tous ; Ho* 
mère ajoute : aveo l'aide de Minerve. Pour se venger, ils 
placèrent sur sa route une embuscade de cinquante hom- 
mes armés commandés par Méon, fils d'Hémon, et Lyco- 
phonte, fils d'Autophone (Homère), suivant d'autres (Apol- 
lodore) par Hémon seul. Tydée les tua tous à l'exception 
d'Hémon, le devin, qu'il épargna par une inspiration du 
ciel et qui rapporta à Thèbes la nouvelle du désastre ^ . 

Thebanum nullo linquit discrimine Tydeus. 
Tydea nullo unquam Polynices Marte reliquit. 

Barth a lu ceci en tôte d'un vieux manuscrit des Métamorphoses d*Ovide : 
Quattuor vel paulo plura verorum amicorum paria fuisse apud majores 
leguotur, ut Theseus et Pirithoiis , Pylades et Horestes, Tideus et Poli- 
nices, Nisus et Buryalus, iater quos Scipio connumerantur et Lœlius ; 
Achilles et Patroclus optimo jure secundum inter hos locum sortiuntur. 

' Les détails du combat que donne Slace sont dus sans doute à son 
imagination'. Nous empruntons à Barth une petite pièce en hexamètres 
latins, qu'il dit avoir trouvée dans un vieux manuscrit de Stace, et que 



50 LA LÉ6BNDB D'OBOIPB DANS L* ANTIQUITÉ. 

D^autres, par exemple Euripide {Phœnisssd)^ racontent que 
Tarmée assiégea Thèbes sans que Polynice eût envoyé 
réclamer le trône à son frère. Mais il est probable qu'Eu- 
ripide n'a modifié Tantique tradition que pour amener 
rentre vue des deux frères dans la ville même. Cette en- 
trevue, disons-le en passant, pèche un peu contre la vrai- 
semblance, étant donnés, d'un côté l'orgueil d'Étéocle et 
sa haine pour son frère, de l'autre le caractère prudent de 
Polynice qui, malgré sa déférence pour sa mère, devait 
hésiter à se mettre à la merci d'un ennemi si peu sou- 
cieux d'observer la foi jurée. 

c. Les sept chefs. 

Àdraste avait rassemblé une nombreusejarmée dont il 
avait pris le commandement suprême ; il avait sous lui six 
autres chefs: Polynice, Tydée, Hippomédon, Gapanée, 
Parthénopée, Amphiaraiis. Voilà la tradition vulgaire ; 
mais les plus anciens récits comptent sept chefs d'Argos 
ou de Tirynthe, et mettent à part le Thébain Polynice et 
rÉtolien Tydée ; les deux autres chefs seraient, d'après 
ApoUodore (III, 6, 3), Étéoclos, fils d'Iphis et frère d'É- 
vadné, l'épouse de Gapanée, et Mécistée, frère d'Adraste, 
dont fait mention Homère [Iliad. II, v. 566; XXIII, v. 678). 
Eschyle [Sept, ad Thebas) compte sept chefs, parmi lesquels 

• 

l'auteur, Goropuis Becanus *, prétend avoir traduite du grec, ce qui est 
pou vraisemblable, 

Quinquaginta homines, immo Horoes decies tôt, 

Quot digitos habuit Tydeos una manus, 
Pal Mis horrifersB necat auxiiiaribus armis. 

iDgentes omnès, vix brevis ipse, homines. 
Si tibi Musa38B ridet Patrona catervœ, 

Gorgonei fontis si tibi PrsBsul adest, 
Barbarici calamo centum capita impelo nionslri 

Ne noceant, piignes tu modo, Diva facit. 

* Nom latin de Van Gorp^ né dans Ir Hrabant en 1518, mort en 1572. Cet 
érudit, qui connaissait l'hébreu et avait fait une éivde approfondie de la liité- 
rature ancienne, a laissé, outre ses Origines Aniwerjnanœ^ une vaste compila- 
tion où l'on trouve, à côté de nombreux paradoxes, une foule de faits inté- 
ressant l'histoire des différents peuples anciens et modernes. 



LES SEPT CHEFS. 51 

Étéoclos, et de plus Adraste, commandant en chef ; il en 
est de même de Sophocle (QSdip. à Col.). Ëaripide, qui, 
dans les Pliéniciennes ' , ne nomme pas Étéoclos, le com- 
prend dans le nombre de ceux dont Adraste fait T éloge. 
C'était, dit-il, un jeune homme sans fortune, mais très- 
considéré à Ârgos, désintéressé et dévoué à TÉtat. L'an- 
cienne épopée semble n'avoir connu que des chefs Argiens, 
puisque Parthénopée lui-môme, chez les plus anciens au- 
teurs', est considéré, non comme Arcadien, mais comme 
Argien et comme frère d' Adraste; mais des traditions 
postérieures joignirent à ceux-là des chefs Messéniens et 
Arcadiens, les autres contrées du Péloponèse ayant voulu 
sans doute plus tard réclamer leur part de gloire dans 
cette terrible et malheureuse guerre'. 

Nous avons déjà parlé d' Adraste, de Tydée et de Poly- 
nice ; disons maintenant un mot des autres chefs. Le plus 
illustre parmi ces derniers est assurément Amphiaralis, 
le fameux devin cher à Jupiter et à Apollon, qui eut l'hon- 
neur d'éviter la mort et de descendre vivant dans les 
sombres demeures de Pluton, englouti dans les entrailles 
de la terre. C'était un fils d'Oïclès, lui-même petit-fils 
de Mélampe par son père Antiphas (cf. Hom., Odyss.^ XI, 
v. 225 sqq.); suivant d'autres, il était fils d'Apollon et 
d'Hypermnestre^. Il était célèbre par sa bravoure et sa 



^ On sait qu'Aatigoae s* y ftiit nommer par son vieux précepteur les 
chefe des Grecs qu'elle aperçoit du haut d* une tour, (lette scône. empruntée 
à V Iliade d'Homdre, où Hélène montre à Priam les principaux héros grecs, 
a été imitée par Stace, liv. VI. v. 240 sqq. 

^ Hécatée de Milet ; ApoUodore, I, 9, 13 ; Pausanias, II, 20, 5, et d'au- 
tres encore que cite le scholiaste de Sophocle, OBdipe à Colone^ v. 1320. 

' Voir Pausanias (II. 20, 5 et IX, 9, 1). qui dit que les Argiens s'é- 
taient confonx)és au récit d'Eschyle, et n'avaient élevé de statues qu'aux 
sept chefs qu'il mentionne, et de plus aux Ëpigones. Plus loin (X, 10, 3), 
parlant des statues des chefs qui se trouvaient au temple de Delphes, il 
cite celle d'Étéocle, mais il omet celle de Parthénopée et ajoute celle d'un 
Ualiterse, qui n'est pas autrement connu. 

^ Amphiaraiis avait assisté à l'expédition des Argonautes (ApoUod. 1, 
9, 16, 8) et à la chasse du sanglier de Galydon (id., I, 8, 2. 4). C'était un 



52 LA LÉGENDE d'OBDIPB DANS l' ANTIQUITÉ. 

science de Tavenir, qu'il connaissait surtout par le vol et 
le langage des oiseaux. On sait le bel éloge qu'en trace 
iËschyle (Sept, ad Theb., v. 549 sqq.) : <r II ne veut pas, 
dit-il, paraître vertueux, mais l'être réellement. » On sait 
aussi, par le témoignage de Plutarque, Tapplication qu'en 
firent en plein the&tre les Athéniens à Aristide. Euripide, 
qui parle des insignes orgueilleux et des devises mena- 
çantes peintes sur les boucliers des chefs Argiens(/'/uFn., 
V. 1104 sqq.), nous apprend qu'Amphiaraiis, par mo- 
destie, n'en avait point, et qu'il portait un bouclier sans 
ornement. C'est à la suite d'un différend avec Amphiaratts 
qu'Adraste avait dû se retirer à Sicyone ; il y obtint le 
pouvoir royal par son mariage avec la fille du roi Polybe, 
qui lui fraya bientôt le chemin au trône d'Argos. Plus tard 
le mariage de sa sœur Ériphyle avec Amphiaratts récon- 
cilia les deux ennemis, et il fut convenu que, s'il survenait 
quelque différend entre eux, ils remettraient le jugement 
entre les mains d' Ériphyle. Aussi, lorsque Amphiaratts, qui 
savait bien qu'il trouverait la mort sous les murs de Thèbes, 
s'il y allait, refusa de faire partie de l'expédition, Poiynice, 
d'après les conseils d'Iphis, fils d'Aleclor (Apollodore, I, 
6, 2), offrit à Ériphyle le précieux collier, œuvre de Vul- 
cain, donné par Cadmus à son épouse Harmonie, si elle 
voulait s'engager à décider son époux à prendre part à la 
guerre (Apollodore)*. Suivant d'autres (Hygin, f. 73), Am- 

des héros auxquels le oentaure Ghiron avait eoseignô la guerre et la chasse 
(XéaophoQf De vénal. I, 8). Stôsichore, dans des vers conservés par 
Aihéaée, livre IV, nous apprend qu'il remporta sur tous les autres héros 
dans les JQux où se disputait le prix du saut. 

< Stace^ Théb. U, v. 269 sqq., raconte en détail Thistoire des malheurs 
causés par ce funeste collier, auquel était attaché un charme qui faisait que 
toute femme, en le voyant, désirait le posséder (cf. LACtajilius Placidus, 
à ce passage, et au vers III, 274 : et aussi Tépée enchantée dans Sillus 
Italiens, I, 430). Nous avons déjà vu que Poiynice avait emporté de 
Thèbes ce collier, présent de Vénus, avec la tunique qu'avaient donnée à 
Harmonie Minerve et Vulcain (V. Helianieus. tt. 12). et qui était impré- 
gnée de tous les crimes, ce qui devait rendre sa race scélérate (Hygin, 
f. 148). 



LES SEPT CHEFS. 53 

phiarails s'étant caché, Ériphyle, séduite par Toffre du 
collier, fit connaître sa retraite ; mais ce collier aurait été 
formé par Adraste avec des pierres précieuses, et il ne 
serait pas question du collier d'Harmonie, que, suivant 
Stace, Polynice avait d'abord donné à Argie, son épouse. 
Ce n'est là sans doute qu'une tradition postérieure. Àm* 
phiaratis, forcé de partir* , fit jurer à son fils Alcméon de le 
venger dès qu'il serait arrivé à l'&ge d'homme, en tuant 
sa mère et en faisant une seconde expédition contre Thèbes : 
Ton sait qu'il accomplit religieusement son serment. Le 
cof&e de Gypsélus, qui date de la 10"* Olympiade, repré- 
sentait la scène du départ d'AmphiaraUs, au moment où il 
se sépare de son épouse et de ses enfants, accompagné de 
son fidèle ami et écuyer Bâton : Ériphyle tenait à la main 
le collier fatal ; Alcméon, encore enfant, se trouvait à côté 
de ses sœurs, et Amphiloque était porté dans les bras 
d'une vieille servante. Avant de monter sur son char, Am« 
phiarails se tournait une dernière fois vers Ériphyle et lui 
jetait un regard courroucé*. 

Gapanée était fils d'Hipponoiis', et, comme Étéoclos, de 
la famille des Prœtides; sa mère Astynome était sœur 
d'Adraste (Hygin, fab. 70), et Gapanée se trouvait ainsi, 
comme Hippomédon, neveu du roi d'Argos. Il est resté 
le type de l'orgueil et de l'impiété. Eschyle nous le 
représente armé d'un écu où l'on voit représenté un 
homme de feu nu avec cette devise : « Je brûlerai la ville» ; 
il compare audadeusement la foudre aux chaleurs du midi. 
Sophocle, dans le premier chœur de son Antigone^ le 

1 Amphiaraûs semble ne s*dtre poiat résigaé à sa destioée. Eschyle, en 
effet, le reprôseole adressant devant Thôbes de vite reproches à Tydée et 
à Polynice, qui avaient conseillé à Adraste cette guerre 

* Pausanias, V. 17, 14. — Pour d'autres monuments de l'art sur ce st^et, 
voir Overbeck, /./., pag. 91 sqq.; O. Jahn, Archsol. Auss., pag. 152 sqq.; 
bulleL NapoL. 1853, no 39, N. 8. III, t. 5. Nous reproduisons, d*aprÔ3 
Overbeck. la scène décrite par Pausanias dans notre planche, fig- i. 

' Suivant LACtaoce((ui Siat. Theb. 1, 45), il était fils d'Hippotôs, sans 
doute le fils de Gréon, roi de Gorinthe, dont la fille épousa Jason. 



54 LA LÉGENDE d'CEDIPB DANS l'aNTIQUITÉ. 

peint, sans le nommer , de couleurs terribles. Mais il est 
probable que T imagination des poètes s'était plu à en- 
tourer de détails tragiques la mort d'un héros qui sem- 
ble avoir le premier imaginé de se servir d'échelles pour 
monter à l'assaut d'une place (cf. Veget, De re militariy 

I. lY, c. 21), et qui fut simplement écrasé par une grosse 
pierre lancée du haut du mur par les assiégés. Il est bon 
de noter d'ailleurs qu'Homère et Hésiode ne parlent nulle- 
ment de son impiété et de sa punition par Jupiter. Homère 
rappelle toujours illv^tre ou glorieuœ. (aya/î^ero; , Iliade^ 

II, 564 ; xu5a)i|uw)î, IV, 403); la Batrachomyomachie, que 
personne ne songe aujourd'hui, après l'affirmation contraire 
de Plutarque et de Suidas, à attribuer à Homère, fait 
seule allusion^ à son terrible châtiment. Ce qui est plus 
étrange encore, c'est qu'Euripide, qui décrit en beaux vers 
dans les Phéniciennes la mort de Gapanée foudroyé, en fait 
cependant un bel éloge par la bouche d'Adraste dans les 
Suppliantes (v.861 sqq.), et il lui prête les qualités contraires 
aux défauts que lui reprochait la tradition vulgaire : « Il 
n'était, dit-il, ni fier ni insolent , mais modéré en toutes 
choses, sincère, fidèle en amitié, content de peu, etc. 7> Ge 
ne peut être uniquement l'amour du paradoxe qui a poussé 
Euripide à choquer à ce point les opinions reçues ; 11 fallait, 
pour qu'il pût présenter sous ces couleurs un personnage 
si connu, qu'il y fût autorisé par quelque tradition ancienne. 
Il faut avouer cependant que la légende de la mort de Ga- 
panée reçoit une confirmation sérieuse de l'existence de 
monuments anciens qui la reproduisent *, et témoignent 
d'une antiquité relative. Ajoutons qu'une tradition accrédi- 
tée' voulait qu'il eût été ressuscité par Esculape, ce qui 
semble prouver que ce n'était point Tennemi des dieux 

1 V. 284 : (oirliov) uirorè xed Kairoeviia xarixTocyfc, SSjNfiov acApa. 

2 Par exemple, le bas-relief signalé dans Zoega, t. 47, et les tableaux 
décriUi par Pline, XXXV, 144, par Philostrale. Jmag. II, 29, 30, et par 
Servius, ad Verg .En. 1, 44 ; cf. Overbeck, p. 126 sqq. 

« 8t<^sichore {Eriphyle), cité par ApoUodore, III, 10. 3. 



LES SEPT CHEFS. 55 

auquel Stace attribue (peut-être d'après Antimaque) desi 
absurdes bravades. 

Hippomédon était, suivant Apollodore (Bibl. III, 6, 3), 
filsd'Aristomaque, ou suivant d'autres, de Talaiis; Pausa- 
nias dit simplement qu'il était fils d'une sœur d'Adraste 
(X, 10, 3); Hygin {f. 70) le fait naître de Nésimaque et de 
Mythidice, fille de Talaiis et sœur d'Adraste*. Il était donc 
frère, ou plus probablement neveu d'Adraste. Il ne semble 
pas qu'il ait eu dans l'ancienne légende le rôle important 
que lui donne Stace après la mort de Tydée, car il mourait 
avant ce héros dans les anciennes Thébaîdes. Euripide 
(Suppliantes^ éloge des chefs) dit que c'était un jeune homme 
sage, fuyant la volupté et recherchant les plaisirs nobles 
qui fortifient le corps, afin de se rendre capable de rendre 
service à l'État. Il meurt dans la seconde bataille, ainsi 
qu'Étéoclos, le premier de la main d'Ismarus, le second de 
la main de Leadès (ApoU. III, 6, 8). Eschyle donne à Hip- 
pomédon un écu entouré de serpents entrelacés et qui 
représente Thyphon vomissant des torrents de fumée ^ ; 
celui d'Étéoclos porte un homme armé de toutes pièces 
qui escalade une tour à l'aide d'une échelle. Il semble que 
ces armes conviendraient mieux à Gapanée. 

Parthénopée était considéré dans la plus ancienne 
légende, nous l'avons dit, comme fils de Talaiis et frère 
d'Adraste'. Ce n'est que plus tard qu'on lui donna pour 
mère Atalante, la nymphe chasseresse, fille d'Iasus^ et pour 

* Je ne sais quelle était cette Nanca que Lactance {ad Stat. Theb. I, 
44) donne pour mère à Hippomédon, 

^ Euripide (Phcm,) dit qu'Argus aux yeux toujours vigilunts était re- 
présenté sur le bouclier d'Hippomédon ; il ne nomme pas Étéoclos. 

' D'aprôs le scholiaste d'Eschyle {Sept, ad Thebas, v. 553). Antimaque 
le ikisait Argien et non Arcadien. Cf. Eurip.. Phœn., v. tl53 : ô S'*A/»xàç, 
oux 'kpytîoçf 'ATa^ôvnK tovoç. D'après le scholiaste de Sophocle, Œd. CoL^ 
V. 1320, les tragiques Arislarque de Tégée et Philoclès, et l'historien Hé- 
catée de Milet, le faisaient (ils de Kalalis et non de TalaUs. 

* Je ne sais par quelle confusion Oiodore (IV, 65) dit que Parthénopée 
était fils d' Atalante, la fille de Schœnée, qu'on a toujours, il me semble, 
disiingué<3 de la chasseresse Arcadienne. 



56 LA LÉGBNDK D*OBDIPE DANS LANTIQUITÉ. 

père Méléagre (Hygin, f. 70) ou Milanion (ApoIL, Bibl, III, 
6, 3). D'autres* le croyaient fils d'Antiope, qui se nom- 
mait aussi Parthéuope, d'où le nom du héros. Mais cette 
tradition date sans doute d'un âge où Ton commençait à 
se préoccuper de l'étymologie ; il en est de même de celle 
que rapporte Hygin {f. 99) : <r Auge, fille d'Aléus, ayant 
été séduite par Hercule et voyant le moment de sa déli- 
vrance approcher, s'enfuit sur le mont Parthénion et y 
accoucha d'un fils qu'elle exposa. A la même époque, Ata- 
lante, fille d'Iasus, y exposa également le fils qu'elle avait 
eu de Méléagre. Une hiche nourrissait le fils d'Hercule. 
Des bergers trouvèrent les deux enfants et les élevèrent. 
Ils donnèrent au fils d'Hercule le nom de Télèphe^ parce 
qu'il avait été nourri par une biche, et au fils d'Atalante 
le nom de ParthénopéCy parce qu'elle l'avait exposé sur le 
mont Parthénion et qu'il ressemblait à une jeune fille 
(i:apOhfoç) ». Le même Hygin {f. 100) raconte que les 
deux jeunes gens vainquirent Idas, qui disputait le trône 
à Teuthras, roi de Mysie. On sait que Télèphe regut la 
main de sa propre mère Auge ; mais l'inceste ne s'accom- 
plit pas, parce que Auge, fidèle au souvenir d'Hercule, se 
défendit avec une épée, ce qui amena la reconnaissance'. 
Cette expédition de Parthénopée est, je crois, le seul 
exploit de ce jeune homme que nous ait transmis l'anti- 
quité avant son départ pour Thèbes. Il devait être alors 
fort jeune, puisqu'on s'accorde à le représenter, au moment 
de sa mort, comme un enfant digne d'ôtre compté parmi 
les hommes. Sa brillante armure n'était pas moins célèbre 
que sa beauté ; sur son écu était représenté un Sphinx 
(Eschyle, Sept, ad Theb.^ v. 533 sqq.), ou, suivant Euripide 
{Pfiœn.^ V. 1104 sqq.), Atalante perçant d'une flèche le 
sanglier de Galydon. Adraste (Eurip., SuppL, v. 889 sqq.) 
rend hommage à sa pudeur : ce il était, dit-il, très-beau et 

1 Schol. Esch., Sept, ad Tlieb. 

^ Ce conte de Télèphe otrre, (omnie on voit, quelquu rapport avec celui 
d'CBdipe (Voir Gomparetti, EdiiWf etc., p. 65-6). 



, HYPSIPYLE BT ARCHÉMORUS. 57 

aimé des hommes comme des femmes » . Euripide, comme 
la plupart des auteurs qui le font naître en Arcadie, dit 
qu'il avait été élevé à Argos. Il fut tué d'une énorme pierre 
que fit tomber sur sa tète du haut des murs Périclyménus, 
fils de Neptune ; sa tôte fut brisée et sa blonde chevelure 
se teignit d'un sang vermeil. C'est là la version de l'ancienne 
Thébaîde cyclique (Pausanias, IX, 18, 6), version con- 
firmée par Apollodore (III, 6, 8), Aristodème (ap. Schol. 
Eurip.) et Euripide (Phcm.^ v. 1153 sqq.). Une tradition 
locale indiquait comme son meurtrier Amphidicus, un des 
fils d'Astacus (Pausan. IX, 18, 6; Apollod. III, 6, 8), et 
plaçait sa mort dans la seconde bataille. Les poétiques, 
mais un peu fades développements qui terminent le neu- 
vième livre de la Thébaîde de Stace, où il meurt de la 
main de Dryas, fils d'Orion\ paraissent entièrement dus 
à l'imagination du poète. 

d. Hypsipyle et Archémorus. 

V 

Avant de partir pour cette expédition, qu'Amphiarails 
avait déclaré devoir être funeste aux Grecs, les chefs jurè- 
rent de mourir tous ou de prendre Thèbes. Ce serment fut 
prêté à Argos, sur l'autel de Jupiter Hyetius, que l'on 
voyait encore au temps de Pausanias (II, 19, 8). Eschyle 
(Sept, ad Theb.^ v. 42 sqq.) parle d'un sacrifice sanglant 
qu'ils firent à Mars et aux autres dieux du carnage et de 
la mort, pendant lequel, baignant leurs mains dans le sang 
des victimes, ils se jurèrent mutuellement de mourir ou 
d'exterminer leurs ennemis. 

En traversant les déserts de Némée', ils eurent à souffrir 

* Cest ce Dryas qui toi le père de Lycurgae, le fameux roi de Tlirace. 
Boccace (Genealag. deorum, XI, 21) et Theodoutius. son contemporain 
(Barth, Anim. in St. Theb. IX, 842). font naitre Dryas d'Hippoloffus, 
dont on ne sait rien ; il en est de môme de ClusUmena, que Theodontius 
lut donne pour mère. 

< Suivant Pausanias, la fordt de Nômée était assez considérable et expo- 
sée A de fortes sécheresses. Strabon dit qu'elle s'étendait entre Gléones et 
Phlionle ; oUe fût réduite peu à peu à un bois sacré où se célébraient les jeux. 



58 LA LÉGBNDB DOEDIPE DAN6 l'aNTIQUITÉ. 

de la soif, et l'armée aurait péri sans le secours que leur 
donna Hypsipyle en leur indiquant la source de Langie*. 
Hypsipyle avait été chargée par Lycurgue, roi de la contrée 
et prêtre d'Apollon Néméen^, et par Eurydice, sa femn^e, 
de la garde de leur fils unique Opheltès'. Elle commit 
l'imprudence de le déposer sur le gazon pendant qu'elle 
allait indiquer la source aux Ârgiens, et il fut tué par un 
énorme serpent. Suivant Hygin (/*.74), l'oracle avait défendu 
de poser l'enfant à terre avant qu'il pût marcher ; c'est 
pourquoi Hypsipyle le déposa sur une touffe d'ache très 
élevée, où il fut tué par le dragon, gardien de la source. 
Ce dernier détail indique qu'il s'agit ici d'une tradition 
ancienne, datant de l'époque reculée où la défaite d'un 
monstre était accompagnée de la naissance d'une source 
(Cf. Python, le dragon de Cadmus, etc.). Lycurgue, irrité, 
voulait percer de son épée Hypsipyle ; il en fut empêché par 
Tydée, et ils allaient en venir aux mains sans l'interven- 
tion d'Adraste et d'Amphiaratts (Stace, Théb. V, 653 sqq.). 
Cette intervention était représentée, selon Pausanias (III, 
8, 7), sur le trône d'Amyclée; mais c'était Tydée qui 
empêchait Amphiaraiis d'en venir aux mains avec Lycur- 
gue^, ce qui pèche contre la vraisemblance. Amphiaraiis, 

1 D'après Macrobe. Euripide lui donaait, daas son Hypsipyle, le nom 
générique d*Achéloûs : AiîS» fiiv 'kpytioiffv» 'A;(c>uou /»ôov. Vibius Seques- 
ter (De fluminibtu) dit que c*est une fontaine de la forêt de Némée auprès 
, de laquelle ont lieu les jeux en l'honneur d'Archémorus* ce qui lui a fait 

I donner aussi ce dernier nom. 

^ L'Etymolog. magn. l'appelle Jupiter Apbésien : 'Afi^ioç Zcvç i» Apyii 
TifAÔcTffi' AtuxaXiwv cS/^^^ocro ^wfMv 'A^ioiov Atoç, on àfMnhn toO xccraxXvff- 
fjioO. La montagne voisine de la ville s'appelait Aphesius ou Aphesantum 
{Vet. Schol.). Lycurgue était frère d'Admôte, roi de Thessalie. 

3 Hygin l'appelle Ophites et écrit Lycus» au lieu de Lycurgus ; niais ces 
altérations de noms propres peuvent aussi être le foit des copistes ou des 
éditeurs. 

^ Pausanias dit à cet endroit que Lycurgue était flls de Pronax ; s'il n'y 
a pas d'erreur, il aurait été neveu d'Adraste, ce qui n'est dit nulle part 
expressément; ou bien il s'agirait d'un Pronax autre que le fils de Talaiia. 
Il est bon d'ajouter qu'un des scholiastes de Pindare dit qu'Archémorus, 
flls du prêtre Lycurgue, était Argien de naissance. Un autre schol iasle de 
Pindare dit qu'Opheltès était fils d*Euphétus et de Creuse. 



HYPSIPYLE ET ARCHÉM0RU8. 59 

inspiré par Apollon, donna à Opheltès le nom d^ Archémorus 
ÇApxiy^poç)j parée qu'il était la première victime de cette 
guerre, et sa mort, le commencement des malheurs des 
Grecs. On ensevelit l'enfant sous des branches depin\ et, 
pour obéir à l'oracle, on institua en son honneur les jeux 
Néméens, dans lesquels , en signe de deuil , les juges 
portaient des robes noires (Schol. de Pindare), et où le 
vainqueur était couronné d'ache ou de pin. Ils avaient lieu 
tous les cinq ans, ou, selon le scholiaste déjà cité, tous 
les trois ans. Les tragiques grecs (au moins Euripide) 
avaient développé cette histoire d'Hypsipyie en y rattachant 
celle des femmes de Lemnos*, qui, comme on sait, tuèrent 
leurs maris et tous les m&les de l'Ile, sous l'inspiration de 
Vénus, dont elles avaient négligé le culte pour flatter la 
jalousie de Yulcain, qui régnait de droit sur Lemnos. 
Selon d'autres', Vénus éloigna d'elles leurs maris en leur 
donnant une odeur répugnante, ce qui fit qu'ils leur pré- 
férèrent des esclaves de Thrace. Hypsipyle épargna son 
père Thoas, fils de Bacchus et d'Ariane, que ce dieu 
consola de l'abandon de Thésée, et séduisit par le don de 
la fameuse couronne qui devint plus tard une constellation^. 
Suivant ApoUodore (III, 6, 4), les femmes de Lemnos, 
s'étant aperçues de la trahison d'Hypsipyle, tuèrent Thoas 
et vendirent sa fille comme esclave : c'est ainsi qu'elle se 
trouvait au service de Lycurgue au moment de la guerre 
de Thèbes. D'autres racontent qu'Hypsipyle régna sur les 
Lemniennes, après avoir fait embarquer secrètement son 
père ; et c'est alors que vinrent les Argonautes*, qui séjour- 

^ Euphorion de Ghalcis, d'après un scholiaste de Piadare, 

> V. Apol|oniiis de Rhodes, Argon,, I; Valérius Flaccus, Argon» 

3 Apoliod. , Bibl. ly 9 , 1 7 : cf . répig^amme biea connue de Catulle sur ce siy et. 

* Ovide. Her, VI. v. 115-6. 

* Apollonius de Rhodes (Argon. I) place cet événement un an après le 
massacre; Valérius Flaccus et Hygln (/*. 15) le placent très-peu de temps 
après : aussi ne parlent-ils pas de la résistance conseillée, suivant Apollo- 
nius (1,657), par Hypsipyle, de peur que leur crime ne fût divulgué. D'ail- 
leurs Hypsipyle se rangea & Tavis du plus grand nombre, qui était qu'on 
devait foire bon accueil aux Argonautes (v. 700-1). 



60 LA LÉGBNDB d'OEDIPB DANS L* ANTIQUITÉ. 

nèrent à Lemnos quelque temps et réconcilièrent les Lem- 
niennes avec rameur. Hypsipyle aima Jason et en eut 
deux fils jumeaux, qu'elle nomma Evénus et Nébrophonus 
(Apollodore) ; ce dernier est appelé Thoas, du nom de son 
aïeul, par Stace et son commentateur Lactance (TMb. VI, 
342-3), et Déiphile par Ovide {Héroïde VI) et Hygin 
(fab. 15 et 273), qui appelle l'autre Eunœus. Ces deux 
jeunes gens, protégés par Bacchus, sauvèrent leur mère 
de la colère de Lycurgue en lui présentant la vigne d'or, 
symbole de leur naissance, que leur avait donnée Bacchus, 
comme l'affirmait une inscription grecque placée sur la 
dixième colonne du temple de Cyzique(i4nt/ioi. PaL 3, 10), 
sans doute d'après Euripide. Selon d'autres (Lactance, ad 
Stat, Theb, IV, v. 722), étant à la recherche de leur mère, 
ils vinrent aux jeux que célébraient les Grecs et rempor- 
tèrent le prix à la course ; c'est en entendant prononcer 
leur nom par le héraut que leur mère les reconnut' . Ces 
jeux montrèrent les brillantes qualités des héros grecs : 
selon Apollodore, Adraste y fut vainqueur à la course à 
cheval, Étéocle à la course à pied, Tydée au pugilat, 
Amphiaraus à la course des chars et au disque, Laodocus 
au javelot et Parthénopée à l'arc ; selon Stace, Hippomédon 
fut vainqueur au disque, Capanée au cestfe, Parthénopée 
à la course et pied, Amphiaraîis et la course des chars et 
Tydée à la lutte : il n'est point question d' Adraste, ni de la 
course à cheval. Adraste avait prêté l'invincible Arion et 
Polynice, qui ne put le contenir et fut renversé, ce qui 
l'empêcha d'obtenir le prix, quoique Arion fût arrivé le 
premier. 

c. La ville de Thèbes ; ses portes. 

Nous croyons devoir ici dire un mot de la position de 
Thèbes et de ses portes, afin de rendre plus intelligible le 

1 La famille athénienne des Eunides, ijai prétendait être de race divine 
et descendre d'Eunée, fils de Jason et d'Hypsipyle, dut aider beaucoup à 
la conservation de cette tradition; cf. Preller. Griêeh. Mythol. II, 358. 



LA. VILLE DB THÈSES ; SES PORTES. 61 

récit de la guerre de Thèbes. C'est là une question pleine 
d'obscurités et que nous ne pouvons, après tant d'autres, 
avoir la prétention de trancher; nous nous contenterons 
donc de signaler les opinions qui semblent le mieux justi- 
fiées, en insistant surtout sur les points importants. 

On sait que Thèbes fut fondée par Cadmus, fils d' Agénor, 
qui était venu de Phénicie en Grèce pour chercher sa sœur 
Europe. Les mythologues racontent l'oracle d'Apollon Del- 
phien par l'ordre duquel Cadmus s'arrêta en Béotie, la 
défaite du dragon gardien de la fontaine de Mars, la nais- 
sance des guerriers produits par les dents du dragon et 
leur lutte, à la suite de laquelle cinq ' seulement survécu- 
rent et aidèrent Cadmus et b&tir la nouvelle ville. Quant aux 
historiens', ils nous apprennent que ce prince avait avec 
lui une armée, qu'il tua Dracon', fils de Mars, roi de ce 
pays, chassa les Hyantes, et fit alliance avec les Aoniens, 
qui se mêlèrent aux Phéniciens. Il fonda Thèbes sur une 
colline isolée, élevée de 50 mètres environ au-dessus de la 
plaine voisine, où se trouve la ville moderne (Thiva), et 
l'appela de son nom Cadmée. Thèbes fut dès l'origine entou- 
rée de murs, comme on peut le conclure d'une monnaie 
Tyrienne (Eckhelius, Doctr. Numm, III, pag. 389), où l'on 
voit Cadmus portant une coupe de la main droite et un 
javelot de la main gauche, à côté d'un bœuf qui se couche, 
et en arrière une ville avec des portes et des murailles 
et Tinscription ©HBE*. Il est vrai que cette monnaie, 
à cause de l'inscription, pourrait être considérée comme 
se rapportant à la ville même de Thèbes, et non à la 
Cadmée ; mais il est à présumer, par le choix môme que 

< On les nomma Spartes (de tntûptà) ; ils se distinguaient, comme aussi 
leurs descendants, par la figure d'un javelot imprimée sur le corps. 

2 Bn particulier Pausanias, IX, 19, 4 et 5, etHérodote. V, 57. 

* Paléphatus, VI et VII ; Tzetzôs, in Lycophr. 1206. 

^ Voir Unger {Thehana paradowa, vel Commentationes de Thebarum 
B(Boticarum primordiis, de flumis fontibusque Thebani agri, et de urbis 
Tktbaiw partis, Hall, 1845), qui a entassé les témoignages pour éciaircir 
les principaux points de la géographie et de Thistoire ancienne de Thèbes. 



6? LA LÈOENDB d'OBDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

fit Cadmus d'un lieu élevé pour s'y établir, qu'il se hâta de 
l'entourer de murailles. Homère nous apprend* que les fils 
d'Antiope, Amphion et Zélhus, fondèrent Thèbes aux sept 
portes et la fortifièrent, ne pouvant habiter une ville si 
vaste sans fortifications : cela prouve que dès cette époque 
l'extension de la ville de Cadmus avait obligé et bâtir une 
nouvelle enceinte, ce que constate d'ailleurs Pausanias 
(IX, 5, 3), lorsqu'il dit que les fils d'Antiope réunirent à la 
Gadmée la ville de Thèbes. La Cadmée, avec son ancienne 
enceinte, forma dès-lors la citadelle, et la ville prit son nom 
définitif, selon la plupart des auteurs, de Thébé^, fille 
d'Asopus et épouse de Zéthus (Apollod. III, 5, 6), ou, sui- 
vant d'autres, de Thébé^ fille de Prométhée. On joignait 
d'ordinaire au nom de Thebae l'épithète de Bœotix^ pour 
distinguer cette ville de Thèbes en Egypte et de Thèbes en 
Phrygie ; et quelquefois celle d^OgygisSy parce qu'il semble 
qu'il ait existé sur son emplacement, à l'arrivée de Cad- 
mus, un bourg fondé par Ogygus, roi des Hectènes. Unger 
( loc. laud, I, 2) prétend, non sans quelque vraisemblance, 
que les Âoniens habitaient à l'origine dans des bourgs, 
habitude commune à d'autres peuples primitifs de la Grèce, 
et que Zéthus et Amphion enfermèrent ces bourgs dans 
une enceinte'. Ils passaient pour avoir été très-habiles 



I 1 



Odyssée, XI, 260-5. 

3 Théhé (Biq^Yi) est le nom primitif, ainsi écrit dans Homère ; Thehs 
(8iî6«i) est postérieur. Pour les autres étymologies de BîjSsc, voir Uager 
{loc. laud,, 1. I. cap. IVj; Varron (De re rustica, III, 1, 6) le tire de tebe, 
qui, dit-il, signifiait colline chez les Pélasges et les Sabins. 

' Cf. Palmérius (Mise. Obs,, vol. IX, t. III, p. 454) : Amphion Thebas 
Boeoticas condidit; saliem mûris cinxit, cum antea xufAiiSovy id est per 
vicos*, habitarentur », et p. 448 : c Si a prima antiquitat^ Tbebis nomen 
sumatur, ab Ogyge rege Hectenorum Aindatse et dictée sunt ; si vero ab eo 
qui primus Thebas muro cinzit et turribus munivit Amphion, Amphionùs 
dictœ sunt. » Voir aussi Raoul Rochette, Histoire de l'étahlissement des 
colonies grecques, 1, 4, p. 123. 

* Un de ces bourgs est mentionné par Etienne de Byzance : KoXvSmc' trohç 
BifiriÇf ành Ka>u3vov nouShç Où/ooevoO; cf. Lycophron, v. 1S09 : Ka>uSvou 
Tv/M'cv 'Aovora Tc 7>iv. Un autre est sans doute signalé par Ménélas (Theb.^ U 1} 
dans Etienne de Byiance, p. 410, 20. 



LA. VILLE DE THÈBES *, SES PORTES. 63 

dans l'art de fortifier les villes et d'en tracer le plan inté- 
rieur : on leur attribuait les fortifications et Tarrangement 
(Tzetzès, Exeg. in lliad. , se sert du mot eTtKjxeuaÇetv) d'Entré- 
sis, ville des Thespiens, qu'ils avaient habitée avant de 
régner à Thèbes, et de plusieurs cités lUyriennes, en par- 
ticulier de Dyrrachium (Cf. Guillaume l'Apulien, De rébus 
Normannicis carm.^ que cite Unger, l.l. I,. 3, pag. 49). 
Mais Amphion surtout est resté célèbre dans l'antiquité, et 
l'invention des trois nouvelles cordes qu'il ajouta à la lyre 
a dû contribuer beaucoup à répandre la fable de la construc- 
tion merveilleuse des murailles de Thèbes, fable inconnue 
à Homère et qui se rencontre pour la première fois dans 
Hésiode. Paléphatus, 42 init.:(( TLepï ZfiOov xac 'Âfjup/ovoç. 'le 
Topoûaiv 6(XXoi T6 xat Haioîoç on xiBâpa to reï/pç tcSv ©yjêwv 

ere(x^?av.x> Elle ne semble pas avoir résisté longtemps à la 
critique historique. Déjà Solin (Polyhistor sive Collectio 
rerummirabilium^caip. 13) cherche à l'expliquer; « The- 
» bas condidit Amphion : non quod lyrasaxa duxerit,neque 
T> enim par est id ita gestum videri, sed quod affatus sua- 
»vitate homînes rupium mcolas ad obsequii civilis pel- 
D lexerat disciplinam.]> Et Paléphatus {loc. laud.) dit que, 
l'argent n'existant pas à cette époque, on forçait à travailler 
aux miu*s ceux qui désiraient entendre jouer de la lyre, 
d'où l'on disait que les murs avaient été b&tis au moyen 
de la lyre. 

Thèbes était de forme circulaire et toute en plaine, si 
l'on en croît Dicéarque (Fiia GrœciœY , qui donne des détails 

I Nous transcrivons ici tout le passage, pour éviter des citations trop 
fréquentes (Barth, ad StaL Theb. l, 123 ; Gail. Geogr. minùres^ U, 189). 

'h 81 iroXc; h yÂff^ faiv t^ tûv Bouarâv xiirm Xf^potç rvp» ntpiiurpw I^^outoc 

àpx^ (^ ^^^^ xfltcvûcSl ippmiiùxoyaftiihn» Aià xh xplç ^i?, a>c foo-ivai (Otojoûu« 
Ma xtffTtâofBoUf ità xh fiàpoç xai xk» xntipuifenlon xm xdeToexovvTwv. Kai iinroxpé» 
fOçàyaBh* niMpoç nâm% X^P^ ^' ^ yiu^ofoc, xmtù^eira i/tMaa nlàtffxa 
r4v Iv tS EXkiaii néXfoM* Koi fi ffOTKfioi /Slouot Zi'avxriç Suo» xh fiircxs^ptfvov 
TJï noXu TTiSiov Trôv a/BScûcvriç. ^iptrca 81 xoû ành xHç Koe8pkc v8ft»/> Âfocvlc, 
k (TwXWv o^yôfMvov, xmh KdSfAOU ro irocXoi^, «c }JrfW9tf xocricrxiiMBVfAivov' 



64 LA LÉ&ENDB d'QBDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

précis sur le caractère des Thebains, sur la ville de Thèbes, 
et aussi sur le costume des femmes Thébaines, leur gr&ce 
et leur beauté, beauté d'ailleurs connue par d'autres témoi- 
gnages*. Les Tbébains étaient, selon lui, arrogants (ce que 
ne démont pas le caractère généralement attribué àCréon, 
à Étéocle, et même à Œdipe et à Polynice), et déplus vio- 
lents et injustes ; il admet cependant d'bonorables excep- 
tions. 11 vante autant les femmes qu'il rabaisse les hom- 

'UfAiv ovv nokiç roudynn' ol SI IvoixftOvrcc |Ary^4^X9^» xeii 6àufAoeoTol raie xetrd 
Tov ^Mv t^tikitiffrlau/ç' Bpoardç Si iteà v6pc9T«i xot xmtphifKint^ nySpKxou. rc W 
àa^tiifopoi npliçnéatTa ihnv xocl tnyiérnv* itaxoottirtffxal frecvTÔç Scxeeîov, irpbç rà 
flcpf la^urovfAfva rûv ffuvaXXoryfAOTbiv oO Xô^y ffuvcffTopfyoi, rStv Si h. roO Bpiawç 
xai rûv x^P^ npoirAyovTtç /3&cv. Ta h rwç yupvtxoic ctYûffc ycvôfiiva n-/Boc ocû- 
Touç roîc dcOXirroiç |3lBua uç rJiv SixacoXo^^eoi fifreeyi/wvTic* Sci xeei oî S6eou frap' 
orjToiç St'irûv to^>i;(C9roy ttffàywrou rptéanvra' ô 7i (Aviia^dc iv ti^ vrXi^ct ffi^ 
Tcvoc TocouTOU, xol fi{| iu9ift>c défripac ex r^; Bocft^rfoci dtlXÂ t^ cX^é^iffrov fts£vocc 
^ T^ ffo^^f c Xfôvov, fiffr'oO iroXv n-apam^i U vuxr^ vnh rûv où ^>0fftiv«jv ràç 
Stxoeç 9WTcXsâj6)KC, Oocvdcr^) |9ca^ (iifAioOrou. 46voi Si 9r«/»'cc0rocc Sut TàcTu^oùaflcç 
yhovTou aixlaiç, Toù; («iv oSv âvS/MC o^/fAlSoeivct rocoOrouc ttvai* Siorpipi^ouo'c Se 
Tcvcc êv aOroêc ôÇiôXotoc» fuyo^o^x^^* Trdbornç ^coi f iX^* oïl Si yuvaûxiç ovrâv 
TMÇ firylOio'f, noptixtç^ ^uOfiocç svo'x*'pv^'r<(^<(^ ^* ^ timptirivrarM rwt cv 
rq EXXàSi yuvottxâv. 

II parle ensuite du costume des Thébaines : 

T6 râîv Ifiaribn M rriç xifoùôHç xâXvpfui roioÛToy iffrcv» uffrrc/» npofrwn- 
Smi Soxicv A"»» T& npwxtà/nw xotruX^oi* oi 70e/» ofOyaXfioi ScM^pecévovrof fiôvov» 
rd Si Xoi^ra fii^ toO npoffânw Tràvroc xars;(croa rocç lyuxrhiç» ^o/ooOve Si ecùroc 
TTÔffou Xfuxà, ro Si rpi^àiiuL SovOov, àvoSiSifAivov ^Xl^ tôc xo/ou^* & Si} xk- 
)ccrott vn-b rfiv fyx^/Htiy Xafur^cov. 'f irM^pK Xit&v, oO jSaOù, focvixoOv Si t^ 
^/'^lâ x*i curccv&y ÛTxXoATov (Gasaubon corr. dbcoXunrov) Si« oj^ti yu^wù; 
(JX^ cxfo^f^Oflii roùc irôSaç. Etvi Si xoi raiç ifiùJbuç où Xky Botcarcai, 
fx^^Xov Si ZcxM&viai' xoà 4 foivv) Si durâv lirrèv MxitptCi ▼ûv Si ivO/aè&irftiv 
dh-f^Triiç xoi |3apit«« 

Puis il reparle de la ville : 

'E^i^fti fiiv 4 iroXic oZr pùxiaxin* rô tc ydp uSujO ttoXv î^ti xm ^x^v, 
xai xiQffouç' IffTc Si iuiqvcfioç Iri xkî y^hùpàot Ix^uffcc rviv 9r/»cô4«y» ix/nrupôç rc 
xflU Tocc Oc/Mvolç wv^cc â^veç, a£uXoc Si xoi cyx'<HBVai oSk x<(/Mi'^f Sca rc 
roùc «roTOfiovc xai rd irvcuparat xcù ydp vé^crov xfld mvXbv fx*^ iroXvv. 

' Nicolas Ghoniatûs ([^0 Manuale Gommmo^ lî, p. 99) attribue leur 
beauté à 1 emploi des eaux de la fontaine Oircé. 



LA VILLE DE THÈBES ; SES PORTES. 65 

mes : «Elles ne sont pas trop Béotiennes, dit-il, mais plutôt 
Sicyoniennes. i> On sait par d^autres témoignages que les 
Thébains étaient amis des festins et de la luxure , et 
Eubulus, cité par Athénée, les appelle oXot rpocyfilot. On 
s'accordait d'ailleurs à leur reconnaître un courage in- 
domptable. Dicéarque {Vita Grœciw) donne à la ville 70 
stades de tour, mais seulement 43 dans ses ïambes à Théo- 
phraste ; il vante la fertilité du sol autour de Thèbes et sa 
belle verdure, due aux nombreuses fontaines qui Tarrosent. 

On a beaucoup discuté .sur les sources situées près de la 
ville, sur leur cours et leur point de départ et d'arrivée. 
Unger a consacré tout le second livre de son ouvrage, plus 
de 150 pages, à la discussion des témoignages qui se rap- 
portent à cette question : nous ne le suivrons pas dans les 
détails où il s'égare volontiers, nous contentant de résu- 
mer ses opinions et de les modifier, s'il y a lieu. 

Deux cours d'eau arrosaient la plaine de Thèbes : la îUrcé 
et risménus. La Dircé' prenait sa source sur le mont Cithé- 
ron*, situé près et au sud de Thèbes. Avant d'atteindre les 
murs de la ville, le fleuve, qui conservait le nom de la 
source, se séparait, dit Unger', en deux branches : l'une 

< La fontaine Dircô tirait son nom de Dircé, femme de Lycus, roi de 
Thèbes, dont on connaît la fin tragique. Selon les uns (Stace, Théh. III, 
204 ; Hygin. /. 7, etc.); c*e8t de son sang que naquit la source ; selon 
d'autres (ApolloJ. III, 5, 5), elle prit son nom, parce que son cadavre avait 
été jeté dans ses eaux ou sur ses bords (Cf. Malalas, II, pag. 48, 13 ; 
lAclance, ad Theh. IV, v. 74). 

> lie mont Githéron, dit le Pseudo-Plutarque, doit son nom, d*après 
Léon de Byzance {Bsdotica), à un berger qui, aimé de Tisiphone. une des 
Furies, et repoussant cet odieux amour, fut tué par un de ses serpents ; ou, 
d'après Hermésianax de Chypre, à Gitbéron, qui tua par cupidité son père 
\X son frère, et périt en même temps que ce dernier. Les dieux voulurent 
que THélicon, séjour paisiblo des Muses, prit le nom de celui des deux 
frères qui était doux de caractère, et le Githéron, séjour des Brynnies, le 
nom du meurtrier. Le Githéron s'appelait d'abord Asierius, parce que 
Béotus, fiis de Neptune, hésitant outre deux épouses, y choisit Eurythé- 
misté, sur l'épaule de laquelle il avait vu tomber et s'éteindre une étoile, 
signe de la volonté des Dieux. 

' Nous verrons plus loin que la situation actuelle des sources infirme cette 
opinion. 



66 LA. LÉGENDE d'oEDIPE DANS L ANTIQUITÉ 

continuait à se diriger vers le Nord, et, après avoir baigné 
la partie occidentale des murs de Thèbes et traversé le 
faubourg de la porte Neïtœ, allait se jeter dans le lac 
Hylica, au sud-est du lac Gopaïs ; Vautre prenait le nom 
d'Isménus' , s'infléchissait un peu vers l'Est, puis baignait 
la partie orientale des murs de la ville, en particulier le 
pied de la Gadmée, traversait le faubourg de la porte Prœ- 
tides, et, se dirigeant vers le Nord-Ouest, allait, dit Unger, 
se jeter dans TEuripe. La question de l'embouchure de 
risménus est fort obscure. Unger {Theban, Paradox. II, 5) 
croit que Tlsménus, le long duquel fuyait Amphiaraiis lors- 
qu'il fut englouti, se dirigeait, en quittant Thèbes, du côté de 
l'Est, et que le lieu nommé Harma, que signalent la plu- 
part des auteurs comme indiquant la place où Amphiaraiis 
disparut avec son char (ipjxa), doit se confondre avec la 
petite ville d'Harma, près de Mycalesse. Il va plus loin, et 
affirme que Tlsménus se jetait dans la mer, entre Salganée 
et Aulis, s' appuyant sur des passages de Stace {Thèb, IV, 
4 1 5 ; IX, 300) qui ne peuvent guère être pris que pour des 
ornements poétiques, sur des listes de fleuves donnés par 
des géographes comme se rendant à la mer, et sur le té- 
moignage formel de Ptolémée, qui en fixe l'embouchure 
à Salganée ; il ajoute que l'Isménus doit avoir disparu par 
suite d'un tremblement de terre. Or il est à peu près admis 
par tous les critiques qu'il y avait une autre Mycalesse en 
Béotie> dans l'intérieur des terres, et non plus près de la 

* L'Isménus (ou Ismécius) tirait son nom (Pausaa. IX, 10, 6) d*Ismô- 
nius, fils d'Apollon, qui l'avait eu do Mélia, sœur de Gaanthus et fitle de 
rOcéan; auparavant il s'appelait lAdon. Suivant Diodore, il était ainsi 
nommé d'Isménus, flis de l'Asope Pbliasien et de Métope (fille de Ladon). 
qui avait habité sur ses bords. D'autres font d'Isménus le fils de l'Océan 
et le frère de Mélia ; d'autres encore le font nattre d'Amphion et deNiobé. 
La colline située à l'est de Thèbes, et au pied de laquelle il coulait, s'ap- 
pelait aussi Isménus ou Isménius. Le Pseudo-Piutarque (Dt fluminibus) 
dit qu'il s'appela d'abord le pied de Cadmus, parce qu'il était né sous son 
pied quand il cherchait une source après avoir tué le dragon, et qu'il 
dut son nom définitif à Isménus. fils d'Amphion et de Niobé. qui s'y pré- 
cipita quand Apollon l'eut percé de ses flèches. 



LA VILLE DE THÈBES ; SES PORTES. 67 

mer ; et il est d'ailleurs invraisemblable qu'Amphiaraiis, 
que poursuivait Périclymène (ApoUod. III, 6, 8, et Schol. de 
Platon, Républ. , IX) ait pu à ce point s'éloigner du champ 
de bataille qu'il ait été englouti non loin de Mycalesse. Les 
habitants de Tanagre semblent avoir inventé la légende, 
lorsqu'ils construisirent le temple d'Âmphiaraiis à Harma, 
près de Mycalesse, par jalousie contre les Thébains, qui, 
avec plus de vraisemblance, conservaient le souvenir de 
cet événement à un autre Harma, situé non loin des murs 
de Thèbes, et dans la môme direction. On sait du reste par 
le témoignage de Pausanias (IX, 8, 2), qui enregistre avec 
impartialité toutes les prétention*^, que les Thébains mon- 
traient le tombeau d'Amphiaraiis, non loin de Potnies ; et 
Strabon {l. IX), qui parle du sanctuaire d'Orope, sur la fron- 
tière de TAttique, dit que l'oracle d'Amphiaralis y fut trans- 
porté de la ville de Cnope*, située près de l'Hylica. Il sem- 
ble, d'après les affirmations des voyageurs modernes, que 
la configuration du pays à l'est de Thèbes, où l'on voit des 
collines assez élevées', ait toujours été un obstacle à ce que 
risménus se jetât dans la mer ; et il est peu probable 
qu'une convulsion de la terre ait, comme le veut Unger, 
englouti l'Isménus depuis la guerre de Thèbes, et élevé le 
bourrelet qui règne le long de la côte. Il n'est pas admis- 
sible non plus que le lac Hylica ait eu autrefois une com- 
munication quelconque avec la mer, et que l'Isménus ait 
pu traverser ce lac et se rendre ensuite dans l'Euripe, 
comme le pense Tiersch, cité par Dnger (II, 5, pag. 177). 
Ce qui est plus vraisemblable, c'est l'opinion d'Otfried 
Millier (Orchomeivus) et de Reisig, qui croient que l'Isménus 

* Uoger, pour tourner la difficulté, identifie Goope avec Harma, et place 
celle ville sur ua lac du môme nom. Elien {Var. hiit. III, 45) et Ampe- 
lius (VIII. pag. 164. éd. des Deux-Ponts) disent qu'Amphiarailis fut en- 
glouti près ou dans un lac nommé Harma, 

3 En particulier, le Teumesse, dont parlent une foule d'auteurs anciens, 
et quoTanteiit Antimaque (dlé par Strabon, 1. IX} et Aristoto {Rhet. III, 
ii). Ce dernier prétend que Jupiter créa cette nlontagne pour y cacher 
Europe (Étieime de Byzance). 



68 LA LÉ&ENDE d'qEDIPB DANS L*ANTIQUITÉ. 

rejoignait la Dircé au nord de Thèbes et se rendait ensuite 
dans le lac Hylica .Cette opinion est confirmée par la situa- 
tion actuelle : aujourd'hui, en effet, la Dircé et Tlsménus 
(fontaine Paraporti et fontaine Saint- Jean) se rejoignent au 
nord de la ville. D'ailleurs le ruisseau que Ton croit être 
l'ancien Isménus ne vient pas du Cithéron ; c'est plutôt 
l'ancienne fontaine MeHa^ que Unger croit être un afiluent 
de risménus, malgré le témoignage (qu'il cite) du savant 
Tiersch, lequel disait avoir vu au pied de la colline de 
risménus une très-forte source faisant tourner huit ou neuf 
meules de moulin. 

Il faut citer encore, parmi les fontaines de Thèbes, 
la source de Mars, que gardait le dragon tué par Gad- 
mus. La caverne du monstre devait se trouver au pied 
même des remparts, puisque l'on s'accorde à reconnaître 
que c'est devant cette caverne, ou sur les rochers qui la 
formaient, que Ménécee se précipita du haut des murs de 
Thèbes, lorsqu'il se dévoua pour assurer la victoire aux 
siens. Cette source, assez abondante, sortait de la Gadmée 
(Unger) et se jetait sans doute dans l'Isménus. Le ruisseau 
Strophiaj qui coule aujourd'hui entre la Dircé et l'Ismène, 
et sépare la Cadmée des hauteurs Isménius et Amphion, est 
cité à côté de la Dircé par Callimaque [Hymn, in DeL^ 
76). Enfin on voyait encore autour de Thèbes, au Nord- 
Ouest, la fontaine d'Œdipe^ dans laquelle, dit-on, ce héros 
se purifia après le meurtre de Laïus' ; l'Ismène, sur les bords 
do laquelle, au témoignage dePhérécyde(ap. Schol. Eurip., 
Phœn.^ V. 53), Tydée tua Ismène, fille d'CEdipe, et qu'il 
faut peut-être confondre avec la source de l'Isménus, en 
a:]mettant une confusion de noms dans les manuscrits; 
enfin la fontaine Psamathée, mentionnée par Solin, liv. 
VII, et par Pline, Nat. Hist. IV, 12^ 

I Pausao. IX, 18, 5 ; auprès do cette source, dii-il. se trouvaient le tom- 
beau d'Âmphidicus et celui d'Hector, dout les Thébains avaieut apporté 
les cendres de Troie, pour obéir à l'oracle. 

^ C'est & tort que Spanheim {in CaUim, hymn. in Del. , v.78) a inféra d'un 



LA VILLE DE THÈBB5 ; SES PORTES. 69 

Il est difficile aujourd'hui de fixer d'une manière cer- 
taine la position de la ville proprement dite. Forchham- 
mer la place sur les hauteurs Isménus et Amphion, adroite 
de la Strophia ; Leake, au contraire, suppose qu'elle était 
située dans une petite vallée comprise entre la Gadmoe et 
le Teumesse, où se voient encore les ruines d'un aqueduc ; 
ce que semble confirmer le passage suivant de Dicéarque 
{hc. laud,\ voir le début du texte grec, pag. 63 , note 1): 
d De plus, il sort de la Gadmée une eau limpide transportée 
au moyen de canaux, travail exécuté, dit-on, autrefois par 
Gadmus.]» Il faudrait, je crois, admettre que la Gadmée avait 
été, au Sud, à FEst et à l'Ouest, entourée par la ville neuve, 
ce que l'examen de la position des portes rendra plus vrai- 
semblable encore. 

Il résulte de l'accord unanime des auteurs anciens, à 
commencer par Homère {Iliade, IV, 406; Odyss, XI, 263) 
et Hésiode (Op. etdies^ 61 ; Scut. Herc, 49), que Thèbes était 
appelée la Thèbes aux sept portes ; elle doit les avoir eues à 
partir de l'époque où Amphion et Zéthus construisirent l'en- 
ceinte de la ville proprement dite. Tous s'accordent égale- 
ment et compter parmi ces portes la porte Ogygiss *, qui a 
sans doute été la plus ancienne. Hygin, qui s'écarte le plus 
de la tradition vulgaire, nomme ensuite {fab. 69) les por- 
tes Thera, Cleodoxe, Astxjnome, Astycratia, Chias et ChloriSj 

passage de Strabon (1. IX). o yoLp 'A^oiTthç xai o 'l^fiiivoç Sut roO iriScov péowri 
xw gr/BoTûv asiSuy, et de rexpression d^Euripide {SuppL), Smropv mh^f 
que TAsopus baignait les murs de Thèbes. îi longeait le territoire de Thô- 
bes, qu'il séparait de celui de Platées (Pausaa. IX, 4. 3; II, 6, 2 ; Hérod. 
VI, 108) du côté du Sud, et baignait la contrée nommée Parasopie, Jean 
Laureoberg. dans sa Gracia Antiqua{éd. Sam. PulTendorf, Amst., 161 f). 
professe la même opinion, si J'en juge par sa carte de la Béotie inférieure, 
où TAsope coule au nord de Thèbes. reçoit à gauche ((t) la Diroé, à 
droite Tlsménus, et se jette dans l'Euripe. suivant à Test de Thèbes la 
direction qu'attribue Unger à Tlsménus. Je ne pense pas cependant que 
ce dernier ait emprunté cette idée à Laurenberg, dont Tautorité est peu 
considérable. 

1 II (aut peut-être en excepter Eschyle {Sept, ad Tkebas), qui dit simple- 
ment que Pol^ice attaqua la septième porte. 



70 LA LÉGENDE d'ŒDIPE DANS l'anTIQUITÉ. 

et dit qu'Âmphion donna aux portes les noms de ses sept 
filles. Idais la plupart des auteurs donnent à ces portes 
des noms tout différents, que nous allons passer en revue. 

La porte Ogygix était ainsi nommée , selon les uns , 
d'Ogygus, roi des Thébains, auquel semble avoir sucîcédé 
Gadmus. Selon d'autres (Hygin), d'Ogygie, fille de Niobé 
et d'Amphion. D'après la tradition thébaine, cet Ogygus 
était fils de Béotus *, lui-môme fils de Neptune*. La porte 
était, dit-on, construite sur le tombeau môme d'Ogygus. 
C'est la seule, dit Pausanîas (IX, 8, 6), qui ait un nom très- 
ancien*. On sait d'ailleurs que la ville est appelée par cer- 
tains auteurs Thèbes ogygienne^ et Stace [Théb. II, 586) 
nomme les Thébains Ogygidm. 

La porte Electrm (ou ElecPra) tirait son nom ou d'Élec- 
Iryon, père d'Alcmène (Schol. Eurip., Phcm.yV. 1129), 
ou bien d'Electre, sœur de Gadmus (Pausan. IX, 8, 3), ou 
fille d'Amphion et de Niobé, ou encore mère d'Hermione 
(Schol. Eurip. LL*). C'était peut-être la plus fameuse parmi 
les portes de Thèbes ; une large voie la traversait, con- 
duisant à Platées et de là à Athènes par Éleuthères et Eleu- 
sis. C'est sans doute ce qui a fait dire à Barth (in Stat, 
Theb. IV, 341) que c'était la plus forte de toutes, quoi- 
qu'il ne cite aucune autorité à cet égard. Devant cette 
porte, à l'Ouest, il y avait probablement un faubourg, car 
Pausanias (IX, 11, 1) et Chrysippe ( ap. Schol. Pînd., 
Isthm. III, 104) disent qu'Amphytrion vint y habiter après 
le meurtre d'Électryon ; d'autres (Phérécyde, fr. 50) 
croient qu'Hercule, après la mort d'Eurysthée, vint de 

« 

< Corinne, ap. Schol. Apoll. Bhod. III. v. 1177. 

^ NicocratèsetEuphorion, fr. 49, dans Etienne de Byzance. s. v. Bocurîot, 
et Eustatbe, in lliad. II. v. 507, etc. (V. Unger. /. l. III. 1. p. 258, pour 
d'autres opinions sur l'origine d'Ogygus.) 

'^ Le nom d'Ogygien semble avoir plus tard été pris pour synonyme 
ii'anf'itn. Cf. Hésychius {ÙY^tyiw' TraXatoO, flt/î;faww) , Photius, VÈtymolo- 
gicum magnum y etc. 

* Pour d autres opinions moins vraisemblables, voir Unger, Ll. III, 2, 
pag. 271 sqq. 



LA VaLE DB THÈBES; SES PORTES. 71 

nouveau habiter près de la porte Electrx (V. Unger, /./. 
II, 4, pag. 150). 

Laporte Prœtides devait son nom, d'après Pausanias (Ll,)^ 
à un habitant du pays dont il serait difficile, dit-il, de dé- 
couvrir répoopie et Torigine. Suivant le scholiaste d'Euri- 
pide (Phcen.y V. 1109), elle était ainsi nommée de Prœtus, 
qui, chassé d'Argos par son frère Acrisius, serait venu 
s'établir à Thèbes, ce qu'a pu faire croire l'existence d'un 
ancien faubourg qui se trouvait devant cette porte (Cf. Un- 
ger, Ll. II, 4, pag. 148 et 150). Le môme critique {Ll. III, 
3, pag. 298) propose de voir plutôt dans ce Prœtus le 
père de Mœra, qui eut de Jupiter Locrus, lequel aida Am- 
phion et Zéthus à bâtir les murs de Thèbes * ; je n'y vois 
pas d'inconvénient. Cette porte était située au nord- 
est de la ville, dans la direction du village actuel de 
Saint-Théodore, et probablement au point où la route de 
Ghalcis traverse le lit de l'Isménus. Pausanias dit en 
effet clairement (IX, 18, 1) que la voie qui conduisait à 
Chalcis partait de la porte Prœtides , et, d'après ce que 
nous avons dit plus haut du cours de l'Isménus, elle devait 
traverser ce fleuve. Il semble dès-lors qu'il n'y ait plus lieu 
de s'arrêter à l'opinion laborieusement établie par Unger 
(LLy lib. II, 5, pag. 163 sqq.), qu'on doit placer près 
de Mycalessele lieu où périt Amphiaratis, parla raison que, 
ayant combattu devant la porte Prœtides^ et suivant dans 
sa fuite le cours de l'Isménus, il devait se diriger versMy- 
calesse, l'Isménus se jetant dans l'Euripe dans cette di- 
rection. Rien n'empêche de suivre ici la version d'Eschyle 
{Sept, ad Theb.) qui, contrairement à Euripide et Apollo- 
dore, fait combattre Amphiaratis et la porte Homoloïdes, dont 
il va être question, et alors il faudrait admettre que cette 
porte était située au sud de la porte Prœtides ^ et qu' Amphia- 
ratis suivait la rive gauche de l'Isménus en remontant 
le cours du fleuve. Il est vrai que, d'après le récit de 

» Phérécyde, ap, Schol. Hom., Odyss. XI, 325, fr. 72 ; Eudocie, 'Iwvidt. 
p. 285. 



72 X LA LÉOBNOË DÛBDIPK DANS l'aNTIQUITÉ. 

Pausanias, on peut croire que la porte Homoloïdes était au 
nord de Thèbes ; mais, outre que d'autres étymologies de 
ce nom ont été données, l'incertitude où l'on est de la 
position de la ville par rapporta la Gadmée, permet de tout 
mettre en question. Ce qui nous semble plausible, c'est 
que la Gadmée, dans laquelle on entrait par la porte Ogy^ 
gix^ devait être au nord ou au nord-est de la ville, qui l'en- 
tourait de trois côtés. Dans cette hypothèse, la porte Ogygix 
aurait dû être tournée vers le Nord, si l'on veut qu'elle 
ait été indépendante de la ville ; il vaut mieux admettre qu'elle 
était dans l'intérieur de la ville, non loin de la porte Electrx^ 
vers l'Est ou le Sud-Est. C'est ce que semblent prouver 
les passages de Pausanias (IX, 10, II; 12, 16; 16, 4) où 
il dit qu'entré par la porte Electrae^ il a visité la Gadmée et 
est ensuite descendu du côté de la porte Prœtides^ laquelle 
par conséquent devait former au Nord-Est, comme la porte 
Electrœ au Sud, une seconde enceinte à la citadelle, que 
quelques-uns croient avoir été complètement entourée par 
les murs de la ville. Selon Hésychius (s. v. "Oyxaç 'Aôca/aç), 
la porte d'O/wra Minerva {Oncssœ) était la même que la porte 
Ogygias] et Eschyle {Sept, ad Theb,, v. 482) y place Hip- 
pomédon, qu'Euripide {Phœn,, v. 113) fait combattre à la 
porte Ogygiœ. Gadmus avait, dit Unger, établi dans la Gad- 
mée un autel à Onca Minerva, d'où le nom donné à la porte 
Ogygiœ, Si l'on admettait que V Homoloïdes était située à 
l'Est, il faudrait considérer la 5orr/w?« d'Eschyle comme la 
vraie porte nord, et la placer non loin de IdiPrœHdes, comme 
le veut Unger, en l'identifiant avec VHypsistae. 

La porte Neltse^ d'après Pausanias^ , devait son nom à la 
dernière des cordes de la lyre {vhtn) , qu' Amphion aurait 

1 Pausanias, IX, 8, 4, tv roûLi y^^tdi vqnfv xocXoûo'iy cÇ ocutwv, où il faut 
sous-eateadre, avec la plupart des critiques, soit rJiv ixrxàxrr^^ soit, si l'on 
préfôre la leçon vulgaire, riva, qui, à la rigueur, peut être supprimé ; soit 
encore xrti it^tîtv, si l'on compte les cordes en commençant par la droite , 
ce que semble indiquer Hésychius : Nutrc* tcùç ïtvWc toIc irptoraïc me 

TI>CUTOUflUC« 



LA YILLB PB THÈBB8; SBS P0ATB8. 73 

inventée pendant qu'on bâtissait cette porte, ou encore, 
ajoule-t-il, à AVis, fils de Zéthus*. Il est plus probable que 
Neïs était une fille, et qu'elle était, ou fille de Zéthus, 
comme le veut Phérécyde (Schol. Eurip., Phœn., v. 1104, 
fr. 29), ou fille d'Âmphion et de Niobé, comme l'affirme 
le même schqliaste. La position de cette porte, comme 
celle des portes Prœtides et Electrx^ peut être établie avec 
certitude. En effet, Pausanias dit qu'en sortant par cette 
porte, on trouvait à 25 stades le bois sacré de Gérés Ga- 
birie et de Proserpine, puis, 7 stades plus loin, le temple 
des Gabires, puis la montagne du Sphinx et les ruines 
d'Oncheste, et, en tournant à gauche, Thespies, à 50 
stades du temple des Gabires, au pied de l'Hélicon. La 
porte Neïtss (que d'autres appellent Neïstês ou NeUtx) était 
donc située au nord-ouest de Thèbes, près de la Dircé, et 
sur la route de Delphes. 

Restent trois portes moins connues, et sans doute moins 
importantes, les portes Crenmx^ Hypsistœ, Homoloïdes. La 
première' devait assurément son nom à une source ; mais 
est-ce à la source de Dircé, comme le prétendent quel- 
ques-uns, ou à une autre, comme le veut Unger? Stace, 
énumérant les portes et les chefs thébains qui les défen- 
dent, dit {Théb. YIII, 357) : « Culmina magnanimus stipat 
Dircxa Menœceus », et le scholiaste d'Euripide, Phœn.^ 
V. 11 56, dit expressément que cette porte tirait son nom de 
la fontaine Dircé. Le passage de Pausanias' qui en parle est 
tenu pour incomplet par la plupart des critiques, qui rétablis- 
sent la lacune supposée de différentes manières ; cependant 
Barth(ad Stat. Tkeb. VIII, 356) croit qu'il faut au contraire 
le conserver en supprimant le second 3é, et ne faire des deux 



< Le scholiaste d'Homôre, Odyss. XIX, v. 523, dit que Zéthus épousa 
Aédoa, fille de Pandarée, et en eut Itulus et Neïs. 

s Kptff^tdou^ ou, suivant Apollodore, Kp/md^eç. 

^ Udhtç Si Kpvvaîoeç, rotç Si X^iffreiç ini yôytù rotx^t ovofioCouffi* npoç Si 
Toic Y^^ttrrouc Aiôc itplhnf tnUhfliv ivrcv T«|«ffTOu. Toc Si ini ravroïc TruXac 
ovofia(ouffiy 'Hf^ywç' rtWroiiBtt Si lio-cv Ojuikiii&tç» 



74 LA LÈGBNDS DOBDIPE DANS LANTIQUITË. 

portes Hypsistw et Crenxm qu'une seule et môme porte , 
la porte CrenxSy qui serait aussi nommée HypsistXy à 
cause du voisinage du temple de Jupiter Hypsistm (très- 
haut). Unger accepte également le texte tel quel, supprimant 
seulement le ii qui se trouve dans i:pbç 8c roûç 'r^(/faraiç, et 
supposant par conséquent que Pausanias n'a pas voulu 
donner l'origine du nom de CrensMs, Il est difficile de tran- 
cher une question aussi obscure. Ce qui semble au premier 
abord venir à l'appui de la thèse de Barth, c'est que Stace, 
qui emploie dans le passage cité plus haut l'expression 
culmina ûircœa^ se sert au livre IV, v. 8, des mots celso 
aggere Dirces^ qu'un vieux scholiaste explique par celsam 
turrim. Cette opinion semble être confirmée par les vers 
651 sqq. du livre X : ce Sed neque te indecorem sacris 
dignumque juberi Talia Dircœa stantem pro Purre^ Menœ- 
ceu, Invenit; immense reserato limine portse Sternebas 
Danaos 9. Mais Stace a soin (VIII, 353 sqq.) de nommer 
sept portes, parmi lesquelles VHypmtas^ que défend Eury- 
médon, et celle qu'il appelle Dircsa culmina et qui est 
défendue, comme au livre X, par Ménéoée ; ce qui fait 
que, si l'on peut inférer quelque chose de ces divers pas- 
sages, c'est seulement ceci, que pour Stace la porte Dircxx 
correspondait à la porte JLfmvaûm de Pausanias, d'Euripide 
{Phœn. , V. 11 23) et d'Aristodème (ap. Schol. Eurip. , Phœn. , 
V. 1156), et qu'elle était distincte de l'^p^^ta;. 

Reste la porte Homoloîdes. Voici ce que dit Pausanias 
{lûc. la/ud.) sur l'origine de ce nom*: oc Lorsque les Thé- 
bains, vaincus par les Argiens à Glisas, s'enfuirent en 
lUyrie avec leur chef Laodamas , fils d'Étéocle, une partie 
se dirigea vers la Thessalie et occupa le mont Homolé*, 
qui est fertile et bien pourvu d'eau. Bientôt ils furent rap- 

* Aristodôme dit que cette porte se nommait ainsi à cause du voisinage 
du tombeau d^Uomolée; d'autres, à cause éCHomoloïdey une des filles 
d'Amphion et de Niôbé (Schol. d'Eurip., Phœn.; Schol. d'Eschyle), ou 
(ÏHomolée, leur fils (Schol. d'Eurip.). 

' Montague assez élevée de la Thessalie, près de Tempo. Cf. Virgile, 
jBn. VII, 675, HomoUn Othrymque nivaUm LinquenUs (se. Centauri). 



LA VILLE DE THÈBBS ; SES PORTES. 75 

pelés par Thersandre, fils de Polynice, et la porte par la- 
quelle ils rentrèrent fut nommée Homoloïdes. » Ainsi, c'est 
vers le Nord qu'il faudrait chercher remplacement de cette 
porte. Pausanias donne ce nom comme le plus récent: 
c'est logique, puisqu'il ne daterait que de la seconde guerre 
de Thèbes. Peut-être admettait-il qu'auparavant cette porte 
s'appelait Borrhxae* (porte du Nord), nom que l'on trouve 
dans Eschyle, et qui désigne, selon les uns, la porte 
Crenœx (Gellius, Itin. of Grasc.j pag. 141 ; Mueller, Ot" 
chomen.y pag. 486, etc.), selon les autres (Reisig, Schonius, 
Unger), et plus vraisemblablement, la porte Hypsistss^, Cette 
porte Hypsist^j qu'un scholiaste nomme BosotiXy Unger 
croit qu'elle était située au Nord-Est, entre les portes 
Prœtides et Homoloïdes, et qu'elle conduisait à Anthedon. 
Il est vrai que les passages de Strabon qu'il cite ne sont 
point concluants, mais cette opinion a pour elle la vraisem- 
blance. Quant à l'expression la septième porte, que l'on 
trouve plusieurs fois dans Eschyle et aussi dans Euripide, il 
ne semble pas qu'il y ait jamais eu une porte de ce nom. 
Après avoir nommé six portes, le poète se sert naturel- 
lement de cette expression pour désigner celle qui reste : 
c'est Hypsistx dans Euripide, et (7r6na?a? (Unger) , ou selon 
d'autres également Hypsistx dans Eschyle, suivant l'éty- 
mologie qu'on donne au nom de Borrhœœ. Mais il nous 
semble préférable de considérer cette porte comme située 
au Nord, et par conséquent de T identifier avec VHypsistae. 
Pour nous résumer, voici, en allant vers l'Orient et en 
partant de la porte Electrae, quelle était , suivant Unger, 
la position des portes : Ekctrx, au pied de la porte de la 

^ Le scholiaste d'Eschyle, sans doute par amour de T uniformité, ez'- 
plique aussi le nom de cette porte par un nom d'homme. 

3 U est vrai qu'Eschyle mentionne aussi la porte Homololîdeê, ce qui 
empêche de tirer de son catalogue des conclusions sûres, d'autant plus 
qu'il ne nonune que six portes, et appelle la septième ai iSSopoi ; mais si 
Ton admettait que la porte Borrfuuf est VHypsisls, sans tenir compte de 
l'étymologie du Scholiaste, il faudrait admettre dès-lors que la porte dési- 
gnée comme la septième est bien Crenga. 

6 



76 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

Cadmée {Ogygiœ)^ PrœtideSj Hypsistœ^ HomoloïdeSj NeUtse, 
Crènœœ. La situation de la porte CrenaesB n'est pas sûre, 
mais elle était probablement au Sud-Ouest, vers la Dircé. 
On n'est pas sûr non plus de la position de la porte Homo- 
loïdes^ que nous placerions volontiers au sud de la Prœti^ 
des, afin de laisser le côté nord de la Cadmée former T en- 
ceinte extérieure* . 

f. Les Argiens devant Thèbes. 

La première guerre de Tbèbes, au témoignage de Pau- 
sanîas (IX, 9,1), est la plus fameuse de toutes celles qu'en- 
treprirent les Grecs de l'âge héroïque ; un habile artiste, 
Onasias, en avait peint les principaux épisodes sur les murs 
du temple de Minerve Martiale (Apelay. Les chants Gypriens 
nous apprennent que ce fut la première guerre envoyée 
par Jupiter aux mortels pour les punir de leurs crimes. 
Elle offre un caractère d'acharnement et de férocité digne 
des plus hauts temps : la haine des deux frères , le carac- 

1 PciU-oa faire quelque cas des connaissances géographiques de l'au- 
teur (lu Roman de Thèbes ^ et doit-on tenir compte des renseignements 
qu'il donne sur la position des portes ? Il nous semble que oui. Il em- 
prunte l'ordre de Stace (Thébaïde^Vlll, 353 sqq.). et, quoique celui-ci ne 
dise pas que les portes se succédaient dans cet ordre, le trouvère se sert 
des expressions « la preineraine, la seconde, la tierce >, etc. Selon lui, 
la l'«, Ogygi^i conduisait aux ncourtils que H bourgeois el maroisont*] la 
2»«, Neïtœ^ avait à ses pieds une eau profonde, ce qui répond assez bien 
à la position que nous lui avons assignée au Nord-Ouest, près de la Dircé ; 
la S*"*, HomoloïdeSy était située près du tombeau de Gadmus, au point oà 
les eaux se réunissent, ce qui confirmerait, contre Unger» la situation ac- 
tuelle des cours d'eau qui entourent la ville (voir plus haut, p. 65 sqq.) ; la 
4m«^ Prœlides, a devant elle une vaste prairie favorable aux combats ; la 
b^^f Electre, est de difficile accès et défendue par une forte tour ; la Q^^, 
Uypsislsd, occupe un angle de la ville ; elle touche à un pont muni d'une 
tour, sous lequel coule un ruisseau au pied d'une colline (il s'agit sans 
doute de l'Isménus); enfin la 7°««, GrenxXy située À l'Occident, conduit à 
la fontaine Dircé. On voit que, pour la plupart des portes, les indications 
que nous fournit le trouvère sont précises et conformes à ce que nous en 
savions déjà, et que d'ailleurs il puise à des sources différentes de la Thé" 
baïde. 

^ Pausan. IX, 4. 



LES ARaiENS DEVANT THÉBB8. 77 

tère indomptable de Tydée, qui montre plus d'orgueil et 
plus d'âpreté que Polynice même dans la revendication du 
trône, la noble valeur des héros qui assiègent la ville et 
qui, malgré les prédictions et les funestes présages, accom- 
plissent sans faiblesse leur fatale destinée, tout contribue 
à donner à ces événements un caractère de grandeur sau- 
vage qui étonne et intéresse à la fois. 

Les Grecs, arrivés à Thèbes, divisèrent leur armée en sept 
corps, qui, chacun sous la conduite d'un des chefs, devaient 
attaquer les sept portes de la ville. Eschyle et Euripide 
ont sans doute suivi d'anciennes traditions épiques dans 
la détermination des chefs qui attaquent chaque porte ; 
mais ils ne s'accordent ni entre eux ni avec ApoUodore. 
Celui-ci {Bibl. III, 6, 6) place Adraste à la porte Homoloï^ 
desj Gapanée à la porte OgygisB, Amphiaraiis à la porte 
Prœtides, Hippomédon à la porte Neitae\ Polynice à la 
porte Hypsistœ^ Parthénopée à la porte Electrx et Tydée à 
à la porte Crenides {Crenœœ). Eschyle n'assigne à Adraste 
aucune porte, suivant l'opinion de ceux qui admettent sept 
chefs en dehors du chef suprême : il donne à Étéoclos la 
porte i\feïto, à Capanée VElectrœ, à Amphiaraiis VHomo- 
loïdeSj à Hippomédon la porte de Minerve Onca (c'est-à- 
dire la porte OncsssB ou Ogygiae)^ à Parthénopée la porte 
BorrhxXy enfin à Polynice la septième porte, qui sera ou 
Crenaem ou Hypsistae, suivant qu'on prendra pour l'une ou 
pour l'autre de ces portes la porte Borrhaeae ; plus proba- 
blement CrenwXy devant laquelle Euripide place aussi Poly- 
nice. Chez ce dernier, YElectrse est de même attaquée par 
Gapanée et VOgygiœ {OncsMe) par Hippomédon; mais la 
Prœtides est attaquée par Amphiaraiis, comme dans Apol- 
lodore. Pour les trois autres portes, les trois auteurs dif- 
fèrent : VHomoloïdes est attaquée par Amphiaraiis dans 
Eschyle, par Tydée dans Euripide, par Adraste dans Apol- 
lodore ; la Neùtse est attaquée par Étéoclos dans Eschyle, 

> Mss. 'O^wïfôac, qu'il faut corriger en N^troç (V. Unger, Theb. Parad. 
m. 1). 



78 LA LÉGBNDE d'ûBDIPH DANS l'aNTIQUITÉ. 

par Parthénopée dans Euripide, par Hippomédon dans 
Apollodore ; enfln VHypsistm est attaquée par Parthénopée 
dans Eschyle, par Adraste dans Euripide, par Polynice dans 
Apollodore. On voit que l'accord des trois auteurs n'existe 
pour aucune des portes. Il n'est pas d'ailleurs possible de 
tirer une conclusion quelconque de la position des tom- 
beaux des héros Thébains ou Grecs morts dans la lutte, 
car il y a à ce sujet, dans Pausanias même, beaucoup 
d'incertitude, comme nous le verrons plus loin en parlant 
de la mort d'Étéocle et de Polynice. 

De leur côté, les Thébains, suivant les tragiques et les 
anciennes épopées, opposèrent un des leurs à chaque chef 
Argien. Outre Étéocle , les principaux chefs Thébains 
étaient Périclymène, fils de Neptune et Mélanippe (ou 
Ménalippe), le quatrième fils d'Astacus, qui fut, dit M. 
Preller, l'Hector de cette guerre, mais, plus heureux que 
lui, vainquit et tua son adversaire Tydée*. Eschyle cite, 
outre Ménalippe, Polyphonte opposé à Gapanée, Mégarée, 
fils de Gréon, opposé à Étéoclos, Hyperbius opposé à Hip- 
pomédon, son frère Actor opposé à Parthénopée, le vieux 
Lasthénès opposé à Amphiaratis. H suit, comme on voit, 
des traditions postérieures, car aucun des fils d'Astacus 
n'est nommé, si ce n'est Ménalippe. Apollodore, qui prend 
pour guide les anciennes épopées, les cite tous les quatre: 
« Ismarus, dit-il, tua Hippomédon, Léadès Étéoclos, Am- 
phidicus Parthénopée et Ménalippe Tydée.» 

Les Thébains étaient forts de l'appui des dieux, qui 
avaient décidé la ruine des Argiens. Tirésias, le fameux 
devin frappé de cécité, promit la victoire si un des des- 
cendants du dragon se dévouait pour sa patrie. Ménécée, 
fils de Gréon, se perça de son épée devant la caverne du 
dragon et se précipita ensuite sur les rochers'. <x Get évé- 

^ Hérodote, V, 67, raconte que Glisthône remplaça à Sicyone le culte 
d* Adraste par celui de Mélanippe. 

^ D'après Sosiphane le tragique (Schol. Eurip., Phan., v. 1017)» Méné- 
cée Alt tué par Laïus ; d'après Nicostrate, par le Sphinx. 



I 



LES AR6IENS DEVANT THÉBB8. 79 

oement remplit les Thébains de confiance. Ils semblent 
d'ailleurs n'avoir point été réduits à leurs propres forces, 
car Pausanias dit qu'ils avaient à leur solde des Phocéens 
et des Phlégiens du pays des Minyens ; et il ajoute que les 
Péloponésiens ne connaissaient point l'art d'attaquer les 
murailles, ce qui explique les pertes énormes qu'ils subi- 
rent par leur obstination. Les dieux l'avaient voulu ainsi. 
A la première bataille périrent Gapanée, puis Parthénopée, 
tué d'un coup de pierre par Périclymène * , et une foule 
d'autres guerriers écrasés par les pierres qu'on lançait du 
haut des murs ou percés de traits par les Thébains, qui 
avaient l'avantage de la position. Adraste, effrayé, recula*; 
mais comme les Thébains avaient aussi perdu beaucoup 
de monde, on convint, dit ApoUodore, qu'Étéocle et Poly- 
nice se battraient en combat singulier'. Cette tradition, 
comme on voit, accepte dans toute son horreur la lutte 
fratricide; ce n'est point encore la fatalité seule qui accom- 
plit les malédictions d'GEdipe contre ses fils, mais les 
chefs eux-mêmes qui, à la suite d'une première lutte 
sanglante, réclament le combat singulier, et c'est là une 
preuve évidente de son antiquité. L'art ancien avait cher- 
ché à rendre l'horreur qu'inspirait cette lutte coupable. 
Le coffre de Gypsélus (Paus. V, 19, 9) représentait Poly- 
nice tombé sur le genou et son frère au-dessus de lui. 
Derrière, une femme aux dents de bête féroce, aux ongles 
crochus, avec l'inscription Kyjp^ c'est-à-dire Fatum^ la 
Fatalité (voir notre planche, fig. 2). Des urnes cinéraires 
étrusques conservées jusqu'à nos jours placent entre les 
deux frères Jupiter armé de la foudre, ou bien les font 
mourir en présence des Erynnies. 

Dans Eschyle, Polynice porte un bouclier où, au lieu 

* Suivant une tradition locale, il Ait tué seulement dans une seconde 
bataille par Aniphidicus, fils d'Astacus. 

^ Cf. Athénée, IV, 13, qui cite un passage des Phéniciennes d'Aristo- 
phane. 

»Burip.,Pton., V. 1197. 



80 LA LÉGENDE d'oBDIPE DANS LANTIQUITÉ. 

d'insignes de famille, il a fait représenter en or un guer- 
rier conduit par une femme d'aspect grave, la JusticOi 
avec cet exergue : ce Je guiderai cet honune, et il rentrera 
en possession de sa ville natale et de la demeure pater- 
nelle. y> C'était en effet l'opinion commune que Polynice j 
ayant pour lui le droit, avait succombé victime de la fata- 
lité, tandis qu'Étéocle était mort justement: c'est ce qu'in- 
diquait clairement la scène figurée sur le coffre de Gypsé- 
lus*. D'après ce monument et Euripide (P/wBn.), Polynice 
tomba le premier mortellement blessé et perça de son épée 
Étéocle, au moment où celui-ci se penchait sur lui pour 
le dépouiller de ses armes. Dans Stace, plus fidèle en ceci 
à la tradition qui fait d'Étéocle un contempteur de la foi 
jurée, un homme sans scrupule et sans loyauté, c'est lui 
qui, frappé le premier, use de ruse pour entraîner son 
frère avec lui dans les enfers*. 

Pausanias (IX, 18, 3) prétend avoir vu le tombeau des 
deux frères sur la route de Thèbes à Ghalcis, non loin de 
la porte Prœtides ; plus loin (IX, 25,2), il dit expressé- 
ment que, d'après la tradition, Étéocle et Polynice se bat- 
tirent non loin du tombeau de Ménécée (qu'il place à la 
porte Neïtœ), et que l'endroit est marqué par une colonne 
surmontée d'un bouclier de pierre. Or, comme ces portes 
étaient loin d'être voisines, il s'ensuit, ou que Pausanias 
a commis une erreur, ou qu'Étéocle et Polynice avaient 

' Silius Italicus, lib. XVI, peut-être pour rivaliser avec Stace, a décrit 
également la mort de deux frères dont la lutte pour le trône est racontée 
par Tite-Live, liv. XXVIII, et par Valôre-Maxime. liv. IX, ch. II. D s'agit 
de Gorbis et Orsua, qui se disputèrent la principauté de la ville d*Ibès à 
Garthagèno, sous les yeuxdeScipion. Mais, d'après Tite-Live, ils n'étaient 
que cousins germains, et d'ailleurs l'un d'eux seulement mourut ; le poète 
les fait frères et ils meurent tous deux. 

^ Cependant Eschyle représente Étéocle courant au IVatricidOy poussé par 
une force invincible, et se croyant attiré vers le crime par la colère des 
dieux et les imprécations de son père (Sept, cid Th.,\v, 640 sqq., 676 
sqq.). ce qui fait dire à H. Patin que, c dans l'enfance du sentiment mo- 
ral, la volonté, asservie à d'atroces penchantSi se reniait elle-même pour 
échapper au remords. >• 



LES AR6IEN8 DEVANT THÈSES. 8t 

été ensevelis à un autre endroit que celui où ils étaient 
morts. Il est certain, en effet, qu'ils ont dû se battre entre 
la porte Nefitm et la porte Crenœss : cet endroit se nommait 
Ivpfix 'AvTiyovnÇi parce que, dit Pausanias, Antigène, ne 
pouvant soulever le corp** de Polynice, l'avait traîné jus- 
qu'au bûcher d'Étéocle. D'ailleurs nous avons vu qu'Eschyle 
et Euripide font attaquer par Polynice la porte Cremsx^ et 
d'après Stace (VIII, 354), Étéocle était sorti par la porte 
NeUsSy voisine, nous l'avons dit, de la porte Crenxx. 

Après la mort des deux frères, la bataille recommença, 
parce que les deux partis s'attribuaient la victoire. Les 
quatre fils d'Astacus s'y couvrirent de gloire ; Étéoclos , 
Hippomédon, Tydée lui-môme, y périrent. Les antiques 
Thébaîdes représentaient la mort de Tydée avec de vives 
couleurs. Il avait été blessé au ventre d'une flèche lancée 
par Mélanippe, le plus habile archer de Thèbes ; mais il 
le blessa à mort à son tour * . Cependant Minerve avait de- 
mandé à Jupiter l'immortalité pour son héros favori. Am- 
phiaraiis, qui, en sa qualité de devin, avait prévu cela, 
voulant se venger de celai qui avait été l'instigateur de 
cette guerre funeste, lui apporta la tète de son ennemi. 
Tydée la saisit avidement et, semblable à une bête féroce, 
la déchira avec ses dents et en dévora la cervelle*. A cet 
horrible spectacle. Minerve, qui arrivait, apportant à Tydée 
le breuvage qui devait le rendre immortel, s'en retourna 
indignée* ; cependant le héros infortuné obtint d'elle pour 
son fils le présent divin qui lui était réservé à lui-même. 
« Trois pierres blanches, dit Pausanias (IX, 18, 1), placées 
sur la route de Chalcis, près du tombeau de Mélanippe, 
marquent la place où est enterré Tydée , enseveli par 
Méon (?) », témoignage que confirme le vers d'Homère : 

< Voir Car. Antoaioli, Anixca gemma etrusca spiegata ed illustrata 
can due dissertasione. Pisa, 1757. 

3 Mélaaîppe avait tué aussi Mécistée, frôre d'A-draste; du temps de 
Pausanias. ou moatrait soa tombeau près de ia route de Gtialcis. 

* Phérécyde. cité par Âpollod.. Bibl. III. 6, 8. 



82 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

EqQq Amphiaraiis subit sa merveilleuse destinée*. Jupi- 
ter voulut honorer son fidèle serviteur en lui procurant 
une mort glorieuse : après avoir accompli de brillants 
exploits, il dirigeait son char le long de Tlsménus, au mi- 
lieu de la déroute des Grecs ; son fidèle écuyer Bâton (ou 
suivant d'autres, Elatton*) conduisait ses deux chevaux 
Thoas et Dias'. Au moment où il allait être atteint à Tépaule 
par la lance de Periclymène, il fut tout à coup frappé de 
la foudre, et la terre Tengloutit lui et son char. Il descen- 
dit ainsi vivant aux enfers, et une tradition voulait qu'un 
lac, qui surgit en cet endroit, fût la preuve de son immor- 
talité et de son passage chez les dieux supérieurs ; aussi 
rhonorait-on en jetant dans ce lac des pièces d'or et d'ar- 
gent. Suivant Trisimaque {De conditis v/rbibus^ lib. III), 
cité par le Pseudo-Plutarque, la lance d' Amphiaraiis au- 
rait été enlevée par un aigle pendant que les chefs dînaient 
avec Polynice; elle serait retombée à l'endroit où le len- 
demain Amphiaraiis devait être englouti et y aurait pris 
racine sous la forme d'un laurier. Cette gracieuse légende 
réunit les principaux éléments du fait : l'amour de Jupiter 
pour le grand-prètre, et la gloire militaire dont il devait 
le couvrir ce jour-là. 

Le lieu où avait disparu Amphiaraiis était marqué, dit 
Pausanias, par une petite enceinte ornée de colonnes, et les 
Thébains racontaient que les oiseaux ne se posaient jamais 
sur ces colonnes et que les animaux ne touchaient jamais 
à l'herbe qui croissait autour du monument. Enfin Stra- 
bon prétend que le char avait été englouti à un endroit 
et Amphiaraiis à un autre ; d'autres encore, que le char 
seul avait été englouti. Mais l'opinion commune était que 
le grand-prêtre avait obtenu de Jupiter la faveur d'éviter 

1 Gontrairemonl à la tradilioo ancienne, Stace fait mourir Amphiaraiis 
dô3 la première bataille, et par conséquent ne lui attribue pas la vengeance 
racontée plus haut à l'égard de Tydée. 

2 ApoUodore. III, 6,8. 

' Le scholiaste de Pindare, 0/. VI, 21, les nomme ainsi; il ajoute que 
l'écuyer s'appelait Bâton ou Schœnieus. 



LES ARGIBN8 DEVANT THÈBE8. 83 

ainsi la mort. Il eut la gloire d'être honoré par les Thé- 
bains eux-mêmes, qui lui élevèrent des temples et lui ren- 
dirent un culte assez semblable à celui d'Esculape, d'abord 
près de Thèbes, puis à Oropos, sur la frontière de l'Atti- 

que*. 

Le vieil Âdraste pleura la mort de celui que, dans son 
amère tristesse, il appelait « Tœil de son armée, également 
habile à prévoir l'avenir et à manier la lance' ». Resté seul 
parmi les chefs Argiens, et ayant perdu la plus grande 
partie de son armée (ou, selon d'autres, toute son armée), 
il prit la fuite et ne fut sauvé que grâce à la vitesse de 
son cheval divin' Arion, dont les légendes locales et les 
anciennes épopées racontaient les merveilleux exploits. 
Neptune, amoureux d'Érinnye* (c'était chez les Tilphusiens 
et en Arcadie un surnom de Gérés), se changea en cheval, 
parce que, pour lui échapper, la déesse s'était changée 
en cavale, et il en eut, près de la fontaine Tilphusa, le 
cheval Arion, qui fut élevé par les Néréides* et nommé 
ainsi à cause de son excellence. D'autres le font fils de 
Neptune et de la Terre ; d'autres encore disent que le dieu 
des mers, voulant faire un présent à l'homme, frappa en 

< Le temple était situé à 12 stades de la ville ; son oracle était renommé 
à l'égal de celui de Delphes et de celui de Dodone. Grésus, qui l'interrogea, 
le reconnut véridique et lui fit de riches présents ; de même les Perses le 
consultèrent avant leur expédition en Grèce (Hérodote, I, 46. 49, 52 ; 
VIII, 134). On y guérissait au moyen des songes (Hérod. VIII; Tertul- 
lien. De anima, cap. 46): c'est-à-dire que les malades, après avoir lait des 
ofTrandesauz diverses divinités qui président à la santé, se couchaient dans 
le temple tt y avaient des songes dont l'interprétation amenait la guérison. 
(Cf. Schœmann, GriéchUehe Aller thum; Preller, Griech. Myihol.) 

2 Pindare, 01. VI. 20 sqq.; d'après un scholiaste, Asclépiade attribuait 
ces expressions à la Thébatde cycliqtte. 

3 Homère, Iliade, XXUI. 346-7 : 

OvS'cT xcv fAffTÔircffOfv ' ApcioMt Sibv iluxnoi 
'AS/MQffTov raxy>f tinrovy ic fx Oiôfcv fhtoç ïcv. 
* Schol. Hom., Iliad, XXIII, 346, qui affirme que cette histoire se 
trouve chez les cycliques. Apollodore dit : c amoureux de Gérés », qui se 
changea en Ërynnie pour éluder la poursuite. 
^ Qandien, in quarlum consulal. Honorii. 



84 LA LÉGBNDE d'ûBDIPB DANS L*ANT1QUITÉ. 

Thessalie la terre de son trident, et quMI en sortit tout à 
coup deux chevaux, Arion et Scipbos* . Il faut voir sans 
doute dans cette légende le symbole de Futilité du cheval 
pour Tagriculture, représentée par l'union mystérieuse de 
Gérés et de Neptune équestre^. Gaprée, roi d'Haliarte en 
Béotie, le reçut de Neptune et le donna à Hercule, gui, 
grâce à lui, vainquit à la course Gycnus, fils de Mars, dans 
l'enceinte sacrée d'Apollon Pagaséen, près de Trachine*. 
Suivant Pausanias (VIII, 25), ;1 l'emprunta à Oneus (fils 
d'Apollon?) pour combattre les Eléens, les vainquit, puis 
donna le cheval à Adraste, qui fut ainsi le troisième à le 
dompter^. Adraste passait en effet pour avoir, le premier 
parmi les mortels, su conduire des chevaux alteIés^ L'au- 
teur de la Thébaïde cycliqioe nous le représente fuyant en 
sombres habits de deuil sur son cheval Arion à la cri- 
nière bleuâtre (xuxvox^cnjç)^, et la tristesse amère du mal- 
heureux prince était si bien passée dans la légende qu'on 
la célébrait à Sicyone dans des chœurs tragiques qui sem* 
blent avoir été l'origine de la tragédie primitive^ telle que, 
nous la voyons dans Eschyle. Plus tard, soit à cause de 
celte tristesse mème^ soit par suite de la ressemblance des 
noms, on en vint à considérer Adraste comme une image 
de la puissance de Némésis Adrastée *. 

^ Probus {in Verg. Georg* i, 12) ne parle que d'ua cheval, Scyphios ; Ser- 
vius \fld h.L) dit que les uqs appelleat ce cheval SchyUus, d'aulres Schiron, 
d'autres Arion, et que d*autres croyaient qu' Arion était né après Scythius. 

^ Quintus de Smyrne (Posthomâric, IV. 568 sqq.), parlant du cheval de 
Sthénélus, lequel était né d' Arion, dit que celui-ci était né du Zéphyr et 
d'une Harpye. 

» Schol. Hom., IL XXÏII, 346; cf. Hésiode, ScuL Hercul, v, 57 sqq., 
où Hercule, s' adressant à son écuyer lolas (v. 120), parle de son grand 
cheval Arion, dont la noire crinière a des reflet3 bleu&tres (xuayo^ouTiTy). 

* Antimaque, Thébaïde, fr. 21, cité par Pausanias VIII, 25, 5. 

* Antimaque, Théb., ap. Piusan. VIII, 25, 5 : c Ces chevaux étaient, 
dit-il, Arion et Cœna, Ce dernier nom ne se rencontre point ailleurs. 

^ Stace (Théb, V, 30 U2} ne se sert pas de i'épithôte csruUw^ qui tra- 
duirait le grec xuotvôç ; il lui donne une crinière couleur de fou {ruiil» 
manifesttu Arion Igné jubs). 

' Hérodote, V. 67 ; cf. Patin, Trag. grecs, T, pag. 5, note 5. 

* Preller, Griech. Mylhol. II, 362. 



THÉSÉE A THÉBBS. 85 

Ainsi finit cette malheureuse expédition, qui coûta aussi 
beaucoup de monde aux Thébains, d'où l'expression pro- 
verbiale: a Victoire Thébains » (Kaîfxetix vUn). Il semble bien 
qu'il faille prendre à la lettre l'affirmation de l'ancienne 
Thébaide, qu'Adraste seul fut sauvéMoutefois plus tard on 
émit des doutes sur la possibilité du fait : ainsi Diodore 
dit seulement qu'avec les chefs beaucoup de soldats péri- 
rent (xai iro^Xâv (jTparuùrCSnf Tre-jovrcov) ; mais Pausanias est plus 
fidèle à la tradition : oyç ro au/xirov nïJjy 'Aipaarov (fQapvvoa 

(11,9, 9). Stace fait fuir Adraste avant la fin du combat 
des deux frères, dont Arion, son divin coursier, lui prédit 
l'issue fatale. Il ne dit rien de la bataille qui suivit la mort 
d'Étéocle et de Polynice, par la bonne raison qu'ayant déjà 
fait mourir tous les chefs, il n'a plus rien à raconter d'inté- 
ressant ; il se contente de dire à la fin du XP livre que les 
Grecs quittèrent furtivement leur camp. Au début du XIP, 
il représente les Thébains parcourant le champ de ba- 
taille, non sans ressentir encore quelque vague terreur 
devant les cadavres de leurs ennemis vaincus, qu'ils 
croient voir se dresser devant eux*; puis, quand la foule 
des femmes d'Argos rencontre Ornite blessé et se traînant 
à peine, quelques mots, sous forme de parenthèse, lui suf- 
fisent pour faire allusion au reste de l'armée : 

Ornilus (hic socio desertus ab agmine ; tardât 
Plaga recens) timidus sécréta per avia furto 
Débile carpit iter, fraclsque innititur hastse. 

g. Thésée à Thèbes. 

Après la mort d'Étéocle et de Polyniee, Gréon, frère de 
Jocaste, régna à Thèbes, soit comme tuteur du jeune Lao- 

^ Aipoffxtn Sifiovov Sibç Zuffaat» 'Apuw (Àpollod. VUI, 6» 8) ; uue note 
en marge d*un manuscrit d'ÂpoUodore dit que ce vers est emprunté à 
Antimaque. Toutefois M. Oûbner (Fragm, Antim,, coll. F. Didot, p. 37) 
ne croit pas qu'il puisse ôtre attribué sous cette forme à ce poëte. Cf. 
Uellanicus, ap. Schol. Pind., Pyih. III, 68, nfnripw yàv Mèn pôvoç, x.r.). 

2 Théb. XU, 14. 



86 LA LÉ&BNOB D*OEDIPE DANS l'aNTIQUITÉ. 

damas, fils d'Étéocle* , soit par droit d'héritage, soit encore, 
comme le veut Euripide (Phcm., v. 1580 sqq.), par la vo- 
lonté d'Étéocle qui, ayant fiancé Antigène, sa sœur, à 
Hémon, fils de Créon, lui avait donné le trône pour dot, 
dans le cas où il lui arriverait malheur à lui-môme. Gréon 
prit soin de faire ensevelir Étéocle et les Thébains, mais il 
défendit de toucher au corps de Polynice, comme traître à 
sa patrie, et voulut qu*il rest&t sans sépulture, comme les 
autres Argiens. On sait le rôle que le grand tragique grec 
fait jouer à Antigène dans cet épilogue de la sombre tra- 
gédie thébaine ; on connaît le portrait admirable qu'il nous 
a tracé du dévouement de cette courageuse jeune fille qui, 
pour accomplir le commandement divin qui exige la sépul- 
ture des morts, ne se laisse arrêter par aucune considéra- 
lion humaine, ni par sa situation de fiancée', ni par la 
crainte d'une mort terrible. Sophocle s'est écarté sur plu- 
sieurs points de la tradition suivie par Euripide. 

On sait que, dans les Phéniciennes^ celui-ci fait vivre 
Œdipe, Jocaste et ses deux filles pendant le siège de Thè- 
bes : Jocaste ne se tue qu'après la mort de ses fils; Œdipe 
est exilé par Gréon d'après le conseil de Tirésias, et sa 
fille l'accompagne jusqu'à Golone, où il doit trouver sa fin. 
G'est Étéocle qui ordonne à Gréon, s'il vient à occuper le 
trône, de laisser sans sépulture le corps de Polynice. Il est 
probable que, dans son Antigone^ Euripide traitait de la 
mort de celle-ci avec les détails rapportés par Hygin, qui, 
on le sait, suit le plus souvent ce tragique. Antigène et 

< Pausanias, I, 39, 2. 

3 Dans le récit d'Apoilodore, le seul texte qui nous ait conservé sur ce 
sujet la trace probable des anciennes épopées, Hémon est mort longtemps 
avant Antigone ; il a été la dernière victime du Sphinx. G* est donc So- 
phocle qui Ta fiancé avec Antigone (Jules Girard, L'hégélianisme dans 
la critique savante en Allemagne. — L'interprétation de V Antigone de 
Sophocle. Revue des Deux-Mondes, 1«' janvier 1877). En effet, les Phéni- 
cienna rVEaripide, qui représente aussi Antigone comme fiancée à Hémon, 
sont postérieures & V Antigone de Sophocle. Une scône qui se trouve à la 
fin des Sept devant Thèbes d'Eschyle a dû donner à Sophocle l'idée pre- 
mière de sa pièce. 



THÉSÉE A THÉBB8. 87 

Ârgie, dit-il, {fab. 72) enlevèrent secrètement le corps de 
Polynice pendant la nuit et le placèrent sur le bûcher d'É- 
téocle. Surprises par les gardes Argie s'enfuit, Antigonefut 
amenée au roi, qui chargea son fiancé Hémon de la mettre 
à mort*. Celui-ci là confia à des bergers et prétendit T avoir 
tuée. Elle eut un fils d'Hémon : ce fils^, étant venu à Thè- 
bas pour y prendre part aux jeux, fut reconnu par Gréon 
à la marque qui distinguait les descendants du dragon. 
Hémon ne put obtenir son pardon, malgré l'intervention 
d^Hercule ; Use tua, et Antigène avec lui. Gréon, pour per- 
pétuer la race des Spartes^ donna à Hercule sa fille Mégara, 
qui eut de lui deux fils, Thérémaque et Ophitès'. Le même 
auteur raconte (fab. 68) que, lorsque le corps de Polynice 
fut mis sur le bûcher d'Étéode, les flammes se divisèrent, 
attestant ainsi, môme après la mort, la haine persistante 
des deux frères^. Le môme fait se reproduisait tous les 
ans, au dire de Pausanias (IX, 18, 3), quand on leur offrait 
des sacrifices funèbres. 11 ne Ta pas vu, dit-il ; mais ce qui 
le porte à y croire, c'est qu'il a été témoin de quelque chose 
de semblable à Pionies, en Mysie, dans les sacrifices fu- 
nèbres qu'on offre à Pionis, un des descendants d'Hercule. 

* Apollod., Bibl. ITT, 7, dit que Gréon la fit enfermer vivante dans le 
tombeau de son frère; 

2 II se nommait Méon. Dans Vfliade, IV, 394, UvUn AîfiovtSiK est l'un 
des che& de l'embuscade contre Tydéa : c'est lui qui survit seul pour ra- 
conter la mort de ses compagnons. Mais ceci suppose que, poiu* Homère, 
Iféon n'était point le fils d' Antigène. 

* Plutarque, De virtut, mulier., c. 23, raconte le dévouement d'une 
faible femme de Pergame (tOmuov Utpyctfuttiv) qui, nouvelle Antigène, fut 
surprise donnant la sépulture & Parédorax, un prince Galate qui l'avait 
aimée et qui avait été condamné par Mithridate, avec quarante autres Gâ- 
tâtes, & périr et à rester sans sépulture. Mithridate, touché de son dévoue- 
ment, lui permit d'ensevelir son amant avec ses plus riches ornements. 

* Gf. Philostrate, De imagin, II, 29 ; Ovide, Tristes, V, 6 ; Stace, TKéb. 
XII, 349. — Silius Italiens, liv. XVI, dans le récit du combat de deux 
frères cité plus haut et imité de Stace, fait aussi diviser les flammes du 
b&cher commun. A ces témoignages, on peut «jouter (d'après Barth, in 
Siat. Theb, XII, 431): Ausone, Épigr. GXXXI; Ovide, /frû ; Lucain, I 
551 ; enfin Bianor., AnthoLt lib. III, cap. 14. 



88 LA LÉGENDE D'OBDIPB DANS LANTIQUITÉ. 

Une légende athénienne, née de l'usage traditionnel des 
panégyriques, faisait intervenir Thésée dans les funérailles 
de Polynice et des autres Argiens morts devant Thèbes. 
On sait le respect que professaient pour les morts les Grecs, 
et les Athéniens en particulier'. Ceux-ci attachaient tant 
d'importance aux honneurs de la sépulture qu'ils con- 
damnèrent au dernier supplice les généraux vainqueurs 
aux Arginuses, pour n'avoir pas recueilli les morts malgré 
la tempête*. Isocrate, dans son Panégyrique d'Athènes y 
ch. 54, et dans son Éloge d'Hélène^ Lysias, dans sa XXXI' 
harangue, Hérodote (liv. IX, ch. 27), Libanius, d'autres 
encore, parlent avec éloge de l'expédition de Thésée pour 
forcer les Thébains à laisser ensevelir les morts, au nom 
des lois religieuses communes à toute la Grèce. 

Mais c'est dans les Suppliantes d'Euripide que Ton trouve 
le développement le plus complet de cette tradition'. 
Adraste alla à Athènes avec les femmes et les enfants des 
guerriers morts, et, assis en suppliant au pied de Tautel de 
la Miséricorde, il implora l'assistance du grand Thésée 
pour obtenir la remise des corps. Thésée eut pitié de cette 
grande infortune ; il marcha contre les Thébains, les vain- 
quit, mais ne voulut point entrer dans la ville, car il n'était 
allé à Thèbes que pour remplir un devoir cher aux Athé- 
niens. Il ensevelit les corps des guerriers à Éleuthères^ au 
pied du Githéron, et transporta ceux des chefs à Eleusis, où 
les honneurs funèbres leur furent rendus en présence 
d' Adraste^ et des femmes d'Argos. Là Évadné, fille d'Iphis, 

^ Voir Saint-Marc Girardia, Cours de HUérature dramatique, XXXII 
(De la piété envers les morts), 

2 Lysias, Oral. XI . 

' Eschyle , dans ses Éleusiniens, contredisait Euripide , s'il faut en 
croire Plutarque, Thésée, ch. 29, Pausanias, I, 89, 2, fait mention de Tex- 
pédition. mais il ajoute que les Thébains prétendaient avoir permis sponta- 
nément Tenlôvement des cadavres. 

* On connaît les éloges qu'Euripide met dans la bouche d' Adraste aux 
funérailles des chefs. « Il parait étrange, dit avec raison M. Patin (Trag. 
grecs, IV, 198), d'entendre louer les vertus domestiques, les qualités so- 
ciales de ces hommes violents et audacieux, qui bravaient la terre et le 



THÉSÉE A THÉBES. 89 

sœur d'Étéoclos et épouse de Gapanée, se jeta sur le bû- 
cher qui dévorait les restes de son époux, donnant ainsi 
un exemple resté fameux de fidélité conjugale* . 

D'autres veulent, et les Thébains tenaient fort à cette 
tradition, que Thésée ait obtenu par persuasion Tenlève- 
ment des corps. C'est Tavis de Plutarque (Vie de Thésée) ^ 
qui s'appuie sur un passage des Éleusiniens d'Eschyle. Il 
est vrai que son témoignage pourrait être soupçonné de 
partialité, et qu'en sa qualité de Béotien il a dû saisir avec 
joie l'occasion de laver ses concitoyens d'une tâche ineffa- 
çable. Mais Isocrate adopte cette version dans son Pan- 
athénaïque, peut-être par égard pour les Thébains, alors 
alliés d'Athènes, après avoir ailleurs {Panégyr.^ Éloge 
d Hélène) soutenu l'opinion contraire. Slace , dans son 
XIP livre, a utilisé les Suppliantes comme VAntigone; 
mais l'action touchante d'Euripide disparaît dans son œuvre 
au milieu des lieux communs épiques , et l'emphase et 
la recherche de l'expression y remplacent trop souvent 
la sincérité de sentiment de la pièce grecque. Àntigone et 
Argie y sont sauvées du supplice par l'arrivée soudaine du 
héraut porteur des propositions de Thésée et par l'annonce 
de la marche de l'armée athénienne. 

Hais avant l'époque des tragiques, dans l'âge des an- 
ciennes épopées, il semble que la légende ait eu une tout 
autre forme, et qu'Adraste, dont la douce éloquence était 
renommée', ait obtenu par la persuasion des Thébains la 
permission de rendre les honneurs funèbres aux Argiens. 
C'est ce que parait confirmer la présence aux environs de 
Thèbes du tombeau de Tydée, mentionnée par Pausanias 
(IX, 18, 2), et surtout l'affirmation d'Homère que ce héros 

ciel même. Plusieurs critiques (Lebeau jeune, W. Schlegel) oat supposé, 
non sans vraisemblance, que des allusions coule Jiporaines récbauflaient 
cette scène un peu froide. > 

« Cf. Quintusde Smyrne. Poslhomer., lib.X, v. 479-482; Philostr. Her., 
V. 675 ; Ovide, De arte Amatoria, lib. III, v. 1 1 sqq. 

If 

' Voir Platon. Phèdre, tov itùiyinpu^ A^peirrov i xai Oc/mxXjoc, et Tyr- 
tée, fr. 12, 7, yXûffvav 'ÂÎ/sobrrou ^uktxpo'pip^ ^X^^' 



90 LA LÉGENDE d'QBDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

avait été enseveli à Thèbes. Pindare (01. 6, 15) parle des 
sept bûchers dressés en l'honneur des chefs, et cite le bel 
éloge qu'Adraste fit alors d'Amphiaraus* : son témoignage 
doit être considéré comme l'expression exacte des traditions 
thébaines à cet égard. 

h. Les Épigones. 

Il semble difficile d'admettre qu'il y ait eu, comme le 
veut Stace, une réconciliation sincère des Thébains avec 
les Athéniens sur le champ de bataille après la mort de 
Gréon. Les Péloponésiens, du moins, n'oublièrent point le 
désastre subi par leur armée, et la génération suivante' vit 
les fils des premiers chefa, qu'on nomma Épigones^ orga- 
niser une seconde expédition contre Thèbes, sous la con- 
duite et sans doute à l'instigation d'Alcméon, qui, après 
avoir mis à mort sa mère Ériphyle, pour se conformer au 
vœu de son père Amphiaraiis, devait tenir à honneur d'ac- 
complir son second vœu, c'est-à-dire do venger sa mort 
sur les Thébains. Cependant ApoUodore (III, 7, 2) dit qu'il 
aurait bien voulu se venger d'abord de sa mère, mais qu'Éri- 
phyle, séduite par le don du péplum d'Harmonie, que lui 
offrit Thersandre, le décida à partir avec Amphilochus. Les 
Épigones semblent avoir été au nombre de neuf: Mgialée^ 
fils d'Adraste, Diomède^ fllsdeTydée, Sthénélw^ fllsdeCapa- 
née, Evryale, fils deMécistée,Poij/dor6, fils d'Hippomédon, 
PromachUfS, fils de Parthénopée, Thersandre^ fils de Poly- 
nice, et les deux fils d' Amphiaraiis , Amphiloqvs et Alo 

fta/MceffOsu* Ce chiffra de sept, conservé, malgré Tabsence d'Amphiaraûs et 
d'Adraste, indique que le poète admet sept chefs Argiens, en dehors de 
Tydée et de Polynice. 

* ApoUodore dit que la seconde expédition contre Thèbes eut lieu dix 
ans après la première, ce qui est un bien faible intervalle, étant donnée l'ex- 
trême jeunesse de Diomède et de Thersandre à la mort de leur père (Cf. 
Hom., Iliade, VI, 222, où Diomède dit qu'il ne se souvient pas d'avoir 
connu son père). Suivant Pindaie, Adraste était encore vivant. 



LBS ÉPIOONBS. 91 

méon* . Ils avaient amené, dit Pausanias (ix, 9 , 3) , les peuples 
de Gorinthe et de Mégare, à côté des Àrgiens, des Messéniens 
et des Arcadiens ; les Thébains, de leur côté, avaient réuni 
leurs alliés. Ces derniers furent vaincus à Glisas, près de 
Thèbes, et forcés de s'enfermer dans la ville. A la suite de 
cette défaite, une partie des habitants s'enfuit avec Laoda- 
mas, fils d'Étéocle ^, les autres soutinrent le siège. iEgia- 
lée, flls d'Adraste, avait été tué par Laodamas ' : ce fut le 
seul des Épigones qui périt dans cette guerre, précisément, 
dit Hygin, parce que son père avait été le seul sauvé dans 
la première guerre. Les Épigones prirent la ville, la pillè- 
rent et emportèrent un riche butin, dont ils consacrèrent 
une partie à Apollon Delphien, en particulier Manto, la fille 
de Tirésias. La ville fut sans doute détruite^, car, du 
temps d'Homère {Iliade, II, 505) elle se nonmiait 'TTroO^oi, 
ce qui semble indiquer une nouvelle ville b&tie au-dessous 
de l'ancienne. 

Les Thébains avaient quitté Thèbes secrètement, dit 
Apollodore (III, 7, 3), d'après le conseil de Tirésias, qui 
mourut à Tilphusa, en buvant de l'eau de la fontaine sacrée. 
Après lui avoir rendu les honneurs divins", ils conti- 

> flygia (/a6. 71) ne nomme ni Euryale, ni Amphiloque ; il appelle 
Thô&imône le flls de Parthénopée et de Glymène ; Apollodore ne nomme 
pas Polydore ; Pausanias (II, 20, 5) ajoute à la liste deux autres flls de 
Polynice, Adraste et Timéas. Homère (II, II, 559 sqq.) fait venir à Troie 
avec 80 vaisseaux Diomède, ayant sous lui Sthénéius et Euryale et ame- 
nant les forces d'Argos, de Tyrinthe, d'Hermione, d'Asiné, de Trézône, 
d*Ëîonées, d'Épidaure, d'Ëgine et de Maséta. 

> Pausanias, IX, 9,4, Apollodore et d'autres font mourir Laodamas sous 
les coups d'Alcméon. 

'Le fiurouche fils d'Étéocle avait, selon une tradition, violé Antigone et 
Ismène dans le temple de Junon. Nous avons parlé plus haut d* Antigone. 
Ismène, d'aprôs Mimnerme et les plus anciennes traditions, fut aimée par 
Périclymène et tuée avec lui dans une rencontre par Tydée, à l'instiga- 
tion de Minerve. Suivant Phérécyde, ce Ait auprès d'une source qui prit 
d'elle son nom. Les monuments confirment cette tradition : les uns pla- 
cent la scène près de la source, les autres ignorent cette particularité. (Cf. 
Overbeck, {.{.,pag. 122, etc.). 

4 Apollodore (III, 7 , 3) dit que les murailles ftirent rasées. 

* Diodore. IV. 66. 

7 



92 LA LÉGENDE D*OBDIPE DANS l' ANTIQUITÉ. 

nuèrent leur fuite vers la Thessalie, où ils fondèrent la 
ville à'Hestiée^ non sans avoir erré pendant quelque temps* . 
D'autres prétendent qu'ils allèrent jusqu'en Illyrie, chez 
les Ënchéliens. Une partie des fugitifs revint bientôt à 
Thèbes, où régnait Thersandre, fils de Polynice Selon 
Diodore, avant de rentrer à Thèbes, ils auraient vaincu 
les Dorions et habité quelque temps leurs villes ; chassés 
de leur patrie par le nouveau roi Gréon, ils seraient 
revenus dans la Doride et auraient peuplé les villes 
d'Ërineum et de Gytinée, au pied du Parnasse. Suivant 
Pausanias (IX, 8, 3), c'était le mont Homolé, au sortir de 
la vallée Tempe, qui leur avait servi de refuge, d'où le 
nom donné à la porte Homoloïdes^ par où ils rentrèrent à 
Thèbes. Il est difficile de choisir entre ces témoignages : 
ce qui paraît certain toutefois, c'est que Thersandre régna 
à Thèbes, en partie rebâtie et repeuplée à l'aide de ceux 
des fugitifs qui s'étaient décidés à rentrer dans leurs foyers 
après le départ de l'armée péloponésienne. 

Nous venons de passer en revue les difiTérents éléments 
dont s'est formée la légende d'GEdipe et de ses fils: nous 
avons vu le mythe solaire primitif, complètement trans- 
formé par la conception antique de la fatalité, se développer 
peu à peu sous Tinfluence du génie grec et s'enrichir d'élé- 
ments nouveaux, grâce à l'imagination inépuisable des 
poètes épiques ou dramatiques. Cherchons maintenant ce 
qu'est devenue la légende en sortant du monde grec et latin, 
pour pénétrer dans ce monde nouveau, si original à tant 
de titres, qu'on appelle le moyen-âge. 

' Apollod. m, 7. 4. &TifiamZi hti inkit SiiXOôvrmrôXcv Eo'Tmcjkv xrurocvrcc 
starcâxifO'ay. 



DEUXIÈME PARTIE 



LA LEGENDE D'ŒDIPE AU MOYEN-AGE. 



INTRODUCTION. 

La légende d' Œdipe s'est perpétuée à travers tout le 
moyen-âge par deux canaux différents : la tradition popu- 
laire et la tradition artistique ou littéraire. Ce n'est pas que 
ces deux moyens de transmission aient toujours été com- 
plètement indépendants l'un de l'autre : nous verrons en 
effet que dans certains cas ime forme de la légende d'ori- 
gine populaire a pu être acceptée dans le domaine artisti- 
que et recevoir une forme littéraire, tandis que dans d'autres 
une modification d'essence purement cléricale et littéraire 
a pu devenir jusqu'à un certain point populaire et s'impo- 
ser à Timagination, soit par l'attrait de la forme, soit par 
son originalité propre. 

Nous nous proposons d'examiner dans un premier cha- 
pitre (ch. III) les monuments où la légende se montre, 
soit avec un caractère exclusivement populaire, soit avec un 
caractère mixte. Dans un second chapitre (ch. IV), nous 
étudierons le Roman de Thèbes^ comme étant l'œuvre la 
plus importante qui nous ait conservé la vieille légende 
grecque par la tradition littéraire, mais sous ime forme 
chevaleresque et laïque, et nullement cléricale. En raison 
de son importance, nous divisons ce chapitre en sept sec- 
tions, où nous traiterons successivement de Stace et des 
traditions classiques au moyen-âge (section I), des manus- 
crits du Roman de Thèbes (sect. II), de la matière du 
poème (analyse et extraits, sect. III), des deux rédactions et 
de leurs sources (sect. IV), de l'auteur de la rédaction ori- 



94 LA LÉGENDE d'OEDI^B AU MOTEN-AGB. 

ginale (sect. V), de la légende d' Œdipe considérée dans le 
Roman de Thèbes (sect. VI), enfin des destinées du Roman 
de Thèbes (sect. VII). Le chapitre III traite d'abord de la 
légende de Judas (sect. I), puis des contes populaires qui se 
rapportent à la légende d'Œdipe (sect. II), enfin du cycle 
de Saint Grégoire ou de Tinnocenl incestueux (sect. III), 
titre sous lequel nous réunissons un certain nombre de pro- 
ductions dont le caractère commun est T inceste commis 
involontairement, mais qui ne paraissent pas dériver de la 
légende grecque. 



CHAPITRE m. 

LA LÉGENDE O'GBDIPB DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 



Section I. 
La Légende de Judas. 



Il est une légende qui se rapporte incontestablement au 
mythe d'GEdipe transformé et développé par le génie grec : 
c'est celle de Judas. Le texte le plus ancien qui nous Tait 
conservée se trouve dans la Zr^^ende dorée ^ écrite, comme 
on sait, en latin au xiii* siècle, par Jacques de Yaraggio. 
Mais cette addition à Thistoire de Judas est sans doute anté- 
rieure à cette date, comme le prouve le double témoignage 
de l'auteur, au début : « Legitur in quadam historia, licet 
apocrypha i», et à la fin : « Hucusque in prsedicta historia 
apocrypha legitur ; quse utrum recitanda sit lectoris arbitrio 
relinquatur, licet sit potius relinquenda quam asserenda i» , 
d'après lequel on voit qu'il ne se porte nullement garant 
de la véracité de son modèle ; et cela est d'autant plus 
étonnant que Jacques ne se pique guère de critique. 

M. d'Ancona a publié à la suite de la légende de Vergogna 
une traduction italienne du texte latin, d'après un manu- 
scrit de la Ricardienne, n* 1254, f. 78. Il y a joint un petit 
poème français du xm* siècle en vers octosyllabiques, tiré 
du manuscrit XXXVI, g. n, 1 3 , de la bibliothèque de Turin*, 
où il fait suite à la légende de Pilate ; ce poème est égale- 
lement basé sur la rédaction latine. Voici ce que raconte 
la Légende dorée. 

À Jérusalem vivait Ruben Siméon, de la race de David. 
Son épouse Gyborea* songea qu'elle enfantait un fils qui 

1 V. Pasini, Cod, mu, Biblioth, Reg. Taurinensis Àthen., yol. II, p. 472. 
* D'aprôs M. G. Paris (Rev. criL, 1870, I, 413), c'est une altération du 
nom hébraïque Sepphorah, 



96 LA LÉGENDE D*GEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

devait être funeste à sa famille. A son réveil, elle fait part 
de son rêve à son mari, qui cherche à la rassurer en lui 
disant qu'elle a été déçue par Fesprit malin [spiritus phi- 
tonicus; voir Ducange, s. v. phitones). Mais comme elle ne 
tarde pas à s'apercevoir qu'elle est grosse depuis cette nuit, 
elle commence à s'inquiéter, et son mari avec elle. A la 
naissance de Tenfant, ne voulant pas le tuer, ils l'exposent 
dans une botte sur les flots de la mer, qui le transportent à 
l'Ile Iscarioth (texte italien : Scarioth^ texte français : Esqua- 
rioch^ Quarioch^ Cariot), Il est recueilli par la reine de l'île, 
qui, désolée de n'avoir point d'héritier, l'adopte, simule 
une grossesse, puis fait annoncer à son peuple qu'il lui 
est né un fils. Mais bientôt après, elle devient réellement 
grosse et met au monde un flls. Quand tous deux furent 
grands, Judas Iscarioth (la reine l'avait ainsi nommé parce 
que la mer l'avait apporté du pays de Judée, situé en face 
de l'île Iscarioth); Judas se montrait méchant et injuste 
envers son frère putatif, si bien que la reine, voyant que 
les remontrances ne pouvaient rien sur lui, lui reprocha 
d'être un enfant trouvé. Il en fut si courroucé que, ren- 
contrant quelques instants après le fils de la reine, il le 
tua et s'embarqua aussitôt pour Jérusalem. Il réussit à 
plaire au gouverneur de la Judée, Pilate, qui le fit préfet 
de la cour {qufnn res similes sibi sint amabiles^ dit le texte 
latin). Un jour Pilate, jetant les yeux sur un jardin placé 
sous son balcon, se sentit pris d'un irrésistible désir de 
manger des pommes qui s'y trouvaient. Judas s'empresse 
d'aller en cueillir. Un vieillard, propriétaire du jardin, veut 
l'en empêcher: il le tue d'un coup de pierre. Personne ne 
soupçonne qu'il y ait eu crime, et Pilate, en sa qualité de 
suzerain', dispose en faveur de Judas des biens et de la 
personne de la veuve, qui n'était autre que Gyborea. Judas 
se trouve ainsi avoir tué son père et épousé sa mère. Un 
jour que celle-ci gémissait profondément, Judas lui demanda 

' On voit ici Tempreinte du moyen-âge, 



LA LÉGENDE DE JUDAS. 97 

ce qu'elle avait: a Malheureuse que je suis, s'écria-l-elle, 
y ai noyé mon fils^ mon mari est mort, et dans mon afflic- 
tion Pilate m'a mariée contre ma volonté ». Judas devient 
pensif, et bientôt, après de nouvelles questions, il est 
convaincu de la triste vérité. Pressé par le remords et 
voulant réconforter sa mère, il va se jeter aux pieds de 
Jésus*Ghrist, lui avoue ses crimes et devient son disciple 
et son trésorier. Mais, son naturel reprenant le dessus, il 
volait sur l'argent que l'on donnait au Christ et sur celui 
qu'il était chargé de distribuer aux pauvres. C'est pour se 
dédommager de la perte des trois cents deniers qu'on 
aurait pu retirer de la vente du parfum répandu par Made- 
leine, et sur lesquels il aurait prélevé la dîme, qu'il vendit 
son maître pour la somme de trente deniers. 

Il est aisé de voir comment la légende d'QBdipe est 
venue se souder ainsi h l'histoire de Judas. Tout ce qui pou- 
vait contribuer à rendre odieux le trop fameux traître de 
l'Évangile devait forcément entrer dans la légende. Et 
quel crime plus grand que ceux que l'antiquité attribuait 
à Œdipe ? Ne semblait-il pas nécessaire que Judas se fût 
déjà montré animé de mauvais instincts ? qu'il eût com- 
mis, fût-ce involontairement, les plus grands crimes? qu'il 
dût même le Jour à un malin esprit, pour en arriver au 
plus grand des forfaits, à la trahison d'un Dieu? C'est 
sans doute sous l'influence de cette idée qu'un moine, un 
clerc quelconque, qui connaissait par des textes latins l'an- 
tique légende, l'aura appliquée à Judas, en l'appropriant 
tant bien que mal aux temps et aux lieux où devait se 
passer l'action. M. d'Ancona* observe finement que cette 
légende a conservé un caractère littéraire (c'est-à-dire 
clérical), et qu'elle ne s'est jamais beaucoup répandue 
dans le peuple, quoiqu'on la retrouve dans des monuments 
de la littérature populaire, ou, pour mieux dire, destinée 

I Préfaf;e à son édition de la légende de Judas, p. 92 (Scella di cttn'o- 
sUà letterarie inédite o rare del secolo Xlïïal XVII, in Appendice alla 
Collcgione di Opère inédite o rare, Dispensa XGIX). 



98 LA LÉGENDE D'ŒDIPE DANS LES TRADTIONS POPULAIRES. 

au peuple * . Cette intention de répandre la légende parmi 
le peuple est clairement indiquée dans une rédaction la- 
tine en vers léonins, qu'on trouve dans un manuscrit du 
xiii" siècle de la bibliothèque de Munich, et qui commence 
ainsi : 

Dicta vetusta patrum jam deseruere theatrum, 
El nova succedunt, quse prisca poemata laedunt. 
Ergo novis quaedam placet ut nova versibus edam 
Quse discant multi novitatis stemmate culti, 
Et, me si quis amet, légat et par compila clamet*. 

D'ailleurs on la trouve dramatisée tout au long dans un 
épisode du Mystère de la Passion de Jehan Michel (xv* siè- 
cle), intitulé : la Vengeance de la mort de Nostre Seigneur. 
La scène entre Ruben et Judas y est traitée de façon à 
rendre celui-ci plus coupable. Il y est de plus question 
de la punition du traître ; Fauteur donne ce renseigne- 
ment scénique significatif : ce Icy crève Judas par le ventre^ 

* M. Éd. du Méril (Poésies populaires latines du moyen-âge, p. 326) 
reconaait aussi qu'on ne peut regarder cette légende commd appartenant 
à la poésie populaire proprement dite. 

3 Ce poème a été publié d'abord par Mone (Anzeiger fur Eunde der 
ieuschen Vonexi, 1838, col. 532), puis par Éd. du Méril (Poésies pop. lai, 
du moyen-âge) ; tous les détails de la légende y sont fidèlement reproduits. 
— Un autre poème latin sur Judas, d'un auteur anonyme, a été signalé 
dans un manuscrit du zy« siècle, de la bibliothèque de Helmstadt, par 
M. Leyser (Hisior. pœi, ei poem. medii (Bvi^ p. 2125 ; il commence ainsi : 
< Gunctorum veterum placuerunt poemata multum. > — M. du Méril (fag. 
327) cite une Vie de JudaSj publiée par Abraham da Santa Clara en 1687, 
et intitulée : Judas der Erzschelm (Judas l'archi-coquin), et une Vie po- 
pulaire de Judas en suédois, publiée par B&ckstrôm (Svenska FôlkbÔcher, 
II, 198). dont on trouve une traduction allemande, faite sur une édi- 
tion de 1833, dans Neue lahrb. der berlin. Gesellsck, filr deutsche Sprache 
und AUerthunis Kunde, YI, 144, et qui semble s'appuyer sur une tradi- 
tion différente. Il y en a un texte danois dans Nyerup, MorskabsUminç, 
178. — II n'est pas sûr que la légende se trouve dans le Judas Iseariote 
de D. Antonio de Zamora, dont Ticknor (Hist. de la literat. espanola, III, 
103) dit : « eontiene demasiados errores para ser entretenida • . ni dans 
« Judas IscarioteSf tragœdia nova et sacra i de Tomas Nœogeorgus, xvi« 
siècle (Voir d'Ancona, l.l , p. 95-6). — La version du vieux Passional 
allemand, dont les manuscrits remontent au xiv« siècle, semble tirée de 
la Légende dorée. (Voir Dos aile Passional, édit. Hahn.) 



LA LÉGENDE DE JUDAS. 99 

et les tripes saillent dehors et Vd/mesort (f* cxcvi r"", col. 1 
derédition d'Alain Lotrian, 1539). Cf. Vida, qui dit en 
parlant de Judas : ec crepuit médius 9. La punition de 
Judas se trouve également décrite à la fin du poème dont 
nous venons de citer les premiers vers, et vient après un 
récit de la Passion. (Voir Du Méril, pag. 335, V Image du 
Monde et la Légende de Saint-Brandan.) 

Au xvi*" siècle, la légende de Judas se rencontre aussi 
dans le Mystère de la Passion d'Arnoul Greban, récemment 
publié par MM. Gaston Paris et G. Raynaud (Paris, 1878). 
Judas vend son maître pour trente deniers, afin de s'in- 
demniser de la perte que lui a fait subir la prodigalité de 
Madeleine. Puis, saisi de remords, il se désespère et se 
pend. Mais l'auteur avait d'abord pris soin de nous raconter 
sa vie. Au moment où il devient disciple du Christ, Judas 
déplore ses forfaits dans un long monologue dont nous 
ne citerons que ce passage : 

(v. 1 1035) A la dame de beau maintien, 
qui onques me fit plus de bien 
et me nourrist de ma jeunesse, 
j'euz en mon faulx cueur hardiesse 
que de tuer son propre filz. 
mauvais meurtrier, que mal fis! 

Par les ditz 
que tu dis 
trop hardis, 
tu rendis 
mal pour grant bonté, 
et lempris 
ou pourpris 
los et pris, 
pais et charité. 

S'en cnSer en es député 
et des grans deables emporté, 
en la fin ce sera bien pris. 

Nouveau dueil, nouveau vitupère, 
nouvelle rage composée ! 
puis cella j'ay tué mon père y 



100 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

et ma propre mère espousée ; 
mes ma coulpe en est excusée 

quant au demeurant, 

car vray ignorant 

ay fait ce trespas ; 
mes pourtant ne s'ensuit il pas 
que ceste malédiction 
ne se retourne pas a pas 
a mon dueil et confusion . 



Jamais je ne sejourneray 
tant que Jhesus aye trouvé 
et luy mon fait tout approuvé : 
car s'il est par sens et par.voye 
que de sa compaignie soye, 
mes péchés me seront remis. 



On se demandera peut-être pourquoi Judas, devenu le 
trésorier de Jésus, prélevait la dime sur toutes les sommes 
qui passaient par ses mains. Nous trouvons l'explication de 
ce fait dans le Mystère de la Passion en provençal de la bi- 
bliothèque Didot, encore inédit, dont une copie nous a été 
obligeamment communiquée par son ancien possesseur, 
M. Tabbé Rouquette. La légende de Judas y a subi quelques 
modifications. G'estlui-mème qui raconte sa vie aux disciples 
pour expliquer son mécontentement, lorsque Jésus permet 
que Madeleine lui oigne les pieds avec un parfum de grand 
prix. Son père et sa mère*, dit-il, l'ont exposé sur les flots, 
pour le soustraire au massacre des Innocents ordonné par le 
roiHérode. Il ne s'agit donc point ici, comme dans la version 
de la Légende dorée^ d'éviter les malheurs dont les parents 
sont menacés par la naissance d'un fils : l'auteur semble 
avoir adapté plus étroitement la légende d"(Edipe au récit 
évangélique. Avant de l'exposer, sa mère lui avait fait 
dans le dos, à l'aide d'un fer chaud, une marque dont il 
porte encore les traces. Il aborde sur une terre étrangère, 
où il est recueilli par un brave homme qui le porte au roi 

' Leur nom n'est pas indiqué. 



LA LÉGENDE DE JUDAS. lOt 

de la contrée ; celui-ci le fait élever. Au bout d'un long 
temps, Judas se prend de querelle avec son propre père, 
arrivé par hasard dans ce pays, le tue et s'enfuit. Il arrive 
en Judée, devient amoureux de sa mère, l'épouse et en a 
deux enfants. La mère reconnaît son fils à la marque du 
fer chaud, et Judas lui propose d'aller ensemble trouver le 
saint Maître*. Jésus leur ordonne de se séparer; il fait de 
Judas son dixième disciple et son économe, et assure à ses 
deux fils et à leur mèrey pour lev/r entretien^ la redîme^ des 
revenus. Voilà pourquoi Judas s'indigne en se voyant frustré 
d'un gain légitime, et déclare qu'il saura bien recouvrer 
les 30 deniers que Jésus lui fait perdre, dût-il causer leur 
mort à tous*. — C'est là, comme on voit, un moyen assez 
ingénieux d'expliquer cette somme de 30 deniers qui fut 
le prix de la trahison, et c'est Judas lui-même qui la de- 
mande aux princes des prêtres, ici comme dans la Passion 
de Gréban. 

On a découvert récemment à Palma (îles Baléares) deux 
fragments manuscrits d'un ancien mystère catalan, qui ont 
été publiés d'abord par Tarchiviste de cette ville, et en- 
suite par un journal de Barcelonne, la Renaixensa, Ce mys- 

1 Dona, be conosc lo pecat, 
E taat*a que soy desastrat** 
Que no say quai coselh mi prengua, 
Ni en cal via itieu me tengua. 
Hieu say quel boa coselh peu rem : 
Al saut Maestro non anem. 
Si no que*** nos em tos perdut. 
' Mi. quant. 
** Mi. destrat. 

*** Il faut petU-^tre lire : Si que no nos em t. p. 

* C'est-à-dire la dîme de la dtme (V. Oucange, s. v. redecima). Lo 
texte porte Vareyrc-îepne, et plus loin Varcyre-demne, Ici ce mot semble 
synonyme de demnc (dîme), puisque Judas fait ce calcul que, le parfum 
valant 300 deniers, il devait lui en revenir 30. 

3 Mas be vos die que nos perdray, 
Que ansi* los recrubaray, 
hieu faray una tal res 

Que tos ne seret mors o près. 
' Mi. ans. 



102 LA LÉGENDE DOEOIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

tère, que Téditeur \ni\l\ile Mystère de Marie Madeleine, nous 
semble avoir des rapports très-étroits avec le Mystère de la 
Passion de Greban et le mystère provençal inédit de la bi- 
bliotbèqueDidot. Le premier fragment renferme des paroles 
de Jésus au financier Simon, chez lequel il dînait quand 
Madeleine répandit sur ses pieds le précieux parfum dont 
la perte, suivant la légende, inspira à Judas Fidée de son 
infâme trabison. Quant au second, Judas y raconte sa vie 
passée, probablement dans un monologue, comme dans 
la Passion de Greban : il a, dit-il, tué son père et épousé sa 
mère, et c'est pour expier ses crimes qu'il est devenu le 
disciple de Jésus. Nous avons donc là une nouvelle mise en 
œuvre de la tradition rapportée dans IViLegenda atirea. 

Signalons encore, d'après M. d'Ancona, un poème popu- 
laire italien {Nascita^ vita et morte dUperata di Giuda Isca* 
riotte, poeticamente descritta dal signor Nibegno Roclami 
rgmano. In Lucca, per Domenico Maresc (Marescandoli), 
1807), dont le style emphatique décèle un auteur d'éduca- 
tion moyenne qui écrit pour le peuple. Ce poème semble 
n'avoir eu qu'une édition, ce qui indiquerait le peu de 
faveur avec laquelle la légende aurait été accueillie. Il y a 
peut-être dans ce froid accueil la preuve d'une certaine 
répugnance à accepter l'altération du texte sacré par le 
mélange d'une légende d'inspiration purement païenne, et 
l'auteur de la Legenda aurea avait sans doute les mêmes 
scrupules, iDrsque, prenant soin d'avertir qu'il ne faisait 
que reproduire un récit antérieur, il engageait assez naï- 
vement le lecteur à n'y pas ajouter foi. 

Disons enfin, pour terminer cette longue énumération, 
que la Bibliothèque bleue^ ce répertoire si curieux de livres 
populaires, a admis la légende de Judas dans son catalo- 
guo*. 

M. G. Paris^, tout en reconnaissant qu'il est difficile de 

^ Voir Socard, Livres populaires imprimés à Troyes de 1600 à 1800 
(Paris, Aubry, 1864), p. 13. 
' Revue critique, 1870, 1, 413. 



LA LÉGENDE DE JUDAS. 103 

préciser T origine et la date de la légende de Judas, est 
porté à y chercher une source orientale, de préférence une 
source syriaque ou judéo-chrétienne, à cause des noms 
des parents, Ruben et Cyborea {=Sepphorah). «Cette der- 
nière hypothèse, dit-il, confirmerait la supposition très 
vraisemblable que Tauteur habitait loin des pays où se 
passe l'action, car l'idée de considérer Scarioth comme 
une île qui aurait donné à Judas son surnom, tandis que 
son nom lui viendrait de la Judée, où il était né, et en face 
de laquelle était cette lie, suppose une grande ignorance 
de la géographie de la Palestine. D'ailleurs, si la légende 
avait une provenance syriaque, elle serait sans doute, 
comme les autres de même source, arrivée de meilleure 
heure en Europe par l'intermédiaire du grec. Il est donc 
plus probable que cette légende a été composée en Occi- 
dent par quelque juif converti qui connaissait l'histoire 
d'OEdipe, et qui l'a adaptée à Judas, sans autres change- 
ments que ceux qui découlaient nécessairement de cette 
adaptation. » Jusqu'ici on n'a pas rencontré de texte qui 
justifiât cette hypothèse, mais elle n'en garde pas moins un 
grand caractère de vraisemblance. 

Cholevius {Geschichte der deutschen Poésie nach ihren 
antiken Elementen^ I, 169} voit dans cette légende des 
réminiscences de la Bible, des allusions à la vigne de Naboth, 
à Bathseba, à Moïse exposé sur les eaux, et non un sou- 
venir d'OEdipe. En ce qui concerne l'exposition de Judas 
enfant sur les eaux, et non pas dans un lieu désert, comme 
pour Œdipe, iln'estpasbesoin, jecrois, d'y voir un souvenir 
biblique, encore moins une allusion au mythe païen de 
Persée, comme le veut M. d' Ancona. C'est là un lieu commun 
au moyen-âge : la légende de Grégoire en est la preuve. 
D'ailleurs, il y avait moins de risque à courir en employant 
ce moyen : on pouvait croire en effet que les flots empor- 
teraient l'enfant vers des pays lointains, d'où il avait peu 
de chances de revenir, et qu'ainsi les malheurs qu'on redou- 
tait seraient évités, sans qu'il fût nécessaire de le tuer. 



104 LA LÉGENDE DCEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

Section II. 
Les Contes populaires. 

Le respect qu'on avait pour le texte évangélique s'oppo- 
sait, nous venons de le voir, à ce que la légende de Judas 
devînt jamais réellement populaire; mais la légende d'GEdipe 
s'est transmise directement par la tradition orale et dans 
des contes populaires. Ce fait remarquable a été mis récem- 
ment en lumière par M. Gomparetti {Edipo e la mitologia 
comparata, pag. 83 ), qui a donné une traduction italienne 
due à Gamarda* d'un conte albanais recueilli par Hahn* de 
la bouche d'une femme de Ljabowo (Épire septentrionale, 
ancienne Chaonia). On retrouve dans ce conte, sous une 
forme confuse, des éléments du mythe d'CEdipe combiné 
avec le mythe de Persée. Nous croyons devoir le traduire 
à notre tour de l'italien, en le faisant suivre des observations 
mêmes de M. Gomparetti. 

« Il y avait une fois un roi qui régnait dans une contrée, 
et il lui fut annoncé qu'il serait mis à mort par son petit- 
fils, lequel n'était pas encore né. G'est pourquoi tous les 
enfants qu'avaient ses deux filles, il les jetait dans la mer 
et ils mouraient étouffés. Le troisième enfant qu'il jeta 
dans la mer ne fut pas étouffé : le flot le rejeta sur le rivage, 
dans un enfoncement où des bergers le trouvèrent. Ils 
l'emportèrent à leur bergerie et le donnèrent à leurs femmes 
pour le nourrir. Passent les nuits, passent les jours : l'en- 
fant se développe régulièrement jusqu'à l'âge de douze ans, 
et il était bien membru et robuste. — A cette époque, parut 
dans le pays du roi un monstre {Lubia) qui retenait les 
eaux, et il fut annoncé qa'il ne laisserait aller les eaux que 
lorsqu'il aurait dévoré la fille du roi. — Le roi voulait et 

' Gamarda, Appendice al saggio di grammatologia comparata sulla 
lingua albanese^ p. 20 sqq. 

' Haha, Albanesiche Studierit 1, p. 167, et GHech, und Albanese Màr^ 
chen, II, p. 114. 



LA LÉOBNDB DE JUDAS. 105 

ne voulait pas, il ne savait que faire. Il se décida cepen- 
dant à donner sa fille à dévorer au monstre ; il l'envoya et 
elle fut attachée à l'endroit où il se trouvait. — Ce jour-là 
vint à passer le jeune homme qu'avaient élevé les bergers, 
lequel, voyant la fille du roi, lui demanda pourquoi elle 
restait là à pleurer, et elle lui dit pourquoi son père Pavait 
envoyée. Ne craignez rien, lui dit le jeune homme; faites 
bien attention au moment où paraîtra le monstre et alors 
parlez-moi ; je vais me cacher en attendant. Et il se dissi- 
mula derrière un rocher, et il se mit sur la tête un bonnet 
qui le cachait, de sorte qu'on ne pouvait le voir. 

a Un moment après le monstre parut, et la jeune fille parla 
tout bas au jeune homme, qui l'entendit ; et celui-ci sor- 
tit, et, s'approchant du monstre, il lui donna trois coups de 
massue sur la tète, et le monstre tomba mort. A l'instant 
les eaux jaillirent. — Il prit la tète du monstre, et laissa 
aller la fille du roi ; il ne savait pas que cette action allait 
causer son malheur. 

» La fille du roi, étant arrivée jusqu'à lui, lui raconta 
comment elle avait été délivrée du monstre ; et le roi fit 
publier que celui qui avait tué le monstre vint à lui, et qu'il 
le considérerait comme son fils et lui donnerait sa fille en 
mariage. Le jeune homme, l'ayant appris, alla trouver le roi, 
lui montra la tète du monstre, et prit pour femme lajeune fille 
qu'il avait délivrée, et l'on fit de belles noces. — Pendant 
qu'on dansait et sautait, le jeune homme lança sa massue, 
atteignit involontairement le roi et le tua ; la prédiction 
fut accomplie, et le jeune homme devint roi. » 

c Dans ce conte, ajoute M. Gomparetti, nous trouvons 
le mythe de Persée combiné avec un élément de TCEdipo- 
dée. Gomme Persée, le héros est exposé sur la mer; comme 
Persée, il tue, non son père, mais son aïeul; comme 
Persée, il délivre une jeune fille exposée et livrée à un 
monstre. Quoique le bonnet qui rend invisible soit assez 
commun dans les contes populaires, ici, si l'on compare ce 
détail avec l'ensemble, il est impossible de ne pas y re- 



106 LA LË6ENDB d'CBDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIIIES. 

connaître la "âcSoç xvvd? qui figure également dans le mythe 
de Persée*. 

))Ge conte se rapproche de celui d'GEdipe par le mariage 
du jeune homme avec sa mère. Évidemment il est in- 
complet et a été mutilé par la narratrice. D'abord on ne 
parle que de4eux filles, toutes deux mariées, puis on parle 
d'une jeune fille non mariée. On ne dit pas si celle-^i était 
la tante ou la mère du héros, restée veuve. Mais cette ex- 
pression, «et il ne savait pas que cette action allait causer 
son malheur », ne peut se justifier qu'en admettant l'idée 
du plus horrible inceste. On ne voit pas quel malheur lui 
causa le meurtre de l'aïeul, arrivé par hasard, puisqu'il 
lui valut le trône, et il ne savait pas d'ailleurs que celui 
qu'il avait tué fût son aïeul. Il me semble évident qu'il 
manque ici la fin du conte, dans laquelle le héros viendrait 
à connaître son origine et à ressentir ainsi les malheurs 
auquel il est fait allusion plus haut. j> 

M. d'Ancona ({. L p. 106), après avoir cité le passage du 
livre de M. Gomparetti que nous reproduisons à notre 
tour, donne un résumé d'un conte finnois^ qui offre, avec 
quelques variantes, les deux traits principaux delà légende 
d'CEdipe, le meurtre du père et l'inceste involontaire avec 
la mère. Le lecteur nous pardonnera ce nouvel emprunt, 
en raison de l'intérêt qui s'attache à notre légende, qu'on 
est tout étonné de rencontrer dans des pays si éloignés de 
la Grèce. Nous traduisons : 

oc Deux sorciers arrivèrent à la chaumière d'un paysan 
et y reçurent l'hospitalité. Pendant la nuit, une chèvre mit 
bas, et le plus jeune des deux proposait d'aller lui aider ; 
mais l'autre s'y opposa, en disant que le chevreau qui allait 
naître était destiné à finir dans la gueule du loup. En 
môme temps, la maltresse fut prise des douleurs de l'en* 
fantement, et le plus jeune proposa encore de Taider; mais 



1 Cf. Uermann, Die Iladeskappe, Gôtt., 1855. 

3 Cf. Grœsse, Màrchenweltt Leipsig, 1868, p. 208. 



LES CONTES POPULAIRES. 107 

l'autre lui fît observer que Tenfant qui allait naître devait 
tuer son père et épouser sa mère. 

» Le maître de la maison entendit cette conversation et 
la rapporta à sa femme ; mais ils ne purent se résoudre 
à tuer Tenfant. Un jour qu'on faisait grande fête dans la 
cabane du paysan, on mit le chevreau à la broche; mais 
comme on avait placé la viande cuite près de la fenêtre, 
elle tomba au dehors, et un loup qui passait la mangea, à 
la grande frayeur du paysan et de sa femme, qui se sou- 
vinrent de la double prédiction des sorciers. Ils pensèrent 
alors à se défaire de leur enfant ; et n'ayant pas le cou- 
rage de l'achever, ils le frappèrent à la poitrine, et, l'ayant 
lié sur une table, ils le jetèrent dans la mer. Les flots le 
poussèrent vers une île, où il fut recueilli et apporté à 
l'abbé du monastère. Il grandit et devient habile ; mais 
comme il s'ennuyait de la vie qu'il menait, l'abbé lui 
conseille d'entrer dans la vie mondaine. Il s'en va et 
cherche du travail. Un jour il arrive à une chaumière de 
paysans. L'homme n'y était pas ; mais il y avait la femme, 
à laquelle il demande du travail et qui lui dit : <c Va garder 
ces champs des voleurs ]». Il se met à l'ombre derrière un 
rocher, et, voyant entrer dans le champ un homme qui y 
cueille de l'herbe, il lui donne un coup et le tue, au moment 
où il allait s'en retourner ; puis il revient vers la maîtresse, 
qui était inquiète de ne pas voir rentrer son mari pour dîner. 
Alors on découvre que celui qui a été tué est bien le mari ; 
mais comme le meurtre n'a pas été coupable, après avoir crié 
et pleuré, la femme pardonne au serviteur, qui reste auprès 
d'elle et l'épouse. Mais un jour, voyant les marques de la 
blessure de son mari, la femme a des soupçons, et bientôt ils 
découvrent qu'ils sont la mère et le fils. Que faire ? La femme 
l'envoie chercher des hommes instruits, pour trouver le 
moyen d'expier cette faute. Il y va et rencontre un moine 
qui tenait un livre à la main ; mais le moine, ayant consulté 
le livre, dit qu'il n'y a pas d'expiation possible ; alors l'au- 
tre, fou de douleur, le tue. La môme chose arrive avec un 

8 



108 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS LES TRaDITIOVS POPULAIRES. 

autre moine ; mais un troisième lui dit qu'il n'y a pas de 
péché que le repentir ne puisse expier, et il lui conseille 
de creuser dans un rocher un puits, jusqu'à ce qu'il trouve 
de l'eau ; la mère se tiendra auprès de lui, portant dans ses 
bras une brebis noire jusqu'à ce qu'elle devienne blanche. 
Cependant les gens s'arrêtaient, ils regardaient et s'infor- 
maient. Un jour, un seigneur s'arrêta et lui demanda qui il 
était et ce qu'il faisait. Il lui répondit, puis à son tour lui 
demanda : « Et toi, qui es-tu? » — « Je suis celui qui rend 
droit ce qui est tortu, et je vous appelle en justice. » — 
Voyant qu'il ne réussira pas à se faire pardonner, le cou- 
pable devient furieux et tue le voyageur. Alors la pierre 
s'ouvre, l'eau jaillit et la brebis devient blanche. Mais ne 
sachant comment expier son dernier crime, le meurtrier 
retourne vers le moine, qui lui assure que le miracle s'est 
accompli avant le temps, parce que celui qu'il a tué offensait 
Dieu plus que lui, avec sa profession ; c'est ce qui a abrégé 
la pénitence et il n'est plus besoin d'expiation. Ainsi le 
coupable repenti put dès-lors mener une vie paisible et 
tranquille. 9 

Nous n'avons pas à nous occuper ici des détails qui 
n'ont rien à voir avec la tradition ancienne, et des traits 
de mœurs particuliers au pays, comme la prédiction des 
sorciers remplaçant celle de l'oracle et revêtue du même 
caractère de fatalité ; mais nous ne pouvons négliger un détail 
caractéristique, c'est la façon dont la mère reconnaît son 
fils à la cicatrice qu'il porte à la poitrine. Il y a ici un 
souvenir évident d'CEdipe qui, d'après Hygln, fut reconnu, 
par le vieillard qui l'avait exposé, auxcicatrices qu'il portait 
aux pieds et aux talons*. Rappelons à ce propos que le 
Roman de Thèbes a accepté cette donnée et l'a développée 
avec la naïveté qui caractérise les productions du haut 



* Hyginus, fah, 67. — Je n'ai pu découvrir la source grecque à laquelle 
Ilygia (ou les autours do la compilation connue sous ce nom) a emprunté 
ce fait. 



LES CONTES POPULAIRES. 109 

moyan-âge* . Les points de ressemblance avec la légende 
de Grégoire ne doivent point étonner dans une tradition 
qui s'est perpétuée à travers les âges dans un pays chrétien 
au fond, quoique le conte laisse apercevoir des souvenirs 
de traditions et de mœurs païennes. L'idée de l'expiation 
nécessaire, même pour un crime involontaire, est ici nette- 
ment afBrmée; mais il y a plus, le coupable est aussi inti- 
memen't convaincu que tout crime peut être lavé par la 

* (v. 799) En ces .xx. ans qu'ensanle furent, 

Onques de riens ne s'aperçurent. 

N*onqu69 ne sorent cel peciet 

Dont il estoient enteciet, 

Du^ques ço vint lonc tans après 

Que se baignoit Edypodôs, 
805 Et la roïne le servoit . 

Qui molt volentiers le faisoit : 

Garda les pies qu'il ot fendus, 

Quant fu petis el gaut pendus ; 

Merveille en ot» si demanda : 
10 c Blr^, ça vos pies qui vos navra ? > 

— t Dtat^ fait- il, quant fui petis, 

De mes pies fu molt mal baillis ; 

Aios qu'eusse .y mois passés, 

M'avint li maus que vos veés. > 
15 — c Par foi, sire, merveilles oi ; 

Ce furent plaies que ci voi. t 

Li rois en ot auques de honte, 

Ne sot pro dire que ce monte (=à quoi cela se rapporte): 

c Dame, fait-il, por voir vos di, 
20 Ce furent clau que jo oi ci. 

Qui lonc tans furent en mes pies, 

Si que les oi outre perciés ; 

Tant i ferirent mal avoec, 

Ja n'en cuidai estre senoec. > 
25 — « Ah I [biausj Sire, fait la roïne, 

Qui molt estoit vers lui aclino, 

Ja sont ço plaies par saniance, 

Qui faites furent très enfance. > 

Les pies li m«ît à Tor du toivre, 
30 Por les plaies mius aperçoivre ; 

Mania les dusqu'as ortoilos, 

Se li a dit, etc. 
V. 803, nu. cou; 809, mervelle; 810 et 814, vous; 812 et 8i6, mit; 818, 
preu ; 819, vous ; 820 et 822, eue ; 827, cou ; 829, leur ; 880, mix. 



110 LA LÉGENDE D'ûBDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRE» 

pénilence, et si sa brutalité sauvage lui fait soutenir son 
opinion par un triple meurtre, il n'en est pas moins vrai 
que Ton est frappé de cette forte conviction dans un homme 
chez qui les instincts féroces n'ont pu éteindre le senti- 
ment tout chrétien de la réhabilitation par la pénitence. 

En appendice au travail de M. d'Ancona, plusieurs fois 
mentionné ici, M. Gomparetti a donné une traduction ita- 
lienne d'un très-intéressant conte cypriote, publié d'abord 
par M. Sakellarios*, et dont voici un court résumé : Un 
seigneur avait trois ûUes qu'il ne pouvait réussir à marier. 
Gomme il habitait sur le bord de la mer, à un endroit où 
abordaient les navires, il fit faire le portrait de ses filles et 
le plaça à la porte de sa maison. Bientôt un capitaine de 
navire demanda la plus jeune, Rose, et l'obtint. Mais la 
nuit des noces, au moment où le marié allait se coucher, 
un fantôme lui apparut et lui dit de s'éloigner de Rose, 
parce qu'elle était destinée à avoir un fils de son père, et à 
prendre pour mari son propre fils. Alors le mari demande 
l'atnée et l'obtient. La même chose arriva à un second 
époux, qui renonça également à Rose, pour épouser la 
seconde. Peu après, la pauvre Rose va demander à sa sœur 
aînée la permission de se substituer à elle pour une nuit : elle 
apprend ainsi le motif de son abandon ; elle va ensuite chez 
sa seconde sœur et apprend la même chose. Alors, pour éviter 
sa destinée , elle fait tuer son père par des gens payés par elle . 
Il est enseveli en pays étranger, ei sur sa tombe pousse un 
pommier. Un jour. Rose achète des pommes provenant de 
cet arbre, et devient ainsi grosse du fait de son père. Quand 
l'enfant vient au monde, elle lui donne des coups de cou- 
teau dans la poitrine, l'enferme dans une caisse et le jette 
à la mer. Il est recueilli par un navire, dont le capitaine 
l'adopte et l'emmène avec lui dans ses voyages. Il débarque 
un jour au pays qu'habitait Rose, et apprenant l'histoire des 
trois sœurs, il épouse celle-ci. Rose le reconnaît aux cica- 

< T« Kun/uaxa» Âlcae, 1868; tom. III, pag. 147 sqq. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE L INNOCENT INCESTUEUX. 1 1 1 

triées qu'il a sur la poitrine, un jour qu'elle lui présentait 
la chemise, et, désespérée de voir ainsi accomplie la pré- 
diction, elle se précipite du haut d'une terrasse et se tue. 

M. Comparetti n'hésite pas à voir dans le conte cy- 
priote une altération de rCEdipodée, malgré les différences 
qu'il présente. Ainsi, le parricide est ici volontaire; de plus, 
la manière dont l'inceste s'accomplit est remarquable, et 
rappelle, dit M. G., legrenadier^ né du sang de l'herma- 
phrodite Agdistis, dont un fruit fendit féconde Nana, la 
Qlle du fleuve Sangarius, laquelle donna le jour à Âtys. 
Celui-ci fut exposé par le père de Nana et devint plus tard 
l'amant incestueux d' Agdistis^. On sait d'ailleurs combien 
la légende d'Adonis, analogue à celle d'Atys, est restée 
populaire chez certains peuples de l'Orient*. 

Section III. 
Le Cycle de saint Grégoire ou de V innocent incestueux. 

Nous venons d'étudier la légende d'GEdipe, d'abord dans 
des œuvres d'inspiration cléricale et littéraire qui ne sont 
jamais devenues complètement populaires, puis dans des 
productions d'origine et de forme essentiellement popu- 
laires. Nous allons maintenant passer en revue toute une série 
de contes, de forme, d'origine et d'inspiration diverses, 
mais dont le caractère commun est l'inceste commis invo- 
lontairement. Le plus ancien de ces contes que nous con- 
naissions est la Vie du Pape Grégoire le Grand, découverte 
par M. Luzarche dans le manuscrit de la bibliothèque de 
Tours qui contient le Mystère d'Adam, signalée par lui 

< liO grenadier était, comme on sait, un arbre funôbre qui fleuris<^ait 
flans les jardins de Pluton, et naissait du sang violemment répandu. Cad- 
mas le transporta à Thèbes. l\ poussa naturellement sur la tombe de 
Ménécée, et aussi sur celles d'Éléocle et de Polynice. 

3 Arnobius, Adversus génies, V, 5 sqq. 

3 Comparetti, dans la préface do La légende de Vergogne, p. 125 sqq. 



112 LA LÉGBNDB d'OEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

dans la préface de son édition de ce mystère en 1854*, et 
publiée en 1857 par Térudit bibliothécaire*. M. Littré en 
a donné une analyse détaiUée et en a étudié la langue et 
les imitations directes dans plusieurs articles parus dans 
le Jcyu/rnal des Savants (février, mars, avril, juin et août 
1858), et réimprimés dans son Histoire de la lUtérature 
française^ II, p. 170-269. Voici un résumé succinct de ce 
conte versiûé, dont l'auteur est resté inconnu, comme il 
est arrivé pour la plupart des productions du moyen-âge. 
Au temps ancien vivait un comte d'Aquitaine qui, en 
mourant, recommanda à son flls de veiller tendrement sur 
sa jeune sœur. Son aveugle tendresse devait être fatale à 
ses enfants : le diable fit tourner à mal la vive amitié du 
frère pour sa sœur en lui inspirant une passion criminelle 
qu'elle ne partageait nullement. Un enfant allait naître de 
leur commerce incestueux : le frère se décida à demander 
conseil à un vieux chevalier confident de son père, qui 
envoya le jeune homme en pèlerinage à Jérusalem, et em- 
mena la jeune dame dans son château, où elle mit au 
monde un fils. Par son ordre, l'enfant est mis dans un ber- 
ceau avec une somme d'argent, divers objets précieux et 
des tablettes où était dévoilé le secret de sa naissance ; on 
place le berceau dans un tonneau et le tonneau dans une 
barque que l'on abandonne au gré des flots. En ce moment, 
on \dent annoncer à la dame la mort de son frère, et les 
barons lui font hommage comme à leur suzeraine légitime. 
Elle refuse tous les partis qui se présentent, ne songeant 
(ju'à faire pénitence ; cependant un duc, qu'elle avait ainsi 
éconduit, et qui convoitait ses domaines, lui déclare la 
guerre. L'enfant avait été emporté bien loin en pleine 
mer, près de la barque de deux pêcheurs qui appartenaient 
ù une abbaye : ceux-ci portent le berceau à l'abbé, qui 

1 Adam^ drame du xii« siècle. Tours» 1854 (Introduction, p. 23 sqq.). 

'^ Tours, impr. Houserez, mdccclvii. — M. Alfred Weber en prépare une 
(diiion criiiquo pour la Société des anciens textes français (V. Bomania, 
"^IW, 509). 



GTGLB DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOGBNT INCESTUEUX. llj) 

donne à celui des deux qui était pauvre dix marcs d'ar-- 
gent, et impose au riche la charge de l'enfant à élever ; 
puis il le baptise et lui donne le nom de Grégoire, qui était 
le sien, après avoir serré en lieu sûr les quatres marcs 
d'or que la mère avait destinés à son éducation et les ta- 
blettes où se trouvaient toutes les indications. 

Grégoire est élevé avec les fils du pécheur ; mais un jour 
qu'il s'était laissé aller à frapper l'un d'eux, la mère de ce 
dernier lui reproche sa naissance. Désolé, il va trouver 
l'abbé, qui lui apprend la vérité et ne peut réussir à lui 
persuader de rester avec lui. Il prend les tablettes, des 
armes et un cheval, et part à la recherche de ses parents. 
Les vents et les flots le ramènent au pays natal, et il offre 
ses services à la comtesse. Bientôt il fait prisonnier le duc 
qui assiégeait la ville et épouse, pour prix de ses exploits, 
celle qu'il a délivrée de ses ennemis. Mais son bonheur ne 
devait pas être de longue durée : un jour que Grégoire 
était au bois, une demoiselle d'honneur qui l'avait vu pleu- 
rer en regardant les tablettes, qu'il visitait tous les jours 
dans l'endroit où il les avait cachées, fait part de ce fait à 
sa maîtresse, qui découvre la cachette et reconnaît qu'elle 
a épousé son propre fils. Les deux malheureux se sépa- 
rent, en se plaignant amèrement de la malice de Yefmeyni, 
et se recommandent à la clémence du Seigneur. Grégoire 
quitte ses vêtements seigneuriaux, s'habille en mendiant 
et part, décidé à se soumettre aux plus dures pénitences. 

Un pêcheur sans pitié lui indique une caverne creusée 
dans un écueil tout entouré d'eau ; il l'y attache avec 
des entraves de fer et en jette les clefs dans la mer. Le 
malheureux y reste dix-sept ans, n'ayant que l'eau du ciel 
pour soutenir sa miraculeuse existence. Au bout de ce 
temps, le trône pontifical devient vacant ; les bourgeois et 
le clergé romain s'assemblent pour élire un pape, mais un 
ange leur apparaît et leur ordonne d'aller chercher un pé- 
nitent du nom de Grégoire qui vit dans une caverne, bien 
loin, au milieu de la mer. Les messagers vont à l'aventure; 



114 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

ils arrivent à la cabane du pêcheur qui avait enchaîné Gré- 
goire et qui Tavait complètement oublié. Un poisson qu'il 
leur sert à dîner rapporte dans son ventre les clefs des 
fers; ce miracle confirme les messagers dans l'opinion 
qu'ils ont enfin trouvé celui qu'ils cherchaient. Grégoire 
résiste d'abord, mais il finit par céder et se rend à Rome, où 
de nombreux miracles signalent son arrivée. Cependant, la 
comtesse, après avoir passé de longues années à faire péni- 
tence dans son palais, se décide à aller à Rome demander 
le pardon de ses péchés au nouveau pape, dont la réputa- 
tion de sainteté est venue jusqu'à elle ; elle retrouve dans 
le pontife son fils et son époux. Sur ses exhortations, elle 
renonce entièrement au monde et s'enferme dans un cloî- 
tre, où elle meurt bientôt après en odeur de sainteté. Le 
trouvère dit en terminant : 

E deservit après sa mort 
Avoir el ciel verai confort, 
E la corone pardurable 
Ensemble o vie espiritable. 

M. Greith a trouvé à la bibliothèque du Vatican* un 
recueil de légendes manuscrit, qui, sous des noms différents, 
contient un récit latin assez semblable, intitulé Vita sancH 
Albinij mais les détails diffèrent. Il commence ainsi : a Fuit 
olim in partibus Aquilonis imperator quidam potens et 
nobilisj). — Après la mort de sa femme, un puissant empe- 
reur des régions du Nord a un fils de sa propre fille. 
L'enfant est exposé sur la grande route dans un pays loin- 
tain, en Hongrie, revêtu de riches habits de pourpre, orné 
de colliers et d'anneaux d'or. Il est recueilli et porté à la 
cour, où le roi, charmé de sa beauté, le fait élever comme 
son fils et le désigne ensuite comme son héritier. L'empe- 
reur, ayant appris par la renommée sa bravoure et ses autres 
qualités, lui offre la main de sa propre fille. Le mariage a 
lieu, et Albin vit avec sa mère jusqu'au jour où les objets 

1 Maauscrit du xiv» siècle, portant le a» 456 du fonds dit d'Urbin. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOCENT INCESTUEUX. 115 

précieux qu'elle avait mis parmi ses langes font découvrir 
rhorrible mystère. La mère et le fils se séparent aussitôt 
et finissent leurs jours dans la pénitence * . 

Potthast {Biblioth, histor. medii aevi, pag. 588) men- 
tionne cette légende sous le nom d^Àlban : m Vita sancti 
Albani auctore Transamundo ». Il en cite le début, qui offre 
ici quelques variantes: nErat olim in partibus Aquilonis 
homo », et en signale des manuscrits à Posen et à la biblio- 
thèque de TArsenal à Paris. Ce dernier manuscrit, que nous 
n'avons pu voir, a pour titre, dit M. d'Ancona : «Ep. GLXVII. 
Nativi tas, vita et obitus beati Albani qui natus fuit ex pâtre 
et filia, postea accepit matrem in uxorem, postque occîdit 
patrem et matrem (?) etdemum sanctificatus est » . Le nom 
de Tauteur (Transamundus) est suivi de ces mots : «sacro- 
sanctae romanae ecclesiae prothonotarii et Abbatis monas- 
terii Glarevallis » . M. Léopold Delisle en a signalé un autre 
manuscrit à la Bibliothèque nationale (Y. Biblioth. deV École 
des Chartes, 1866, tom, II, sér. 6, 204, 7), et M.Vonder 
Hagen (Germama, IX, pag. 247) une rédaction en ancien 
allemand*. 

Si la légende de saint Albin {ou Alban) n'est en somme 
qu'une modification de la légende de saint Grégoire, elle 
est loin d'en offrir l'émouvant intérêt. Cette légende de 
saint Grégoire qui, comme l'a démontré M. Littré, pourrait 
bien remonter, dans sa forme connue, au commencement 
du XII* siècle, a eu des imitations directes en Allemagne et 
en Angleterre. Un poète allemand dont la vie s'étend de 
11 50 à 1220, Hartmann Von der Ave*, nous a laissé, sous 
le titre de Gregor auf dem Steine, une imitation du poème 
français, qu'il suit pas à pas (comme il est facile de le 
voMrpar la comparaison des deux textes qu'a faite M. Littré), 



< Garl Greith, Spicilegium vaticanum, Frauenfeld, 1838, p. 159 sqq.' 

* D'Âncona, préftuje de la Leggenda di Vergogna, p. 25-6. 

3 C'est le Qom que lui donnent Gholevius ((i^^c/ttc/i^e der deuischen Poésie 

nach ihren antiken Elementen, {'• partie, p. 167) etd'Ancona, l.l., p. 34. 

M. Littré, sans doute d'après Greith, écrit : Hartmann von Owe. 



116 LA LÉGENDE DOËDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

se contentant d'ajouter de temps en temps quelque réflexion 
morale ou des détails explicatifs. Gomme il déclare dès le 
début qu'il a mis en allemand le récit : 

Der dise rede berihte 

In tusche bat getitbe 

Daz was von Owe Hartman, 

M. G. Greitb, qui a publié le poème d'Hartmann {Spicil. Vat. , 
pag. 135-303) *, et qui ne connaissait pas encore le poème 
français publié depuis par M. Luzarche, a cru que le poème 
allemand était tiré de la rédaction latine, se basant princi- 
palement sur un fragment en vers léonins qu'on croyait 
appartenir à cette rédaction, et qui correspond aux vers 
741-775* du poème allemand. S'il y a eu une rédaction 
latine, ce qui est probable, elle a été développée d'abord 
par le trouvère français, qui a été suivi par le poète alle- 
mand ; car on sait aujourd'hui que, lorsque deux œuvres 
semblables se rencontrent au xii"" et au xiii"* siècle à la fois 
on France et en Allemagne, la priorité appartient toujours 
à la France*. 

Walter Scott, dans son édition de sir rmJram(3"*' édit., 
pag. cviii), dit que le manuscrit d'où il l'a tiré contient 
aussi un poème qui a pour titre The legend of pope Gre^ 
gory. « L'histoire de saint Grégoire, ajoute-t-il, est plus 
horrible que celle d'QEdipe : il est le produit d'une conjonc- 
tion incestueuse entre un frère et une sœur ; puis il est 
marié, sans le savoir, à sa propre mère». Le manuscrit 
anglais est mutilé au commencement et à la fin ; le frag- 
ment commence ainsi : 

Th erl him graunted bis will y wis^ 
That Ihe knigt him had y told, 

I II a été réimprimé depuis par Lachmann, par PfeifTer et par Beck (Leip- 
zig. Brokhaus, 1867). 

• 2 V. Haupt, Zeilschrift, II. 486 ; Grimm, Laieinisciie Geâichte, p. 45. 
'. Strobl (Germania de PfeifTer, XIK, 188) croit que le poème allemand 
est tiré d'une rédaction française diflcrcnto de celle qu'a publiée M. Lu- 
zarche, et non encore retrouvée. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOCENT INCESTUEUX. 1 17 

The barouns that were of miche priis, 
Biforn him thai weren y-cald . 
AU the lond that ever was his, 
Biforn him aile yong and old. 
He made his soster chef and priis, 
That mani siyeing for him had sold. 

Ce qui répond aux vers suivants du poème français : 

Quant chascun dels enfants entent 
Del bon conceil, plore forment. 
Toz les barons molt tost mandèrent 
Et leur terre lur devisèrent. 
Seurtéfontà la seror, 
S'il ne revient, d'icèle enor. 
Quant oni fine leur serement, 
La dame prent isnellcment, 
Si la comande a cel baron, etc.^ 

(P. 17). 

Nous sommes donc encore ici en présence d'une imita- 
tion directe de la Vie du pape Grégoire le Grand^. 

Une rédaction latine abrégée se trouve dans les Gesta 
Romunorum^, recueil d'histoires édifiantes qui ne paraît 
pas antérieur au xiv* siècle, et qui n'a, comme on sait, 
rien à voir avec les Romains. Le latin suit pas à pas le 
poème français en le résumant ; il y ajoute, comme aux 
autres contes du recueil, une moralité mystique, dans 
laquelle le frère et la sœur représentent Thomme charnel 
et l'âme qui lui est unie*. Le titre est celui-ci : Demirabili 
divina dispensatione et or tu beati Gregorii pape, et il s'agit 
d'un roi nommé Marcus, et non d'un comte d'Aquitaine. 
Le Violier des histoires romaines, qui n'est guère qu'une 
traduction du Gesta Romanorum, nous présente aussi ce 

> Littré, U., p. 255-6. 

3 n existe encore en Allemagne une rédaction populaire en prose de 
cette légende sous le nom de Der heilige Gregor anf dem Stein (V. Sira- 
rock. Die deutsch. Volksb. XII, 83). 

3 Édition Keiier, cap. 81 ; édit. Swan, vol. II, p. l ; éd. Hermanu OEs- 
terley, cap. 81. 

* V. Littré, II., p. 253. 



118 LA LÉGEXOB d'oBDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

conte sous ce litre : De V admirable dispense de Dieu et nais^ 
cence de gloire (lis. Grégoire) pape de Romme. 

Je trouve également dans les Gesta Romanorum, sous le 
n® 244, un conte qui n'a point encore été signalé, et qui, 
pour la plus grande partie, reproduit les faits contenus 
dans la Vie de saint Albin analysée plus haut. Voici en 
quoi il en diffère, et cette différence est caractéristique : A 
Vincestusux innocent se trouve opposé Vincestueux volo7i^ 
taire, entraîné par ses mauvais instincts, même après avoir 
fait pénitence de son premier crime, à le renouveler. Quand 
Tenfant trouvé, devenu héritier du trône de Hongrie et 
gendre de l'empereur, reconnaît son crime involontaire 
avec sa mère, il demande conseil à son beau-père. Tous 
trois vont trouver un saint évèque, qui les renvoie à un 
ermite. Celui-ci leur prescrit une dure pénitence de sept 
années. Au bout de ce temps, ils retournent tous trois vers 
Termite; ils s'égarent dans un bois, et pendant que le fils 
monte sur un arbre pour voir s'il ne découvrirait pas une 
habitation, le père souille encore sa fille. Ce que voyant le 
fils, il les tue tous deux, et reste avec l'ermite pour ache- 
ver ses jours dans la pénitence. 

Au cycle de saint Grégoire se rattache évidemment la 
légende italienne intitulée : Novella d'un barone di Farago- 
7ia\ dont une version plus développée en prose, et une en 
vers refaite sur la version en prose, ont été publiées par 
M. d'Ancona dans une collection de pièces rares ou iné- 
dites^, avec une intéressante préface, à laquelle nous em- 
pruntons une partie des renseignements qui suivent, pour 
compléter nos recherches personnelles. En voici une courte 
analyse : Il y avait au royaume de Faragone un puissant 



* Publiées par Francesco Zambrini. Lucca, 1863. 

*' Scella di curiosità letterarie iaedite o rare dal secolo xiii al xvn. in 
Appendice alla Gollezioae di Opère iaedite o rare. Dispensa xcix. — La 
leggenda di Vergogna^ teste del buon secolo in prosa et in verse, e La 
kggenda di Gitida^ teste italiano anlico in pro^a e francose antico in verso* 
Bologna, Romagnoli, 1869. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'INNOCEiNT INCESTUEUX. 1 19 

baron qui avait une femme, la plus belle et la plus sage qui 
fut dans tout le royaume. En mourant, elle recommande 
vivement à son époux de veiller sur la vertu de sa fille, dont 
la beauté faisait Tadmiration de tous. Le père l'aimait ten- 
drement et refusait de s'en séparer. Lucifer profita de 
l'occasion pour le pousser à commettre un abominable 
inceste. La jeune fille, devenue grosse, se désespère ; le 
baron la réconforte, en lui citant l'exemple de Marie-Ma- 
deleine, et en l'assurant qu'à force de pénitence ils obtien- 
dront de Dieu leur pardon. La fille accouche en secret et 
met au monde un fils. On le fait baptiser et on lui donne le 
nom de Vergogne, parce que c'était par vergogne que le père 
l'exposait sur la mer ; on l'enveloppe de beaux langes 
dorés, et l'on y fixe un écriteau qui disait : a Cet enfant est 
baptisé et se nomme Vergogne, il est fils de gentil baron et 
de gentille dame d; puis on l'abandonne à la merci des flots 
qui le portent sur les rivages d'Egypte. Il est recueilli par des 
pécheurs et porté, au roi et à la reine, qui, n'ayant point 
d'enfant, l'adoptent et lui donnent le nom de Girard Aven- 
tioreux. Le baron place sa fille dans un monastère dont sa 
sœur était abbesse, et part pour un pèlerinage à Jérusalem, 
où, à peine arrivé, il meurt. Les seigneurs veulent forcer 
la jeune fille à prendre un raari,^et, sur son refus, ils rava- 
gent le pays et saisissent les châteaux et les villes. Cepen- 
dant un ange indique à la demoiselle l'endroit où le baron 
a caché son trésor et l'engage à lever une armée pour 
repousser la guerre par la guerre : ainsi fut fait. Cependant 
le bruit de ces événements parvient jusqu'en Egypte, et le 
jeune Girard, cédant à un sentiment chevaleresque, quitte 
ses parents pour aller défendre la noble persécutée. Il 
offre ses services et ceux de ses cinquante compagnons ; 
ils sont acceptés. Par sa bravoure, il recouvre toutes les 
places perdues, et les amis de la demoiselle lui offrent sa 
main. Il épouse sa mère, et ce n'est qu'au bout de quel- 
que temps que la vérité se découvre, par le récit de son 
exposition que fait le jeune homme (un peu tard, il est vrai) 



120 LA LÉGENDE d'OEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

à celle qui es^ en même temps sa mère et sa femme. Le 
fils conseille à sa mère qu'ils aillent ensemble demander 
l'absolution au pape, après avoir donné tous leurs biens 
aux pauvres. Ils y vont, et la mère, pour éviter les insul- 
tes sur les chemins, se met une fausse barbe et prend des 
habits d'homme. Le pape leur ordonne de s'enfermer, 
chacun de son côté, dans un monastère à Rome. Ils y 
meurent en odeur de sainteté, le fils au bout de onze 
ans, la mère dix-huit mois après. Le pape permit qu'ils 
fussent réunis dans le même tombeau et y fit mettre cette 
inscription, qu'on voit encore, dit l'auteur, dans le monas- 
tère de Santa Presedia : « Qui giacciono due corpî morti, 
» madré e figliuolo, e fratello e sirochia, e moglie e ma- 
» rito, nati di gran baronaggio dello reame di Faragona, 
j> e sono in paradiso.» 

Voilà un détail bien précis, et qui semblerait indiquer 
qu'il s'agit ici non d'une légende de pure imagination, 
mais d'un fait réel. Mais cette épitaphe se retrouve 
dans bien d'autres lieux, et elle est toujours accompagnéo 
d'une tradition appropriée, ce qui lui enlève tout ca- 
ractère d'authenticité. Ainsi Julian Medrano', écrivain 
espagnol du xvi* siècle, prétend avoir vu dans le Bour- 
bonnais la maison où se serait passé le fait, et lu cette in- 
scription sur le tombeau des deux époux : 

Cy-gist la fille, cy-gist le père, 
Cy-gist la sœur, cy-gist le frère, 
Cy-gist la femme et le mary 
Et si n'y a que deux corps icy. 
(Dunlop-Liebrecht, Geschichte der prosadichL^ pag. 209.) 

Millin (Antiquités, nationales, tom. III, s. xxviii, p. 6) 
prétend avoir lu une inscription tout à fait semblable dans 



^ JuliaaMedraao. né dans la Navarre vers 1540. a écrit La silva curiosa 
en que se tratan diversas œsas soUlissinias y curiosas (Paris, 1853. in-8^), 
compilation où Ton trouve quelques poésies anciennes, des proverbes et de 
curieuses anecdotes. 



CYCLE DE 6. GRÉaOIRB OU DE LINNOCENT INCESTUEUX. 121 

l'Église collégiale d'Écouis ', où la tradition voulait que 
fussent ensevelis un des seigneurs d'Écouis et sa fille Cécile, 
qu'il avait eue de sa propre mère sans le savoir, et qu'il 
avait ensuite épousée en Lorraine, ignorant que c'était sa 
fille. La légende ne dit pas comment se dévoila ce mystère. 
Une histoire semblable, d'après Millin et plusieurs autres*, 
était racontée à Arlincourt, près d'Amiens, où se voyait la 
môme épitaphe. Gaspard Meturas, au xvii* siècle {Hor- 
tii^ epitaphiorum selectorum) reproduit l'épitaphe, et dit 
qu'elle se trouve dans une église de Glermont, en Auver- 
gne'. Cène sont pas là les seuls témoignages qu'on pour- 
rait citer ; aussi sommes-nous porté, avec Mone et d'An- 
cona, à ne voir là qu'un jeu d'esprit et à rattacher cette 
épitaphe aux énigmes généalogiques. 

Si maintenant nous passons à la tradition écrite, nous 
devons mentionner en première ligne, comme se rattachant 
au cycle de saint Grégoire, le ditduBvsf*. Une veuve, tentée 
par le diable, a commerce avec son fils. Celui-ci va con- 
fesser son crime au pape qui le retient auprès de lui ; la 
mère met au monde une fille, et la Vierge vient l'assister 
en récompense de son repentir. Au bout de quelques an- 
nées, elle va avec sa fille demander Tabsolution au pape, 
et retrouve son fils. Le pape leur ordonne de s'enfermer 
tout le corps dans une peau de bœuf, sauf les mains, les 
pieds et le visage, de courir le monde chacun de son côté 
et de revenir au bout de sept ans. Ce délai expiré, ils se 

< Écouis (e( non Ëconis, comme imprime d'Ancoaa). ea latia Escovium^ 
chef-lieu de canton du département de l'Eure, près des Andelys, où l'on 
voit une belle collégiale fondée en 1310 par Enguerrand de Marigny, qui y 
fut inhumé avec plusieurs membres de sa famille. 

' V. Mone, Anzeig. II, 238, qui cite Berckenmeyer, Vermehr. curietts. 
antiq. (Hambourg, 1712). Dunlop-Liebrecht, l.L, p. 499, cite encore les 
Lettres de la princesse d'Orléans, éd. Menzel. 

* V. VHeptaméron» éd. Leroux de Lincy, II, p. 449, et d'Ancona, 1.1. y 
pag. 45 sqq. 

* ^oirJiibinaX, Nouveau recueil dé contes, dits ^ fabliaux^ et autres pièces 
inédites des xiii«. xiv» et xv« siècles, 1. 1, 42 ; et Hist, litt. de la France, 
t. XXIII, p. 121. 



1 2l^ LA LÉGENDE D*OEDIPB DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

retrouvent dans une pauvre maison aux portes de Rome, 
où on leur offre Thospitalité ; ils meurent dans la nuit en 
présence d'une multitude d'anges, et les flls de leur hôte 
sont miraculeusement guéris. Le pape va chercher les corps 
processionnellement, les cloches sonnent sans que per- 
sonne y touche, et de nombreux miracles signalent Tarri- 
vée des trois corps sanctifiés par la pénitence. 

M. d'Ancona rapproche de ce conte un fableau publié 
par Méon {Nouv, recueil de fabl. et contes, II, 394), sous le 
titre de La borjoise qui fu grosse de son fil^ et par Jubinal 
(i.i. , I, 79) sous celui de Le dit de la bourjoise de Homme, 
où la femme d'un riche sénateur tue l'enfant qu'elle a eu 
de son propre flls, et mérite par une rigoureuse pénitence 
le pardon de sa faute et les faveurs de la Vierge, à laquelle 
elle élève un temple. Il en rapproche aussi : El libro de 
los enxemplos /^or a. b. c, de Glimente Sanchez, g ccv, 
(ap. Gayangos, Escritores en prosa anteriores al siglo xv, 
Madrid, Ri vadeneyra, 1860 *), et, d'après Liebrecht (ZJ., p. 
498), Wright, Latin Stories, n* 110, et César Heisterbach, 
Illustr, mirac. I, 2, c. 11. 

La Vierge intervient encore dans un conte des Gesta 
Romanorum (éd. Herm. Œsterley, ch. XIII), intitulé : De 
amore inordinato, qui offre des détails caractéristiques : 
La veuve d'un puissant empereur aimait tant son fils 
qu'elle lui fit partager son lit jusqu'à l'âge de 18 ans. Le 
diable s'en mêlant, elle en eut un enfant mâle qu'elle égor- 
gea ; mais le sang coula sur sa main et y dessina quatre 
cercles rouges ineffaçables. Elle faisait pénitence et se 
confessait souvent, mais sans parler de son crime. La 
Vierge, touchée de ses prières, apparut à son confes3eur 
et lui dit qu'il serait pardonné à la femme coupable si elle 
faisait des aveux ; d'après le conseil de la Vierge, le con- 

* Sur cet ouvrage, voir Romania, VII, 481 sqq., où M. Morel-Fatio a 
publié, (l*aprÔ3 ua maauscrit récemmcat acquis par la Bibliothèque na- 
tioaale (uo 432 du fonds espagnol), la partie de l'ouvrage qui manquait au 
manuscrit publié par Gayangos. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOCENT INCESTUEUX. 123 

fesseur arrache le gant de la dame et voit sur sa main 
quatre cercles dans le premier desquels étaient dessinés 
en rouge quatre C, dans le second quatre D, dans le troi- 
sième quatre M, et dans le quatrième quatre R, ce qui 
doit s'interpréter ainsi : Cum Cecidisti Carne Creata^ Demoni 
Dedisti Doua Donata, Monslrat Manifesta Manus Maculata, 
RecedU Rubigo Regina Rogata. Alors la pécheresse s'humilie, 
et meurt pardonnée quelques jours après. Ce conte se re- 
trouve naturellement, traduit en français, dans le Violier 
des hist. rom., et Brunet, dans son édition de cet ouvrage, 
dit avoir lu quelque chose d'analogue dans Vincent de 
Beauvais {Spéculum historiale, lib. YII, cap. 93). Cf. aussi 
Wright, Latin Stories, nM12. 

Bientôt l'antique légende spirituelle du moyen-âge, 
destinée d'abord à enseigner l'ascétisme et la pénitence, 
prit peu à peu la forme d'un roman, d'une nouvelle ou 
d'un drame destiné aux plaisirs profanes ou à un ensei- 
gnement pratique. Et c'est là, ajoute M.d'Ancona*, ce qui 
marque la fin du moyen-àge et des idées qui y dominent, et 
Tavénement des temps modernes. Ainsi, dans le poème 
anglais intitulé Sir Degore ^, l'inceste est évité avant l'ac- 
complissement du mariage de Degore avec sa mère, parce 
qu'il lui montre une paire de gants qu'elle avait mis dans 
son berceau en l'exposant, et qu'elle tenait du seigneur 
inconnu qui lui avait fait violence dans la forêt. De même 
répée sans pointe qu'il lui a laissée avec les gants sert à 
Degore à reconnaître son père et empêche qu'il ne le tue '. 

« l.L, p. 37. 

> Cf. Warton, Thehistory of englishpoetry, I, 180 ; Ellis, Spécimen, etc.. 
1,347; Utlerson, Popular Poeiry, I, 117. — Price, annotant Warlon, 
dit que Degore doit être une altération de Dégaré ou VÉgaré, ce qui ferait 
de ce poème une imitation d'un poôme français qui est peut-ôtre Ricliard 
li InauSt récemment publié par M. Fœnter, Vienne, A. Hœlder, 1874. Cf. 
d'Âncona, lA., p. 41. 

' Ce parricide involontaire sur le point d'être accompli par sir Degore, 
qui lutte contre son père dans la forêt sans le connaître, établit une res- 
semblance, non avec Grégoire, mais avec GBdipe. Au fond il n'y a ni in- 
ceste, ni parricide commis, ce qui montre combien les époques dilTèrent et 

9 



124 LA. LÉGENOA o'ûEDIPB DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

On retrouve ici de plus ce fait, si commun à toutes les 
époques, d'une princesse offerte en mariage à celui qui 
accomplira un grand exploit ou rendra un grand service. 
Dans le conte qui nous occupe, l'exploit consiste à renver- 
ser de cheval le père de la princesse, le roi d'Angleterre. 
Le seigneur inconnu épouse la princesse, et tout finit pour 
le mieux, sans union contre nature et sans pénitence*. 

On connaît la nouvelle de Marguerite de Navarre {Hep'> 
taméroUy XXX) : « Un jeune gentil homme, aagé de qua • 
torze à quinze ans, pensant coucher avec Tune des de- 
moiselles de sa mère, coucha avec elle-mesme, qui au 
bout de neuf moys accoucha, du faict de son filz, d'une 
fille, que douze ou treize ans après il espousa, ne sachant 
qu'elle fust sa fille et sa seur, ny elle qu'il fust son père 
et son frère. » — L'Italien Bandello raconte le même fait, 
sans avoir connu la nouvelle de Marguerite, qui était 
morte avant l'impression du livre de Bandello (1549). 
Nous en dirons autant de G. Brevio, Rime et prose volgari^ 
Roma, Blado, 1545 ; Novelle, Milano, 1819, nov. IV. Tous 
trois d'ailleurs donnent l'événement comme certain : les 
deux premiers le placent sous le règne de Louis XII, à la 
cour de Jean d'Albret et de Catherine de Navarre ; Brevio, 
à Venise, quelque temps avant le moment où il écrit. Mais 
il est difficile d'y croire, étant donné le grand nombre 



combien la fatalité antique ou l'ascétisme du haut moyen -âge ressemblent 
peu à la fantaisie et au goût des aventures merveilleuses des temps posté- 
rieurs. Il s*agit ici certainement d'une œuvre purement laïque. Un autre 
exemple d'inceste miraculeusement évité, est celui d'Augé et de son fils 
Télôphe. l'ami de Parthénopée. 

1 Brunet ( Violier, pag. 197) mentionne, à côté de Sir Degore, un autre 
vieux poème anglais intitulé Sir Eglamour of Artois, dont il donne cette 
courte analyse : « Un enfant est, avec sa mère, abandonné en pleine mer 
dans une barque. L'enfant est sauvé et mené à un roi qui est à la chasse, 
et qui le protège et le crée chevalier. Plus tard, il épouse sa mère sans la 
connaître, et, instruit de cette déplorable méprise, il Toxpie par une rude 
pénitence. » Le premier inceste manque, comme on voit; mais à part ce 
détail, cette légende appartient bien au cycle de Grégoire et n'a rien à 
faire avec le siget de Sir Degore. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOCENT INCESTUEUX. 125 

d'endroits où Ton prétend que ces faits ont eu lieu et les 
épitaphes variées dont nous avons parlé plus haut. Horace 
Walpole, qui ne connaissait alors, dit-il, ni la nouvelle 
de Marguerite , ni celle de Bandello , a traité le même 
sujet dans son drame de la Mère mystérieuse (Mysterious 
mother). Il prétend avoir entendu raconter dans sa première 
jeunesse qu'une dame demanda conseil à l'archevêque Til- 
lotson sur ce fait qu'elle avait eu une fille de son propre 
fils, lequel, sans le savoir, venait d'épouser cette même 
fille, dont il était à la fois le père, le frère et le mari. L'ar- 
chevêque conseilla de laisser en paix les deux innocents, ce 
qui fut fait. — Cette forme de conte, un peu différente de 
celle de Grégoire, est assurément la plus commune * : le 
premier inceste n'a plus lieu entre le frère et la sœur, mais 
entre la mère et le fils, et la situation des époux reste 
ignorée par eux, comme dans le fait que l'on trouve relaté 
dans la Bibliographie des ouvrages relatifs à Vaniour, col. 
357, d'après le livre intitulé : Usage des romans : « Le 
grand Barrière, la terreur des Turcs, se trouva, sans le 
savoir, le père et le mari de sa sœur. On laissa leur igno- 
rance aux deux époux, et le fait no fut révélé qu'après leur 
mort. J> 

Nous trouvons un seul inceste (l'inceste coupable) entre 
le frère et la sœur, et le second inceste (l'inceste innocent) 
est prévenu, à peu près conune pour Sir Degore^ dans le 
Patrarvuelo de Jean de Timoneda, écrivain espagnol du 
XVI* siècle, où apparaît encore le nom de Grégoire, fils de 
Fabio et de Fabella, sa sœur*. Dans la 23® nouvelle do 
Massucciodi Salerno, il n'y a aussi qu'un inceste coupable, 
cette fois, entre la mère et le fils ; mais le récit s'arrête là, 
et il n'est pas besoin de prévenir un second inceste. 

* Geld tient surtout, comme le fait remarquer M. d'Ancoua [l.L, p. 52), 
au grand succès qu'a eu, dès son apparition, le livre de Marguerite de 
Navarre. Cf. la nouvelle intitulée : La inayor confusion^ dans les Succesos 
y prodigios de amor» de J. Ferez de Montai van, que M. d'Âncona croit 
cependant indépendante de Marguerite et de Bandello. 

^ Novelistcu anteriores a Cervanles, Madrid, Rivadeneyra. 1856. p. 137. 



l'26 LA LÉGENDE d'oEOIPB DANS LES TRADITIONS FOFULAIHES. 

La légende de saint Grégoire a laissé des traces jus- 
qu'à nos jours dans la littérature populaire* et dans la 
tradition orale. Le conte italien en vers des Trois pèlerins 
(Tre pellegrini) se rattache évidemment au Dit du buef, 
mais il n'y est pas question de l'étrange punition que l'on 
sait. Une tradition recueillie en Toscane par le D*" Her- 
mann Knust, et publiée par lui dans le Jahrbuch fur ro- 
man. Liter, vol. VII, pag. 398 sqq., se rapproche du 
poème des Trois pèlerins dans sa première partie, mais 
garde dans la seconde des traces de la légende de Grégoire; 
car le fils né de l'inceste et devenu le mari de sa propre 
mère est tiré, comme Grégoire, de la caverne où il faisait 
pénitence, pour être élu pape, et c'est en cette qualité qu'il 
absout les coupables auteurs de ses jours* . 

Parmi les contes populaires dérivés de la légende de 
Grégoire, il faut placer assurément le conte serbe publié 
par Vuk, II, 14 etTalvj, I, 71, et dont M. d'Ancona(/. L, 
pag. 77) donne un intéressant résumé, dû à M. le pro- 
fesseur Teza, sous le titre de Simone il trovatello (Simon 
l'enfant trouvé). Quand le poisson, au bout de neuf ans, 
rapporte la clef des fers qui retiennent Simon dans la pri- 
son où l'a mis le vieil abbé, on le trouve assis sur un trône 
d'or, tenant dans ses mains les saints Évangiles, dont il 
ne se séparait jamais. Dans une autre version, publiée 
par Vuk, II, 15, et par Gherard, Vila, I, 226, Simon reste 
trente ans dans la prison où l'a mis le patriarche Sava; au 
bout de ce temps, le poisson rapporte la clef; on le trouve 
mort, et son corps miraculeusement conservé. 

Nous voici bien loin de la Vie du pape Grégoire le Grand ^ 
que nous avons vue servir de point de départ à tout le cycle. 
On nous pardonnera d'être entré dans de si longà détails 
à ce sujet, et surtout d'en avoir emprunté une grande 
partie au remarquable travail de M. d'Ancona : le peu de 



1 D'Ancoaa, l.l.^ pag. 63. 
'^hid., l.l., pag. 69. 



CYCLE DE S. GRÉGOIRE OU DE l'inNOCENT INCESTUEUX. 127 

diffusion de cet ouvrage en France nous a décidé à repro- 
duire la plupart des renseignements qu'il renferme, au lieu 
d'y renvoyer simplement le lecteur; la clarté de notre 
travail en sera d'autant plus grande. 

Maintenant deux questions se posent naturellement : 
Quels rapports la légende de Grégoire a-t-elle avec la lé- 
gende d'Œdipe ? Pourquoi a-t-on choisi le nom d'un pape, 
et d'un saint pape, pour en faire le héros (innocent, il est 
vrai) de tant de crimes ? 

Notons d'abord que la légende de Grégoire, et les contes 
plus ou moins altérés qui s'y rattachent, semblent n'avoir 
aucun rapport de dérivation avec la légende d'CEdipe. 
Grégoire, il est vrai, comme CEdipe, porte la peine de cri- 
mes qu'il n'a point voulu commettre ; il semble, comme le 
dit M. Littré*, que « la légende se prenne aux mots et non 
aux choses, et qu'après avoir condamné à l'inceste ses deux 
personnages, l'un par la voix de l'oracle, l'autre par 'la 
machination du diable, elle oublie le sombre mystère où 
elle s'est placée, et pense n'avoir plus devant elle que des 
volontés humaines et leurs actes. » Mais il y a des diffé- 
rences essentielles : la prédiction qui se réalise, quoi qu'on 
fasse, et le meurtre du père'* font défaut, et en revanche 
il y a un premier inceste ajouté, dont un des acteurs est 
coupable. D'ailleurs, le dénouement est tout autre, et c'est 
là surtout qu'on peut voir combien l'esprit de cette légende 
est différent de celui du mythe d'Œdipe. «L'origine de cette 
légende, dit M. Compare tti(JFrfîpo ela mitologia comparata^ 
pag. 87), est dans l'idée chrétienne de la miséricorde divine 
et de la rémission des péchés par les mérites du Christ à ceux 



< Hisi, de la liitér. française. II, p. 185. 6« édit. 

^ Jja légende de saint Julien nous offre un exemple de parricide involon- 
laire, mais qui n'a non plus rien à faire avec CEdipe. Juliea, rentrant su- 
biloment chez lui. après avoir fui la maison paternelle pour éviter l'ac- 
complissement d'une prédiction, trouve un homme et une femme couchés 
dans son lit ; il croit à une iafidélité de sa femme, et tue son père et sa 
mère, croyant tuer sa femme et son amant. 



128 LA LÉGENDE d'gEOIPB DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

qui se repentent et avouent leurs fautes* . Cette idée, en éta- 
blissant qu'il n'y a pas de crime si horrible, de vie hu- 
maine si souillée par le péché, qui ne puisse obtenir par 
un repentir sincère le pardon de la clémence infinie de 
Dieu, excitait l'imagination et se traduisait en légendes qui 
peuplaient le paradis de criminels de toute sorte. » Et quels 
crimes plus horribles que le parricide et Tinceste pou- 
vait-on inventer pour en charger ces coupables, justifiés 
par le repentir? C'est donc à tort qu'on a voulu voir dans 
Grégoire un Œdipe chrétien : il n'était point du tout néces- 
saire de connaître l'histoire d'CEdipe, ni par la tradition, 
ni par la littérature, pour imaginer les détails que nous 
trouvons dans la légende chrétienne. « Les conteurs du 
moyen-âge, dit justement M. Gaston Paris [Revioe critique^ 
1870, I, pag. 413), ne sont pas d'ordinaire assez libres 
vis-à-vis des originaux qu'ils imitent, pour avoir transformé 
aussi complètement le récit païen, s'ils l'avaient connu. 
On est plus porté à chercher à cette histoire une source 
orientale ; mais, si elle existe, elle n'est pas encore signa- 
lée. » M. G. Paris ne semble pas croire à la moindre pa- 
renté entre le cycle de Grégoire et celui d'CEdipe, et nous 



' (y est ce que dit clairement le trouvère, au début de la Vie de Grégoire : 
Quant la colpe est oncques plus g^rande, 
Tant la deit hom plus reconter, 
Por l'autre peuple chastier. 
Une manière sunt de gent 
Qui mescreient molt maiement ; 
Mais s'il tant volent demorer 
Que cest sermon puissent finer 
De cest seignor dont je vueil dire, 
Il meïsme porront bien dire 
V . Que veirement, par négligence, 

Perdent le Iruit de pénitence. 
Je lur aconterai molt bien. 
Certes ne sont cil crestien, 
Qui tant cuidcnt estre mesfait 
Que puis ne puissent, par nul plait, 
De lor péché merci crier ; 
Por ce n ont cure d'amender. 



CYCLE DE 6. GRÉGOIRE OU DE l'iNNOGENT INCESTUEUX. 129 

sommes de son -avis. M. d'ÀDCona est moins afflrmatif : 
après avoir dit que l'exposition de Grégoire enfant sur les 
flots semble une réminiscwice du mythe de Persée (ce qui 
est, au fond, admissible) et que la légende chrétienne pour* 
rait être un souvenir confus des deux légendes païennes, 
il ajoute : a M. Comparetti,(J?rfîpo, etc., pag. 89) dit, en 
concluant : «Entre ces récits (saint Grégoire, saint Albin, etc.) 
» et TŒdipodée, il n'existe certainement aucun rapport de 
» dérivation qui soit démontrable 2> . La démonstration exacte 
est certainement impossible, mais la relation nous semble 
évidente.» Déjà Greith (SpiciL vatic, pag. 155) avait sou- 
tenu la parenté des deux cycles. Cholevius {Gesch. derdeuts- 
chen Poésie, I, 167) croit que les poèmes qui racontent des 
incestes ne proviennent ni d'une réminiscence de la fable 
d'GEdipe, ni du zèle pour la religion, mais plutôt des fan- 
taisies d'imaginations déréglées qui se faisaient un jeu d'in- 
venter des alliances contre nature et énigmatiques * , et il 
rappelle les paroles de Myrrha dans Ovide*. Gela ne saurait, 
il nous semble, expliquer la diffusion extraordinaire de la 
légende au moyen-âge et dans les temps modernes, et il est 
à craindre que les préjugés de l'auteur contre la religion 
catholique n'aient influencé son jugement. 

Je ne serais point éloigné, pour ma part, d'adopter 
l'opinion de M. d'Ancona, qui propose d'admettre que la 
légende s'est d'abord manifestée sans qu'il y fût fait men- 
tion d'un héros quelconque, et qu'on y a plus tard ajouté 
le nom d'un pape et le fait de l'élévation du coupable au 
souverain pontificat, pour mieux démontrer la grandeur de 
la miséricorde divine qui se plaît à élever les humbles, 
le pouvoir de la pénitence, et en même temps la fragilité de 
la nature humaine. Le pape choisi a été saint Grégoire, à 
cause de sa haute réputation de vertu, et aussi en souve- 

* Cf. ce qui a étô dit plus haut à propos de l'épitaphe que Moue ratlache 
aux énigmes généalogiques. 

^ Sur Myrrha, voir Ovide, Métamorphoses, X,7 ; Art d'aimer I, 235-6 ; 
Remède d'amour^ v. 99-100» et Dante, Infern,, 30. 



130 LA LÉGENDE d'oEDIPE DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. 

nir de la résistance qu'il opposa à son élection'. Greith 
suppose, non sans quelque vraisemblance, que les efforts 
heureux de Grégoire VII, un grand pape aussi, pour répri- 
mer les abus qui s'étaient glissés dans le mariage au xi* 
siècle [hœresis incestiwsorum) et les alliances à un degré 
prohibé, n'ont pas été sans influence sur le choix du nom de 
Grégoire. L'éloignement suffisant de l'Italie du pays où s'est 
développée la légende (je veux parler de la France du 
Nord), devait favoriser cette confusion entre deux papes de 
même nom et d'une renommée presque égale. (Cf. Gervi- 
nus, Gesch. der deutsch, Dicht, I, 363.) Mais Greith a tort 
de croire à une transformation du mythe d'Œdipe d'après 
les idées chrétiennes. Ce qui est certain, c'est que la lé- 
gende n'a pas pris naissance en Italie ; elle n'est, en effet, 
rapportée ni par les historiens ni par les légendaires, et 
ne se trouve pas même dans la Légende dorée\ dont l'au- 
teur pourtant ne se pique guère de critique. La forme pl«s 
laïque et presque chevaleresque qu'elle y a prise indique 
une transmission orale, qui a rendu possibles la dispari- 
tion du nom de Grégoire et l'altération de certains détails. 

< D'aprÔ3 Jacques de Varaggio et d'aulres légeodaires, il serait parti 
de Rome, caché dans un tonaeau. pour se réfugier daas une caverne au 
fond d'une forôt ; mais une colonne de feu dosceudue du ciel guida les 
me3:^agers et fit découvrir sa retraite. 



CHAPITRE IV. 

LE ROMAN DE THÈBES. 
INTRODUCTION. 

Dans la première partie de cette élude, nous avons vu 
la légende thébaine se constituer, puis, par des additions 
et des transformations successives dues à Tinépuisable va- 
riété de l'esprit grec et à la nécessité de renouveler et de 
rajeunir un sujet épuisé, arriver avec Slace et Sénèque à 
son plus complet développement. Ces deux poètes même 
montrent; par la façon stérile dont ils ont traité la matière 
épique et tragique qu'ils avaient à leur disposition, que la 
légende ne pouvait plus désormais revêtir de nouvelles 
formes, à moins de passer dans un milieu absolument 
nouveau. C'est ce qui arriva lorsque, à la suite des con- 
vulsions qui ruinèrent le monde romain, une société nou- 
velle se forma lentement par la fusion des divers éléments 
barbares et des restes épars de la vieille civilisation latine. 

L'antique légende résista à ces grands changements, 
mais elle subit une transformation radicale, et l'œuvre 
raffinée du poète ami de Domitien reparut au jour, je ne 
dirai point défigurée (car je ne crois pas que les mêmes 
beautés conviennent à toutes les époques), mais complète- 
ment renouvelée et brillante d'une nouvelle jeunesse. Le 
Roman de Thèbes fut le moule dans lequel la légende se 
conserva pendant quatre siècles dans toute sa robuste vi- 
gueur, pour faire plus tard de nouveau place à la forme 
antique rajeunie par le génie littéraire de la Renaissance. 

Mais il ne faut pas croire que, depuis la fin du monde 
romain jusqu'au milieu du xii* siècle, époque où fut com- 
posé le Roman de Thèbes, la légende ait subi une éclipse de 
huit siècles, et n'ait reparu au jour qu'avec l'œuvre du 



132 LE ROMAN DE THÉBES. 

trouvère qui lui donna la forme laïque et populaire. Nous 
avons déjà vu que, dans les contes populaires, elle s'était 
perpétuée jusqu'à nos jours sous des formes multiples; 
nous allons voir maintenant que la tradition classique 
ne fut jamais réellement perdue au moyen-âge, et qu'en 
particulier l'œuvre de Stace qui, pour cette époque, re- 
présente à peu près seule la légende sous sa forme litté- 
raire, y fut longtemps tenue eu haute estime. Quelques 
considérations générales sont ici nécessaires. 

Section I. 
Stace et les traditions classiques a^ vwyen-dge. 

Les œuvres de l'antiquité n'ont jamais cessé d'être lues 
et étudiées au moyen-âge. Malgré l'antagonisme qui exis- 
tait entre ses doctrines et celles du christianisme, malgré 
les efforts dé certains évoques pour détourner les fidèles 
de ces études, elles n'en continuèrent pas moins à avoir 
leur place marquée dans les écoles ; mais on leur fit la plus 
petite part possible En effet, l'esprit chrétien, mettant en 
première ligne le salut de l'âme,, ne devait point encoura- 
ger ce qui ne tendait pas directement à ce but. Ce qui 
sauva les lettres latines, ce fut cette circonstance que, le 
latin étant devenu la langue de l'Église, il fallait nécessai- 
rement l'étudier, et l'étudier dans les modèles classiques. 
Mais on s'efforçait de chasser, au sortir de l'école, ces 
souvenirs païens qui souvent venaient importuner les 
âmes timorées *, et de ne se servir que dans un but pieux 
de la langue que l'on empruntait au paganisme. Il y avait, 
il est vrai, quelques exceptions, et l'on cite certains 

^ ÂiDSi saint Augustin (De CivitaU Dei, 1, 3) se plaint de ce que Ids 
enfants, à force de lire Virgile, ne peuvent plus chasser ses vers de leur 
mémoire ; et l'ermite Gassien cherchait en vain un remède aux distractions 
continuelles que ses souvenirs païens lui apportaient dans ses méditations 
(Gassien, Coll. XIV, 12 et 13). 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 133 

hommes, comme saint Anselme et Loup de Ferrières, qui 
se faisaient gloire de la connaissance qu'ils avaient de l'an- 
tiquité ; mais la plupart en avaient honte, et ce qu'il y a 
de plus remarquable, c'est que ceux qui se répandent le 
plus en invectives contre la lecture des auteurs profanes 
sont ceux qui montrent dans leurs écrits la connaissance 
la plus profonde de l'antiquité et qui lui doivent le plus, 
de sorte que ces attaques peuvent être considérées comme 
de vaines déclamations. Cassiodore [Instit, divin. ^ c. 28) 
nous semble donner une idée exacte de l'attitude du clergé 
au moyen-âge à l'égard des lettres profanes. Il approuve, 
il est vrai, l'étude des anciens, en s'appuyant sur l'exem- 
ple de Moïse, qui fut instruit dans toutes les sciences des 
Égyptiens, mais il a soin de recommander à ses moines 
d'en user modérément, car ce n'est point là, dit-il, que 
repose Tespérance de notre salut, et nous devons deman- 
der au Père des lumières de nous donner par ce moyen la 
science profitable et salutaire ' . 

En somme, l'antiquité ne cessa d'être étudiée dans les 
écoles : je parle de l'antiquité latine, car l'antiquité grecque 
n'était accessible que dans des traductions latines. Ho- 
mère lui-même, quoique souvent mentionné, n'était point 
connu directement*, et l'on sait que Darès, Dictys, ou le 
faux Pindare, ont seuls fait connaître au moyen-âge la 
guerre de Troie. On a souvent répété que les moines 
avaient passé leur vie à gratter des parchemins contenant 
les œuvres classiques, pour mettre à la place des textes 
sacrés. Le contraire est tout aussi vrai, et l'on rencontre 



> Sciamus tamea non in solis litteris positam esse prudentiam, sed sa- 
pientiam dare Deum unicuique prout vult;... si tamen, divina gratia suf- 
fragante, notitia ipsarum rerum sobrie ac rationabiliter inquiratur, non ut 
in ipsis habeamus spem provectus nostri, sed per ipsa transeuntes deside- 
remus nobis a pâtre luminum proficuam salutaremque sapientiam debere 
concedi (Gassiod.,/n^<t(. dtv.. c. 28). 

^ Voir plus loin (p. 147) les vers du xiii* siècle qui le montrent claire- 
ment. L'Homère que connaissait le moyen-&ge n'était autre que le faux 
Pindare. 



134 LE ROMAN DE THÈBBS. 

souvent, dit M. Comparetti * , des textes profanes transcrits 
dans des palimpsestes où figuraient d'abord des textes sa- 
crés. Ainsi, le moyen-âge étudiait l'antiquité, mais il n'en 
possédait pas le sens. Les clercs n'en voyaient que l'exté- 
rieur, ils l'admiraient par tradition, sans la comprendre. 
Même alors que le grand mouvement philosophique de la 
scholastique eut commencé à donner une petite place à la 
raison à côté de la foi, la résistance du clergé l'empêcha 
de produire immédiatement ses fruits. Ce ne fut que plus 
tard que l'esprit laïque, se développant peu à peu, envahit 
lentement la société et aboutit enfin à la Renaissance. Au 
moyen-âge, un côté seulement des œuvres païennes pou- 
vait être goûté, et le fut en eflet : c'était le côté moral ; le 
côté esthétique échappait complètement aux clercs, qui 
d'ailleurs se faisaient scrupule de chercher des distractions 
purement profanes et voulaient être édifiés, même en 
s'amusant. La Bible était pour eux le livre par excellence ; 
après, mais bien loin, venaient Virgile et les autres grands 
poètes latins qui servaient à l'enseignement ; et l'estime 
littéraire qu'on avait pour eux était bien dififérente de la 
vénération religieuse qu'on avait pour les livres saints. 
M. Gomparetti, dont le beau livre sur Virgile au moyen- 
âge a jeté une si vive lumière sur la question dont nous 
nous occupons, voit dans la dififusion de la nouvelle poésie 
religieuse du moyen-âge un des principaux obstacles à 
l'intelligence de la poésie antique, dont la forme seule 
survivait. « Pour comprendre pleinement, dit-il, une poésie 
essentiellement différente de celle qui est propre au temps 
où l'on vit, il faut que l'esprit soit doué d'une puissance 
spéculative qui l'élève dans une région plus haute, d'où il 
puisse embrasser exactement les phases et les formes de 
l'activité humaine ; il faut une gymnastique spéciale du 
goût qui le rende assez raffiné pour pouvoir sentir, beau- 
coup plus qu'il n'en avait l'habitude, les phénomènes vul- 

^ Virgilio nel medio evo, I, 114. 



STAGE BT LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 135 

gaires de la vie dans le milieu où il sa trouve.» Et c'est ce 
que seuls les hommes de la Renaissance pouvaient faire. 
Comment y sont-ils arrivés ? M. Gomparetti * nous l'ex- 
plique avec beaucoup de finesse, en établissant la distinc- 
tion entre le monde des clercs et le monde des laïques. 
Nous reproduirons ici les principales idées exposées dans 
son travail, eales modifiant et les complétant, s'il y a lieu. 
Le moyen-àge présente deux aspects distincts : le moyen- 
âge latin, qui a plus de rapports avec l'antiquité, et le 
moyen-âge vulgaire (c'est-à-dire de langue vulgaire), qui a 
sa raison d'être dans les éléments nouveaux introduits 
dans la société et rompt avec la tradition. Les clercs et les 
laïques se mêlent dans les deux sens, mais pas assez pour 
ne pas maintenir la prépondérance de l'élément d'où ils 
sont sortis, jusqu'au moment où le triomphe de l'élément 
laïque» à la Renaissance, se manifeste dans la culture et la 
vie intellectuelle. Dans la première période, où domine l'é- 
lément clérical, l'antiquité est étudiée, mais à contre-sens ; 
les clercs y cherchent ce qui ne s'y trouve pas, et ne la 
voient qu'à travers de pédants commentaires qui, au lieu de 
l'éclaircir, l'obscurcissent. M. Gomparetti n'admet pas la 
prétendue Renaissance de Gharlemagne, à qui il reproche, 
un peu sévèrement peut-être, de n'avoir point su se dégager 
de l'influence cléricale et de n'avoir point employé sa puis- 
sante influence au profit de l'esprit laïque. Jusque-là, c'est 
le latin qui règne en maître; mais bientôt la raison commence 
à s'émanciper, et les langues vulgaires, après s'être long- 
temps cachées dans l'ombre de la culture classique, comme 
\m ruisseau qui se dissimule sous le sol, apparaissent dans 
leur naïve et fraîche simplicité, et se manifestent à la fois 
par des gloses ou des traductions d'auteurs anciens et par 
des productions inspirées par le sentiment national et in- 
dépendantes de la tradition classique. Et ce réveil de l'es- 
prit laïque fut si vif, qu'il séduisit môme les clercs, qui ne 

^ Virgilio nel medio evo, l, 13. 



136 LE ROMAN DE THÊBES. 

pouvaient lutter contre cet entraînement patriotique, et 
nous les voyons figurer parmi les plus anciens auteurs où 
copistes de poèmes populaires, soit latins, soit de langue 
vulgaire. Il en résulta que la poésie populaire, laïque par 
son essence, resta telle, même lorsque les clercs contri- 
buèrent à la produire, et que ceux-ci, en prenant part à 
ce mouvement, se firent les instruments inconscients du 
progrès, et contribuèrent à assurer la victoire de ceux qu'ils 
considéraient comme de véritables ennemis* . Ainsi se fit 
le rapprochement entre les clercs et les laïques, qui de- 
vaient finir par triompher complètement à la Renaissance. 



1 Une inscripLion qui se trouve daas l'église de Saint-Martin de W^orms 
prouve clairement cet antagonisme : 

Gum mare siccatur et daamon ad astra levatur, 
Tune primo loîcus lit clero fidus àmicus. 

(Citée par M. Ck)mparetti, I, p. 243). 
Le dédain des clercs pour les laïques et pour leur ignorance de l'anti- 
quité se manifeste en cent endroits dans les poèmes du moyen-âge. Nous 
en trouvons un exemp'le au début môme du Roman de Thèbes (ms. A) : 

Conter vous voel d^antive estore 
Que li clerc tiennent en memore ; 



n le fist tout selonc la létre, 

Dont lai ne sévent entremétre, 

Et por chou Al li romans fais 

Que nel saroit bon ki fust lais. 
Cependant le irouvôre, tout en déclarant hautement qu'un clerc seul 
pouvait traiter un pareil sujet, ne le destine pas uniquement aux clercs : il 
admet aussi les chevaliers à l'entendre, mais il exclut la foule : 

Or s'en aillent de tous mestiers. 

Se il n'est clers ou chevaliers ; 

Car ausi pueent escouter 

Comme li asnes aharper. 
Citons encore, d'après M. Comparelti, ces vers tirés de poésies popu- 
laires latines dues à des poètes errants : 

iEstimetur autcm laïcus ut brutus. 

Nam ad artem surdus est et mutus. 
Et encore : 

Litteratos convocat decus virginale. 

Laïcorum exécrât pectus bestiale. 

Cf. Hubatsch, Die laleinischen Vaganlenlieder des MiUelalUrs (Gôrlitz, 
1870), pag. 22. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOTEN-AGB. 137 

« Qu'importe que ces premiers essais, dit M. G. Boissier, 
dans son compte-rendu de l'ouvrage de M. Gomparetti, 
paraissent souvent médiocres et grossiers ? Avec eux le 
sentiment de la vérité et de la vie rentre dans la littéra- 
ture. Les yeux sont désormais ouverts, et quand l'esprit 
ainsi renouvelé et remis en possession de lui-même revien- 
dra aux écrivains antiques, il les jugera librement, il les 
verra comme ils sont et en sentira les beautés. Ce n'est donc 
pas des écoles que ce renouvellement est sorli : plus on 
y étudiait Tantiquilé, moins on y arrivait à la comprendre, 
et il semble qu'on s'éloignait d'elle par les efforts, mômes 
qu'on faisait pour s'en rapprocher. Ce qui en a rendu l'intel- 
ligence, dit M. Gomparetti, c'est cette émancipation ou 
plutôt cette sécularisation des esprits qui se révèle par la 
création de la poésie populaire, et Ton peut dire qu'elle est 
vraiment l'aurore de la Renaissance^ » L'emploi du latin 
selon les formes classiques ne pouvait conduire qu'à l'im- 
mobilité. « Ce qui le prouve, dit M. G. , c'est la différence 
d'originalité et de génie artistique qui se manifeste dans 
un même homme, Dante ou tout autre, selon qu'il écrit en 
latin ou en langue vulgaire. » En effet, personne n'a com- 
pris Virgile aussi bien que Dante, et cela tient à ce qu'il 
était lui«même poète en même temps que lettré, oc Ge qui 
distingue Dante de tous les autres savants de son temps, 
c'est que la spéculation scientifique se marie en lui à la 
poésie, et en particulier à cette poésie populaire dont les 
autres savants la tenaient soigneusement séparée, ne consi- 
dérant les langues vulgaires que comme destinées à rendre 
les idées populaires. Aussi Dante, qui par ses études était 
un véritable clerc, est pourtant resté laïque, non-seulement 
d'état, mais de sentiment, d'opinion et de tendance, et il 
n'y a pas d'écrivain au moyen-âge chez qui la science soit 
devenue aussi nettement laïque. Mais l'on sent que l'i- 
diome vulgaire et la productivité laïque se sont élevés chez 

' Retme des Deux» Mondes, \^ fôvrier 1877 ; cf. Gomparetli, /.{., I, cb, 

xiir. 



138 LB ROMAN DE THÉBES. 

lui de riiumble sphère du domaine populaire à Tart vé- 
ritable et àTactivité scientifique*.» 

Mais revenons au moyen-âge. Nous avons déjà dit qu'il 
ne pouvait comprendre l'antiquité et indiqué les prin- 
cipales causes de cette impuissance, a Ce qui manque 
aux hommes de ce temps-là, dit justement M. Aubertin*, 
ce n'est pas la connaissance, c'est l'intelligence de l'an- 
tiquité. Ils ont en main les textes, ils n'ont pas le sen- 
timent de la valeur des chefs-d'œuvre. Deux choses se 
dérobent aux lecteurs, aux imitateurs des poèmes anti- 
ques et leur échappent absolument : l'âme et le génie du 
poète. L'art supérieur, la beauté idéale, comme un rayon 
captif dans un milieu obscur, s'enlaidit et se déforme en 
traversant ces esprits étroits, sans délicatesse, qu'une édu- 
cation incomplète et'grossière n'a tirés qu'à moitié d'une 
longue barbarie. Si Homère eût été connu, on ne l'aurait 
ni mieux apprécié, ni plus habilement imité que Virgile.» 
C'est auxiie siècle que se manifesta, tout d'abord en France, 
ce retour de la poésie chevaleresque, d'origine tout à fait 
populaire, vers la culture et la tradition classique. Ainsi, 
nous voyons les poètes errants composer des poésies lati- 
nes rhythmiques d'inspiration purement populaire, et 
montrer cependant le plus profond mépris pour les Is^ques 
et pour tous ceux qui n'appartenaient point à l'école. Ces 
rapports suivis entre clercs et laïques rendirent dès-lors 
familiers à la littérature populaire les noms et les choses 
de l'antiquité, qu'elle s'exprimât en latin ou en langue 
vulgaire. Il en résulta que l'antiquité, transportée dans un 
milieu hétérogène, subit une nouvelle transformation en 
passant dans la littérature romanesque, comme elle en 
avait subi une première dans les écoles ; et Tinfluence du 
. milieu fut si forte, que la forme littéraire et les formules 
poétiques furent totalement transformées, aussi bien que 

« CompareUi /.^, I, ch. XI V. p. 257-8. 

^ Histoire de la langue et de la liiUraêure française au moyenne 
(Paris, BeliQ. 1876, in-8»). 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 139 

la langue, sans que personne s'aperçût d'un changement 
si radical* . Alors on peignit des barons du xii« siècle, 
tout en croyant représenter des Troyens, des Grecs ou 
des Romains. C'est alors que Benoît de Sainte-More compose 
d'abord VEneas, puis le Roman de Troie^ et un trouvère 
anonyme le Roman de Thèbes^ parcourant ainsi à eux deux 
tout le cycle des origines de Rome; c'est alors que Jacques 
For est traduit la Pharsale de Lucain et y ajoute une suite 
dans son Rom^an de Jules César; c'est alors que Lambert le 
Court et Alexandre de Bemay écrivent le Ronian d'Alexan- 
drey et que la Bible et les Métamorphoses d'Ovide fournis- 
sent la matière d'un grand nombre de poèmes dont une 
partie seulement nous a été conservée. Dans tout le cycle 
de Rome la Grant, comme dit Jean Bodel*, c'est le même 
procédé employé : partout les mœurs féodales, les coutu- 
mes, la religion, la manière de s'habiller et de combattre 
du xn« siècle sont régulièrement substituées aux mœurs 
et aux coutumes des anciens; et ce n'est pas, répétons-le, 
un système, c'est un entraînement irréfléchi et incon- 
scient qui montre au trouvère l'antiquité comme à travers 
un voile qui en altérerait les contours et en changerait les 
couleurs. 

On l'a dit avec raison, a le moyen-âge est un grand en- 
fant qui, comme tous les enfants, demande sans cesse 
qu'on lui conte de nouvelles histoires' ». Aussi à cette 
époque, où l'imagination est extraordinairement dévelop- 
pée et où domine l'amour du merveilleux, on va chercher 
partout des sujets, pourvu qu'ils intéressent, et l'antiquité 
fournit son contingent de matériaux qui sont accommodés 
sans efiFort aux idées du temps. « Ce que nous appelons tra- 
vestissement, dit M. Comparetti ^ , ne semblait pas tel à 

1 Cf. Gomparetti, loc. laud., l, pag. 249-50. 

^ Ne sont que trois matéres a nul homme entendant, 
De France, de Bretagne et de Rome la Grant. 
' Joly, Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, in Mém de la Soc. 
des Antiq. de Norm,, tom. XXVII, pag. 53. 
* Loc. laud., IT, p. 5. 

10 



140 LE ROMAN DE THÈBES. 

cette époque; ce n'était en réalité que la réduction en for- 
mules de la manière naïve dont on comprenait générale- 
ment ces faits. Tous ces sujets différents , quelle que fût 
leur origine, prenaient bientôt le môme aspect , et comme 
on faisait peu d'efiForts pour s'abstraire des idées de la vie 
présente sur lesquelles s'appuyait l'œuvre de l'imagination, 
elle revenait sans cesse à des types déterminés et toujours 
les mêmes, malgré les changements des lieux , des noms 
ou des événements » . C'est ainsi que le moyen-âge s'em- 
para de tout ce qui pouvait l'intéresser dans l'antiquité, 
c'est-à-dire de tout sujet qui présentait des aventures mer- 
veilleuses, dos entreprises héroïques ou guerrières, ou des 
histoires d'amour. 

Après la guerre de Troie et la légende troyenne de la 
fondatiom de Rome, que devait rechercher de préférence, 
par patriotisme, un peuple qui se vantait de descendre des 
Troyens fugitifs, un des sujets les plus intéressants pour le 
xii" siècle était certainement la légende d'CEdipe et l'his- 
toire de la destruction de Thèbes. Le moyen-âge, qui afiFec- 
tionnait l'ordre chronologique, avait naturellement soudé 
à la guerre de Thèbes l'histoire de Laïus et d'CEdipe, quoi- 
qu'elle ne figurât que par allusion dans l'exposition de la 
Thébaïde de Stace; et le Roman de Thèbes, qui suit, comme 
nous le verrons * , une source latine dérivée en partie seu- 
lement de la Thébaïde, consacre à Laïus et àCEdipe plus 
de 900 vers. Et le trouvère ne se dissimule pas que c'est 
là une addition au véritable sujet, puisque, après avoir 
déclaré qu'il va raconter la geste des deux frères, il s'in- 
terrompt pour dire : 

Des ij frères or en présent 

No parlerai plus loogemeat; 

Car raa raison voel commencier, 

Et de lor» aioel voel traitier. (v. 45-48) 

Et après avoir raconté la naissance d'CEdipe, l'aventure 

» Voir Sect. IV. 
Ms. lour. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 141 

da Sphinx et la reconnaissance , il passe à la malédiction 
d'CEdipe, qui forme le début du poëme de Stace , et re- 
vient aux deux frères par cette transition : 

Mais or laissons du roi ester, 

De ses fius fait bien a parler; (v. 957-8) 

transition bien inutile, si ce qui précède n'avait point été 
considéré comme un hors-d' œuvre, puisqu'il vient de par- 
ler du peu de respect des fils pour leur père aveugle. 
Pourquoi d'ailleurs s'étonnerait-on de voir le trouvère 
mettre en tête de la guerre de Thèbes son préambule 
naturel ? La légende d'OEdipe étant une véritable aventure, 
et une aventure merveilleuse, devait à ce titre intéresser au 
plus haut point le moyen-âge. Elle a certainement été popu- 
laire, môme sous sa forme classique, puisqu'une ancienne 
poésie latine nous montre Œdipe se lamentant sur le corps 
de ses fils. Nous donnons ici cette pièce d'après le texte 
publié par M. Éd. du Méril* {Poésies popuL lat. inéd. du 
moyen-dge, pag. 310). . 

1 Diri patris infausta pignora, 
Ânte ortus damnati tempera, 
Quia vestra sic jacent corpora, 
Mea dolent introrsus pectora. 

2 Fessus luctu, confectus senio, 
Gressu lumens labante venio ; 
Quam sinistre sim natus genio 
Nulle capi potest ingenio. 

3 Cur fluzerunt a vire semina 
Ex quibus me concepit femina ? 
Infernalis me regni numina 
Produxerunt in vitae Umina. 

4 Si me nuuquam vidisset oculus, 
Hic in pace vixisset populus ; 

Si clausisset hœc membra tumulus, 
Hic malorum non esset cumulus. 

5 O [h] ! in quanto dolore senui ! 
Hanc animam plus juste tenui ; 

1 Bibliothèque de Berlin, in-f^, no 34 (un» siôcie), I^ 113 



U2 LE ROMAN DB THÈBBS. 

Viri forles et bello strenui, 
Quam nefanda vos nocte genui ! 

6 Ab antiqua rerum congerie, 
Oum pugnarent rudes materise, 
Fuit moles bujus miseriae 
Ordinata fatorum série. 

7 Gum infelix me pater genuit, 
Thisiphone non illud renuit ; 
Alimenta dum mater pra^buit, 
Ferrum mihi parare debuit. 

8 Incestavi matris cubilia, 
Vibrans ferrum per patris ilia. 
Quis hominum inter tôt mil[l]ia 
Perpetravit unquam similia î 

9 Turpis fama Thebani germinis 
Mnndi sonat diffusa terminis ; 
Quadrifldi terrarum liminis 
Tangit metas vox nostri criminis. 

10 Me infami rerum luxuria 
Infernalis fœdavit furia ; 
Si deorum me odit curia, 
Confiteor, non est injuria. 

1 i Me oderunt rêvera Superi, 
Patentibus hoc signis comperi ; 
Umbram sontem istius miseri 
Abhorrebunt etiam Inferi. 

12 Scelus meum dat famœ pabula, 
De me sonat per orbem fabula, 
In patenti locatum spécula 
Referetur crimen per saecula. 

1 3 Solatio levantur caeteri : 
Gonsolator, me solum prœteri ; 
Necesse est me luctu deteri ; 
0[h] ! utinam nil possem fieri ! 

14 Nomen meum transcendit Gargara, 
Me Rhodope, me narrant Ysmara, 
De me Syrtis miratur barbara, 
Scelus meum abhorrent Tartara. 

15 0[h] I quam maie servasti, filii, 
Constitutas vices exilii I 

Caro nitens ad instar lilii, 
Quid de vobis sumam consilii ? 



STACS ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 143 

16 Si pudore carerent àspera, 
Minus esset sors nostra misera ; 
Sed pudeuda Thebarum scelera 
Mare clamât, tellus ac sidéra. 

17 Quod dolore nunquam def(f)icio, 
Ex innatb procedit vitio ; 
Gravi demum pressus exitio, 
Mortis horam jam solum nescio. 

18 Gordis mei vulnus aperui, 
Quando mihi oculos erui ; 
Supplicium passus quod merui, 
Meum jure regnum deserui. 

19 Parentelae oblitus celebris, 

In cisternse me clausi tenebris ; 
Instar agens nenisB funebris 
In mœrore vixi ac tenebris. 

20 Ibi dignae indulgens domui, 
Meum virus in vos evomui, 
Ut gladium linguam exacui, 
Imprecansque vobis non tacui. 

21 Quod petebat vox detestabilis 
Implectrati deorum stabilisa ; 
Gruciatus est ineffabilis 

Quem patimur, gens miserabilis. 

Le vif repentir que manifeste ici CEdipe de ses impré- 
cations contre ses fils, les tendres expressions dont il se 
sert en leur parlant (V. str. 5 et 15), nous semblent porter 
l'empreinte de la foi chrétienne, et indiquer comme l'au- 
teur de ces stances soit un clerc, soit un de ces poètes 
errants dont nous avons parlé plus haut*, et qui, quoique 
laïques par état, se distinguaient fièrement des laïques 
qui ne sortaient point de Técole et se donnaient le nom 
de clercs. 

En dehors de Tintérèt que présentait la légende, un 
autre motif a pu porter Tauteur du Roman de Thèbes à choi- 

^ Ce vers est inintelligible, môme en corrigeant implectraU en impe- 
travitf comme le propose M. Ou Méril. 

' C'est à eux que nous devons eu particulier la riche et curieuse poésie 
rbythmique à laquelle les Italiens ont donné le nom de goliardique* 



144 LE ROMAN DE THÈBES. 

sir ce sujet, c'est la grande renommée que Stace avait 
conquise au moyen-âge. De môme que Virgile, il n'avait 
jamais cessé d'être étudié comme un des maîtres de l'art. 
Gerbert, à l'exemple des rhéteurs de Rome, voulant ensei- 
gner la rhétorique à ses élèves, leur recommande la lec- 
ture des poètes, et en particulier celle de Virgile et de Stace. 
On trouve la Thébaïde dans toutes les bibliothèques im- 
portantes du moyen-âge : dans celle de la cathédrale de 
Rochester, au x' siècle * (Voir Warton, S tory of english 
poetry) ; dans celle du fameux monastère de Pomposa, en 
Italie, dont le catalogue a été rédigé au xi® siècle ; dans 
celle de Richard de Furnival, au xin" *; dans celle du pape 
Nicolas V (xv* siècle), qui était, comme on sait, toute com- 
posée d'auteurs profanes •, etc. Sulpice Sévère (Dial. III) 
nous apprend que, de son temps, on étudiait Stace dans les 
écoles.; Priscien et Eutychès son disciple, Valérius Probus, 
le scholiaste d'Horace, Servius, Boèce, Isidore, Ennodius, 
le citent ; Sidoine ApoUinairo en fait un grand éloge * et 
l'imite souvent; Capitolinus {Vie des trois Gordiens) le place 
dans son estime immédiatement après Virgile; TertuUien 
reproduit ses expressions en maint endroit ; l'auteur du 
Parige lingua^ Glaudianus Mamertus, reconnaît en lui un 
poète doublé d'un philosophe ; Glaudien, le poète courti- 
san, cherche à marcher sur les traces de l'humble disciple 
de Virgile, et l'imite d'une façon si persistante qu'il mé- 
rite bien l'épithète que lui a décernée Barth, de a perpétuel 



* Le manuscrit se trouve amourd'hui au Britiah Muséum. 

2 Voir sa Biblionomiay encore manuscrite, à la bibliothèque de la 8or- 

bonne. Stace y est placé immédiatement après Virgile : Tabula X Pa- 

pinii Statu libri Thebaïdos et Achilleïdos, in 1 vol. 

3 Le catalogue en a été publié dans VArchimo storico, 3«« série, t. III, l 
(1866), p. 207 sqq. 

* Garm. IXL, ad Magnum Pelicem, 

Non quod Papinius tuus meusque 
Inter Labdacios sonat Aurores ; 
Aut cum forte pedum minore rhythmo 
Pingit gemmea prata Sylvularum, etc. 



STAGE HT LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 145 

imitateur de Stace* » ; Némésien , dans sa première Églogue'* , 
imite la fin de la Thébaïde, et Gorippe, dans sa Johannide^ 
rappelant les souffrances endurées par l'armée d'Adraste, 
semble également avoir pris Stace pour modèle ' . 

Plus tard, en plein moyen-âge, Giraud le Gambrîen, dans 
la préface de sa Topographia Hibeimiœ, en citera expres- 
sément deux vers : ce Gonsideranti mihi quam brevis et 
fluxa sit vita quam ducimus, eorum prseclara fuisse vide- 
tur intentio, quibus fuit curse egregium aliquod memoriale 
mundo relinquere, famamque sui perlongam facere, et 
momentaneam istam saltem memoria vivere post vitam. 
Unde in egregiis legitur Poetarum libris : 

Denique si quis adhucprœtendit nubila^ livor 
Occidet et merito post me referenlur honores, » 

Et il s'exprime à peu près de même dans la préface de son 
Itinerarium Cambriœ. 

Mais Giraud n'est point le seul qui, vivafit loin de Tltalie, 
connaisse cependant les poèmes de Stace, à l'époque où 
les lettres classiques avaient une existence si chétive. En 
pleine barbarie, et dans des pays où l'on ne pouvait guère 
le soupçonner, nous voyons Stace connu et cité avec éloge. 
Helmold, que l'on regarde comme le père de l'histoire 
des peuples du nord de l'Europe (xii* siècle), nous apprend, 
dans sa Chronique des Slaves y 1. 1, ch. 43, que VAchilleïde 
était étudiée parmi ces peuples à demi-barbares : <c Qua«- 

^ Voir les nombreux exemples réunis par Gessner, le savaat éditeur de 
Glaudiea, et, pour les imitations de Stace en général, la thôse latine ré- 
cemment publiée par M. Lehanneur (De P. Papinii Slatii mla et operibus 
qvsstiones. La Rochelle, Siret, 1878), que nous avons connue trop tard 
pour pouvoir profiter, comme nous l'aurions désiré, des renseignements 
nouveaux qu'elle fournit. 

3 Namque hic in silvis praesens tibi fama benignum 
Stravit iter, rumpens livoris nubila plena. 

' Danaum Thebanos inclita campes 

Agmina cum peterent, siccatos numine Bacchi, 
Expavere lacus, fontesque et flumina ductor 
Adrastus latis sitiens qucesivit in arvis. 
{Johannid., 305 ; cf. Stace, Théb, IV, 699 sqq. et 71 1-735.) 



146 LE ROMAN DE THÈSES. 

dam die, multis arbitris coram positis, interrogavit Viceli- 
num in scholîs positus quid legisset. lUo perhibente se 
Slatii libros Achilleïdos légère , consequenter requisivit 
quse esset materia Statii j> . 

Plus près de nous, Etienne, évêque de Tournai (fin du 
XII* siècle), cite, en se les appliquant, les vers de la fin de 
la Thébaide par lesquels Stace se reconnaît disciple de 
Virgile : a Divinam ejus responsionem, dit-il dans sa V^ 
Lettre, ut Thebaïs iEneida, longe sequor, et vestigia sem- 
per adoro», ce qui montre, ajoute Barth qui reproduit ce 
passage d'Etienne {Animadv. inStat. Theb.XU, 815), que 
cette œuvre remarquable était en honneur au milieu même 
de la barbarie. Auxi* siècle, Aymoin [De gestis Francorunij 
1. IV, cl) met dans la bouche du roi Clothaire s'adressant 
h Brunehaut les deux premiers vers du poème, dont se 
sert également Fauteur de la Chronique éditée par M. Freber 
(p. 92). Saint Bernard, au chap. VIII de son livre De œn^ 
versione ad clericos, reproduit le teneo longumque tenebo 
d'Étéocle refusant de rendre le trône à son frère (^Théb. II, 
429). Guillaume le Breton qui, dans sa Philippide^ se con- 
tente de dire de Lucain qu'il était passionné pour la gloire, 
fait le plus grand éloge de Stace : 

Aut qui tam sapido Thebaida carminé scripsit, 
' Ut queat ad plénum digne memorare relatu 
Tôt vlctos hostes, lot bella, tôt obsidiones, etc. 

{Philipp., initio.) 

Pierre Maurice, abbé de Cluny, le met au nombre des 
grands poètes philosophes * ; 

Vos praecipui cultores Philosophiae, 
Quos eadem propriis educat in laribus, 

< Il y aurait lieu de s'étonner de ne point voir figurer Stace parmi les 
vingt maîtres clercs mentionnés dans le petit poème moral qu'on trouve en 
tête du manuscrit de la Bibliothèque nationale, fs. fr. 12471, dont la no* 
tice a été donnée dans VAUasis de M. Gaston Paris, p. 207 sqq.; mais il 
faut remarquer que, tout en annonçant vingt philosophes, l'autour n'eu 
énumôre que dix-huit, ce qui permet de croire que le scribe a oublié deux 
vers, dans lesquels figurait sans doute le nom de Stace. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN- AGE 147 

Ejus VOS, inquam, pasti potique papilla, 

Quos proprio studiis imbuit ore sacris, 
Naso, Flacce, Maro, Stati^ Lucane, Boëthi, 

Et quicumque tuum carminé comis opus ; 
Hujus livoris vos tangere mucro minatur, 

Hic et de vestro cogitât exitio ; 
Vos etenim laedit, qui Isedere non timet illum 

Quem vobis socium Calliopaea dédit ^ 

Stace est mentionné même par les auteurs de Chroniques : 
Hermann de Reichenau (Gontractus) , Honorius d'Autun, 
Guillaume de Poitiers {Histoire des Normands) ^ Gosme de 
Prague (tfwtoîrô de Bohême), d'autres encore. Wippon*, 
dans son Panégyrique à 1* empereur Henri HI, fait ainsi 
parler sa muse : 

Ex nostris monitis callebat Statius auctor 
Thebanos juvenes miseris discernere flammis, 

faisant allusion aux flammes qui se divisèrent sur le bûcher 
des deux frères. Hugues deTrimberg (xiii* siècle) donne à 
Stace le premier rang après Virgile, dans des vers intéres- 
sants qui nous montrent exactement quelle connaissance 
d'Homère avait le moyen-âge : 

Sequitur in ordine Statium Homerus 

Qui nunc usitatus est, sed non illo verus ; 

Nam ille Grsecus exstitit grseceque scribebat, 

Sequentemque Vergiiium iEneidos habebat, 

Qui principalis exstitit poeta Latinorum. 

Sic et Homerus claruit in studiis Graecorum ; 

Hic itaque Vergiiium praecedere deberet, 

Si latine quispiam hune editum haberet. 

Sed apud Grsecos remanens nondum est translatus ; 

Hinc minori locus est hic Homero datus, 

Quem Pindarus philosophus fertur transtulisse 

Latinisque doctoribus in metrum convertisse. • 

* Vers cités par Barth, ÀdversaHorum commcntariorum lihri LX, 
antiquitatis tam gentilis quam christians monument is illustrati. Franc- 
fort, 1624, in-f>, lîb. IX, cf 2. — l/auteur a laissé ea maauscrit deux 
autres volumes à^Adversaria (livres 61 à 180). Sur cette iadigeste compi- 
lation, voir Nicéron, II, p. 23. 

^ Wippo ou Wilpo, aumôuier deTempcreur Henri III, vers 1045, né en 
Bourgogne. Son poème a été publié dans le Thésaurus dQ Busnage. t. III. 



148 LE HOMAN DE THÈBES. 

Même jugement de la part de Guy, Tévèque d'Amiens, 
de Nicolas Glamanges * , deGarnier, moine de Saint-Ouen. 
Enfin cette célébrité de Stace est également consacrée dans 
les œuvres des trouvères qui se piquent de connaître les 
classiques : ainsi Henri d'Andeli, dans la Bataille des vu 
ars^ le place parmi les poètes qu'il range sous la suprématie 
d' Aristote : 

Aristote qui fu a pié * 
Si fist cheoir Gramaire enverse. 
Lors i a point mesire Perse, 
Dant Juvenal et dant Orasce, 
Virgile, Lucain et Etasce^ 
Et Sedule, Propre, Prudence, 
Aratur, Orner et Terence : 
Tuit chaplérent sor Aristote, 
Qui fu fers corn chastel sor mote. 
(Ap. Jubinal, Œuvres complètes de Rutebcsuf^ II, p. 426.) 

On trouve également son nom cité avec éloge dans la 
Chronique ascendante des Ducs de Normandie^ et dans le 
Département des livres on lit ces mots : a Estace le Grand 
et Virgile » . Enfin Joseph Iscanus {De bello Trojano) au 
xii* siècle, Herbert de Fritslar {Liet von Troye) et Konrard 
de Wurzbourg {Trojanisch Kriege) au xm*, sans cependant 
nommer Stace, s'inspirent de VAchilleïde, ou d'une source 
latine qui en est dérivée (Voir Dunger, Die Sagevom trojan. 
Kriege, p. 46*). 

Si nous avons insisté à ce point sur la grande renommée 
de Stace au moyen-âge, ce n'est pas que nous nous fas- 

^ Recteur de l'Université ea 1393. 

'Voir dans l'édition do Stace de la collection Lemaire, vol. IV, une 
longue liste de témoignages sur Stace et d'emprunts fh,its à ses poèmes. 
Voir aussi l'édition de Bernart. un des plus anciens commentateurs de 
notre poète (Anvers, 1495\ pp. 134 et 169. ^ous nom abstenons de citer 
ici les savants du xv* et du xvi* siècle qui, soit en France, soit en Italie, 
soit en Allemagne, se sont occupés de Stace, et l'ont en général tenu en 
plus grande estime que les modernes ; leur témoignage ne serait d'aucune 
utilité pour montrer combien notre poète était connu et apprécié au 
moyon-àge. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE 149 

siens illusion sur Ténorme infériorité du disciple à l'égard 
du maître. Nous ne voulons certes pas nous inscrire en 
faux contre le jugement si précis, quoiqu'un peu sévère, 
de M. Nisard*, qui l'appelle un versificateur érudit et non 
un poète, et nous ne partageons pas pour notre auteur 
l'enthousiasme facile de Barth, qui ne lui reproche guère 
que d'avoir employé les riches couleurs de son style à 
traiter un sujet si peu meral, au lieu de chanter des héros 
dont les exploits fussent inspirés par des motifs plus 
nobles. Nous pensons cependant que ce qui a manqué à 
Stace, ce n'est pas tant le souffle poétique que l'art des 
proportions, et aussi la vérité et la mesure dans l'expres- 
sion. On ne peut nier qu'il ne soit le premier des poètes de 
second ordre, et à ce titre il méritait d'être connu et étu- 
dié au moyen-âge immédiatement après Virgile. Mais cela 
ne suffirait point à expliquer l'universalité de sa renom- 
mée, si une raison plus puissante n'avait attiré sur lui 
l'attention des hommes de cette époque. Non-seulement 
Stace, comme les autres poètes, était classé parmi les 
philosophes, mais encore il passait pour un des ancêtres du 
christianisme, et Ton croyait qu'il avait reçu le baptême. 

Dante s'est fait Tinterprète de cette légende, et son 
autorité n'a pas peu contribué à en prolonger l'existence 
au xiv' et au xv* siècle. Il a d'ailleurs donné à Stace, dans 
son immortel poème, une place importante, et il lui con- 
sacre deux chants entiers de son Purgatoire. Déjà, dans 
son livre De vulgari eloquio (ii,6), il nous avait dit en 
quelle estime il le tenait ; dans le Purgatoire^ il est repré- 
senté se joignant à Virgile pour guider le poète, jusqu'au 
moment où celui-ci rencontre Béatrix. Alors Virgile, qui, 
en sa qualité de païen, et malgré la vaguo intuition qu'il 
a eue de la venue prochaine du Ghrist, ne peut entrer dans 
le paradis, s'évanouit tout à coup (chant 30), et Stace, 

^ Études de mœurs et de crit*tque sur les poètes latins de la décadence. 
Paris, 1834, 2 vol. 



150 LE ROMAN DE THÊBES. 

dont la purification est achevée, y entre à la suite de Dante 
et de Béatrix. 

Dante fait de Stace comme une émanation de Virgile ; 
c'est par lui, nous dit-il lui-même, qu'il a été poète, c'est 
Virgile qui a mis en lui la flamme inspiratrice : 

Al mio ardor fur semé le fa ville 

Ghe mi scaldai de la divina ûamma 

Onde son allumati più di mille : 
De TEneida dico, laquai mamma 

Fummi, et fummi nutrice poetando ; 

Senz' essanon fermai peso di dramma. 

(Pv/rgat.^ ch. xxi, str. 32-33.) 

Que ne donnerait-il pas pour l'avoir connu ? 

E per esser vissuto di là quando 

Visse Virgilio, assentirei un sole 

Più ch'io non deggio al mio uscir di bando. 

(Ibid. , str. 34 . ) 

Et quand il apprend que c'est Virgile lui-même qui est 
devant lui, son enthousiasme éclate : 

Per te poeta fui, per te cristiano, 

et il ajoute que ce sont les vers fameux de la iv* Eglogue 
qui lui ont fait ouvrir les yeux à la lumière de la foi : 

Quando dicesti : c Secol si rinnova, 
Torna giustizia e primo tempo umano, 
E progenie scende dal ciel nuova. » 

{Ihid,, ch. XXII, str. 24.) 

Il était déjà baptisé lorsqu'il chanta la guerre de Thèbes, 
mais il se contenta d'aider les chrétiens en secret, sans 
oser confesser sa foi, et il en porte la peine dans le purga- 
toire. 

li est difficile de dire quelle est la source véritable de 
cette légende de Stace chrétien. M. Compare tti • croit 
qu'elle a dû naître de celle de Virgile prophète du Christ. 

' \xrg\i\Q nel medio evo,\, p. 300 sqq. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 151 

La prophétie empruntée par Virgile à la Sibylle de Gumes 
fut de bonne heure appliquée à la venue de Jésus-Christ 
ramenant sur la terre le règne de la justice. Virgile avait 
prédit le Christ sans le savoir ; Stace, son disciple, ayant 
vécu après la manifestation du Christ, avait dû être frappé 
de la vérité de cette prophétie, et le moyen-âge, qui recon- 
naissait en Stace l'admirateur de Virgile, devait être natu- 
rellement porté, après en avoir fait un grand philosophe 
comme son maître, à en faire de plus un chrétien. Il 
semble d'ailleurs que certaines imaginations soient allées 
plus loin dans cette voie, et Virgile passa aux yeux da 
quelques-uns, non pour un prophète inconscient, mais pour 
un véritable précurseur du Christ, et l'on en fit un saint. 
Mais Dante nous donne le sentiment conunun du moyen- 
âge à cet égard. 

Peut-être faut -il chercher ailleurs le secret de cette sin- 
gulière erreur. On sait que Stace naquit à Naples de Papi- 
nius Statius et de son épouse Agellina, et que son père, 
qui semble avoir été l'un des maîtres de Domitien, était 
originaire de Selles, en Epire*. Or, au moyen-âge, on 
croyait généralement que notre poète était de Toulouse. 
Dante lui-même l'affirme : 

Tanto fu dolce mio vocale spirto, 

Che Tolosano a se me trasse Homa, 
Dove mariai le tempie ornar di mirlo. 

[?urgaX.^ ch. xxi, str. 30.) 

^ C'est Topinion de Pomponius Lœtus, le savant professeur du collège 
romain au xv« siècle, qui a écrit une vie de Stace. Elle est reproduite par 
Giraldi {Depoelarum historiis^ dialogo quarto) et par Fr. Maturantius, en 
tôte de ses commentaires sur VAchilUïde (3»« édit. de Venise, 1483). 
qui disent que Selles et Naples se disputaient Thonneur de l'avoir vu naître, 
et par bien d'autres. M. Naudet {Biographie universelle, t. XLIH), sans 
doute d'après Markland, dit qu'il était né à Vélie de Lucanie (en grec 
ZiXiiq). Cette ville, selon le témoignage d'Aulus Gellius, 10, 16. et de Ser^ 
vins, ad Mn, VI, 359, se nommait 'EXia, de Doç (marais)^ ou, selon 
d'autres, Xùai ; les XiXW étaient au contraire un peuple d*Épire (V. Ho- 
mère, IL V. 234p Strabon et Etienne de Byzance). 



152 LE ROMAN DE THÊBES. 

Et Boccace s'inspire sans doute de lui, lorsque, au V* chant 
de son Amorosa visiofie, énumôrant les poètes qu'il voit à 
la gauche de la Donna lucente se presser autour de Dante 
pour lui faire honneur, après avoir cité Virgile, Horace, 
Lucain, Ovide, Juvénal, Térence, Pindare*, il dit : 

Et Statio di Tolosa anchora caro 

Quivi pareva havesse assai ben detto 
Del Teban mal', d'Achille il vigor raro. 

D'où provient cette nouvelle erreur ? Sans doute d'une 
confusion de personnes. Saint Jérôme, dans sa traduction 
de la ChroniqiLeà^Ensëbe {PatroL Migne, t. XXVII, p. 586), 
à l'année 2073 (209*olymp., 59 après J.-C, 3* année du 
règne de Néron), dit ceci : oc Stalius Surculus Tholosanus 
in Gallia celeberrime rhetoricam docuit. » Cette mention 
vient immédiatement après celle-ci, qui se rapporte à l'an- 
née précédente : ce Probus Berytius eruditissimus gramma- 
ticorum Romae agnoscitur », et avant cette autre, qui se 
rapporte à Tannée suivante : <c Terrae motus Romae et solis 
defectio ». Il s'agit donc là d'un événement important, et 
la célébrité du rhéteur toulousain devait être bien grande 
pour qu'Eusèbe l'ait jugé digne de figurer dans sa CAro- 
nique. Peut-être aussi le souvenir des succès de Stace le 
père, comme professeur à Naples et à Rome, s'est-il mêlé 
à celui du rhéteur de Toulouse ; de là la confusion qui a 
fait de Stace un citoyen des bords de la Garonne transporté 
aux rives du Tibre, et a uni dans un souvenir commun 
Papinius Statius et Statius Surculus, ou plutôt Ursulus*. 



' C*est-à-(lire le faux Pindare, l'abréviatour et le traducteur d'Homère 
en latin. 

3 C'est ainsi qu'il est nommé, d'aprôs Vossius (De poetis latinis, c. III, 
p. 45), dans une Chronique manuscrite de la bibliothèque de Saint-Victor, 
et aussi dans l'opuscule de Suétone intitulé : De claris rhetoribus, ou 
plutôt dans une liste que l'on trouve dans quelques manuscrits en tôte do 
cet ouvrage (V. PatroL Migne, t. XXVII, p. 586, note a). Ursus et Ursulus 
sont des noms de famille connus par les inscriptions , tandis qu'on ne 
trouve nulle part trace d'une famille du nom de Surculus. 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 153 

Nous savons en effet, par le témoignage de Barth, que ce 
surnom de Surculus se trouve quelquefois joint dans les 
manuscrits au nom et au prénom du poète * ; c'est sans 
doute ce qui l'avait fait accepter à certains savants, comme 
Lindenbrog et F. Morel, même après que la découverte des 
Silves parle Pogge, en 1417, au monastère de Saint-Gall, 
et surtout leur publication à Venise en 1472, auraient dû 
les éclairer complètement sur ce point. D'ailleurs, dès 
1475, Domitius Galderinus, dans son Commentaire sur les 
Silves, avait tranché la question de Stace toulousain et fait 
justice de cette erreur. 

D'autre part, nous trouvons dans Jean de Garlande un 
singulier détail sur cette légende "• Son curieux poème De 
triumphis Ecclesiae, dont le manuscrit unique se trouve au 
British Muséum, renferme au milieu des vers deux grandes 
pages de prose, annoncées du reste par le versificateur 
lui-môme dans ces vers : 

Se lector recreare potes t, quem metra fatigant, 
Edita cum vario sit mea musa sono. 

Il s'agit d'une lettre circulaire adressée aux étudiants 
de l'univers entier par les maîtres et les étudiants de la 
nouvelle Université que venaient de fonder à Toulouse ' le 
légat du pape, l' évoque de cette ville (le troubadour Fol- 
quet de Marseille) et l'ordre de Gîteaux, et qu'on pouvait 
juger digne, dit M. Littré, de figurer parmi les triomphes 
de l'Église, après la sanglante défaite des Albigeois. L'au- 

^ Adr>«rsar. comrmnL, lib. XI, c. 2 : « Repertum in aliis scriptoribug 
aul eliam libris Surculi cogaomeatum rectissime amolitus est eruditissimiis 
Gevarlius, quod proavorum meinoria in eodem agnovit, el reliquis voca- 
bulis adjecit Augustinus Dathus Senensis, ut in ejus commenuriis légère 
memini. i 

2 Nous empruntons les détails qui suivent à l'article de M. Littrô dans 
V Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 77 sqq. 

3 Cette Université fut fondée aux frais du comte Raymond, et d'après 
une clause formelle du traité de Paris, en 1219. H n'y avait auparavant à 
Toulouse qu'une école de peu d'importance, où Jean de Garlande lui-roôme 
avait professé trois ans. 



154 LE IlOMAN DE THÈBES. 

teur de la lettre, que ce soit Jean de Garlande ou tout autre, 
cherche à attirer les étudiants étrangers à Toulouse, en 
leur vantant les charmes de son climat, le bon marché des 
vivres, etc. Il leur cite des vers de TAchilleide * , et, à cette 
occasion, fait de Stace un poète toulousain. 

Enfin, le scholiaste de Stace, Lactantius (ou Luctatius, 
Lutatius) Placidus, qui écrivait dans les premières années 
du VI* siècle ou à la fin du v®, fait également de Stace un 
Toulousain, et lui donne le nom de Surculus (ou peut-être 
Sarculus), On lit en effet dans l'édition de Stace donnée 
en 1600 par Lindenbrog (Paris, in-4*') :DePapinio Sarculo 
Statio ex veteribus libris^,. . . Si quis autem unde fuerit (Sta- 
tius) quaerat, invenitur fuisse Tholosensis, quae civitas Gal- 
liae est, ideoque in Galllia celeberrime docuit rhetoricam, 
sed postea venions Romam ad patriam se transtulit. » Nous 
voyons ici réunies les deux erreurs et sur le nom et sur la 
nationalité de notre poète. Il est bon d'ajouter que l'édi- 
tion de 1600, sans doute à cause de cette glose, a pour 
titre : Papinii Sarculi Statii opéra, . 

Ce rhéteur de Toulouse, ainsi substitué au poète Papi- 
nius Statius, passe pour avoir été chrétien*. Si c'était bien 

A Ornais hoaos illic, illic iagontia cerlant 
Nomiaa ; vix litnidaB maires, vix agmiaa cessant 
Virgiaea ; hic mullum stériles damnatus in aaaos 
Invisusque deis, si quem hsec nova gloria segnem 
Praôterit. (Stace; AchilL H, 124-128.) 

3 Lactantius Placidus semble bien l'avoir été : on peut le conjecturer 
d'après un passage de son commentaire au v. 5tG du livre IV de la 
Tkébaïde {Et triplicis mutidi summum quem scire nef as est) : c Sed 
dire sentiunt qui eum (Deum) interesse nefandis artibus actibusque magicis 
arbitrantiU*. In versu vcro poeta sic dixit, illum quasi nomen scire sic re- 
petunt, utproderit; sic ergo scire nefasest (id est eis), hoc magis ad ter- 
rorem dixit, illum ut pu tares tu scire a vate, cum non liceat Dei nomina 
continere. Sed Dei vocabulum a nulio sciri hominum potest, sed quod Ve- 
ritas habeat percipe. Hujusne Oei quis nomen scire potest, qui non tantum 
régit, sed continet cuncta (alii : qui nutu t. r., continet cuncta), cujus ar- 
bitrio deserviunt, qui nec œstimari potest, nec Hnibus claudi? Sed cum 
Magi vellent virtutis [ejus], ut putabant, comprehendero singulas appella- 
tiones, quas per naturaa poteslates abusivo modo designaruat , et quasi 
plurimorum [uominum| nobilitate Oeum appellare conati sunt, quasi ab 



STAGE ET LES TRADITIONS CLASSIQUES AU MOYEN-AGE. 155 

prouvé, nous aurions là l'explication du prétendu christia- 
nisme de Stace, comme nous y trouvons celle de la fausse 
qualité de Tolilousain qu'on lui a attribuée ; mais nous ne 
savons sur quels témoignages est fondée cette opinion. Ce 
que nous avons dit nous semble limiter considérablement 
la question, et désormais c'est sur ce dernier point seule- 
ment que devront se concentrer les recherches. 

Ainsi, l'intérêt que la légende d'CEdipe offrait pour les 
intelligences neuves du moyen-âge, la renommée u£u ver- 
selle de Stace, et l'erreur qui faisait de lui un chrétien, 
voilà, à notre avis, les principales raisons qui ont poussé 
le trouvère anonyme à enromancer la matière de la Thé- 
baïde et l'histoire d'Œdipe. Comment s'est-il acquitté de 
cette tâche ? Qu'est devenue entre ses mains l'œuvre pure- 
ment artificielle du poète latin, et quels éléments étran- 
gers y a-t-il ajoutés ? C'est ce que nous aurons à examiner 
dans le reste de ce chapitre. Après avoir dit un mot 
des manuscrits du Roman de Thèbes, nous donnerons une 
analyse et des extraits du poème , afin que le lecteur 
puisse aisément nous suivre dans l'étude des questions 
que soulève cette œuvre complexe, en particulier celles 
de son auteur et de ses sources. Nous étudierons alors, 
dans le roman du xii* siècle, les transformations subies 
par la légende en passant d'une œuvre purement littéraire 
et artistique dans une œuvre d'inspiration moitié populaire, 
moitié cléricale ou littéraire, et nous y chercherons Tappli- 
tion des règles que nous avons exposées plus haut sur la 
transmission des traditions classiques au moyen-âge. Enfin 

eflfectu cujusque rei ductis vocabulis , ut Orpheus fecit, et Moyses * Dei 
summi antiates, et Esaias et his similes. Etrusci confirmant nyropham, dum 
nupta fuerit. praedicasse maximi Dei nomen exaudire hominem per naturœ 
fragilitates pollutionemque fas non esse ; quod ut documentis assereret, con- 
spectu ceterorufli ad aurem tauri Dei nomen nominasse, quem illico, ut 
dementia correptum et nimio turbine coactum, exanimasse. Si qui secreto 
sciredicunt. falsum dicunt, quoniamresinefTabilis comprehendi non potest.i^ 

* Sic, édit. Lemaire, IV, p. 41, note. L'édition de Venise (III'), 1488, donne 
Mim. 

11 



'I. 

le 



136 LE ROMAN DE THÊBES. 

nous passerons en revue les œuvres inspirées par le Roman 
de Thèbcs ou qui en dérivent directement. 

Section IL 
Les Mamuscrits. 

Il y a en France trois manuscrits du Roman de Thèbes : 
ils sont tous les trois à la Bibliothèque nationale, où ils 
portent les numéros 375, 60 et 784 du fonds français. 
Nous les désignons par les lettres A, B et G. 

Manuscrit A. — Le ms. A (B.N. f fr., 375, ancien 6987, 
anc. Biblioth. du cardinal Mazarin 1 1 47, Lacurne de Sainte- 
Palaye, not. 888) est un énorme volume in-f* relié en maro- 
quin rouge, avec les armes de France sur le dos et sur les 
plats. On y trouve d'abord une première partie d'un caractère 
particulier, qui contient V Apocalypse , les Prophéties de Cas- 
sandre et le livre de Sénèque. Cette première partie est 
d*une autre main que le reste du volume, et la dispo- 
sition du texte est aussi différente. Le reste du volume, 
composé de romans, est écrit d'une écriture menue et ré- 
gulière, sur quatre colonnes, qui contiennent d'abord 60 
vers, puis seulement 53 ou 54 . Il est en partie l'œuvre de 
Jehan Madot, neveu d'Adam le Bossu d'Arras, comme on 
peut le voir par ces vers, oii le malin copiste s'est claire- 
ment exprimé, et que l'on trouve au f* 119 v*, à la fin du 
Roman de Troie ^ placé dans ce manuscrit à la suite du 
Roman de Thèbes : 

Explicit ; H livres define. 
Devant vous ai dit et retrait 
Qui premiers et trôvé et fait 
Le dite rime et le matére, 
Qui prisie doit ostre entére. 
Mais cis qui c'escrit, bien saciés 
N*estoit mie trop aaissiés ; 
Car sans cotèle et sans surcot 
Estoit, pôr un vilain escot 



LES MANUSCRITS. 157 

Qu'il avoit perdu et payé, 
Por le dé qui Tôt engignié. 
Gis Jehanes Mados ofc non, 
G'on tenoit a bon compaignon ; 
D'Arras estoit : bien fu conus 
Ses oncles Adans li Boçus, 
Qui pôr revol (et) pôr compaignie 
Laissa Arras; ce fu folie, 
Car il ért cremus et amés. 
Quant il môrut, ce fu pités. 
Car onques plus enginex bon 
Ne môrut, pôr voir le sét on. 
S'en prions a Dieu bonement 
Que s'arme méte a sauvement^ 
Et gart Madot de vilonnie, 
Qui Tescripturea parfurnie. 
Ensi com vos oï lavés, 
Gis livres fu fais et fines 
En Tan de T Incarnation, 
Que Jbesus soufri passion, 
Quatre vins et mile et deus cents 
Et wit : biax fu li tans et gens, 
Fors tant ke ciex avoit trop froit, 
Qui surcot ne cote n'a voit ; 
Li jours purificationis 
Estoit béate Yirginis 
G'on apèle le candelier. 
Diex le garde de destôrbier, 
S'il li plaist, et de vilain cas ; 
Qu'il ne perge jamais ses dras. 

Ces mêmes vers fixent la date de Tacbèvement de la trans- 
cription du Roman de Troie au 2 février 1288, et par 
conséquent on peut admettre que le Roman de ThèbeSy qui 
précède, fut copié à la fin de 1287. C'est à tort qu'une 
main postérieure a mis en tète du poème la date de 1280, 
dans le titre suivant : Les guerres de Troye et TJxèbes^ de Je- 
hansMadoSy neveu d'Adam li bœuf {sic) d^ Arras y MCCLXXX, 
a la Chandeleur, L'erreur vient de ce que les mois et wit 
sont rejetés au vers suivant dans Vexplicit. Ce titre contient 
une autre erreur, qui a fait croire à Méon (Voir son Gâta- 



158 LE ROMAN DE THÈSES. 

logue à la Bibliothèque nationale) que Madot était, non pas 
le scribe, mais Taiiteur du Roman de Troie et du Roman de 
Tlièbes, A partir du f* 182, fin de la première colonne, l'é- 
criture n'est plus aussi belle; Madot a fait place à Perrot de 
Nesle, l'auteur de l'Analyse dont nous allons parler (V. P. 
Paris, Mss. fr. de la Bibl. du Roi, I, 67). 

Après le livre de Sénèque^ vient dans le manuscrit un 
feuillet blanc, puis (P 35 r») un résumé de ce que contient 
le reste du volume, rédigé par Perrot de Nesle en vers 
octosyllabiques. Ce résumé met à la suite d'une rubrique 
indiquant le titre du roman et son numéro d'ordre, 10 
vers qui en reproduisent les principaux faits. Mais il ne 
commence dans le ms. qu'au dixième roman, Flore et 
Blanceflour. Le reste a dû disparaître avec la première 
partie du volume, comme nous allons le démontrer, et 
faire place dans la nouvelle reliure à 34 feuillets conte- 
nant ce que nous avons appelé la première partie du ma- 
nuscrit. Grgesse {Diè grossen Sagenkreise des Mittelalters, 
pag. 125) renvoie à Fr. Michel, Chron. Anglo^Norm.^ III, 
pag. VII sqq., et à Paulin Paris, Manuscr. fr. de la Bibl, 
du Roiy tom. I, pag. 67 sqq.; III, pag. 191 sqq., pour 
des fragments de l'Analyse que Perrot de Nesle a faite du 
Roman de Thèbes et du Roman de Troie. M. P. Paris a 
constaté en effet qu'elle était incomplète, et cette muti- 
lation doit être ancienne, car la pagination n'est nullement 
de notre temps. L'analyse se termine par cet explicit : Or 
disons tôt : amen, amen, Explicit {ce) fist Peros de Nesle ^ 
qui en trover tos s'escervele. La fin du fo 35 r* et le V* sont 
d'abord restés vides ; et cela se conçoit facilement, puis- 
que ce feuillet a été ajouté après coup* . Le Roman de Thè^ 
6e5 va du f* 36 r* au f 67 v® inclusivement, et contient 
exactement 14620 vers^. A la fin, on lit ces mots : Explicit 

* Aujounl'hui ce verso coatieat une table coacise des différentes pièces, 
due à M. de Bréquigny (P. Paris, Mss. fr. ICI, 198). 

* Le manuscrit a en réalité 14624 vers. La différence entre les deux 
chiffres provient de ce que nous avons rétabli, d'après les autres manus- 



LES MANUSCRITS. 150 

// sièges de Tebes et de Thioclet et de Pollinices H tierce branke. 
Ces mots prouvent, non pas que le Roman de Thèbes était 
la troisième branche d'un cycle, mais que c'était le troi- 
sième ouvrage copié dans le manuscrit. 

En efifët, à la fin du Roman de Troie, qui vient immédia- 
tement après celui de Thèbes, on lit (P 119 v*, col. 1) : 
Ci faut de Troies et de Thebes li quarte, et puis li sièges 
SAtaines. Ce siège d'Athènes est le Roman d'Atis et Pro- 
filias d'Alexandre de Bernay (ou de Paris), qui se trouve 
aussi dans les ms. 793 et 794 ; il va du f 1 19 v^ au f* 162 
et se termine par ces mots : Explicit li sièges d'Ataines li 
quinte, et ci après des dis Jehan Bodel. De même au f* 163 
v" : Ci falent li dit Jehan Bodel li sisism^es, et ci après est 
d'Alixandre; puis, au f* 216 r® : Explicit du bon roi Alixan- 
dre li setimes^ et puis des dus de Normandie, et ainsi de 
suite jusqu'à la fin du manuscrit, qui contient encore 
Guillaume d* Angleterre ^ Flore et Blanceflou/r^ Blancandin^ 
Cligès, Erec et Enide, le Conte de la Vieillette, le Roman 
d'Ille et Ganeron, le Miracle de Théophile, le Roman d^Am^or- 
dos et Ydoine, le Conte de la Chastelaine de Vergy, une Chan* 
son de Saint^É tienne, des Vers sur la mort, les Louanges à 
Xostre Dame et les Miracles de la Vierge, 

Or ces mots : li tierce branke, etc. ,n'auraient aucune raison 
d'être, si la première partie du manuscrit actuel en avait 
toujours fait partie, puisqu'elle contient trois ouvrages bien 
distincts. D'ailleurs l'Analyse en vers de Perrot de Nesle, qui 
ne commence actuellement qu'au dixième poème. Flore et 
Blanceftour, devait contorder entièrement avec le manu- 
scrit, puisque ce dernier texte y occupe le dixième rang 
comme dans l'Analyse, si l'on admet les indications des 
différents explicit. Il faut donc reconnaître que le manuscrit 
renfermait à l'origine, avant le Roman de Thèbes, deux autres 
poèmes. Quels étaient ces poèmes ? Peut-être y était-il ques- 

crits» 3 vers oubliés par le scribe, et supprimé 7 vers qui avaient été sim- 
plemeat répétés après le vers 431 i, par suite de la ressemblaace des deux 
vers qui précôdeat : ce soat les vers 4137-43. 



160 LE IlOMAN DE THÈBKS. " 

tion des origines de Thèbes et des aventures de Gadmus (Cf. 
Flamenca^ v. 63 1 -2) comme dans certaines compilations qui 
s'autorisent du nom d'Orose (Voir plus loin, section VIT, ms. 
15455B.N. P.fr., début) ; ou peut être encore le copiste, qui 
semble avoir voulu observer à sa façon Tordre chronolo- 
gique, avait-il placé avant le Roman de Thèbes les romans, 
aujourd'hui perdus, qui racontaient l'histoire fabuleuse de 
Ninus et de Sémiramis, ou l'établissement de Danaiis en 
Grèce ; hypothèse qu'autorise jusqu'à un certain point la 
composition de plusieurs manuscrits contenant des rédac- 
tions en prose des romans de Thèbes et de TVofe, avant 
lesquels on trouve, également abrégées en prose, les légen- 
des dont nous venons de parler, par exemple les manus- 
crits 22554 et 24396, dont nous reparlerons plus loin 
(V. Sect. VII). 

Manuscrite. — Le manuscrit B (B.N. f". fr., 60, anc. 
6737% anc. Biblioth. Colbert 198) est un volume in-fol. 
maximOj écrit sur trois colonnes, de 44 à 48 vers par co- 
lonne, sauf les cas où ily a une miniature accompagnant la 
rubrique, ce qui arrive assez souvent ; la reliure est en 
maroquin rouge, portant au dos et sur les plats les armes 
du roi. Il a été probablement écrit par un étranger, à en 
juger par les fautes nombreuses et les non-sens qu'on y ren- 
contre, et ne semble pas remonter plus haut que la fin du 
xiv* siècle. Vers la fin du xvi* siècle, il appartenait à Estienne 
Tabouret, seigneur des Accords, dont la célèbre devise, « i4 
tous Accords » , se trouve au bas de la première page du texte, 
et la signature, « A moi Tabourot », à la fin^du roman de 
Thèbes et au commencement du roman d'Eneas. Le ma- 
nuscrit commence par la rubrique suivante, laquelle vient 
après une grande miniature occupant les deux tiers de la 
page: 

Ci commence li roumansde Thèbes^ qui fu racine de Troie 
la granij ou il a mult de merveilles diverses. Item toute 
listoire de Troie la grant^ comment elle fu ,ij. fois de^ truite 



LES MANUSCRITS. 161 

par les Grigois, et la ca/ibse pourquoi cefu, et les mortalitezqui 
y furent. Item toute V histoire deEneas, et d'Ancises, qui s'en- 
fuirent après la destruction de Troie, et comment lev/rs oirs 
plueplerent (sic) les régions de decain (sic), et les granz mer- 
veilles qui d'eux issirent. Le roman de Thèbes, qui va jus- 
qu'au fol. 41 inclus., se termine par la rubrique suivante : 
a Ci fenist le romans de Thebes, Et après vient le rowmans 
de Troye la grant, et après Troye vient le Romans de Eneas, 
Le roman de Troie va du foL 42 roaufol. 147 v% 2°'* col., 
et le roman d'Eneas, du fol. 148 r* au fol. 186 v* ; il ter- 
mine le volume, qui contient ainsi les trois principaux ro-* 
mans tirés de Tantiquité. 

' Manuscrit C. — Le manuscrit G (B.N. f . fr., 784 , anc. 
7189*) est un volume petit in-fol., relié en cuir fauve, sans 
aripes. Sur le feuillet de garde, on lit ceci : a Ci roumans est 
du Roy Jacques, comte de la Marche et de Castres^) . Ces mots 
sont écrits en gothique du commencement du xv* siècle ; 
au-dessous, on lit cette indication, d'une écriture beaucoup 
plus récente : a Jacques de Bourbon, 2™ du nom, comte 
de la Marche et de Castres, épousa en 1415 Jeanne, 
2°** du nom, royne de Naples et de Sicille ; il prit ensuite 
le tittrede roy. Ce prince est mort à Besançon, religieux du 
tiers-ordre de saint François, le 24 septembre 1438. » 
Le catalogue imprimé assigne pour date à ce manuscrit le 
XIV* siècle ; c'est possible, mais en tout cas ce ne pourrait 
être que le dernier tiers du xiv* siècle : l'orthographe et 
l'écriture du manuscrit s'accordent pour le prouver. Il ne 
contient quelo Romande Thèbes, qui va jusqu'au fol. 69 V, 
et VEneas, qui va du fol. 70 au fol. 1 19. 

En comptant les colonnes à 40 vers chacune, Thèbes au- 
rait ici 10558 vers. Dans le ms. B, la différence ne doit 
pas être de plus de 10 vers, ce qui tient à peu près tou- 
jours à un oubli. Il y a cependant, en dehors des cas assez 
nombreux où B fournit des non-sens amenés, soit par des 
fautes de lecture, soit par le peu d'intelligence que le 



162 LE ROMAN DE THÈBES. 

scribe avait de la langue de l'auteur, quelques rares diffé- 
rences entre les deux manuscrits, ce qui indique qu'ils 
n'ont point été copiés sur un exemplaire commun. 

Manuscrit D. — Outre les trois manuscrits de la Biblio- 
thèque nationale que nous venons de décrire, nous de- 
vons mentionner pour la France deux fragments d'un qua- 
trième manuscrit (D), qui se trouvent insérés dans la 
reliure d'un des volumes de la bibliothèque d'Angers. Ils 
ont été découverts, il y a quelques années, par M. Bou- 
cherie, qui a bien voulu nous communiquer sa copie, en 
nous priant de rechercher les rapports qu'ils pouvaient 
avoir avec le texte des trois autres manuscrits * . 

Le premier fragment contient 54 vers, qui correspon- 
dent aux vers 6636-6706 de A; mais le passage est bou- 
leversé et un certain nombre de vers manquent dans notre 
copie. Nous indiquerons en marge, en donnant ci-dessous le 
texte de ce fragment, les numéros des vers de A auxquels 
correspond chaque vers de D. Il s'agit, dans ce passage, du 
discours d'Adraste à ses vieux compagnons pour les exhor- 
ter à imiter les exploits des jeunes bacheliers, des prépara- 
tifs du combat, et de la plaisanterie d'Athon qui appelle les 
vieux barons des brebis, à cause de leur tète chenue, plai- 
santerie relevée aussitôt par le vieil Othon, qui lui garde 
rancune de la querelle qu'il lui a faite dans le conseil. 
Voici du reste comment le ms. A complète ce discours, 
inachevé dans D : 

(v. 6687) (Mais, par le foi que jo doi vous,) 
S'il sont berbis, nos soions lous ; ' 
Nos lôr môvrons môlt test estai, 
Encontre irons tôt a ceval ; 
Çou ért môlt lais et grant mervelle. 
Se li lous s*enfuit pôr l'ôelle. 



J M. Boucherie nous avertit qu'il a copié la plus grande partie du feuillet 
do garde, mais qu'il a laissé de cùté uu certain nombre de vers moins 
bien conservés. 



LES MANUSCRITS. 163 

Le deuxième fragtneDt est un peu plus long : il renferme 
97 vers ou fragments de vers, ou plutôt 96, le quatorzième 
ayant été emporté par le couteau du relieur, qui a rogné 
en môme temps tantôt' la fin, tantôt le commencement d'un 
certain nombre d'autres; de plus, les vers 15-17 sont mu- 
tilés, précisément dans un passage où notre texte diffère 
complètement des trois autres, ce qui fait que nous avons 
hésité à les rétablir arbitrairement. Nous avons comblé les 
autres lacunes, soit à Taide des autres manuscrits, soit par 
conjecture, quand le texte était différent, et nous avons 
écrit en italiques les lettres rétablies. Ce second fragment 
correspond assez exactement, sauf pour les vers 17-18, aux 
vers 7009-7097 de A; seulement les vers 51-2, 55-56, 
61-6 de D ne se trouvent pas dans les autres manuscrits, 
et les deux vers 77-8 correspondent ici, comme dans BG, 
aux quatre vers 7075-8 de A. 

Le dialecte de ces fragments est caractéristique ; il offre 
un certain nombre de particularités intéressantes qu'il 
n'entre pas dans notre sujet d'analyser en détail. Nous 
nous contenterons de signaler, parmi les habitudes or- 
thographiques familières au scribe, la réduction fréquente 
de ei et ie à a, la prédominance de Ta =6 atone, et la sup- 
pression de r^ dans le groupe ts latin {t pour z\ princi- 
palement à la deuxième personne du pluriel des verbes 
{yast^ gardetj poet)y et aux cas en s de la déclinaison (pe- 
cA6^= péchez, mortj tôt, etc). Si nous avons rejeté en note 
ces dernières formes, c'est que ce texte offre plusieurs cas 
de l'emploi régulier du ;s = t$. Mais il y a lieu de se de- 
mander si cette orthographe ( = z n'indiquait pas la vraie 
prononciation du scribe; cf. Chronique de Benoît, I, 122, 
dotet ; 361 , aparilliet ; 9404 , sachiet ; Epître farcie (publiée 
par G. Paris, AB,nsYlahrbuch, IV, pag. 311 sqq.), avet; et 
en provençal, Tradttction de l'Évangile de Saint^Jean, avet^ 
dizetj etc. ; Mystère de la Passion de la bibliothèque Didot, 
inédit, seret^ etc. Notons également la forme du régime de 
l'article masculin to, celle de la première personne du plu- 



164 LE ROMAN DE THËBBS. 

riel um pour orw, et la suppression du ^ à la 3"* personne 
{soreriy sachen)y à côté des formes régulières, bien plus 
nombreuses, joerent^ orent^ traent^ etc. Sien * pour seit^ 
(fragm. 1, 1 5), 3™ pers. sing. du subjonctif présent de estre, 
est isolé, et doit être une faute du scribe qui a mis le plu- 
riel au lieu du singulier (cf. seit^ 27 et fr. II, 61 et 84). 

Le texte de ce manuscrit est certainement antérieur à 
Tépoque du remaniement ; mais il a des leçons communes 
(par exemple solsi {sosi) avec BG, qui doivent appartenir à 
la môme famille pour la partie du texte qui est ancienne. 

Fragment I. 



(A.6636)* 

(A.6641) 

(A.6642)** 

(A.6639) 

(A.6640) 



(A,6645.58) 



«Quant ne porra de sei (ne porra) ren dire. 

La nos estot poindre e brocher, 

E nos proesces refrescher. 

Meus voil,fait il, perdre la vie, 
5 Que n'i face chavaierie. 

E vos dirai cum lo ferum : *. 

Les ven tailles deslacerum. I 

Parestrun les testes chanues, 

E les grans barbes encreûes ; 
10 E semblara ben grant bartiage, 

Quant nos poindrum par le rivage ; 

Quar unques mais, si corn me semble, 

Taus gens ne fut justée ensemble. 

Gardez que devers les chanuz 
15 Seit li estorz ben maintenuz, 

E que n'i ait fait coardie 

Devers la nostre gent florie. 

La verrum grainor destreit, 

Poinum ensemble ben estreit ; / 

* Sien, à la 3»« pers. du plur., se retrouve dans Les sept Vierges sages 
et les sept Vierges folles, texte qui appartient au centre-K>uest de la Fi*ance, 
sur les limites de la langue d'oîl et de la langue d'oc. 

V. 5, ms. chavalerée-, v. 10, ww. domage, BC grant bamage, A grans 
barnages; v. 14, ms. gardet (cf. v. 50), BC devers, A devant: v. 14-15, 
ww. chanut, maintenut (cf. 2« fr., v. 76, note); v. 15, ms» sien li estorz; v. 
18, A Ja venrons ou grignor deslroit. 

* Les vers 6637-8, qui manquent, «ont sans importance. 
** Les vers 664S-4, qui manquent, sont sans importance. 



LES MANUSCRITS. 

20 Ne redotum ja les garços 
Ne remange uns entres arços ; 
Que il sachen certenement 
Que 11 reis fait renvaïment. 
Nostre jelde venge deraire 

25 Lo petit pas par la riveire, 
Que, si el nos torne à destrece, 
Hoc seit nostre fortalece. » 
— A toz plot ço que dist li reis ; 
Dist li uns a l'autre en grezeis 

30 « Mar unt esté en tante poine, 
Si li faillent d'iste besoine. » 
Li veil sunt preu en lor jovent, 
A tal jo joérent sovent : 
Les ventailles unt deslacées, 

35 Les astes contremunt drecées ; 



I 



165 

Sic C, AB différent. 
(6659-60) 

\ 



(A.6661-70) 



(A.6697) 
(A.6698) 
(A .6671) 

(A.6672) 



01 (sic) chef davantcent grailles sonent,' 
Al plus coart hardiment douent ; 
Fremist li cels, fremist la terre, 
Ben resemble desore guerre. 

40 Attex ot les chevaus henir, 
Garda très sei, vit los venir : 
« Yaez, fait il, cum grant compaine 
Nos vent d'oelles par la plaine. > 
— Otex respont, qui fut dejuste : 

45 <K Gros mot dire gaires ne custe ; 
Mas par la fei que ge dei vos,... > 



I. 



(A.6677-6687) 



V. ÎO-21,ttc C,A Gardés que ja ne s'en tourt uns, Es portes soit Tes- 
iors quemuns. B Gardez que ja nus ne s'en tiengne, Devant que la mort 
le retiengne ; v. 22, sachen (cf. 2« flragm., v. 95, soren) , A si qu'il sacent, 
(7 se il sévent : v. 26, la forme si se trouve dans l'Ouest, au moins jus- 
qu'à la fin du xii« siècle (cf. v. 31 et 2« fragm., v.v. 33, 36, 51, 53, 79) ; 
V. 28, ms. lot... li rex ; v. 32, ms. sunt par, ABC H furent preu en lor jovent; 
V. 33, A Et tel ont il esté sovent; BC ont la leçon de D; v. 41, ms. trese 
(cf. C triers soi, B très soi); ibid., on pourrait hésiter à admettre los, 
qu'on ne trouve guère que dans la Passion, tfixte écrit, comme on sait, 
dans une langue intermédiaire entre la langue d'oïl et la langue d'oc ; 
cf. cependant lo, v. 25 et 2« fragm.. v. 6; Af. Boucherie croit ces formes 
poitevines ; v. 42, ms. vaet (cf. v. 14.-15, chanut, maintenut; v. 28 tôt, et 
2« fragm., V. 73-74, complit, establit; v. 76, pechet, etc.) ; v. 43, ww. par 
ca plaine ; v. 45, ms. coste. 



166 LE ROMAN DE THÈSES. 

Remembre lor del vasalatge 
Que il orent el bon aage, 
E es estreis forment s*afichent, 
50 E us chevaus espérons fichent, . ^ - 

Devant le peit traent les larges, / (A-ob^y-TOb) 

Que il orent e forz e larges; 
Mes les plusors sunt si fumées, 
54 Por la besoine enco lorées.... 



Fragment II. 



Tant com nos somes si dilivre, (A.7009) 

Mix aim aler en Grèce vivre, 

Ou vesquirent tuit nostre aive, 

Que ci morir a ital glaive.» 
5 TuU H pluisor al duc s'apoent, 

E del torner lo rei ennoent; 

Mes li rex est grès a mover, 15 

N'en ira sans graot estover. 

Li cons d'Amiches ot grant cor, 
10 E n'ama mie trop grant for : 

Molt presaplus chavalerie 

Que riveire ne bercerie, 20 

E doner grant cop en ester, 

Ou*en chaee aler n'estre a sejor. 
15 En guerre fui noris d'enfance, 

En tote tost n'ot melor lance ; 

nt sache mal 25 

Li rex de Grèce l'ot molt cher^ 

Car en destreit ben le conselle ; 
20 E fut molt pros a grant mervelle, 

E fut uns luns, e ot la chère 

V. 54, mi. por la besoin suât encheries, ABC que toutes sont encolorées. 

V. 2, ms, euivre ; v. 8, ms. ne ira ; v. 9, sic BC; A donne : Li quens 
d* Anicles fù molt sages : v. 1 0» ms, E namene molt grant Ja for, BC Et 
n'ama mie trop lonc fuer, A Huit Ai vallans et prex et larges ; v. 13, ms. 
E done ; le vers 14 manque ; A Qu'en kace aler n'estre a sejor ; v. 15, ms, 
de sane (?), peut-être faute de lecture dans la copie, pour enfance; A En 
gerre Ai noris d'enfance; v. 16, ms. n'en ot melor, A En tote l'ost n* ot 
millor lance ;v. 17, ;« ne puis rétablir ce vers ; A N'en i a nui plus aduré ; 
V. 18, A Li rois l'a molt tous jorsamé; v. 19, ms, le coms...; v. 20, ms. 
a grant nom; v. 21, ms, E fête uns. ^ 



LES MANUSCRITS. 

Brune e alise e mot futfi^r^; 
Clers chevos ot mêliez de chaîna*. 
Cil respont al duc de Micainw; 

25 Mes quant il vet que tuit conteiidenl 
E al torner areire tendent. 
Contint sei el commensamenr 
Si parla molt tempreement : 
a Sire, fait-il, al mien espeir, 

30 Vos dites sen e dites ver. 
Pes que nos vint tel aventure, 
Del retorner est ben mesure ; 
Mes, si vos plaist, n'i dites joi, 
Laissez m'i amender un poi, 

35 Si vos dirai que g'en outrai ; 
Si vos est vis que g'i folei, 
Die qui melz en sara dire, 
Ja deves me u'en sordra ire. 
D'Amphiaran, qui si est morz, 

40 Nos est creûs granz desconforz ; 
Ne nos poet venir, ce crei, 
Graindre domage, fors del rei. 
Dex a fet son commandament, 
En lui n'a mes recovrement -, 

45 E auirelel de nos fera, 

De guelqu'ore que lui plaira. 
Guidez vos en Grèce foïrî 
Nos ni porrum vers lui gandir. 
S*il ne nos volt fere merci, 

50 Ne garrum la plus que ici ; 
(Si li rex Dé voldra confundre. 
Ne se porra vers lui repondre). 
St volez creire le mien los, 
Ne torneron issi les doz. 

55 (Un (s) de nos evesque(s) eslesson 
Par grant esgart e par resson); 
Mes senz evesque e sanz mestre 
Ne devon nos longament estre. 
Aestorum nostre meïstire, 



107 



30 



35 



40 



45 



50 



55 



! 



58 

manquent ABC. 

7059 
7060 

manquent ABO. 

7061 
7062 
7063 



V. 33, ABC entendes moi, n'i dites je! ; cet derniers mots doivent si- 
gnifier n'i dites folie (?); (cf. joi BG 14166 ot Addit. 6, où il est syno- 
nyme de joie) ; t.35, ms. austr, ABC otroi ; v. 39>40, ms. mort, deaeoa- 
fort;v. 40, ms creil; v. 51, ms. dex; v. 59, ms. meisteire. 



1G8 LB ROMAN DE THÉBES. 

60 Eutendum forment a eslire 7064 

(Cil qui seit de bone doctrine ; 
Ne por amor ne poi' aïne, 

A richese ne a paratge , . ^. ^ 

^'entendum pas, ne [a] aatge ; ( "^^"^^^ ABC. 

65 Car bachaler pas ne det l'on 
Refuser, se il est prodom). 
Treisque Tevesques ert levez, 7065 

E li mestre ert achevez, 
Il aut avant, e prêt por sel 

70 E por le poble e por le rei ; 
Cornant jeûner, ester en hère, 
E par [tôt] l'ost almones fere. 70 

Quant li geuners sera compliz, 
Al jorn qui sera establiz, 

75 II aut avant e nos après, 

— De nos péchez sium confes, — 7074 

Al sosi qui est en la place, ) 

E sacrifise grant i face. j 7075-78 

Si li sosiz idunc reclot, 7079 

80 Porez sa ver que Dex nos ot. 80 

Li saive home, cil qui Dé crement, 

Cest consel loent e bien lement ; 

Mes en mal sunt d'evesque querre 

Qui seit prodom et de lor terre. 
85 Uns poètes velz e antis, 85 

Qui ot en bois esté mendis, 

De Dé servir relegios, 

A esleite les mist de dos. 

Si s en monta sor un perron, 
90 Si lor a fait un bref sermon. 90 



V. 67, ms. levesque; v. 68, A (Et) del maïstire restorés ; v. 71, ms. 
jeunes cester, A jeunes et estre : v. 72, A El par cest ost; v.73» m^. quant 
li geunes serunt complit ; le pluriel serunt est inadmissible (cf, A . quant li 
juners ert acomplis) ; v. 74, rns. estabMt ; v. 76, ms. pechet; pour t = z, 
cf. !•' fragm., v. 42, vaet, et v.v. 14, 15et 28; ici-même, v. 73-4, à la rime, 
complit, establit, où il faut corriger compliz, es^abliz (cf. levez, achevez, 
V. 67-8), et plus basy v. 79, sosit, et v. 80, poet = poez; v. 77, sosi, et v. 
79, sosit, (lis. sosiz), cf. BC au Glossaire; v. 80, ms, poet, A pores ; v. 
81, ms. Des; v. 83, ms. enmae; v. 88, A À esliçon les mist de .ij., B 
Tios mist a esliste de diez, C. Les m. a eslites de diex. 



LES MANUSCRITS. 109 

Primes commande aver silence, 

E il l'unt en grant révérence ; 

Peis qu'il le virent en eslanl, 

Tuil s'i tornent petit e grant ; 
95 Quar ben sorent que en sa vie 95 

N'ot malvesté ne tricherie. 
97 « Diva, fet il, te est gran dreit... 7097 

L'Angleterre possède au moins deux manuscrits du 
Boman de Thèbes. Le premier a été signalé par M. P. 
Meyer dans la Ramcmia^ t. V, pag. 3; nous lui empruntons 
les renseignements qui suivent. Ce manuscrit, qui se trouve 
à Spalding (Lincolnshire), Ayscough FeeHall, appartient à 
M. Maurice Johnson d' Ayscough Fee Hall ; mais il est con- 
fié aux soins du vicar de Spalding, le Rév. Ed. Moore. 
C'est un grand livre en parchemin de 380 millim. de hau- 
teur sur 265 de largeur, écrit à deux colonnes par page 
et à 46 vers par colonne. L'écriture est anglaise et de la 
seconde moitié, ou plutôt du dernier tiers du xrv* siècle*. 
Le manuscrit contient : 1^ Le siège d'Antioche, ovesque le 
conquest de Jérusalem de Godefred de Boilion ; 2^ le Ro- 
man d'Eneas; 3®' le Roman de Thèbes; 4® le Songe vert, 
5^ l'Ordre de Chevalerie. 

Le Roman de Thèbes se trouve encore dans lems. 8384 
de la bibliothèque de sir Thomas Phillips, anciennement à 
Middlehill, aujourd'hui à Cheltenham. Nous devons ce 
renseignement à l'obligeance de MM. Gaston Paris et P. 
Meyer. 

En résumé, voici comme on peut classer les quatre ma- 
nuscrits du Roman de Thèbes qui se trouvent en France ; 
nous ajournons le classement des deux autres jusqu'à ce 



V. 93', ms. peis que il ; v. 94. ms. s'en retoment ; v. 95, ms. sorea 
(cf. 1" firagm., v. 22). 

< Voir dans la Remania, loc. Zaud.» la lettre de M. Bradshaw. bibliothé- 
caire de Cambridge, qui donne les raisons de cette détermination plus pré- 
cise. 



170 LE ROMAN DE THÈBES. 

que nous ayons pu mettre à exécution notre projet de 
voyage en Angleterre*. 

^ 



a 



D 



X 



y 



B 







> Nous désignons par les italiques minuscules a et 6 les manuscrits im- 
médiatement dérivés de Toriginal ; par r, l'original du remaniement, et par 
X, lo manuscrit dont s'est servi fauteur du remaniement ; enfin par y, s, 
les manuscrits sur lesquels ont été copiés séparément B et G. Des traits de 
longueur différente indiquent l'intervalle plus ou moins grand qui s'est 
écoulé entre les époques auxquelles ont été exécutés les manuscrits. 



ANALYSE DU POÈME. 171 

Section III. 
Analyse du Poème*. 

Prologub. •— Histoire (l Œdipe (v. 1-936). 

Avant d'exposer le sujet de son œuvre, le poète com- 
mence par une moralité sur la nécessité de communiquer 
aux autres la sagesse que Ton possède (v. 1-16): 

(v. 5) Se dans Omers et dans Platons, dil-il, 
Et Vergiles etCicerons 
Fuissent lôr sens aie celant, 
Ja n'en fust mais parlé avant. 

Cette idée se retrouve dans le Prologue du Roman de 
Troie y où elle est bien plus longuement développée, on 
peut même dire répétée jusqu'à satiété. Mais il n'est pas 
nécessaire d'admettre que l'auteur du Roman de Thèhes 
l'ait empruntée au Roman de Troie; c'est là un de ces 
lieux communs familiers aux clercs, et que l'on retrouve 
souvent dans les poèmes du moyen-âge. (Cf. Guillaume de 

■ 

Palerne, Auberon^ Durmart le Galois^ etc.). 

Après avoir déclaré que les clercs seuls ou les chevaliers 
sont capables d'entendre ses vers, le poète indique briève- 
ment son sujet : il s'agit des deux frères ennemis ; mais 
avant, il veut parler de leur aïeul Laïus, roi de Thèbes et 
« chevalier de fier courage ». Laïus va consulter son dieu 
pour savoir s'il aura jamais un héritier. A cette époque, t 
chacun avait son dieu, dit le poète ; et il se croit obligé de / 
faire un acte de foi, en déclarant que les oracles que ren- 
daient ces dieux étaient faux, et que les diables parlaient 
par leur bouche. L'idole qu'adorait Laïus n'était autre 
que l'image du soleil : il lui fait offrir un sacrifice par 

* Nous écrivons cette analyse d'après le ms. A, qui contient, croyons- 
nous, un texte plus voisiu de l'original, comme nous le montrerons plus 
loin (V. Section IV). 

12 



17:2 LE ROMAN DE THÈBES. 

le prêtre, et le dieu répond que le roi engendrera un fils 
qui sera le meurtrier de son père (v. 16-94). En effet, 
Jocaste, au bout de dix mois, a si com il est cousturae et 
drois », met au monde un enfant. Laïus ordonne à trois de 
ses serviteurs de Tenlever et d'aller lui trancher la tête. 
La reine se lamente ; ses plaintes, un peu longues (elles 
n'ont pas moins de 79 vers), offrent cependant quelques 
passages intéressants, par exemple celui où elle décrit les 
fêtes qu'on aurait dû donner pour célébrer la naissance 
d'un héritier du trône. Elle a soin de déclarer que Laïus 
seul est coupable du meurtre de cet enfant, et elle dé- 
taille les reproches que lui feront les chevaliers, les rois et 
les comtes. Sa douleur est si vive que son plus grand en- 
nemi en serait attendri, et ce deuil ne disparut pas avec le 
jour : 

(v. 205) Ne mie cel jour seulement, 

Mais môlt lonc tansfistcnsement. 

Cependant les trois serviteurs arrivent dans une forêt 
sauvage et déserte ; ils s'arrêtent et se disposent à mettre 
à mort l'enfant. Ici un gracieux tableau, que je ne puis 
m'empêcher de reproduire, ces heureuses inspirations 
étant assez rares dans notre poème : 

(v. 215) Li enfes et le jour plôré, 

Endormis ért pôr le lasté ; 

Familleus ért, si se môroit, 

Li fains lot fait forment dcstroit. 

L'nns d'eux le prent, si le descoevre; 
220 L'enfes s'esvelle, les oels oevrc. 

D'un sydoine ért envolepés, 

Qui môlt ért bons, a or listés ; 

Ostéront tôt hors des drapiaus, 

L'enfes estoit mervelles biaus : 
225 Tendi ses mains et si lôr rist, 

Com a sa nourice fesist*. 

224 biax. 

* De môme Gyp8élus, le fils drj Lab<la. teari ses petits bras h ses mear- 
triers, et ils sont di'sarm(jâ. 



ANALYSE DU POÈME. 173 

Li uns a l'autre resgardé ; 
Commeû sont de pieté, etc. 

Le trait est charmant, et Ton ne songe nullement à 
rinvruisemblancc qu'il y a à faire rire un enfant qui vient 
de naître. L'un des trois serviteurs propose de le laisser 
vivre, mais de lui fendre les deux pieds et de le suspen- 
dre à un chêne, afin de pouvoir dire au roi qu'ils l'ont 
laissé tout sanglant et lui ont dépecé les membres ; peut- 
être que quelque homme charitable (aucuns preudons) pas- 
sera par là, et en prendra soin. Les deux autres approu- 
vent ce dessein, et tous jurent de garder le secret. Ils s'en 
retournent et déclarent au roi qu'il n'a rien à redouter des 
morts (v. 229-286). 

Cependant Polibus, roi de la cité de Foche * , chassant 
dans la forêt, aperçoit l'enfant ; il appelle ses chevaliers, 
qui croient d'abord à quelque sortilège : 

(v. 321) Gardés ne soit fantosmej^ie, 
Ou çô soit fait par sorcerie , 

et leur ordonne de le détacher. Il le fait élever comme son 
fils et lui donne le nom à^Edipus. L'enfant « crut en grant^ 
barnage», et, à quinze ans, le roi l'arma chevalier. Il était 
beau, aimable, courtois, hardi et fier; il surpassait tous 
ses camarades, même au jeu de dés et aux échecs. Le roii 
l'aimait beaucoup ; il avait fait de lui ce son dru et son 
privé». Les courtisans jaloux lui reprochaient son origine 
suspecte : 

(v. 373) Plus de .c. fois l'ont apelé, 
Fil a putain, bastart prôvé. 

Œdipe, attristé, prend la résolution d'aller consulter l'oracle 
d'Apollon (ApoUin). L'auteur s'étonne naïvement de cette 
situation faite à son héros : 

< Les mss. BG ont la forme française Phoces^ que l'auteur a sans doute 
confondue avec le nom d'une province, la Phocide ; ce qui confirme celte 
conjecture, c'est la forme altérée Forc/ie*, employée dans B pour dôsijçner la 
ville près de laquelle fut tué Laïus (C. Fonches), ville dont A ne i)arle pas. 



174 LE ROMAN DE THÈBES. 

(v. 385) Or cscoutés com grant mervelle, 
Nus n'oï onques sa parelle ; 
Mien ensient, aine ne fu prestres, 
Ne clers letrés, ki tant fnst mestres, 
Ki onques mais oïst parler 
390 D'enfant qui alast demander 
Ques hom deiist estre ses père, 
Ne ki ne conneiist sa mère, 
Fors Edipus tant seulement, etc. 

Œdipe monte sur un « auferrant » , et se met en route ; 
le poète nous le montre cheminant tristement, tout hon- 
teux, la tète penchée, songeant à la façon dont il présen- 
tera au dieu sa requête; puis, quand il a brièvement 
interrogé « Timage t> , succombant sous le poids de la 
honte : 

(v. 449 Quant cou ot dit, forment rôgi. 
Tel honte eu otqu'illoec caï. 

Apollon lui répond que, sMl va à ïhèbes, il aura des nou- 
velles de son père. Œdipe se met aussitôt en chemin 
(v. 287-442). 

Non loin de la cité, dans une vaste plaine, il voit une 
foule de gens assemblés pour célébrer la fête d'un de leurs 
dieux, dont on apercevait le temple près de là sur un 
rocher. Pendant qu'il regarde les jeux, deux jeunes gens 
se prennent de querelle dans une partie de a plomée* »; 
leurs seigneurs interviennent, la mêlée devient générale, 
et Œdipe tue son père sans le connaître et lui tranche la 
tète(v. 443-474). 

Les Thébains ensevelissent leur roi auprès du temple et 
retournent à la ville remplis de tristesse. Plaintes de Jo- 
caste ; elle rappelle que depuis la mort de son fils, il y a 
plus de quinze ans, elle n'a jamais cessé de pleurer sa 
perte (v. 475-508). 

* La plofnée était une masse de fer ou de ploihb, percée d'un trou, dans 
lequel passait une courroie qui servait à la lancer. Dans les jeux en l'hon- 
neur 4l'Archénioruà, ullo remplace le jeu du disque de Stace (V. plus loin). 



ANALYSE DU POÈME. 175 

Cependant CEdipe, continuant sa route, rencontre le 
Sphinx (que le poète appelle Pin ou Spin^)^ monstre cruel 
et anthropophage, qui tuait ceux qui ne pouvaient deviner 
réuigme (devinail) qu'il leur proposait ; il devine l'énigme, 
tue le Sphinx, et le coupe en morceaux. La renommée en 
va aussitôt jusqu'à Thèbes : on accourt, et l'on trouve le 
damoiseau occupé à essuyer son épée à son a bliaut » , et 
à côté de lui aie dyable hideus et grant », qui gît inanimé. 
CEdipe est amené à Thèbes et présenté à Jocaste ; on lui 
fait fête, on le place au souper près de la reine, à la table 
d'honneur : 

( v. 656) Lés la roïne sist au dois. 

Après le souper, Jocaste, restée seule avec le jeune 
homme, le regarde, et elle ne peut s'empêcher de l'aimer. 
Elle le fait asseoir à ses côtés et lui demande s'il était aux 
jeux où Laïus perdit la vie, et s'il connaît celui qui l'a tué. 
CEdipe, après lui avoir fait promettre le secret, lui avoue 
que c'est lui-même, et il lui donne immédiatement satis- 
faction, voici de quelle façon singulière : 

( V. 698) .1. cor de son bliaut, alas I 

Ploie en sa main, le droit li rent. 
Jocaste volen tiers le prent. 

Et l'auteur du remaniement (mss. BG), qui ne manque 
jamais une occasion de moraliser, ajoute : 

Car femme est tost menée [lis. menée*) lant 
Qu'en en puet faire son talent. 

Le lendemain matin, les barons et les bourgeois de la 
cité vont trouver la reine et lui demandent d'épouser Œdi- 
pe, afin qu'il règne sur eux. Jocaste se réjouit dans son 
cœur, mais en femme sage qu'elle est, elle dissimule ses 
sentiments secrets, pour rester fidèle aux convenances : 

1 Ms. B Spin , AG Pin. 
^ Ms.C menée avant. 



176 LK UO.-'AN DK THÉBES. 

elle vient de perdre son seigneur ; que dira-t-on si elle 
prend aussitôt un nouvel époux ? Les barons maintiennent 
leur volonté de donner le trône à (Edipe, et Jocaste consent 
au mariage. On envoie prendre le jeune homme, qui d'a- 
bord se croit trahi par la reine, mais qui se rassure bientôt 
en apprenant la vérité. Les noces durèrent un mois : 

(v. 776) La veïssiés maint jougleôr, 

Qui cantoient en leur vièles ' 

Et en harpes et en muselés. 
Ains que passast, je croi, li jôrs, 
780 I ot beté' plus de .xx. ours ; j 

Grans batailles i ot de vers, ! 

Cievreus i ot et dains et rers, 
M6lt*i ot cisnes et paons, 
Auwes, butors, grues, hairons. 

Œdipe et Jocaste vécurent ensemble vingt ans, et ils 
eurent quatre beaux enfants. Jamais ils ne s'étaient doutés 
de leur crime; mais un jour que le roi était au bain, la 
reine, qui le servait, aperçut des cicatrices profondes à ses 
pieds, et l'interrogea à se sujet. Œdipe voulut d'abord lui 
faire croire que c'étaient des clous qu'il avait eus vers 
l'âge de deux mois ; mais la reine, après un examen plus 
attentif, renouvelle sa demande. Le roi se fâche ; alors 
Jocaste emploie la douceur et les caresses, et Œdipe lui 
avoue la vérité. La reine soupçonne son malheur ; elle fait 
venir les trois serviteurs et les adjure de dire la vérité. 
Ceux-ci avouent leur fraude et les deux époux ne peuvent 
plus douter. Œîlipo se crève les yeux et se fait mettre en 
prison, à titre de pénitence volontaire (v. 701-912). 

' Ms. leclié, forme ])icarde rc^pondant h becè, que le scribe a lu à tort, 
au lieu il^hcié. Le ms. D nous offre une confusion analogue dans un autre 
possago (v. 481), où il rcrit roclies, ])our rotes, quoiqu'il ne soit pas pi- 
card, ce qui indique qu'il copiait un manuscril picard. Cf. Ricliart li biaus« 
mccliH. eu rime avec /ï//<?</c (v. G71-2) et avec ;^'owrc//c (v. 4i41-'2), et 
<lans rinli rieur du vers (1^3*8); do mèine proumcclw (: giie 1 189-90). 

^ Au vers 783, moU est aiusi écrit, sans abréviation; mais le plus sou- 
vent ou trouve mti. 



ANALYSE DU POÈME. 17 j 

(v. 905) Andous sos oels se tîst crever*, 
Et soi mcïsrae euiprisouiier; 
Jure que jamais n'en istra, 
Ses pechiés espeneïi-a ; 
Iloeques ploure nuit et jôr, 
910 Sa vie maine à grant dôlôr ; 
Pain etaige tant seulement 
Manjue .j. poi, quant fains li prenl. 

Les fils du roi se moquent de leur père, et, trouvant ses 
yeux à terre, ils les foulent aux pieds. Alors Œdipe les 
maudit et invoque l'appui de «dant Jupiter» et de « dame 
Tezifoné ». De là la discorde entre les deux frères (v. 913- 
936). 

La Thébaïde. — Exil de Polynice (v. 936-1460). 

Avec la malédiction du père commence réellement le 
poème imité de Stace. Deux vers de transition nous ramè- 
nent aux deux frères : 

(v. 937) Mais or laissons du roi ester, 
De ses fins fait bien a parler. 

Ils conviennent entre eux qu'ils régneront chacun un an, 
et que celui qui sera exclu du trône s'exilera. Tous deux 
veulent régner d'abord, mais les barons adjugent le trône 
à l'aîné, c'est-à-dire à Étéocle [Etioclès, Tioclès). Polynice 
[Pollinkès) s'éloigne seul et non sans inquiétude ; il craint 
que son frère ne lui tende des embûches sur la route. Le 
neuvième jour, il ne rencontre ni château ni bourg pour se 
reposer, et, la nuit venue, il essuie une tempête elfroyable 
en traversant une forêt peuplée de bêtes hideuses, qui ne 
lui font aucun mal, tant elles ont peur elles-mêmes de la 
tempête. 

* Il faut admeltre (juici se fisl crever est l'équivalent do se creva, puisque, 
dans te discours dOËdipe à ses barons, en pré^onco do sos Ûls (v. 6438), il y 
a ces mots : « K'ans .(/. Us iex m'osiai dcl cief, » 



178 LE ROMAN UK THÈBES. 

(v. 1039) Ours et lupars et grans lions, 
Serpens et guivres et dragons, 
Frois etesplendres et tortues, 
Et tarentes et marmôlues, 
Par la tempesie sont don lé. 
Et debatu et tourmenté ; 
1045 Si sont destroit et engousseus 

C'ainc n'en lôrna vers lui uns seus. 

En sortant de la forêt, après avoir côtoyé une mei" dé- 
bordée (Fauteur veut sans doute parler du marais de 
Lerne*), il monte sur une colline, d'où il aperçoit la tour 
(( d'Arges la cité » brillamment éclairée par un a carbou- 
cle ». Guidé par cette lueur, il arrive à la ville et se met 
à l'abri, lui et son cheval, sous le porche du palais du roi, 
où la fatigue le plonge bientôt dans le sommeil. Cependant 
Tydée {Tydeus, qui de Galidone fu dus), arrive de sou 
côté sous le porche pour se mettre à l'abri. Polynice 
s'éveille et lui parle fièrement. Tydée cherche en vain à 
lui persuader de le laisser reposer sous la voûte, et voyant 
qu'il ne peut y parvenir, il le provoque. Armure des deux 
princes. Description du combat. Le roi s'éveille au bruit, 
et charge son «camberlenc » d'aller voir ce que c'est. 
Effrayé à la vue des coups que se portent les chevaliers, 
le chambellan remonte et presse le roi d'intervenir. 
Adraste {Adrastus) descend à moitié vêtu et ordonne aux 
combattants de se séparer. Ceux-ci lui répondent arro- 
gammcnt : ce Aies dormir, n'avons vers vous rien à partir ». 
Le sage Adraste ne s'en offense point, et, par ses prières, il 
réussit à faire cesser la lutte ; puis il leur demande qui ils 
sont et d'où ils viennent. Tydée répond le premier et dé- 
clare qu il est venu pour entrer au service du roi. Quant à 
Polynice, il n'ose dire son nom et avoue seulement qu'il 
est ïhébain. Adraste le rassure on lui disant qu'il n'a pas 

1012 marmoelues, avjc l'e surmonté cVunsigle particulier C^)^ qui est 
sans doute ici destiné à annuler cette lettre; 1046 .j. sels. 
i Cf. Stace, I, 360. 



ANALYSE DU POÈME. 179 

à rougir des crimes involontaires do son père et de sa 
mère ; puis il accorde ensemble <r les deux barons » et les 
invite à entrer et à se désarmer. Il les reçoit dans la salle 
principale (el maistre mandement), que le trouvère n'ou- j 
blie pas de décrire. Après le repas, le roi envoie chercher 1 
ses filles pour les présenter aux ce marquis », à qui il veut/ 
les donner. Elles arrivent bientôt, et rougissent modeste- 
ment en apercevant de jeunes hommes qu'elles ne con- 
naissent pas (ke a veoir n'orent apris). Par discrétion, les 
jeunes princes songent bientôt à se retirer, pour ne pas faire 
veiller trop longtemps le roi. 

Adraste marie ses filles. — Le message ; combat de Tydée contre les 

Cinquante (v. 1461-2660). 

Adraste offre ses filles en mariage à Tydée et Polynice ; on 
boit du vin dans des coupes d'or* , et les princesses assistent 
au coucher des deux princes. Le lendemain, le roi va con- 
sulter son dieu, pouravoirToxplication d'un songe qu'il a eu 
pendant la nuit : il lui avait semblé qu'il mariait ses filles à un 
sanglier et à un lion. Le dieu répond qu'il doit marier ses 
filles aux deux chevaliers auxquels il a donné l'hospitalité, 
et dont l'un porte un sanglier, l'autre un lion peint sur son 
écu. Le roi, tout joyeux, renouvelle son offre aux cheva- 
liers et leur déclare qu'il est prêt à leur abandonner la 
souveraineté de sa terre. Ils acceptent sans hésiter, et 
Tydée offre à Polynice le choix entre les deux princesses. 
Celui-ci choisit l'aînée, Argia, et Tydée accepte la seconde, 
Déiphile. Les noces durèrent quinze jours, et il y eut cour 
plénière pendant tout ce temps. 

Cependant la renommée avait apporté cette nouvelle à 

' Il y a là un souvenir do la comissatio des Romains, qui s*est perpétuée 
au moyen-âge. Je retrouve cet usage signalé expressément dans Flanunca 
(v. 593 sqq. de Tédit. P. Meyer) : 

Quant an manjat, aulra ves lavon, 

Mais tôt atressi con s'estavon, 

Bemanon luit et prendon ut, 

Car vezat era enaisi. 



180 LE nOMÂN DE THÈBËS. 

Thèbes. Etéocle, comprenant qu'il ne pourra refuser de 
rendre le trône à son frère, qui sans doute sera soutenu par 
les forces dont dispose son beau-père, convoque ses amis 
dans son « vregier », et pour éprouver leur fidélité, leur 
déclare tout d'abord qu'il n'est point disposé à remettre la 
couronne à Polynice. Alors ses amis lui recommandent de 
prendre ses mesures en conséquence : de faire la paix avec 
ses ennemis, de se procurer des alliés et de réparer les 
murs de Thèbes ; d'ôLre juste envers le peuple et généreux 
envers les chevaliers, et, quand il n'aura plus rien à leur 
donner, d'aller jouer et rire avec eux. Etéocle, en homme 
prudent et sage, suit fidèlement ces conseils et use de tous 
les moyens pour attirer le plus de chevaliers qu'il peut dans 
la ville, et pour les empêcher de partir, lorsqu'ils s'im- 
patientent de rester si longtemps sans batailler. 

L'année d'exil étant révolue, Polynice songe à aller 
en personne réclamer son héritage. Adraste lui con- 
seille d'y envoyer plutôt un messager ; mais personne ne 
veut accepter cette mission. Alors Tydée ofifre d'y aller 
lui-même, et comme Polynice réclame l'honneur du péril, 
il insiste et finit par le décider à accepter sa proposition. 
Il part sur-le-champ, sans prendre congé de son épouse 
Déiphile, et arrive rapidement devant Thèbes, dont il ad- 
mire les murailles et les tours restaurées. Une branche 
d'olivier à la main, il entre dans la ville et demande à 
parler au roi. Il le trouve dans son palais, dînant au mi- 
lieu d'un grand nombre de chevaliers. Il entre à cheval 
dans la salle du festin, et tous sont dans l'attente de son 
message (v. 14 61-1858). 

Discours de Tydée : Etéocle doit rendre le trône à son 
frère, et tenir le serment que lui et ses barons ont prêté à 
Polynice. Etéocle répond, non sans quelque ironie. Nous 
croyons devoir donner ici son discours, parce que c^estun 
des passages où le poète a été le plus fidèle à son auteur, 
at que la comparaison avec Stace peut jusqu'à un certain 
point être établie, ce qui arrive rarement : 



ANALYSE DU POÈME. 181 

(v. 1891) « Se mes frére(s) mande par vous 

Que rices est, j'en sni joious : 

Aine, Diu merci, li siens ancestre 

De sa rikéce ne pot estre. 
95 Se li rendoie cest païs, 

II u'i seroit ja estais; 

Car illuec [a] si grans afaires 

Que de cest ne lui seroit gaires. 

Dire li pôés une rien : 
1900 Laist moi ester, si fera bien. 

Môlt pôroit bel estre al signôr, 

Se garissoie par honôr ; 

Car se n'a voie honôr deçà, 

Jou m'en iroie a lui delà. 
5 Mes frére(s) est, la lais seroit grans, 

Que povres fuisse et il manans. 

La soit en pais a grant délit, 

Od sa fème gise en son lit. 

Et jou deçà me contenrai 
10 A povreté, si com pôrrai. 

Comment menroit en icest règne, 

Com la soie est, si rice fème î 

En son païs a grant plenté, 

Ichi aroit grant povreté ; 
15 Sa rikéce reprouveroit, 

Et cascum jour nous maudiroit ; 

Ele tenceroit a mon père, ' 

A mes serôrs et a ma mère. 

Grans lais seroit que sa raôllier 
1920 Nous dcmenroit ici dangier. » 

Tydée menace le roi, qui déclare alors nettement qu'il 
n'abandonnera pas son héritage. Le messager le défie; 
puis, se tournant vers les barons, il les adjure de rester 
fidèles à la foi jurée, et promet de riches récompenses à 
ceux qui embrasseront le parti de Polynice ; mais aucun 
n'ose prendre la parole, par crainte du roi, et Tydée se 
remet en route. Etoocle ne peut lui pardonner les dures 
paroles qu'il l'a forcé d'entendre : il prend à part son con- 
nétable et cinquante chevaliers, et leur ordonne de rame- 
ner le messager mort ou vif, les menaçant de sa colère, 



182 LE IlOMAN DE THÈBKS. 

s'ils n'obéissent aussitôt. Les chevaliers courent s'arme: : 
grâce à leurs chevaux frais, ils dépassent Tydée en pre- 
nant un autre chemin et s'embusquent dans un défilé étroit 
nommé Malpertrus^ à l'endroit où jadis se tenait le Sphinx. 
Tydée les aperçoit à la clarté de la lune, et ne peut se dé- 
fendre de quelque émotion en se voyant trahi : « aperçut les, 
n'i vausist estre » ; mais il se rassure bientôt et les pro- 
voque fièrement. Le combat s'engage. Il y a quelque confu- 
sion dans cette description un peu longue (v. 2091-2660), 
où certains passages ont sûrement été déplacés, et quelques 
vers peut -être interpolés. — Description de l'épée de Tydée. 
Il en frappe Fidimus, le chef de la troupe, et le pourfend 
jusqu'à la ceinture ; mais sept chevaliers le frappent à la 
fois lui-même et le renversent. Ici nouvelle faiblesse du 
héros : 

(v. 2215) Puis liont dit : « Vous estes jus, 
Ja ért vengiés dans Fidimus. » 
— 9 Signer, fait il, pôr Diu nel dites. 
Bien en devroie râler quites ; 
Li messages ne doit pôr voir 
20 Ne mal ôir ne mal avoir. » 
Li traïtôr de çô n'ont cure. 
Ains l'angoussent a desmesure. 

Il se ranime bientôt, et, avisant le rocher du Sphinx, il 
Tescalade et en fait rouler une grosse pierre, qui écrase 
neuf ou dix « barons de prix ». Puis il défend vigoureu- 
sement l'accès du rocher ; les cadavres en roulant écrasent 
ceux qui sont encore vivants. Les assaillants épouvantés 
reculent, et Tydée les raille agréablement : 

(v. 2285) a Geste tranblois, mon escient, 
Vous est prise par hardement; 
Et se garir vous en volés, 
.1. seul petit donc m'a tendes : 
Geste espée vous garira, 
90 Car reUques bones i a. • 

2217 ne dites ; 2220 ne bien oir; 2285 DC ceste fièvre. 



ANALYSE DU POÈME. 183 

Alors, descendant de son rocher, il les poursuit à coups 
d'épée et les disperse. Cependant Gorinus les rallie et leur 
fait honte de leur lâcheté. Ils reviennent à la charge : Ty- 
dée a son écu et son armure brisés et reçoit une blessure 
grave ; mais, semblable à Judas Macchabée, il montre un 
courage surhumain et ne cesse de tuer : 

(v. 2347) D*omes fendus en .ij. moitiés, 

De bras, de puins, de ciés tranciés, 
Veïssiés si le camp couvrir 
N'en seussiés nombre tenir. 

Les meilleurs succombent, entre autres Gyas, Lycoffas 
(Lycophon dans Stace), Flegyas et Delyas (peut-être le 
Dorylas de Stace). En voyant ces quatre morts, les Thébains 
se dispersent de nouveau. Gremius (le Chromis de Stace)* 
les force encore à revenir au combat, en leur représentant 
combien on aura mauvaise opinion des chevaliers thébains, 
s'ils ne peuvent venir à bout d'un seul homme ; puis, les 
appelant chacun par son nom, il les supplie de se souvenir 
des exploits de leurs aïeux : que celui qui aime le roi re- 
vienne à la charge avec lui. Gremius s'élance le premier 
sur Tydée et d'un violent coup d'épée lui abat un quartier 
de heaume ; mais Tydée, quoique étourdi du coup, lui en- 
fonce son épée dans la cervelle. Pour venger leur nouveau 
chef, les assaillants redoublent leurs efforts. Litus blesse le 
héros au milieu du corps, et, pour ne pas tomber du haut du 
rocher où il s'était réfugié, celui-ci doit se cramponner à un 
bois de lance. Les Thébains lui crient de se rendre, mais 
il répond par de furieux coups d'épée. Malgré une nouvelle 
blessure qu'il reçoi': à la poitrine, il parvient à se débar- 
rasser des plus braves ; les autres reculent. Tydée reprend 
alors courage et les poursuit avec une nouvelle vigueur. 
Le combat dura jusqu'au jour. Un seul des Thébains était 
encore vivant : Tydée lui laisse la vie, non sans lui avoir 

* Nous avons ici évidemment ce que l'on appelle une tirade perturbatrice. 



184 LE ROMAN DE THÈBES. 

reproché la trahison dont ils se sont faits les instruments, 
et renvoie raconter au roi ce qui s'est passé. Le chevalier 
promet de s'acquitter fidèlement de son message, et, après 
un échange de politesses, ils se séparent. Tydée bande ses 
blessures avec «les pans de son bliaut», et se hâte de 
reprendre son chemin, quoiqu'il soit bien affaibli par le 
sang qu'il a perdu, car il craint que les Thébains ne cher- 
chent à venger leurs amis. 

(v. 2653) Ses plaies li vont destraignant, 

Sôventes fois se va plaignant; 
55 II se dota môlt de le mort, 

Pôr çou qu'il ért navrés tant fort. 

Sôvent regretoit sa môlliér. 

Son compaignon* qu'il ot tant ciér, 

Et son ciér père et puis le roi : 
60 Plus plaint il els qu'il ne fait soi. 

Épisode ds la fille de Lycurgue (v. 2661-2908). 

Ici nous trouvons un épisode galant dû à l'imagination 
du poète. Il est vrai que les amours de la flUe du roi 
Lycurgue et de Tydée sont à peine esquissées , et qu'il 
n'en est plus question lorsque l'armée grecque, se rendant 
à Thèbes, arrive dans le même endroit; mais pouvait-il 
en être autrement? Tydée, après la trahison dont il avait 
été victime, devait avoir hâte de retourner à Argos pour 
soulever l'indignation de son beau-père contre Étéocle 
et préparer sa vengeance. Si l'on se place au point de vue 
de l'art de la composition, tel que nous l'entendons au- 
jourd'hui et que l'entendaient les anciens, mieux valait 
assurément ne pas amener cet épisode, pour ne lui donner 
aucune suite ; mais à le prendre isolément, il n'en constitue 
pas moins un charmant tableau, une idylle gracieuse, qui 
repose l'imagination après le terrible combat dont on vient 
de lire le résumé. Nous reviendrons du reste sur cette ques- 

* Polynice. 



ANALYSE DU POÈME. 185 

lion ; pour le moment, contentons-nous de donner le texte 
de cet épisode. 

(v. 2661) Le jôr a cevaucié issi /* 4 1 u* 

Dusqu'al demain a miedi : 

Li cuers 11 faut pôr le traveil, 

Et si avoit si grant sommeil 
65 Ne pôoit mais sôfifrir l'errer : 

Li cors li commence a fausser. 

Garde sôr destre, en .j. cemin, 

Si a coisi .j. grant gardin ; 

Guencist sa voie cèle part, 
70 Si est venus tôt droit al gart. 

Môlt ostoit bien flôris li gars, 

Si estoit clos de tôtes pars. 

.J. guicet vit bien entaillié 

Par outre en outre ens el vergié; 
75 A pié descent, el gardin entre, 

Et son ceval atrait sôentre; 

Le frain este de son destrier. 

Et la sèle pôr refroidier. 

Arbres i ot, pins et loriers, 
80 Cyprès, aubours, alemandiers', 

Qui foelli sont et font grant ombre, 

Soleus ne vens n'i fait encombre ; 

Oisiel-i cantent par douçôr, 

^ôr les arbres font grant baudôr ; 
85 Del cant s'esjoient qu'est si biais, 

Sôvent i mainent grans cembials. 

Tydeiis ama la froidôr, 

Mains en senti de sa dôlôr : 

Le guicet clôt, si s'est assis, 
90 Sôr son escu s est endormis ; 

Ses cevals estoit môlt lassés, 

Enlôr lui paist de Terbe assés. 
En la terre Lugurge au roi 
Fu li vergiers, lés .j. sapoi. 
95 Après eure de relevée, 
La fille au roy se fu levée; 
Talens li prist que el vergîer 
Ira pôr soi esbanoiier; 

2668 garding -. 2686 cembiax ; 2687 froidour. 



18G LE ROMAN DE THÈBES. 

La pucèlo ens el vergier entre, 
2700 Et le guicet reclot sôentre, 

Et va avant : vit le destrier, 

Qui se paissoit sôs l'olivier. 

Et puis a veii le vassal. 

Qui gisoit jouste le ceval. 
5 Grant paôr ot, môlt s estnervelle ; 

Se li vassax dort ou il velle ; 

Pôrpensa soi n'i ira mie, 

Ne sét s'il pense felonnie ; 

Et en après dist : « Si ferai, 
10 Qui est, dont vient demanderai, 

Kt s'il vers moi pense folie, 

Mien enscient, j'avrai aïe.» 

Èle garde desous « la flôr, 

L'erbe vermelle vit entôr: 
15 Quant èîe vit l'erbe sanglente, 

Pasmée chiet desôs ' une ente. 

Quant de pamison retôrna, 

Toute esmaiée se drecha. 

Et dist après : « Ne pour le sanc, 
20 Ne pôr paôr del baron franc. 

Ne laisserai pôr destôrbier. 

Ne sace encor au chevalier 

Se lame en est del cors partie; 

Ici endroit' n'en lairai mie. » 
25 .1. poi le touce enmi le pis, 

Et li vassaus s'est esperis ; 

Pris quida estre et retenus, 

Traist l'espée môlt irascus ; 

Por poi cèle ne rest pasmée, 
30 Quant éle vit traite l'espée. 

Quant Tydeiis vit la pucèle, 

Il li a dit : <c Ma damoisèle, 

Bien vous pôés chi aprocier, 

Ensanle od moi esbanoier.» 
35 — Cèle respont, comme senée : 

a Mes pérc est rois de la contrée ; 

2718 esmaie. 

* Corr. desor (?) : cf. cependant 2716 et ailleurs. Il semble bien qu'au 
xm^ siècle les deux mots aient 6tô souvent confondus-, mais H n'est pas 
sûr que ce soit le fait do Tauteur. 



ANALYSB DU P^bÉME. 187 

S'a ci desous une cité 

Riche et noble d'antiquité; 

D'illoeques vieng en cest vergîer 
40 Cascun jour pôr esbanoiier; 

Pôr çou i vieng sans compaignie 

N'i trôvai mais hom en ma vie; 

N'i verrai mais si seulement, 

Sans compagnie de ma gent.9 
45 La pucèle li dist manois : 

<K Chevalier sire, estes vous rois ? 

Vous me sanlés môlt gentix hom, 

Mais je ne sai com avés non; 

Quant jou esgart vostre visage, 
50 Vos me sanlés de haut parage.» 

— «Damoisèle, dist Tydeus, 

De Callidoino serai dus ; 

De Callidoine ère iretiers. 

De toute Gresse moitoiers. 
55 A Thebes fui en .j. message. 

Et pôr requerre l'iretage 

Mon compagnon PoUinicès, 

Que desirëte Ethioclès, 

En sa sale et en sa côrt fui; 
60 Oiant trestous, parlai a lui. 

Le droit requis mon compaignon; 

Ne respondi seorgoel non. 

Quant je n'i puis avoir droiture, 

Et qu'il n'avoit de sa foi cure, 
65 En haut parjure le clamai, 

Et en après le déifiai; 

Puis m'en tôrnay, n'i pris congié, 

Car il m'ot môlt contralié. 

Puis prist .1. chevaliers, 
70 Tous sans garçons, sans esquiers; 

Si lôr dist qu'il me devançassent 

Isnèlement, si me tuassent. 

Fors de lôr mains sui escapés, 

Appolins eu soit aourés; 
75 Auques i a des lôr maumis, 

2768 contraloiiet formé sans doute sur contralier^ par une fausse 
analogie avec loiersiier (c/*. Raoul de Cambrai, 59); 277 1 devaacaissoot; 
2772 m'ociassent. 

13 



i^g LE ROMAN DE THÈBES. 

Plus i a des mors que des vis ; 

Estre lôr gré sui escapés, 

Si m'ont bailli coin vos veés ; 

Et tôte nuit ier et cel jour 
80 Ai cevaucié a grant dôlour. 

Gentils pucèle, sôs ces lors, 

De cest cendal bendés mon cors ; 

Car en tans lius sui deplaiés, 

Et tant fort sui afîebloiés, 
85 Que jou n'i puis preu avenir, 

Môlt ai grant paour de môrir ; 
. Tant ai sainié ke par le caut 

De Tangousse li cuers me faut.», 
La pucèle li dist : « Biau'sire, 
90 Môlt grant mervelle vous oi dire ; 

Aine mais ne fisl nus gentix hom 

Itant horrible traïson » . 

La pucèle pleure môlt fort 

Pôr la dôlôr, pôr le grand tort 
95 C'om li avoit fait malement, 

Puis li a dit môlt doucement: 

« Sire, dist el. ne cesserai 

Tant qu'en ma cambre vous arai; 

Je vous conjur par vostre foi 
2800 Que vous venés ensanle o moi. « 

Et Tydeîis li respondi: 

«Damoisèle, vostre merchi. » 

Del vregier issent par l'entrée 

Dusqu'en sa cambre a recelée ; 
5 De ses pucèles i trouva, 

Doucement les araisonna, 

I lit lôrfist apparillier, 
Coucié i ont le chevalier : 

II ért encore tous sanglens, 

10 Et ses biax coi*s trestôs sullens. 
Quant la pucèle vit la plaie, 
Qu'il ot el cors, môlt s'en esmaie : 
Adont li lève de claré 
Le pis devant et le costé, 

2779 et ier cel jour; 2803 vergier; 2810, sulleas est pris adjectivement, 
probablement sous l'influence de sanglens et pour la ritne, Cf, suUez =: 
souilla {Tristran, ap. BarUch, Chrestom, 100, 9). 



ANALYSE DU POÈME. 189 

15 Ensanle met sel et piument, 

Il le sôffri môlt boinement; 

Dôcement li oignoit de basme, 

Et Tjdeiis sôvent se pasme; 

Puis li bandèrent d'un orfrois 
20 Très tôt le cors en .iiij. plois : 

Cevalcier puet or mais a rôte. 

De ses plaies mar ara dote. 

Adont li fist .j. poi mangier 

Sôppes en aige pôr haitier; 
25 Adont li font .j. lit nôvel 

Rice de paile bon et bel, 

Enmi le cambre qu'est pavée. 

Li keute fu rice et parée : 

De soio estoit d'oevre menue, 
30 Par lius estoit d'or entissue; 

Li linçoel furent de cendé, 

Li velôs fu môlt bien ouvré; 

Li côvretoirs d'un osterin 

Fourrés estoit d'un sebelin, 
35 Môlt fu rices li orilliers, 

Onques si bon n'ot chevaliers. 

Môlt le gardoit bien la mescine, 

Et si savoit môlt de mecine, 

Nus hom n'en est bleciés tant fort, 
40 Pôr qu'il ne soit bleciés a mort, 

Que ja i fiére mauvais maus, 

Goûte ne palasins mortaus, 

Pôr que il puist .j. poi dormir, 

Mar ara dote de môrir; 
45 Nus n'a tant fièvre ne dôlôr, 

Que s'il dort sus, puis ait langôr. 

Il estcouciés, cèle le coevre, 

Qui bien est duite de tel oevre; 

La pucèle fu afaitiée, 
50 De tastoner ne fu pariée ; 

Camberiére n'i laist tôcier. 

Mervelle fait bien a proisier : 

Sôef le taste, il s'endormi; 

Cèle s'en tôrne tôtseri. 
55 Dusqu'al demain'dormi assés, 

2823 mauger; 2849 afaitie; 2850 parie. 



I9U LE ROMAN DE THÈBES. 

Car môlt estoit forment lassés. 

Quant cèle vit que jôrs esclaire, 

« Dont, distèle, que pôrrai faire? » 

Sôef s'en est au lit alée, 
60 Que plaie n'i ait escrevée. 
I 11 s'esvilla, si l'a veiie; 

Et quand il l'a reconneûe, 

11 li a dit : « Suer honerée, 

Bien de Teure que fus tes née ! 
65 Reposés vous, ne penés tant, /• 42 r* 

Travail avés eu môlt grant. » 

La pucèle fu afaitlée: 

Vers Tydeus s'est aprociée, 
I Sa main li met desôr le pis, 

70 Dist li : « Vos estes môlt afflis; 

Comment vous est? sentes vo cuerî » 

— «Oje, dist il, ma douce suer; 
Tous sui haitiés et reposés; 

Se g'iére en mon ceval montés, 
75 Volontiers en ma terre iroie, 
Mes novèlesraconteroie». 
1 — Dist la pucèle : « Non ferés, 

Ensanle o nous remanrés : 
Çaiens vous puis avoir .ix. mois, 
80 Ne s'en apercevra li rois, 
Nis la roïne quist senée, 
Ne chevaliers de no contrée. 
Çaiens ferai mires venir, 
Saneront vous a vo plaisir. 
85 .1. mien privé ai, .j. ermine, 
Nus hom ne sét plus médecine, 
Ne de plaie, ne d'enferté; 
Il vous ara môlt tost sané.» 

— «Damoisèle, dist Tydeus, 
90 Je n'i remanrai ore plus ; 

Mais de vo bien, de vo repos, 
Aiiés grant merci et grant los ; 
Si m'avés fait apparillier 
Que je pôrrai bien cevaucier.» 
95 La pucèle li dist : « Biau'sire ; 
L'aler ne vous puis contredire.» 

2867 afaitie; 2868 aprocie. 



ANALYSE DU POÈME. 191 

— Garnimens li flst aporter, 

Mais aine ne volt les siens muer. 

Quant èle voit fin n'i metra, 
2900 Par le vregier Ten remena ; 

Ses chevaus li fu aprestés, 

Et Tydeûs i est montés ; 

Puis le baisa et les pucèles, 

Qui môlt estoient preus et bêles; 
5 II prist congié, si s'en tôrna, 

Et a son diu se commanda. 

La demoisèle s'en rêvait, 
2908 Qui pour s amour est en dehait. 

Préparatifs de guerre (v. 2909-3386). 

Tydée arrive à Ârgos et entre à cheval dans la salle 
où Adraste tenait a ses plaiz » avec ses barons. Le roi le 
prend entre ses bras et le descend de son cheval ; puis il 
le désarme lui-même. A la vue de la blessure qui perce 
sa poitrine, Adraste s'effraie : 

(v. 2942) a Ci a, dist-il, dôlerôs plait, 
Petit mama^y qui çô vous fist, 
Son voel, je croi, vous ocesist. » 

Déiphyle accourt échevelée, en apprenant la vérité, et 
exhale sa douleur. Polynice pleure de rage, et tous les 
barons partagent son émotion. Le roi fait venir un oc er- 
mine», c'est-à-dire un Arménien médecin, qui, au bout 
d'un mois, guérit complètement Tydée (v. 2931-98). 

Par une transition naïve, le trouvère revient à Thèbes. 
Le chevalier à qui Tydée a laissé la vie va trouver Étéocle 
et lui raconte ce qui s'est passé. Son discours montre une 
grande admiration pour Tydée et ne fait point ressortir 
les efforts des Thébains. Le roi, furieux des reproches 
que lui adresse le chevalier, répond qu'ils étaient tous 

A Je ne coanais pas d'autre exemple «Je oe terme de tendresse appliqué 
à UQ homme. 



192 LE ROMAN DE THÈBES. 

des IdcheSj des pourceaux, des vaches ou des brebisy et 
qu'il lui reste assez de bons chevaliers pour se venger. Il 
lui reproche de ne pas s'être fait tuer comme les autres. 
Le chevalier réplique qu'ils se sont tous honorablement 
conduits, mais que les dieux ont voulu venger par leur 
mort la perfidie et la trahison du roi. Étéocle, furieux, 
demande son épée pour le tuer ; mais le chevalier déclare 
qu'il se croirait déshonoré si le roi touchait à sa personne, 
et il se laisse tomber sur la pointe de son épée (v. 2979- 
3162). 

Deuil desThébains, en apprenant l'issue du combat. Si 
Étéocle n'avait été leur ordroiturier sirei), ils l'auraient 
immolé à leur fureur. Ils s'informent du lieu où ils pour- 
ront trouver les corps de leurs parents et de leurs amis. Le 
roi leur dit que c'est à Malpertrus : il s'y rendent au nom- 
bre de plus de 30,000, et donnent la sépulture aux morts 
(v. 3163-3226). 

Cependant Étéocle et Adraste se préparent à la guerre. 
L'armée d'Adraste est si grande que: 

(v 3245) Oncques ne fu tex assanlée, 
Fors la César et la Pompée; 
N'en l'ost de Troie, dont on conte, 
N'en ot tant prince ne tant conte. 

Courte énumération des chefs et des peuples: quelques 
vers suffisent au trouvère, au lieu de la riche description de 
Stace (Cf. Théb. liv. IV). Quand l'armée est rassemblée, 
Adraste mande Amphiaraiis {Amphiaras), et veut savoir 
de lui quelle sera l'issue de la guerre. Le devin, qui ac de tous 
oisiaus sot le latin » , refuse d'abord de répondre ; puis, sur 
les instances du roi, il déclare que bien peu d'hommes re- 
viendront de Texpédition et que lui-même sera englouti 
dans un gouffre avec son cheval. Capanée {Capaneûs) ac- 
cuse Amphiaraiis de lâcheté et de folie : il engage vive- 
ment Adraste à profiter de la réunion d'une si belle armée 



ANALYSE OU POÈME. 193 

pour rétablir Polynice sur le trône et venger l'affront fait 
à Tydée. Le roi se laisse persuader et donne le signal du 
départ (v. 3227-3386). 

Hypsipyle et Archémorus ; Us Jeux (v. 3387-4302). 

Ils partent au mois de mai, au nombre d'environ trois 
cent mille. En traversant les déserts de Némée, l'armée 
souffre cruellement de la chaleur et de la soif. Détails in- 
téressants : celui qui a de l'eau dans sa bouteille ne dort 
que d'un œil, de peur qu'on ne la lui enlève. Tydée, « gon- 
fanonnier i> des Grecs, va en avant avec ses gens, d'après 
l'avis du conseil, pour explorer la forêt et voir s'il ne res- 
terait pas quelque source qui ne fût pas tarie ; Gapanée le 
suit avec 30,000 guerriers. Vers la fin du jour, ils arri- 
vent à un a vregier » magnifique, où ils aperçoivent une 
belle (cdamoisellex) qui tenait un jeune enfant entre ses bras. 
A la vue d'hommes armés, elle s'enfuit ; mais Tydée l'at- 
teint, et, la prenant par la manche de son a bliaut j> , lui dit 
en riant : <c Damoiselle, vous estes prise d; puis il la prie 
de leur indiquer où ils trouveront de l'eau. La demoiselle 
compatit à leur douloureuse situation, et, laissant là l'en- 
fant sur un lit de gazon et de fleurs, elle les mène à la 
source de Langie. Tydée envoie aussitôt un messager à 
l'armée annoncer l'heureuse nouvelle. Cavaliers et piétons 
accourent à l'envi : beaucoup meurent pour avoir bu avec 
avidité, ou se noient en voulant prendre de l'eau dans le 
lit même de la rivière ; celle-ci, arrêtée dans son cours par 
la masse d'hommes et de chevaux qui s'y baignent, re- 
monte vers sa source. Âdraste demande qu'on lui amène 
celle à qui l'armée doit son salut ; il la remercie au nom 
de tous et lui demande qui elle est. Celle-ci répond qu'on 
la nomme Vsifille (Hypsipyle) et raconte l'aventure des 
femmes de Lenne (Lemnos). La version du trouvère diffère 
sensiblement de celle de Stace, et se réduit aux quelques 
vers qui suivent : 



194 LE ROMAN DE THÉBES. 

(v. 3695) Cèle respoiit com afaitiée : 

« Sire, je suis une esseilliée, 

YsiflUe m'apèle on. 

Par péchié et [non] par raison 

Fui de mon règne forsjetée, 
3700 De Lenne la ou je fui née. 

Une merveille avint en Lenne, 

Télé ne vit ne hom ne fème ; 

Car les dames pôr lôr outrage 

Pôrparlérent une grant rage. - 
5 Par mervilleuse traïson, 

Ocist cascune son baron ; 

Qui n'ot mari, s'ocist son père, 

Fil ou cousin, neveu ou frère. 

De la vile ért mes pére(s) rois; 
10 Ma mère ért morte .j. poi ançois, 

Adont n'avoit mie d'espouse. 

Et j'ére assés petite touse. 

Ne poi avoir en mon côrage 

Pôr lôr preiére icesle rage, 
15 Pôr riens qu'èles peûssent dire, 

Que mon père vôlsisse ocire. 

La nuit, quant tôs li siècles dort, 

Furent tôt cil de l'onôr mort. 

Car cascune ot ocis le suen : 
20 Pôès savoir môlt lôr fu buen. 

Od lôr coutiaus que èles tinrent, 

Droit au palais mon père vinrent; 

Par la fenestre de la sale 

Montèrent sus a une escale^ 
25 Nos pot tenir verels ne serre ; 

Eu la cambre vont le roi querre, 

Od lôr coutiaus, qu'érent trancant, 

Le roi ocisent en dormant. 

Grant paôr oi, nés voel atendre ; 
30 Bien sai, se me peûssent prendre, 

De .c. vies ne portaisse une. 

Fuiant m'en tôrnai a la lune, 

Aine ne flnai .ij. jôrs entiers ; 

Que par voies, que par sentiers, 

3695 alaiiie ; 3696 esseillie ; 3698, B et par traïson ; 3699 sui : 3700 d« 
Leaaetes; 3712giere. 



ANALYSE DU POÈME. 195 

35 A .j. signôr en sui venue. 

Qui a honôr m'a retenue. 

De ceste terre est rois et sire, 

Ne sai s'onques Tôïstes dire ; 

Lugurges a a non li rois^ 
40 Saciés môlt est preus et côrtois. 

.Leniant a de sa moillier, 

Celui li gart, forment Ta cior : 

Môlt i a bèle créature, 

Aine plus bèle ne fist nature. 

Raler m'estuet pôr lui garder, 
3746 Car je me crien de mesaler.» 

Cependant un énorme serpent, qui jetait feu et jQamme 
par les narines, était sorti du bois et avait piqué l'enfant 
au ventre. Hypsipyle, entendant les cris qu'il pousse, se 
hâte de prendre congé et court au jardin ; mais elle ne 
trouve plus qu'un cadavre. Voyant qu'elle ne peut le rap- 
peler à la vie, elle va se réfugier au camp des Grecs et se 
jette aux genoux de Tydée, le suppliant de la sauver de la 
colère du roi et de la reine. Tydée la relève avec bonté 
et conseille à Adraste d'aller plaider la cause de celle qui 
les a tous sauvés. L'armée marche vers la ville; Adraste 
se rend au palais, où le roi lui offre l'hospitalité et des vi- 
vres pour son armée. Adraste le remercie et le prie de lui 
octroyer par avance une demande qu'il va lui faire. Le roi 
lui offre tout ce qu'il possède, excepté son fils, sa femme 
et son corps. 

(v. 3893) Ne mais que tant en met defors 
Mon fll et ma fème et mon cors. 

A ce moment, on vient lui annoncer qu'on a trouvé son 
fils.mortde la piqûre d'un serpent; Lycurgue jure de le 
venger. La reine accourt au bruit, et, apprenant son mal- 
heur, se livre au désespoir. Le roi, dont la douleur est 
plus digne, lui reproche la violence de son langage: « Les 

3746 ca je. 



196 LE ROMAN DE THÈBES. 

dieux, dit-il, ont fait à leur gré ». On ensevelit magnifique- 
ment Tenfant [Archimolus) , « qui plus ert blans com flors de 
lis », et Ton met sur son tombeau une pierre où est ra- 
contée sa mort prématurée. 

Alors la reine demande à Âdraste de faire rechercher le 
serpent dans le bois, et promet un riche fief au chevalier 
qui lui en apportera la tète. On cerne le bois, et Ton trouve 
bientôt le monstre étendu au soleil sur son rocher. Dix 
sergents l'attaquent : cinq sont tués par le venin qu'il jette 
ou parles flammes qu'il vomit, les autres s'enfuient. Alors 
FdLrthénopée {Par tonopeus), le plus habile archer de la Grèce, 
s'avance au premier rang et lui lance une flèche d'acier 
qui l'atteint au cou, au défaut de l'épaule, ce qui serait au 
moins bizarre s'il s'agissait d'un serpent ordinaire et non 
d'un monstre fabuleux. Puis il réclame l'honneur de lui 
trancher la tête, qu'il apporte triomphant à la reine. Par- 
thénopée reçoit le fief qui avait été promis, et le roi par- 
donne à Hypsipyle. 

Les Grecs célèbrent des fêtes autour de la ville; elles 
durent cinq jours. D'abord les chefs se livrent au jeu de 
la palestre ; puis vient le jeu de la aplomée», et enfin les 
courses de chevaux, dans lesquelles le vainqueur reçoit 
deux bons chevaux de prix et deux manteaux oc ou vairs 
ou gris ». Notre poète n'a pas donné à ces jeux et aux 
funérailles d'Archémorus la même importance que Stace. 
Cependant il entre dans quelques détails en ce qui concerne 
les jeux, et il n'est pas sans intérêt de comparer ce passage 
avec la riche description du livre IV de la Thébaide\ c'est 
pourquoi nous le donnons ici tout entier. 

Les Jeux. 

(v, 4137) Dont peussiés veïrles Grieus 
Aparilliés de faire gieus. 
En .j. pré qui fu grans et larges, 
40 Fists'ost conduire li rois d'Arges; 

4137 griex. 



ANALYSE DU POÉMB. 197 

Puis les commande en sus atraire, 

Pôr les jus esgarder et faire. 

Cil qui érent en Tost plus mestre 

Fisent le ju de le palestre : 
45 Çou est uns jeus, ce dist 1 estore, 

Dont cil qui vaint amôlt de glore. 

Or vous dirai des jueôrs 

Quéle est lôr paine et lôr labôrs : 

Quant en le place sont venu, 
50 Si sedespoillent trestôtnu; 

Ne remaint sôr ex créature, 

Kauce, sollers ne vesteîire; 

D'oile font bien tôt lôr cors oindre. 

Puis si se vont ensanle joindre; 
55 Luitent a force et a pôoir, 

Gascuns se garde de caoir. 

Li quels qui puet le sien conquerre, 

Si que caïr le face a terre» 

Cil a le los et la côrone, 
60 Môlt grant loier li rois li done. 

Mais par engien et par savoir 

Convient illoec vertu avoir, 

Car cil est vertuex et prous; 

Qui vencus est etcietdesôus, 
65 Cil a grant honte et grant anui, 

Tôt li autre gabent de lui; 

Qui bien ne se garde et afaite. 

Cil a môlt bone paine traite, 

Quant ses compains desous le met 
70 Ou par engien ou par gambét. 

Gel ju usent premièrement, 

Môlt Tesgardèrentlongement. 

Quant para nés est tôsli gieus, 

Venus est en le place uns Grieus, 
75 Qui lôr aporte une plomée, 

A mervelle fu esgardée : 

.1. espan ot de lé en tour. 

Et si avoit d espés .j. dour ; 

Perciée estoit ens en mi liu, 

4145 .j. jeus; 4147 jueours; 4152;soIler; 4163-6 manquant [dans BC; 
4173 gius; 4174 .J. griex; 4177 .1. espan ot loié entour ; /emprunte la 
leçon de BC. 



198 LE ROMAN DE THÉfiBS. 

80. Et tel convient a icel gîu ; 

La ou èle est en mi perciée, 

A une corde fort laciée. 

Qui la plomée veut geter, 

Enmi le place va ester; 
85 Le corde prent a ses .ij. poius, 

Pôr le plomée jeter loins; 

La plomée contremont lîévc, 

Qui môlt [li] poise et môlt li griéve; 

Ou li soit bel, ou li soit grief, 
90 .ij. fois le gèle entôr son cief. 

Forment redoutent icel giu, 

Hom qui est foibles n'i a liu. 

Si com Testore le raconte, 

Icil qui celui jeu sôrmonte 
95 Est amenés devant le roi ; 

Geval et armes et conroi 

Li fait sempres li rois doner, 

Et de lorier bien côroner. 

Âins que cil jeus fust deflnés, 
4200 Fu li vespres bien déclinés ; 

Et quant cefu que fine l'ont, 

Âdrastus ses barons semont, 

Et fait crier par tôte lost, 

Qui ceval a qui ceure tost 
5 Envoi poruec, venir le face ; 

Et dist qu'il veut que cascuns sace, 

Cil qui vaintre pôra en cours, 

Âinçois que passés soit li jours, 

Ara ij. bons cevax de pris 
10 Et ij. mantiax ou vairs ou gris. 

Dont veïssiés par le praèle 

Tant bon ceval aler sans sèle ; 

Trestôt li plus rice signôr 

Font amener el camp les lôr ; 
15 Cascuns i fist mener le suen, 

Pôr çô c'on voie le plus buen. 

Li escuierbien les pôrmainent. 

De bien aparillier se painent ; 

Bien en 1 a .Ix. et trois, 

4179 percie: 4181 percis: 4182 lacie : 4193 BC si oom Estaces : 
4205 À perueo, D pourec, C por euf ; 4207 vaintra. 



ANALYSE DU FOÈMB. 199 

20 Tôs les a fait nombrer li rois ; 

Cascuns de ceus molt se traveille, 

De conréer bien s'apareille. 

Tôs cex enmaine Tydeîis 

Al cief del bos el mont desus ; 
25 Une loée i a de plaigne, 

Toi sans valée et sans montaigne. 

Onques nus d'aus n*i arestut 

Desi al bos dont li cours mut ; 

Illoec se sont tôt retenu, 
30 Mais ne sont pas taisant ne mu ; 

Lés.j. boscel seiirement 

Se sont aresté voirement ; 

Et cil qui le cours a gardé : 

c Môvés, môvés, a escrié ; 
35 Esploitiés, dist-il, aies tost ; 

Qui ains pôra venir en Tost, 

Cil soit tous fis d'avoir le don. » 

Atant s'esmurent li baron, 

Par grant vertu pôrprendent terre, 
40 Car cascuns veut le don conquerre : 

Dont veïssiés cevax des tendre, 

Et qui ains ains le cours pourprendre ; 

Mais as pluisôrs ne valt *.j.gant, 

Li plus isniaz en va devant. 
45 En cèle rôte en avoit deus 

Fors et isniax et mervilleus, 

Les autres passent en poid'eure, 

Cil doi venoient al deseure. 

Anflaran estoit li uns : 
50 Grans ért et larges et tous bruns, 

Isniax estoit a grant mervelle, 

Cil qui sus siet trop se travelle; 

Les espérons sentir li fait, 

Et li cevax 11 côrt a ait; 
55 Le resne li mist sôr le col, 

Et de ce se tint il pôr fol; 

Trop l'angoisse, trop tost le maine, 

Pôr ce se li fali Talaine; 

Et s'il la resne retenist, 

4221 travelle; 4226 moataae ; 4239 tero; 4245 AVoil .ij. ; 4246 mer- 
villex. 



200^ LE ROtfAN DE THÉBBS. 

60 Tous premeraias au cours venist. 

Li autres estoit môlt aates, 

Lons pies avoit et jambes plates, 

liC cief ot gros, le col bien fait, 

Miudre a .iiij. pies ne vait; 
65 De .ij. c. livres ért ses pris, 

Partinopex Tavoit conquis , 

Cel an devant, en une gerre 

Que Persant osent en sa terre. 

Tôs estoit noirs, fors .j. des pies; 
70 Cil qui sus siet ért vesiiés : 

.ij. corgies tint en sa main, 

Foimentli tire tost le frain; 

Des espérons nel vaut toucier, 

Dessi qu'il vit l'ot aprocier: 
75 Devers destre le brun costoie, 

Sel fait aler la droite voie. 

Quant ils vinrent bien près de lost, 

Le bon ceval fait aler tost, 

Des espérons le hurte as flans; 
80 Li bruns remest, qui ért estans 

Plus que ne trait uns ars maniers, 

Puis vint li noii*s en Tost premiers. 

Dont fu la noise sempres grans 

Des chevaliers et des sergans : 
85 Cel bon ceval esgarder vont. 

Environ lui grant presse font. 

Lorsapèle li rois .j. Grieu, 

Les dons tramet Partonopeu. 

Partinopex que côrtois fist : 
90 Les cevaz et les armes prist, 

Trestôt dona al escuier, 

Et s'en flst sempres chevalier; 

Armes li done et bon conroi , 

Destrier ronci et palefroi; 
95 Ricemeut et bien le conroie, 

A sa loge puis l'en envoie. 

Atant sont départi li giu, 
98 A lôr loges s'en vont li Qriu. 

4264 miudres: 4268 tere: 4281 .j. ars; 4283 ce boa; 4287 les grlus; 4288 
promet partonopex ; 4291 as escuiers; 4292 chevaliers; 4293 lor doue; 
4295 les c : 4296 a ses loges. 



ANALYSE DU POÈSfB. 20 i 

Épisode', du Château de Monflor (v. 4303-51 14). 

Le trouvère a intercalé ici un nouvel épisode, qui nous 
donne un avant-goût des grandes luttes qui vont bientôt 
s'engager devant Thèbes, et en même temps nous montre 
comment on entendait la guerre au xii* siècle, et de quels 
stratagèmes on usait. 

On vient annoncer à Àdraste que les Thébains, au nom- 
bre de soixante mille, sont sortis de la ville et marchent 
à sa rencontre. Le roi accueille avec joie cette nouvelle et 
donne aussitôt l'ordre du départ. L'armée entre en pays 
ennemi et commence à le dévaster et à prendre du butin. 
On arrive à Valflorie^ devant le château de Monflor^ où 
conunandait un cousin dePolynice, nommé Meleagès.folY' 
nice engage son cousin à lui livrer la place, et celui-ci se 
laisserait facilement persuader, sur la promesse qu'il sera 
fait seigneur de Monflor; mais ses barons entendent rester 
fidèles à Étéocle, à qui ils ont juré de bien garder sa for- 
teresse. Meleagès va aux fenêtres avec ses chevaliers, et 
déclare en leur nom qu'ils ne peuvent livrer le château ; 
Aquilon ajoute qu'ils ont assez de vivres pour soutenir un 
long siège. Polynice, qui tenait conseil avec le roi, Tydée 
et Hippomédon, est d'avis qu'il faut passer outre. Le trou- 
vère a encore accentué la supériorité que le poète latin 
accorde à Tydée sur Polynice, quand il s'agit de courage. 
Tydée traite son beau-frère de « couart », de « bricon » et 
de <c musart » : il faut prendre d'assaut cette bicoque avant 
qu'Etéocle soit instruit de l'arrivée des Grecs. Adraste 
l'approuve : 

(v. 4553) Dist Adrastus 11 gentix rois : 
« Thideûs', môlt par es côrtois, 

^ Le ms, porte TiocUsi de môme aux vers 4671 et 4837. Cette confusion 
vient du sigle T barré, qui se retrouve le plus souvent dans le m s. A, 
même dans ce passage, pour désigner également ThideUs et TiocUs 
(Ethiocles). et que le scribe a mal résolu par inadvertance. Cf. v. 7933 
Tolames, et v. 7967 Tcl\ également pour TydeUs, 



202 LE BOMAN DE THÈBES. 

Miex dois porter côroue d or 
Que rois Nabugodonosor, etc. » 

Il faut rabaisser Torgueil de ces chevaliers, qui croient 
leur château inexpugnable. Il donne aussitôt Tordre de 
camper. Description de la tente d'Adraste et des riches ta- 
pisseries qui la décorent. Les barons prennent les armes 
et donnent Tassaut au donjon ( doignon ) ; mais ils ne 
peuvent réussir à entamer à coups de pierres les fortes mu- 
railles a de marbre bis y> . Les assiégés se défendent en 
jetant de F eau bouillante sur les assaillants, et lancent 
des pierres avec les deux a perriéres }» qui dominent la 
tour placée sur la porte du château. De leur côté, les as* 
siégeants lancent le feu grégois, qui épouvante les bour- 
geois et les chevaliers et met le feu à leurs maisons. La 
nuit vient, et l'armée retourne au camp, sans avoir ob- 
tenu de résultat décisif. 

Alors quatre comtes de Venise proposent au roi de lui 
faire prendre Monflor par ruse. Polynice prendra 500 che- 
valiers et ira s'embusquer dans un bois d'oliviers , tout 
près du château. Tydée, avec mille chevaliers de prix, ira 
pendant la nuit vers Malpertrus, à deux lieues de là, du 
côté de Thèbes, et s'arrêtera à Valcolor; au point du jour, il 
fera avancer ses troupes vers Monflor, et mille cors sonne- 
ront à la fois pour faire croire à l'approche d'une armée 
nombreuse. Les assiégés, croyant que le roi vient à leur 
secours, sortiront du château. Alors Adraste et le gros de 
l'armée, laissant les bagages dans le camp et les tentes 
dressées, feindront la fuite : les assiégés se mettront à pil- 
ler le camp. Pendant ce temps, Polynice entrera dans 
Monflor avec sa troupe et sonnera du cor. A ce signal, 
Adraste reviendra sur ses pas rapidement et surprendra 
les ennemis occupés au pillage ; ils seront facilement mis 
en fuite, et, ne pouvant rentrer au château, seront obligés 
de se rendre. 

Le roi accepte ce plan, et il est exécuté point par point. 
Ilippomédon, qui était de garde avec ses hommes cette 



ANALYSE DU POÈME. 203 

nuit-là, veut se distinguer par un trait d'audace : il monte 
jusqu'au haut du mur par une brèche faite pendant le 
jour, et il allait pénétrer dans la place quand un a pauton- 
nier j> du château lui lance un carreau, qui le hlesse et 
l'oblige à se retirer vers les siens. Cependant un neveu du 
comte de Venise s'avance seul jusqu'à la porte du donjon, 
et apercevant un chevalier, nommé Aquilon, le même qui 
s'était vivement opposé à la reddition de la place, il se dit 
neveu d'Étéocle et envoyé pour annoncer un secours de 
mille chevaliers qui doit arriver le matin du jour suivant : 
il prépare ainsi la réussite du stratagème et revient racon- 
ter sa ruse au roi des Grecs. Tout arrive comme il avait 
été prévu : Monflor est pris, cinq cents barons sont faits 
prisonniers, et jetés dans une prison qu'infeste la ver- 
mine, sous la tour du château. Meleagès est bien traité par 
son cousin Polynice, en récompense des bonnes dispositions 
qu'il a montrées en sa faveur. Le lendemain matin, le roi 
part, laissant à Monflor une garnison de cent chevaliers avec 
des vivres suffisants. 

Les Grecs devant Thèbes, — Tentatii)es de conciliation (v. 5115-5744). 

Les Grecs dressent leurs tentes devant Thèbes, dans un 
lieu appelé Valflorie^ comme celui où ils campaient devant 
Monflor. Les Thébains s'effraient à la vue de cette belle 
armée, et Étéocle prend la précaution de fermer lui- 
même les portes, et, de peur des traîtres, met des postes 
nombreux dans les tours. Il assemble son conseil pendant 
la nuit pour décider ce qu'il y a à faire : doit-il tenter un 
accommodement ou résister? Le jeune Athon (VAtys de 
Stace) s'indigne en entendant le roi parler ainsi et le traite 
de lâche ; il servait le roi comme fiancé de sa sœur Is- 
mène, et portait dans les conseils toute la fougue de son 
jeune âge. a. I. sages hom cousins Platon ]», que le poète 
nomme plus loin le vieil Otlwn, réprime la fougue impru- 
dente du bachelier ; il conseille à Étéocle de céder à son 

14 



204 LE ROMAN DE THÉBE8. 

frère une moitié de sa terre, à condition qu'il le reconnaîtra 
pour son seigneur. Étéocle, qui n'a demandé conseil que 
dans l'espoir qu'on le pousserait à combattre, résiste à 
toute demande d'accommodement. Jocaste le supplie, et ses 
barons lui font entendre de dures vérités ; le roi cède à 
contre-cœur, et consent à envoyer un messager à Poly- 
nice. Il choisit Othon ; mais celui-ci refuse, en donnant pour 
raison que Tydée doit avoir à cœur de venger la trahison 
dont il a été victime, et qu'il ne respectera pas le messager 
d'Étéocle. Les autres seigneurs refusent également d'aller 
au camp. Alors Jocaste promet d'accompagner le messager ; 
mais personne ne veut y aller en cette qualité. Jocaste, indi- 
gnée, déclare qu'elle ira seule avec ses filles. Othon offre 
d'aller jusqu'au pin, où se rendront également les Grecs 
délégués pour faire la paix, si les conditions sont acceptées. 
— Description du« conroi »de Jocaste et de ses filles. — Trois 
chevaliers, parmi lesquels se trouve Parthénopée, vont à la 
rencontre des dames. À la vue d' Antigène, Parthénopée 
en devient amoureux, et, tout en lui faisant escorte, il lui 
déclare sa passion subite. Antigène, qui au fond sent déjà 
quelque inclination pour le beau fils d'Atalante , lui ré- 
pond qu'elle ne peut s'engager si vite, comme le ferait 
ime bergère ou une chambrière, étant fille de roi. Parthé- 
nopée lui avoue alors qu'il est lui-même un puissant roi, 
et les deux jeunes gens charment la longueur de la route 
par de joyeux devis d'amour. Adraste se trouvait dans sa 
tente, en conseil avec Tydée et Polynice, quand arri- 
vent la reine et les princesses. Polynice embrasse avec 
joie sa mère et ses sœurs, et le roi les accueille avec hon- 
neur. La reine expose les conditions de paix qu'elle est 
chargée d'apporter. Le roi, après délibération, se range à 
Tavis de Tydée et 4e Capanée, qui conseillent la guerre, 
tandis que Polynice accepterait volontiers l'accommode- 
ment. Les chevaliers s'affligent d'une résolution qui va 
coûter tant de sang, et 28 d'entre eux vont payer de leur 
vie, dans cette môme journée, leur fatale légèreté. 



ANALYSE DU POÈME. 205 

Première bataille (v. 5745-6255). 

Des écuyers, qui abreuvaient leurs chevaux à la rivière, 
ayant aperçu une «tygre apprivoisée», qu'ils croyaient 
sauvage, la percent de leursflèches. Les Thébains, furieux, 
sortent de la ville et poursuivent les écuyers, qui donnent 
Talarme. La bataille devient générale. 

Tydée tue Tenelas de Sydoine (Sidon), Hippomédon Asi- 
larty et Parthénopée Ymier, dont il enlève le cheval, qu'il 
envoie à Antigone par un damoiseau. Celui-ci accomplit 
fidèlement son message et rapporte à son maître les paro- 
les flatteuses d' Antigone, qui l'assure de son amour. Par- 
thénopée, ravi, continue ses exploits. Étéocle aussi se 
distingue : il transperce Daufrike^ neveu du roi de 5aie- 
nike (Salonique). Athon renverse Sarsama/i^ et emmène son 
cheval. Ismène, qui regardait le combat avec sa sœur et sa 
mère, l'a reconnu de loin à la manche de robe qu'elle lui 
a donnée et qu'il porte attachée à sa lance, et elle se réjouit 
de cet exploit de son fiancé. Polynice tue Aneblon et donne 
son cheval à Sarsamar, qui court venger sa honte. Gapa- 
née et ses trois mille hommes, tous nobles, font rage à la 
tête de pont, devant une des portes de la ville : ils noient 
plus de dix mille Thébains dans un étang qui était au pied 
des murs. Désolation des assiégés ; ils lancent le feu gré- 
geois sur Capanée pour l'empêcher d'entrer dans la place. 

Étéocle, apprenant les pertes que son armée vient de 
subir devant la ville, fait recommencer la lutte dans l'es- 
poir de venger son. échec. Polynice, entouré de ses hom- 
mes, se défend bravement. — Armure d' Athon. — Poly- 
nice l'attaque mollement, puis le quitte en lui disant de 
garder toujours l'amour qu'il porte à Ismène. Cependant 
Jocaste, qui vient d'apprendre le désastre des Thébains, 
ordonne à l'écuyer qui lui a apporté ces nouvelles d'ap- 
peler Polynice. Celui-ci fait cesser le combat, et les chefs 
viennent auprès de la. reine, qui supplie son fils d'accepter 
l'accord proposé. Tydée s'irrite à ces paroles : il exige 



:206 LE ROMAN DE THÈSES. 

qù'Étéocle abandonne la terre \ son frère pendant un an, 
et il offre des otages pour garantir que Polynice la rendra, 
Tannée expirée. Adraste est de son avis. 

Les princes grecs dans Thèbes (v. 6256-6546). 

Les dames retournent à Thèbes, reconduites par Poly- 
nice, qui escorte sa mère, par Tydée, qui accompagne Is- 
mène, et par Parthénopée, qui adresse à sa mie Antigone 
de tendres paroles et l'embrasse de temps en temps. Près 
de la porte d'Orient, ils rencontrent Athon et deux cheva- 
liers, qui les saluent courtoisement. Athon propose d'aller 
demander un sauf-conduit pour que les trois princes puis- 
sent entrer dans la ville. Tydée accepte cette offre. Athon 
rapporte le sauf-conduit, obtenu à grand'peine du roi. Ils 
se rendent tous au palais, où ils trouvent Œdipe sur un lit 
magnifique, et s'entretiennent avec lui des moyens de faire 
la paix. Étéocle, furieux d'être obligé de subir leur pré- 
sence, feint de ne pas les avoir aperçus et va s'enfermer 
dans sa chambre avec ses amis. Polynice s'humilie devant 
son père, lui démontre son droit, et lui offre de l'emmener 
en Grèce avec sa mère et ses sœurs, et de lui aban- 
donner la seigneurie de tous ses domaines. Œdipe fait 
appeler Étéocle, qui s'indigne et menace son frère, l'enga- 
geant à s'éloigner au plus tôt. a En vo cambre gisiés en 
pais», dit-il à son père, « je garderai vers lui ma terre, 
car je puis bien souffrir ma guerre» . Œdipe trouve dans 
sa colère des paroles qui ne manquent pas d'une certaine 
éloquence; on sent à la tristesse qui règne dans son discours 
qu'au fond il aime encore ses fils, et les malheurs qu'il 
prévoit dans l'avenir augmentent son découragement et 
lui font presque maudire les dieux. 

(y. 6419) Edippus lot, môlt fu iriés : 

En haut se dréce sôr ses pies, 
Sôr .j. des chevaliers s'apuic, 
De çou qu'il ot môlt li anuie ' 



-,. . ..*- . 



ANALYSE DU POÈME. 207 

c SigDôr, fait il, grant folie oi. 

Dementres queaidier me poi, 
25 Que je fui sains de ma veûe, 

La terre ting par vostre aille ; 

Aine ne trôvai prince ne roi 

Qui ongues sist plain pié s6r moi. 

Or nelairai que ne vos die 
30 Et mon pecié et ma folie 

Moi mesavint k'ocis mon père, 

Et .iiij. enfans ai de ma mère, 

.ij. jens vassaus et .ij. pucèles 

Qui assés sont jentes et bêles. 
35 De cel peçié gant m'aperçui, 

Saciés de voir, dolans en fui ; 

Si fui dolans, si me fu grief, 

Qu'ans .j. les iex m'ostai del cief. 

Grant penitance en ai pôrtraite, 
40 Et ma vie grant paine faite ; 

Mainte jeûne et main dur lit 

Ai puis sôfert pôr cel délit : 

Assés est grans li miens esciex. 

Puis adoubai ans .ij. mes fiez ; 
45 Si lôr donai tôt mon empire, 

Si que cascuns fust .j. an sire : 

Ensi Tordonai devant vous, 

Dont je sui ore côreçous. 

Or voi k'Etioclès tréstôme, 
50 Si me fait môlt dolant et môme ; 

Forment mesfait etpoime crient. 

Quant vers son frère Tonôr tient. 

Or vous dirai quels la fins iért : 

Li quels qui soit sa mort en quiért, 
55 Ou soit a cief ou soit a keue, 

Lôr convient prendre maie veue^ 

Li diu me béent, bien le voi, 

Car, s'il eussent song de moi, 

Ja n*ocesisse pas mon père, 
60 Ne ne geûsse avoec ma méi^e. 

Bien sai que si peciéres fui, 

L'eure fu maie c'a li gui, 

6426 aieue; 6428 quiconque; 6431 mon père ; 6436 en sui; 6437 quil 
me iu ; 6438 ans .j.; 6453 eri; 6456 lui comment; 6461 p. sui. 

1 Veue = vota ; c/*. Roman de Troie, 745, et voyez Romania, II, 100. 



208 LE ROMA.N DE THÊBES. 

Et maudite est V engenreûi*e 

Qui fu faite contre uature ; 
65 Môlt m'esmervel que tant demeure 

Qu'il ne périssent en une lieure ; 

En pecié furent tôt estrait, 

Et par pecié mainent ce plait ; 

Peciés les a en mainburnie, 
70 Et par pecié perdront la vie. 

Or ne sai je mais plus que dire, 

Mes du pecié mes cuere sôspire, 

Si l6r lairai tout eu ingal, 
6474 Gui qu'en prenge ne bien ne mal. » 

Cependant un chevalier dont Tydée avait tué l'oncle 
descend de la salle où se trouvaient les princes, et excite 
ses hommes, au nombre de trois cents, contre les chefs 
des Grecs ; il les décide à venir avec lui pour leur dresser 
une embuscade hors de la ville, dans un petit bois. L'é- 
cuyer de Tydée, qui tenait son cheval devant le perron, en- 
tend quelques paroles qui lui font craindre une trahison ; 
il court prévenir le sénéchal de Tydée : celui-ci fait armer 
ses hommes et les place non loin de Tembuscade des Thé- 
bains. Les princes prennent congé d'GEdipe et sortent de 
la ville. 

Deuxième bataille ; 7nort d' Amphiaraûs (v. 6547-7182). 

Attaqués par les Thébains, Polynice, Tydée et Parthé- 
nopée prennent la fuite, jugeant la résistance inutile. 

Les traîtres qui les poursuivaient rencontrent les Grecs 
embusqués, et un combat s'engage. Les plus rapprochés, 
dans l'armée assiégeante, s'arment aussitôt; Adraste, 
voyant les jeunes bacheliers combattre vaillamment, 
engage les vieillards qui l'entourent à ne pas leur laisser 
toute la gloire de la journée, et à couper la retraite aux 
Thébains. De son côté, Athon entend les hennissements 

6466 .j. eure, notation employée plusieurs fois dans le manuscrit A pour 
le féminin une : 6470 perdent. 



ANALYSB DU POÉMB. 209 

des chevaiix, et, voyant du haut des murs la troupe d'A- 
draste, il se moque de ces tôtes chenues, de ces brebis tir 
mides, et se dispose à aller les combattre ; mais ceux-ci 
poursuivent les traîtres jusqu'aux portes de la ville. — 
Char d'Amphiaraiis. — Le devin est englouti dans un gouf- 
fre, conmie autrefois Abyron et Datan, non sans avoir 
fait un grand carnage d'ennemis. 

Adraste fait dresser sa tente à un jet de pierre des mu- 
railles, et se dispose à détourner la source qui alimente 
la ville d'eau potable ; mais en apprenant l'engloutisse- 
ment d'Amphiaraiis {Arafirarij Aphiaran) et de mille 
autres chevaliers, il comprend que les dieux sont contre 
lui, et retourne à son premier campement. 

Deuil des Grecs, qui craignent un sort semblable pour 
chacun d'eux. Joie des Thébains, qui leur crient que les 
dieux les condamnent. Adraste convoque le conseil et de- 
mande aux barons s'ils sont d'avis de rester ou de retour- 
ner en Grèce. Le duc de Mycènes (Miçaines) et plusieurs 
autres seigneurs lui demandent de lever le siège ; mais le 
comte d^ Articles rassure le roi : les dieux ont assouvi leur 
haine en frappant le grand-prêtre ; il faut en élire prom- 
ptement un autre, afin de ne pas rester privés de chef spi- 
rituel ; mais avant l'élection, on ira au gouffre en proces- 
sion, nu-pieds et en chemise, et Ton fera un sacrifice 
expiatoire, après avoir jeûné, distribué des aumônes et con- 
fessé ses péchés. Tous sont de cet avis, maison ne sait qui 
nommer « evesque » . Alors un « poète » prend la parole 
et leur fait un a sermon » qui, en effet, ne siérait pas 
mal dans la bouche d'un orateur chrétien : Mélampus, dit- 
il, est trop fatigué ; il faut nommer Olimpius qui, il est 
vrai, a cent ans et plus, ou bien Tiodamas -, il ne dit pas, 
comme Stace, que celui-ci soit fils de Mélampus. Tioda- 
mas est élu a sans symonie »; on fait, sous sa conduite, 
les cérémonies expiatoires à Mahomet, et le gouffre se re- 
ferme. LesGrecsen sont si joyeux qu'ils vont sur-le-champ 
attaquer les Thébains. 



210 LB ROMAN DE THÈBES. 

Troisième bataille ; mort d'Athon (v. 7183-8462). 

Énumération des portes et indication des chefs qui y 
commandent (Cf. Stace, Théb. VIII, 353 sqq., et ici môme, 
l'* partie). — Les assiégés sortent au nombre de 44,000 
environ, et la bataille s'engage. Exploits de divers cheva- 
liers ; mort de Meleantier^ , duc de Paile^ tué par Iseils 
(Hypsée), et de Diman. Exploits du célèbre archer i4mor- 
ris. — Le comte d'Arcadie, Alexis, empoche ses chevaliers 
de jouter, pendant que les gens de pied {gevde, geudans) 
s'appliquent à tuer leurs chevaux ; il attaque lui-même 
les gens de pied et leur inflige une dure leçon. Puis il 
poursuit et frappe avec une baguette un chevalier thébain 
qui, par forfanterie, s'exposait sans armes défensives, et 
dont les Grecs se moquaient. — Exploits d^Agénor, neveu 
du Thébain Drias, qui vient au secours de son oncle. Ga- 
panée, désarçonné par les gens de pied, s'en venge terri- 
blement. — Menestée (c.-à-d. Ménécéé) fait prisonnier Part" 
craSj duc de Roussie. — Deux frères, qui luttaient dans les 
camps opposés, s' entretuent sans se reconnaître; Menestée 
les reconnaît pour les fils de sa sœur, et fait emporter 
leur corps à Thèbes. — Exploits d'Alexis. • — Créon, 
armé «a la guise de France », s'embusque dans un «vre- 
gier» et surprend la troupe de Polynice, qu'il met en dé- 
route; Polynice, fuyant sur son cheval blessé, est fait pri- 
sonnier par deux frères du parti d'Etéocle ; il leur promet 
pour sa rançon 10,000 marcs. Sur le conseil de l'aîné, les 
deux frères lui laissent la liberté sans rançon et le prient 
de^se souvenir d'eux plus tard. 

Athon sort de la ville pour aller combattre avec sa 
« maisnie »; il attaque deux Grecs qui étaient en avant : l'un 
est renversé, l'autre prend la fuite. Ismène est témoin 
. de cet exploit et s'en réjouit. — Exploits de Tydée : il dé- 
livre un de ses cousins, le jeune Afran, que les « geudons» 

1 B Melampus. C Melaadus. 1 



ANALYSE DU POÈME. 211 

emmenaient prisonnier ; son cheval étant blessé, il sort de 
la presse pour en changer. Gomme il retournait au combat, 
il rencontre Athon. — Portrait d'Athon : 

(v. 8033) Athes fu uns mescins môlt grans, 

Et non peroec n'ot que .xv. ans : 
35 Ses cevex ot crespés et blons, 

Sôr les espaules auques Ions ; 

Et ot le clef estroit bendé 

D'une bende d'un bleu cendé. 

Les iex ot vairs, rians et biax, 
40 Plains de gaieté com oisiax, 

Et ot la car autresi blance 

Com est la nois desôr la brance. 

Sôr la blançôr, par grant conseil, 

I ot nature assis vermeil: 
45 Cou est côlôrs qui m6lt m'agrée, 

Blançôrs de vermeil c6l6rée. 

La face ot plaine et le menton, 

N'i a voit barbe ne grenon ; 

Môlt fu grailles par la çaiuture, 
8050 Et ot môlt large enfôrceûre. 

Il avait commis Timprudence d'aller à la bataille sans 
haubert. Tydée s'en aperçoit et se détourne en riant; il l'en- 
gage à se livrer aux jeux moins rudes de la galanterie. 
Athon répond : ce Gestes pitiés est coardie y> , et lui assène 
un coup violent qui l'étourdit. Tydée, forcé de se défendre, 
veut le frapper légèrement sur l'écu, mais il ne peut adou- 
cir le coup, et sa lance le traverse de part en part. Tydée 
pleure son malheur, et Athon reconnaît sa folie et lui par- 
donne. Tydée le fait emporter à Thèbes sur son écu. Ce- 
pendant Ismène, qui regardait le combat à la fenêtre d'une 
tour avec sa sœur, lui vantait les prouesses de son fiancé ; 
de son côté. Antigène, reconnaissant Parthénopée à la plume 
de paon qui flottait derrière son casque, faisait Téloge de son 
courage. Elle se plaignait de ne pouvoir, comme sa sœur„ 
embrasser et aacoler i> son bien-aimé. Sa sœur lui fait part 

8033 g. 



2 12 LE ROMAN DE THÉBES. 

d^un songe menaçant qu'elle a eu la nuil précédente. Au 
môme instant, elles entendent du bruit dans la ville ; elles 
se retournent et voient qu'on apporte une civière. 

V. 8191 (Ysmaine) D'Aton se crient que môlt ot cier, 

Pasmée ciet sôr le plancier ; 

Sa suer entre ses bras le tient. 

A cief de pose, quant revient, 
95 Isnëlement aval en vait. 

Comme dervêe crie et brait; 

Elle devine en sou côrage. 

Et son grant doel et son damage. 

Se suer le sôs tient et le porte, 
8200 Qui môlt doucement le conforte ; 

Mais de conforter n'es toit lius, 

Eq trislôr est tôrnés li gius ; 

11 n'est mais lius de conforter, 

Ançois est tans de gramenter. 
5 En. j. bel liu le navré posent, 

Ceus qui pleurent environ cosent ; 

Arousé Tout, sôvent se pasme ; 

La lange li oignent de basme: 

(Id li faisoit j. poi parler, 
10 Et Ysmaine môlt regreter. 

Proie lôr a a môlt grant paine 

Que li amainent tost Ysmaine ; 

Ysmaine li est en la bouce, 

L amours de li au cuer li touce; 
15 II demande sôvent Ysmaine, 

Et laroïne li amaine. 

« Amis, fait ële, voi l'espouse, 

La caitivb, la dôlerouse. » 

Ouvri les iex, Fi l'a veîie, 
8220 L'ame li est del cors issue. 

Deuil général : Ismène reste comme morte pendant une 
heure (ime loée) ; Étéocle, en apprenant la mort du prince, 
fait rentrer ses troupes dans la ville et se livre à la dou- 
leur. Les mille chevaliers qu'Alhon avait amenés avec lui 
le regrettent hautement, et vantent sa libéralité et son 
courage : jamais ils n'oseront reparaître devant le roi et 
la reine. Ismène, revenue à elle, demande à revoir son 



ANALTSB DtT POÈME. 213 

cher mort ; on est obligé d'accéder à son désir. Elle Tem- 
brasse mille fois et exhale en ces termes sa douleur : 

(v. 8349) « Biax sire Athes, pôr coi es mors î 

Tu estoies tôs mes confors ; 

Parlés a moi, biax sire ciers, 

Ouvrés vos iex, bons chevaliers ; 

C'est Ysmaine qu'a vous parole, 

Maleûreuse cose et foie ! 
55 II lie me sent, n*il ne me voit, 

En le bière le sent tôt froit : 

Mors es, Athes, tôtvraiement 

Poi as usé de ton jôvent. 

Com est pale ceste maissële 
60 Qui sanloit estre de pucèlc ! 

Goulôr de rose eus el vis, 

Blans es com une fiôr de lis ; 

N'en l'ost defors, ne ça dedens, 

N'en est remés enfes si jens ; 
65 Car cil qui vos haï tant fort 

En ot dôlôr, quant vous ot mort. 

Puis c'il de pitié en plôra, 

Ceste dolante, que fera? 

Geste dolante, la caitive, 
70 Qui ne deûst pas estre vive î 

Anuit sondai que je cantoie, 

Or en voi chi marviste joie : 

Cil cantemens que je donc fis 

Senefie ces dolans cris. 
75 Toutes fëmes, tôtes pucèles, 

Aies délôr de mes nôvèles, 

Toutes pucèles qui amés. 

De pieté pôr moi plôrés. 

Et priiés Diu mon sens me gart, 
80 Car a poi li cuers ne me part ; 

A poi ne muert li lasse Ysmaine.» 

Faut li li cuers et liaiaine, 

£1 pavement kaï pasmée. 

Adonc i ot môlt grant criée ; 



8369-70. cf. Vie de Saint Jean Bouche d'Or (Remania VT, p. 336), v. 5378 
Lasse, caiUve, Moult sui dolante que sui vive; 8378 de pitié. 



214 LE ROMAN DE THÈBES. 

85 Pitié en ont tôt li pinisôr, 

La ôïssiés et cri et plôr. 

Quant Ysmaine fu revenue : 

« Lasse ! dist èle, durfeiie ! 

Por coi ne muert ceste caitive ? 
90 Môlt me poise que je sui vive : 

Amis A thés, vous estes mors, 

C'est mes damages grans et fors ; 

Jamais ta tère ne verras, 

Ne moi ne autrui n'ameras. 
95 Maudis soit cil gui toi ocist, 

Et li févres gui Tarme fist! 

Et grant doel a mis en ta gent, 

Et moi a mis a grant tôrment. 

Tydeîis vous a mort p6r voir, 
8403 Bien en devons ven^ance avoir.» 

Tous veillent à côté du corps d'Athon ; le roi lui-même 
y reste toute la nuit. Au matin ont lieu les funérailles. 
— Détails curieux. — Ismène demande à son père Etéo- 
cle la permission de se retirer du monde et d'aller fonder 
une abbaye où puissent vivre cent femn^es. Le roi le lui 
accorde et lui donne assez de bien pour gu'elle puisse 
pourvoir à T entretien de ses compagnes. 

Quatrième bataillé; mort de Tydée (v. 8463-9208). 

Le lendemain, après relevée, le roi veut aller combattre. 
Description de son armure et de son cheval Blancenue^ gue 
lui donna sa «drue» Galatea, fille du roi de Nubie. Avec 
lui sortent de la ville ses fidèles alliés : le juif Salatiel^ 
DiogenèSy duc de Sur^ Hermagoras (A Quermaguras) de 5ato- 
mine, Pireus, comte de Marseille, Agrippa, comte de Sesile 
(Sicile), montant un cheval qui fut père de Bucéphale, le 
cheval d'Alexandre, Polibetès de Cfe^aira (Césarée), avec un 
dromadaire pour monture, le jeune Trestor, déshérité par 
Adraste, Carios, duc de Corinte (A Tarinté), et même 
l'Anglais Godris. Tydée lutte successivement contre ces 



8386 plour ; 8398 as mis. 



ANALYSE DU POÈME. 215 

chefs, puis il attaque Etéocle. Celui-ci atteiat Tydée avec 
sa lance sur la boucle de Técu et aussitôt Tarcher Menalipios 
(Menalippe), qui se tenait à ses côtés et avait Tare tendu, 
profite du moment etblesse à mort Tydée désarmé. — Deuil 
de l'armée grecque. Adraste cherche à réconforter ses 
barons. Polynice, qui était occupé à faire construire des 
machines de guerre, accourt en entendant les cris des 
Grecs, et, voyant Tydée mort, il se lamente et pleure de 
chagrin; il reconnaît hautement les services que ce héros a 
rendus à sa cause. 

Cependant Étéocle devine , aux cris de douleur qu'il 
entend, que Tydée est mort de sa blessure : il sort de la 
ville avec ses meilleurs chevaliers, dans l'intention d'enle- 
ver le corps et de le faire dévorer par ses chiens. Adraste 
s'aperçoit de ce dessein: il exhorte ses barons, et en par- 
ticulier Polynice, à cesser leurs larmes et à venger Tydée. 
— Lutte acharnée. Polynice et Étéocle se rencontrent et 
combattent avec rage ; mais l'heure de leur mort n'est point 
encore venue, leurs bons hauberts les protègent. Hippo- 
médon défend vaillamment le corps : gr&ce à la précau- 
tion qu'il prend de faire garder soigneusement l'ordre de 
bataille, il peut résister à la troupe plus nombreuse d'Étéo- 
cle. Longue description du carnage. — Étéocle, voyant 
qu'il ne réussira pas à enlever le corps par la force, em- 
ploie la ruse . Avisant un chevalier à q^i il avait rendu la 
liberté la veille, il l'engage à aller dire à Hippomédon et 
à sa troupe que ceux qui accompagnent Adraste ont été 
mis en fuite et le roi pris ; il lui promet une riche récom- 
pense, et menace de le tuer, s'il refuse-, Hippomédon croit 
à la parole du chevalier à cause de sa naissance (il était fils 
du comte de Milet), et se rend dans un vallon voisin pour 
secourir le roi, qui n'en a pas besoin. Étéocle enlève alors 
le corps de Tydée et l'emporte à Thèbes, où la foule veut 
le déchirer; le roi le livre à cinq cent serfs, qui le traînent 
la corde au cou. Émus de ce spectacle, les chevaliers de 
Tydée envoient à Étéocle un messager pour lui efi'rir une 



216 LE ROMAN DE THÉBES. 

riche rançon ; mais le roi refuse durement. Désespérés, ils 
veulent s'en retourner dans leur pays. Capanée engage en 
particulier Adraste à les retenir par tous les moyens possi- 
bles. Le roi leur oflFre de grands biens et promet d'en- 
voyer au père de Tydée son jeune enfant. Ils consentent à 
rester. Le poète ajoute quelques vers intéressants sur 
lesquels nous aurons à revenir; nous les donnons ici: 

(v 9195) De l'enfant vos di une rien : 
Môlt restora son père bien ; 
Car, puisqu'il vint a son eage, 
Fu il de môlt grand vasselage. 
Cavaleries fist adès, 
9200 II ot a non Diomedès. 

A Troie fut en Tost defors, 
Et se combati cors a cors 
A Eneas, qui fu môlt prôs, 
Fors Ector il miudre de tôs. 
15 S'on ne secôrust Eneas, 

Tôs fust le jôr vencus et mas ; 
S'il n'eûst eiiajutore, 
Diomedès eûst victore. 

Hippomédon remplace Tydée dans le commandement de l'armée, — 
Épisode du ravitaillement (v. 9209-9626). 

L'armée, consultée, acclame Hippomédon comme suc- 
cesseur de Tydée : sa vigilance, ses largesses aux chevaliers 
besogneux. Les vivres devenant très rares et très chers, 
quand on en trouvait à acheter, Hippomédon s'afflige de 
cette situation de l'armée. 

(v. 9275) Pleure, "ne se pot astenir, 

Les bougres fait a lui venir : 
Ypomedon les araisone, 
Môlt lôr promet, du sien lôr done. 
Et lôr promet de son trésor 
80 .Vij. muls cargiés d'argent et d'or, 
Sel mainent en terre pleniére 
Ou vitalle ne soit si ciére : 

9203prous; 9204 miudres. 



ANALYSE DU POÈME. 217 

Car il sévent bien le régné, 

Gomme la gent qui en sont né ; 
85 Se il ne li font tel confort, 

Sempres seront livré a mort. 

Cilontpaôr de perdre vie : 
« Bien lonc, font il, près de Rôssie, 

Delà Danuble la rivière, 
90 A une terre môlt pleniére ; 

Mais devers nos sont les montaignes, 

Et delà sont les larges plaignes. 

La terre i est bien gaaigniée ', 

Cultivée et aplanoiée. 
95 Del bon vin a illoec assés 

Et del forment a grans plantés; 

Li formons i est clérs et purs, 

De ce soies trestés seiirs ; 

Tel sont li vregier que nos tuit 
9300 En poriemes vivre del fruit ; 

Illoec a grans gaaigneriesS 

Et grans plentés de porkeries; 

Es prés a grans plentés d*aumalle. 

N'ont pas paér c*on les asaille, 
25 Car l'entrée si est si forte 

Que il n'i a que une porte. 

Se vos poiés laiens embatre, 
9328 Vivre en pôriés .iij. mois ou .iiij.» 

Hippomédon fait aussitôt armer mille chevaliers ; il em- 
mène avec lui beaucoup de mulets et de chameaux avec 
des valets, pour transporter des vivres, et laisse la con- 
duite de Tarmée à Adrasle, en lui recommandant de ne 
pas permettre qu'on engage la bataille. Après sept jours 
d'une marche pénible, pendant laquelle ils ont fort à souf- 
frir de la faim, ils approchent de la terre convoitée. Les 

9288 fkitil; 9291 montagnes. 

' Qaaignie B, gaaingnieC(saaignie k). Cf. plus bas, v- 9301 ysaaignerie^t 
où je corrige gaaigneries (BG bercheries). On pourrait peut-être tirer 
scuiignie^=iengrti\sséé)ysaaigneries, de saginare\ mais je n'ai pas rencontré 
d'exemple de ces formes. Pour la confusion du g et de 1*5 commise par le 
scribe de Â, voyez en particoller v. 9392, Ypomedon a non quis^tu^, pour 
ffuie, rimant avec florie.] 



218 LE ROMAN DE THÈBES. 

« bougres » coitseillent à Hippomédon de surprendre, pen- 
dant la nuit, la porte qui y donne accès, car il ne serait pas 
possible de la forcer. Ainsi font-ils, et ils se répandent 
dans le pays pour ramasser du butin. 

Cependant Etéocle avait appris, par les espions qu'il 
entretenait au camp des Grecs, le départ de Texpédition. 
Faramo?ide, comte de Valféconde, lui propose d'aller atten- 
dre au retour les Grecs avec trois mille chevaliers, et de 
les faire prisonniers ; il va s'embusquer à Valesprés. L'a- 
vant-garde d'Hippomédon, qui marchait à cinq lieues en 
avant, apercevant la troupe embusquée, recule et prévient le 
chef qu'ils seront sans doute attaqués le lendemain. Un 
sage «bougre» propose de conduire l'armée par des che- 
mins détournés, afin d'éviter les ennemis plus nombreux. 
Mais les barons ne veulent pas consentir à reculer ; la 
bataille s'engage, et les ennemis sont mis en fuite, grâce 
à la bravoure des Grecs, et aussi au stratagène d' Hippo- 
médon, qui ordonne de couperdesbranchesd'arbreset de 
les traîner derrière l'armée sur la route, pour faire croire à 
la présence d'une troupe nombreuse. Les deux tiers sont ou 
noyés, ou tués, ou faits prisonniers. 

Hippomédon envoie annoncer son retour à l'armée, qui 
souffrait beaucoup de la faim. Le roi et les principaux 
barons vont à sa rencontre, et l'armée se repose enfin 
dans l'abondance. 

Épisode' de Daire le Rotix (y. 9627-12288). 

Nous arrivons à la partie du poème oii l'auteur s'est le 
plus mis en frais d'imagination. L'épisode qu'il a inséré 
ici ne compte pas moins de 2658 vers, que les manuscrits 
B et G réduisent à 858. Nous verrons plus loin que le 
texte original est bien celui de A, et que c'est au poète pri- 
mitif qu'il faut faire honneur de ce qu'il y a de bon dans 
cette partie de son œuvre J comme aussi c'est à lui qu'on 
doit reprocher la prolixité où il s'est parfois laissé aller. 



ANALYSE DU POÈME. 219 

Polynice avait fort honorablement traité un des prison- 
niers qu'avait faits Hippomédon lors de son expédition. Il 
se nommBit Aliœandre et était fils de Daire le roux, lequel 
tenait à flef une des tours de la ville. Polynice l'envoie à 
son père pour l'engager à livrer aux Grecs la tour qu'il 
commande, lui promettant en échange la liberté de son fils. 
Daire refusé d'abord de se parjurer; mais sa femme insiste 
et lui fait observer que le roi s'est d'abord parjuré à l'égard 
de son frère, en conservant la couronne. Le père n'est 
point convaincu ; cependant il envoie à Polynice par son 
fils sa coupe d'or et de topaze, son lévrier et son faucon, 
et lui fait dire que dans trois jours il lui transmettra le ré- 
sultat de la démarche qu'il va faire auprès du roi pour 
l'exhorter à faire la paix. Alexandre rend compte de son 
message : si son père ne réussit pas à décider Étéocle, il 
livrera la tour. 

Daire va en efiFet trouver le roi dans son « vregier » , au 
moment où trois messagers venaient lui offrir l'appui des 
Pincenarts, à condition qu'on leur céderait toute la marche 
de Nubie a jusqu'en Lu^arcej>, c'est-à-dire jusqu'à la Lusace. 
Daire le dissuade de consentir à céder une province si ri- 
che, que son père a eu tant de peine à conquérir, et qui 
d'ailleurs est la clef de son territoire ; il l'engage à s'accom- 
moder plutôt avec son frère. Le roi s'irrite ; Daire insiste 
et lui reproche son manque de foi. Alors le roi, furieux, le 
frappe d'un coup de bâton en s' écriant : 

(v. 10095) «Fieus a putain, li rois a dit, 

Corn vos m avés en grant despiti 
Or fors, or fors, ors, puans, rous ! 
Ausi pues com fait uns bous. » 

• Daire se retire et fait dire aussitôt à Polynice qu'il est 
prêt à lui livrer sa tour, bien approvisionnée et entourée 
d'un grand parc giboyeux de deux lieues de large. Celui- 
ci communique cette offre au roi, qui accepte et fait occuper 

10098 «j. bous. 

15 



2'20 LE ROMAN DB THÊBES. 

la tour par plus de sept cents chevaliers. Des tours voisi- 
nes, on donne l'alarme, et les Thébains attaquent celle 
de Daire, mais sans succès. Le jour venu, Étéocle apprend 
la trahison ; il craint que d'autres chefs n'imitent Daire. 
Un ingénieur (engigneour) lui offre les moyens de s'em- 
parer de la tour ; il creuse une mine, et, arrivé au mur, il 
le perce et y met des poteaux pour soutenir la*masse, puis 
il allume. La tour, privée de ses appuis, se fend en deux 
parties, et ses défenseurs sont pris ^ Daire est conduit de- 
vant le roi, qui lui reproche sa trahison et déclare qu'il le 
fera « ardoir en bordel* ». 

Othon obtient du roi qu'il le fasse juger par les barons ; 
puis il prie ces derniers de demander un jour de répit, 
pour laisser à la colère du roi le temps de s'apaiser. Le roi 
refuse ; Créon insiste en disant qu'im jeune roi doit écou- 
ter les conseils des seigneurs à qui l'âge a donné du juge- 
ment, mais le roi ne veut rien entendre. Les barons se 
réunissent pour juger leur pair. 

Alis (Alexis, nom qui se retrouve plus loin) croit qu'il 
faut considérer Daire comme un traître ; son discours com- 
mence par de bonnes précautions oratoires. Othon lui ré- 
pond : il dit, pour la défense de l'accusé, que le roi lui a 
donné la permission de lui faire tout le mal qu'il pourrait. 
Créon réplique vivement. Nous donnons ici ce discours, 
ainsi que la réplique d'Othon, afin qu'on puisse apprécier le 
genre d'éloquence que le xii* siècle attribuait aux héros 
de l'antiquité ; on y verra d'ailleurs exposées les lois qui 
réglaient, au moyen-âge, les rapports entre le vassal et le 
suzerain. 

(v. 10493) Creon se dréce en son estant, 

En sa main droite tint son gant ; 

^ M. Comparetti (Virgilio nel medio evo, II, 76) cite une nouvelle du 
PecoronCy où l'on retrouve ce procédé pour renverser une tour. 

' Expression qui se retrouve dans la Chronique des diu^ de Normandie , 
t. I, p. 543, V. 13389: 

E romicide, le mesel, 
Q'ardeir ferai en un bordel. 



ANALYSE DU POÈME. 221 

95 De raison fu bien doctrines : 

« Signer, fait-il, or m'entendes : 

Mal fait qui a son essient 

Consent c'om fait fans jugement. 

Othes a dit se volenté, 
10500 Et nos l'avons bien escouté. 

Mais par le foi que je vos doi, 

Ensi del tout pas ne Totroi. 

Se li rois son baron laidi, 

Daires se teut et sel soufri ; 
5 Ne li rois a raison nel mist, 

Ne cil droiture n'^en requist ; 

Ne li rois droit ne li vea, 

Ne cil le roi ne desâa. 

Cil estoit hom, et li rois sire ; 
10 Pôr tençon ne pôr .j. poi d'ire, 

Ne deûst pas, ce m'est vis, querre 

Que se' sire perdist sa terre, 

Et ne deûst si faitement 

Querre son desiretement, 
15 Mais droit ofrir et querre et prendre. 

Et puis .zl. jôrs atendre. 

Se li rois droit ne li fesist^ 

Ançois que ciex li mesfesist, 

Une rien li peûst bien faire, 
20 De son service tost retraire ; 

Mais se li rois ot vers lui tort, 

Ne deîist pas querre sa mort. 

Sa mort li quist, puis qu'il ot mis 

Çaiens ses mortaus anemis, 
25 Qui lui et nos tôs ociroient, 

Se il ja faire le pôoient. 

Et nos eussent mors p6r voir, 

Se il eussent le p6oir. 

Del droit ne doit on pas mentir, 
30 Netraïsonja consentir. 

Daires a fait grant félonie, 

Forfait i a et membre et vie ; 
Car vers nos fîst grant traïson. 
Se nos en disiemes raison. 
35 Et ne cuit que çaiens home ait 

10512 tere; 10524 mortex. 



222 LB ROMAN DE THÈBES. 

Gui plus en poise que moi fait , 
Mes par cremôr n'en mentirai 
Del jugement, puis que le sai. » 

— Olhes dist :« De hé ai t'amôr, 
40 Puis qu'èle tôrne a deshonôr. 

Daire volés tolir la vie, 

Si faites môlt granl vilonie. 

Se v6s Tamissiés de noient. 

N'en fesissiés tel jugement. 
45 Mais, par ma foi, aine ne l'amastes, 

Quant a ocire le ju^stes ; 

Hom qui aime l'autre par foi 

Nel doit malmétre plus que soi ; 

De noient n*estranle on mie. 
50 Trop en prendés grant signôrie, 

D'aficier vostre jugement ; 

Et si a chi môlt bone gent 

Qui i pôroient amender ; 

Mais or en laissiés le parler. 
55 Si vos dirai une autre cose : 

Mal est batus qui plôrer n'ose. 

Féru m'avés et fait sanglent, 

Et puis, par vostre mautalent. 

De vos tôt plain congié arai 
60 De faire mal canques p6rrai; 

A môlt lanier puis me tenroie^ 

Se je de vos ne me ven^oie, 

Pôr tant k'eûsse ou receler. 

Ou guerre pelisse mener. 
65 Sire Creon, amendés i, 

Car je ne l'otroi pas issi. 

Se me'sire me tant ma terre 

Ou mon avoir, droit en doi querre. 

Ou atendre, se il nel fait, 
70 .xL jours après fourfait ; 

Mais puis, se di[t] qu'il me ferra, 

Dehait qui le desâera ; 

10536 qui, orthographe qui se rencontre dans d'autres textes (cf. 
Saint Alexis, ms, L), et ici-même, 1604. 4361, 5836, etc.; 10539 Athes. 
Par distraction^ le scribe, ou plutôt le rubricateur, a confondu^ ici et 
ailleurs également^ Athon, qui est mort, avec le vieil Othon, que le poète 
représente comme un homme de sens (cf. v. 10499, 10931, 10965, etc.) ; 
10572, B Deshait ait qui ne defTeadra, C Dehez ait qui plus soferra. 



ANALYSE DU POÈME. 223 

Il n'avéra puis droit a moi, 
Car il me ment illoec sa foi, 
75 D'avoir droit et de cop ven^anco ; 
Très bien se gart puis de ma lance : 
Ne sai droit prendre de colée, 
10578 Se del vengier non a espée. » 

Créon réplique, et développe ses premiers arguments : 
un vassal ne doit rien faire qui puisse nuire à son seigneur, 
ni qui soit contre F honneur. Eurimédon parle en faveur 
de Daire ; son discours est très modéré et procède par 
insinuation ; il ne manque pas d'un certain art, comme on 
en jugera, après l'avoir lu. 

(v. 10665) Eurimédon parla après : 

En Tebes estoit ses recès ; 

Une des tours tenoit en fief, 

•M. chevaliers en doit par biief. 

«Creon, fait il, entendes moi, 
70 Et cist baron que je chi voi. 

Par grant raison devrait plaidier 

Qui son ami vauroit aidier, 

Et par grant sens et par mesure, 

Nient par tençon ne par rencure ; 
75 Ne doit estre en côrt vilonie, 

N'en c6rt ne doit pas estre oïe. 

Ne parlons mie par haïne, 

Por Diu, baron, ne par querine, 

Car assés somes destôrbé; 
80 N'ait entre nos nule amerté, 

Et gardons bien les drois le roi 

Et sans barat et sans desroi ; 

Et parlons si de no voisin, 

De nostrepér, de no cousin, 
85 Del franc baron, de notre pér, 

De cui nos doit forment peser. 

Sire Creon, coi k'Otes die, 

Saciés que il ne vos hét mie. 

Mais ce dist on en reprùvier : 
90 Tex puet nuire, ne puet aidier. 

Tôrnons ce plait al bien de Daire, 

10573. BC Que il droit ait dont puis en moi; 10691 a bien. 



224 LE RO^fAN DE THÉBES. 

Gardons, s'onpuet, n'i ait contraire. 

Vous savés bien, Daires li rous 

Est môlt sages et môlt visous ; 
95 Qui par bon engien quiert voidie, 

Je croî que il ne mesfait niie. 

Cil parla a PoUinicès, 

Frère no roi Etioclès, 

Qui est nostre droituriers sire, 
10700 Ausi coin cis, se volons dire. 

Se Daires aidier li vôloit, 

Por çou que rois estre devoit, 

Et noméement de cest an, 

De traïson n*i voiengan. 
5 Lonc le miens sens, tôt entresait, 

Se il leûst pôr autrui fait 

Que pôr PoUinicès son frère, 

Saciés il fust traître 1ère. 

Comme cîs est drois et loiaus, 
10 Est nos drois sire naturaus ; 

Ausi asseiirames lui, 

Corn nos aviemes fait cestui ; 

Se vos i esgardés raison, 

N'i pôés trôver traïson. 
15 Et si saciès ore très bien 

Que je n*i voi nul mal engien ; 

Je n'i voi point de traïson. 

Se môlt grant sens non et raison : 

Çou en di jou de moie part, 
20 Selonc mon sens et mon esgart. 

Or die après qui mix sèt dire. 

De droit n'ara nus vers moi ire. » 

Alors il se fait un grand silence. Enfin Drias demande 
à Créon s'il n'a rien à répliquer. Celui-ci déclare s'en rap- 
porter au jugement du roi ; mais Drias veut que le conseil 
ne se sépare pas avant d'avoir statué. Il craint que la co- 
lère du roi n'influence le jugement, s'il est retardé, ou que, 
mécontent de l'abstention des barons, il ne tue lui-même 
l'accusé. Il n'est pas d'ailleurs de l'avis d'Eurimédon. Une 

10698 nos rois; 10699 droilurier. 



ANALYSE DU POÈME. 225 

s'agit pas de savoir si Daire a voulu enlever sa terre au 
roi y mais s'il a voulu sa mort ; or un vassal n'a pas le 
droit de vouloir la mort de son seigneur. Leur devoir à 
tous est d'empêcher que les deux frères ne se tuent, et non 
d'aider l'un des deux à tuer l'autre. Cependant Daire les 
exposait tous, et le roi aussi, à être tués, en introduisant 
l'ennemi dans sa tour. Il ne peut invoquer comme excuse 
le désir de sauver son fils, ni la permission que le roi lui 
avait donnée de lui faire tout le mal possible, car la colère 
dictait ses paroles. Drias nous apprend ici qu'il est le 
onzième des douze pairs et que Daire est le douzième. 

Othon réplique : il soutient que Daire n'a pas voulu tuer 
le roi, mais se venger de l'insulte et du coup qu'il en avait 
reçus. — Àlixandre de Cartage lui répond qu'il a tort de 
poser le principe : œil pour œil, coup pour coup. On ne 
ferait que s'entre-tuer, si on le suivait. Daire pouvait offrir 
le combat jusqu'à quatre fois, et ensuite éviter son adver- 
saire et quitter sa terre. Il est coupable, pour avoir exposé 
les Thébains à être massacrés par les Grecs. — Liùcas de 
Ihi^as défend Daire en reprenant à peu près tous les argu- 
ments d'Othon ; puis il offre de rendre raison à celui qui 
le contredira. Personne n'ose prendre la parole. 

Cependant, après un silence, Sadoine (alias : Madoine)^ 
comte de SaUmique^ se lève et demande qu'on brûle ou 
qu'on pende Daire : il ferait de môme pour un de ses parents, 
s'il s'était rendu coupable d'un tel crime. Il défie à son tour 
les contradicteurs. — iSa/cmon engage les barons à attendre 
au lendemain pour prononcer la sentence ; en attendant, 
il faut envoyer au roi trois députés, Tvmas (alias : Tliomas)^ 
Masseran et OPran, pour essayer de le fléchir. Ils y vont, 
mais reviennent sans avoir rien obtenu. Grande agitation. 
— Maldit se lève. Comme plusieurs autres orateurs, il 
commence par déclarer que, si quelqu'un trouve à redire 
à ce qu'il propose, il ne lui en voudra pas ; puis il dit qu'il 
faut demander au roi la grâce de Daire, bien que, à son 
avis, il soit coupable. — Agenor^ qui «des .vij. ars estoit 



226 LE ROMAN OB THÈSES. 

bien parés, et des auctors sire clamés», ne peut se con- 
tenir, en entendant parler ainsi un ennemi de Daire ; il lui 
reproche son hypocrisie et se range à Tavis de Salemon. 
— Le neveu de Maldit, Manesssier, menace Agénor de sa 
colère ; mais Eurimédon, qui portait le gonfalon du roi, 
se déclare prêt à soutenir Tavis des amis de Daire contre 
tous ses adversaires ; Maldit et son neveu, effrayés, gardent 
le silence. 

Eurimédon, Lucas, Agenor et Othon se retirent dans une 
autre salle pour délibérer sur le jugement qu'ils doivent 
rendre. Les autres s'irritent. Gréon les apaise en leur di- 
sant qu'ils sauront bien le résultat de la délibération par 
leurs amis. Cependant le roi, impatient, fait appeler les 
barons, qui se rendent au palais. Continuation du juge- 
ment. Daniel est chargé de faire connaître la sentence. 
Mais Daire, voyant à son visage qu'il est condamné à 
mort, se dresse furieux, et défie quiconque l'accusera de 
trahison, prétendant s'être simplement vengé du roi, qui 
l'avait injurié et frappé. Jonas, roi de Rohais, oncle du 
roi, lequel avait plus de cent ans, se lève et proteste : le 
défi de Daire n'est pas acceptable ; il doit prier le roi de 
lui pardonner ; lui-même a en vain tenté d'obtenir sa 
grâce. Mais entre ses dents il disait qu'il le tuerait vo- 
lontiers, s'il le pouvait, ainsi que son fils. — Un cheva- 
lier puissant, David, éclate en reproches contre l'hypo- 
crisie etTinjusticede Jonas. — Le roi défend son oncle et 
déclare qu'il faut s'en rapporter à l'opinion de ses amis 
et au jugement que va formuler Daniel. Alors Jocaste, 
qui craint pour la vie de Daire, supplie son fils de lui 
pardonner, s'il consent à lui jurer sa foi. Antigène se joint 
à sa mère pour fléchir le roi ; elle va vers lui, tenant par 
la main la fille de Daire. — Portrait intéressant de Sak^ 
mandre. 

(v. 12081) Savés quéle ért la fille Daire : 
Bel ot le cors et le viaire, 
La face bèlc et coulôrée, 



ANALYSE DU POÈME. 227 

Bouce petite et bien môUée, 
85 Lèvres grossétes par mesure, 

Pôr bien baisier les âst nature. 

lex otfians et amourous, 

Môlt est grans deux qu'il sont pl6rous; 

Le car ot blance, tenre, mole, 
90 Simple le vis et le parole ; 

Môlt fu graille par le çainture. 

Et fu de moiéne estature ; 

Cavex ot Ions, deugiés et tors, 

Tôt environ son cief entors. 
95 N'ot song de soi aparillier ; 

Ne s'en doit on esmervillier, 

Car grant dôlôr ot la pucèle, 

Et en son duel estoit si bêle 

Ciére môme vait humblement, 
12100 Et ploura môlt avenanment ; 

De plôrer ot môllié le vis, 

Ses plôrs vaut d'autre fème ris. 

Le roi aimait Salemandre ; mais la jeune fille était res- 
tée insensible à son amour. Il ne peut s'empêcher de sou- 
rire en la voyant : Jocaste en profite pour l'engager à en 
faire «s'amie^), et à pardonner à Daire. Les deux jeunes 
filles SQ jettent aux pieds du roi et le supplient de pardon- 
ner. Il ne demande pas mieux, mais il craint de le laisser 
paraître. Les barons rentrent dans la salle et se portent 
garants de la fidélité de Daire, qui demande grâce au roi, 
tout en niant qu'il soit coupable de trahison. Le roi se 
rend enfin aux vœux de tous ; Gréon seul murmure entre 
ses dents, et ne peut se résigner à voir sa victime lui 
échapper. A Tarmée, on veut pendre le fils de Daire, que 
l'on accuse d'avoir trahi les Grecs. Polynice le sauve en lui 
donnant un bon cheval et le renvoyant à son père, qui, en 
reconnaissance, lui envoie de riches présents, en particulier 
du froment et mille muids de vin alenois ' . 



* Cost-à-dire d'Orléaas. corruption de orlenois. Cf., dans les Cris de 
Paris, de G. de Villeneuve, cresson orlenois, ai^jourd'hui cresson aUnois. 



228 LE ROMAN DE THÈBBS. 

Stratagème d Hippomédon ; sa mort (v. 12289-12800). 

Hippomédon se demande commenX il pourra faire du 
mal aux Thébains. Discours au roi : a On ne peut affamer 
Thèbes, puisqu'elle s'approvisionne par mer; il faut donc 
attirer les Thébains hors de la ville, et pour cela, simuler 
la retraite, en faisant passer devant les bagages et les valets 
d'armée et occupant le Malpertrus. Hippomédon se tiendra 
à l'arrière-garde avec 20000 chevaliers pour lutter contre 
les Thébains, qui ne manqueront pas de les poursuivre.» 
Le roi accepte ce plan, et on le met à exécution. 

Énumération des forces et des chefs qui vont se mettre 
en embuscade : Partonopexy Capaneîis, Meleagès de Figonie, 
Agenor^ comte d^Anicles^ Minos, roi de Crète^ Laerte de 
Lacemodoine ( = Lacédémone), Pirrus^ comte du palais, et 
son fils 7V'ico/em*5(=Tricolonus), ^dntenor de Troie, lequel 
ce ot une gent cornue et bloie (Télé gent ne parolent onques) » . 
enfin un roi d^Aufrike ( = d'Afrique), Salemandre, avec 
10000 Anioraves ; Hippomédon ferme la marche avec 20000 
hommes. Les Thébains poursuivent les Grecs; mais d'abord 
le roi Étéocle tombe de cheval et se foule le pied. — Attaque 
générale. La lutte est vive dans les fossés aux eaux pro- 
fondes et dans le lit de la rivière, gonflée par les pluies, 
où les deux partis sont engagés. Étéocle est obligé de se 
retirer devant Adraste, qui survient avec des forces su- 
périeures. Grand carnage des Thébains. Hippomédon, con- 
fiant dans la valeur du cheval de Tydée, qu'il montait ce 
jour-là, fait des prodiges de valeur au milieu du fleuve, et 
ne s'aperçoit pas que sa monture se fatigue : il est entraîné 
par le courant et se noie. — Deuil de l'armée, malgré le 
succès remporté sur les ennemis. Adraste jure de pren- 
dre d'assaut la ville. 

Mort de Partliénopcc (v. 12801-13728). 

Cependant Étéocle était très amoureux de Salemandre. 
Souvent il sortait seul de U ville pour se signaler sous ses 



I 



ANALYSE DU POÈME. 229 

yeux : il tuait un chevalier et emmenait son cheval. Un 
jour, il était sorti sans armure, avec Drias et Âlixandre, le 
fils de Daire, qu'il aimait beaucoup à cause de sa sœur 
Salemandre. Antigène et plus de 10000 chevaliers le re- 
gardaient. Ils rencontrent Parthénopée et son compagnon 
fidèle DuceuSy et Étéocle ordonne à Drias de se retirer, afin 
de ne pas lutter à trois contre deux. Parthénopée, qui ne 
voulait pas tuer le roi, à cause de l'amour qu'il portait à 
sa sœur, se contente de le désarçonner en tuant son che- 
val; mais Drias, voulant venger l'échec de son seigneur, 
frappe en pleine poitrine Parthénopée désarmé et le tue, 
malgré la défense du roi. Celui-ci bande lui-même la plaie 
de l'infortuné prince. Parthénopée revient à lui et prie 
Étéocle de ne pas faire prisonnier son amiDuceils. Étéocle 
le lui promet. — Dernières paroles de Parthénopée. Nous 
les donnons ici, afin que l'on puisse comparer l'imitateur 
avec son modèle. 

(v. 13027) Sôr lui se pasme Duceûs, 

Flore tant fort que ne pot plus : 

« Duceûs, fait-il, ne plôrer; 
30 Enten moi, tant que puis parler. 

 me mère tôt droit iras, 

Grief mesage 11 porteras. 

Quant èle parlera a toi, 

Se tu 11 dis com est de moi, 
35 Èle môrra de duel, je qui, 

Mais tu diras que navrés fui ; 

Et pôr içou a lui t'envoi, 

Que voel qu'éle sace par toi 

Son grant damage et sa grant ire. 
40 Ne te caut pas si tost a dire. 

Son grand duel ne li di ensamble, 

Mais petit et petit li amble ; 

Bien li pues son mal atemprer, 

Foi mes parole del navrer ; 

13027, A por lui, BC sor lui; 13034. A et tu diras c. est d. m., BG se 
tu li dis com iert de moi ; 13035-36, BC E. m. sempres ce croi, Di que 
navres sui au tornoi ; 13037 aler tenvoi, ^ a lui ienvoi ; 13041 ensaole. 



230 LE ROMAN DE THÈBES. 

45 Ele devinera par soi 

Et son grand doel et son anoi.» 

— Partonopexsa mére plaint, 

De petit li cuers li estaint : 

«Mére, fait il, bien me desis 
50 Que ja n'en torneroie vis ; 

Quant me conreai del venir, 

Tu me vausis môlt retenir. 

Mais n*estoit cose destinée, 

La mors m'estoit chi aprestée ; 
55 Orremenras desconsilliée, 

A paine seras jamès liée. 

Quant issi fors de ma contrée, 

Convoias moi une jôrnée, 

Et quant de moi tu dessevras, 
60 Enmi . j . pré tu te pasmas • 

Très dont plôras tu mon martiro, 

Et grant doel et o grant ire ; 

De ma mort môlt grant doel aras , 

Car jamais vif ne me verras, 
65 Dont dusc au cuer me tient griement; 

Dame, hui ferons dessevrement. 

Duceûs, a ma mére di 

Que èle prenge tost mari ; 

Ele a grant tère et grant honôr, 
70 Côrront li sus li boiseôr, 

Li boiseôr li feront gerre , 

Gasteront 11 mélt de sh terre. 

Di li que tost prenge signer, 

Ou roi, ou duc, ou aumaçér : 

13046 et son esfroi, BC soa g. d. et soa grant anoi; 13053, corr. (?) 
maisestoit; 13055, desconsillie ; 13056 lie; ks vers 13057-66 semblent 
interpolés; ils ne se trouvent qu'en partie dans DG, qui d'ailleurs n'offrent 
pas ici de meilleures leçons : 

Ha ! maisnie fiére et doutée, 

Gom par remain hui esgarée ! 

Quant Je issi de ma contrée, 

Nous partismes en une prée. 

Tu remainsis iiuec pasmée ; 

Or en seras plus esgarée, 

Quant ainsi es do moi sevrée. 
13059 St quant tu de moi dessevras ; 13060 ne le pasmas ; 13062 et ton 
grant doel et ta g. i.; 13063-64, vers intervertis datis le ms.; 13070 cou- 
rut.... boiseour ; 13074 aumacour. 



ANALYSE DU POÉMB. 231 

75 II n ara duc deci c'a Troie 

Qui ne le preuge de graiit joie ; 

Car m6lt est preus et bêle [et] sage, 

Et est rice de haut parage ; 

Et est aussi com fust mescine, 
80 Môlt a en li jovene roïne ; 

Ne sanle pas esti*e ma mère, 

Ma ser6r sanle, et je ses frère. 

Ma maisnie salu par toi, 

Mon senescal que je môlt croi ; 
85 Di lui que départ mou trésor, 

A ma maisnie doinst mon or ; 

Mon or et me vaisselemente 

A me maisnie tôt présente; 

Mes dansiax et mes escuiers 
90 Ricement face chevaliers. 

Or, lor pri que il ne m'ôblient, 

Partonopeu tôsjôrs escrient ; 

Quant seront mis es grans tôrnois, 

Partonopeu crient a vois ; 
95 A ensègne men non lôr lais. 

Et pôr m'amôr le tiegnent mais. 

I Ce lôr pri je en guerredon 

Que il tôsjôra tiegnent mon non ; 

Partonopex soit lôr ensègne , 
13100 D'Arcage et de par tôt mon règne ; 

Je le pri a tout mon barné 

Que ensi soit tout conformé) .» 

Si flsent il et encor font, 

Iceste ensègne en Arcage ont ; 

Çou est Tensègne del pais, 
13106 Qui très cel tans i est assis. 

Parthénopée meurt : douleur de Ducetts et d'Étéocle. 
Les Thébains accourent et s'informent de la cause du tu- 

Aprè» 13090, BC intercalent ces deux vers, qui pourraient bien appar^ 
tenir à l'original : 

Je leur donnai mult en ma vie, 
Tant com je ting chevalerie. 
Les vers 13097-102 semblent interpolés ; ils ne sont pas dans BC. 

13093 quant il sont mis; 13094 Partonopex; 13100 rené; 13106 ce 
tans. 



232 I.& BOMAN ÙE THÉBES. 

multe. Le roi leur dit qu'il a perdu celui qui seul pouvait 
amener la paix, et à qui il destinait Antigène. On l'emporte 
à Thèbes et on le dépose dans un temple. Salemandre cher- 
che en vain à consoler Antigène : elle reste huit jours sur 
sa couche, abîmée dans sa douleur, et meurt le neuvième. 
Parthénopée est enterré à côté d'Athon. Étéocle cherche 
en vain à retenir auprès de lui Duceiis : il ne veut rien de- 
voir à celui qui a causé la mort de son maître ; d'ailleurs il 
veut accomplir les dernières volontés de son seigneur. Il 
part, et va d'abord raconter avec force détails à Adraste ce 
qui s'est passé. Le roi réconforte ses barons :<cLamort 
frappe également les grands et les petits ; il ne s'agit pas 
de pleurer les morts (ce qui ne les ferait pas revivre), mais 
de les venger.» Puis il demande conseil à Polynice et à 
Gapanée; ce dernier l'engage à attendre au lendemain pour 
attaquer. 

Mort des deux frères ; défaite cofnplète des Grecs (v. 13729-14000). 

Au pomt du jour, la mêlée s'engage avec fureur. Nestor^ 
fils du duc de CastelioUj lutte contre Alexis ; description 
de son ccconroi»* Le neveu d'Alexis, Agenor^ venge son 
oncle ; il est tué à son tour par Polynice. Les deux Êrères 
se rencontrent ; laissons parler le trouvère : 

(v. 1 3863) Pollinicès el front devant 

Ses chevaliers va conduisant; 
65 Etioclet de l'autre part 

Reconnut del premier esgart. 

Il s'entreslongent .ij. arpens, 

Ja iért li quels qui soit dolens ; 

Andoi muevent a esperon, 
70 Grans cols se douent a bandon. 

Forment se coevrent ambedui ; 

Li rois fali, et cil fiért lui 

Parmi le cors de tel vertu 

Que del cheval l'a abatu. 

13865 Etiocles; 13868 ert 



ANALYSE DU POÈME. 233 

75 Pollinicès, quant il çou voit 
Que ses frére(8) cheûs estoit, 
Et que il ért a mort férus, 

De son ceval est descendus. 

Il vint a lui et vit sa plaie, 
80 Li sans vermaus del cors li raie ; 

Pitié en ot, ne pot muer 

Qu'il ne le voist plaindre et plôrer. 

Par mi le cors son frère embrace, 

Les iex li baisa et la face; 
85 Puis li a dit : c Ahi I biax frère, 

A mal eûr nos porta mère. 

Pôr vo fourfait et pôr vo tort 

Vous ai ici navré a mort ; 

Car vos aviés tort envers moi, 
90 Ce sévent bien et conte et roi. 

Se tenissiés l'atirement 

Qu'entre nos fisent no parent, 

Et li vostre home et li casé, 

Et li bôrjois de la cité, 
95 Môlt eûssiens.bien esploitié ; 

Or somes andoi engigné : 

Car de ce sui môlt malbaillis 

Que jou aï chi mon frère ochis, 

Et vos, de ç6 quem porcaçastes. 
13900 Et que vers moi vos farjurastes ; 

Par vostre orgoel estes chi mors, 

De vés n'est mais nesuns confors.» 

Etioclës fu molt iriès 

Envers son frère et céreciés : 
5 II sot très bien que mors estoit, 

Môlt volontiers se vengeroit ; 

Bien sot ke lui convient môrir, 

Et que mires nel puet garir ; 

Môlt par fu plains de félonie, 
10 Son frère velt tolir la vie. 

Coi que ses frères li sermone, 

Et môlt de coses Taraisone, 



1389Î qentre ; 13894 Et li vostre de la c. (bourdon) ; 13899 ms. quel; 
pour la forme quem. cf. Passion, ap. Bartsch. ChresL 8. 36 ; 1 3902 nés .j. ; 
— les vers 13887-900, 13911-2. 13931-2 manquent dans BC\ à la place 



234 LB ROMAN DB THÉBES. 

S'espée traist celéement, 

.1. poi se dréce isnèlement, 
15 Del blanc haubert liéve les pans, 

Le branc d'acier li mist es flans. 

Pollinicès, quant fu ^ferus, 

Jus a la tère est lues cheûs ; 

Puis li dist : « Frère, tu m'as mort 
20 Â grant pecié et a grant tort. 

Pôr la pitié que j'euc de toi, 

Descend! de mon palefroi; 

Or m*as ochis en traïson, 

Encontre moi as cuer félon. 
25 Or define chi nostre guerre, 

Ne jou ne tu n'arons la tère.i 

Quant çou ot dit, plus ne parla : 

Li cuers li part, lame s'en va. 

Cil recommence a segloutir ; 
30 Ou Toelle ou non, l'estuet môrir; 

Tant sont andoi entremalmis 

Il sont andoi illoec ochis. 

Adraste îait donner Tassaut. Les Grecs, écrasés par les 
pierres que font rouler sur eux les assiégés, périssent tous, 
à l'exception d'Âdraste, de Gapanée et d'un simple che- 
valier, qui, quoique blessé, offre au roi d'aller porter à 
à Argos la nouvelle du désastre. Adraste y consent, et le 
chevalier se met aussitôt en route. 

des vers 13913-16, ils donnent ceux qui suivent : 

Geléemeat a pris s'espée, 
Si l'a dej ouste soi posée ; 
Son frère flert parmi les flaaz, 
A la terre en chiet li sanz. 

Les quatre vers suivants offrent des variantes sans importance» A la place 
des vers 13931-2, DC ont ceux-ci : 

Ore sont mort andui li frère, 
Et pour le pechié de leur père. 
Que il onques nul jour n'amérent, 
Et pour ses eulz qu'il defolérent, 
Qu'il s'avoit tret pour la dolor 
Que sa mère ot prise a oisour. 



ANALYSE DU POÈME. 235 

Les femmes grecques devant Thèbes. — Prise de la ville par Theseûs, 

duc d^Ataines (v. 14001-14620). 

Les femmes d'Argos se livrent au désespoir en appre- 
nant lamort de leurs époux, de leurs fils, de leurs frères 
et de leurs pères. — Les princesses, de leur côté, pleurent 
la perte de Tydée et de Polynice. A la suite d'un conseil 
tenu avec les femmes de la cité, elles décident d'aller 
chercher les corps de leurs parents restés devant Thèbes. 

(v. 14105) Toutes nus pies, escavelées, 

En lôr cemin en sont entrées : 

Pôr mix aler sont escourciées, 

Portent bordons, haces, quigniées, 

Portent tinex et grans maçues, 
10 Picois, gisarmes esmolues. 

De fèmes i avoitgrant est, 

Et si n aloient mie tost, 

(lar d aler n estoient aprises; 

Les pies ont nus, si sont malmises 
15 Par les mons et par les valées, 

Vont dolantes et esgarées ; 

Par les cailliax, par les perrois, 

Par buissons et par espinois, 

Tant vont les lasses, si mal traient, 
20 N a mal en tère qu'èles n'aient. 

Lôr pies avoient si plaies, 

Et si sanglens et si bleciés. 

Télé i avoit cui pies esloisse; 

Mervelle vont a grant angoisse, 
25 Plus i avoit clopes que droites, 

A grant mervelle sont destroites. 

Môlt par estoit longe la route, 

Bien tost fust desconfite toute; 

Legiére fust a desconfire, 
30 Uns hom en peiist .c. ocire, 

Que bien saciés les primeraines 

N atendoient les daeraines, 

14107 escourcies; 14108 quigoies; 14123 qui pie ; 14131, que a ici U 
sens de car. Il y en a plusieurs aulres exemples dans notre texte (cf. le 
provençal classique et les patois actuels du Midi)] 11132 uateadroient. 

16 



236 LE ROMAN DB THËBB8. 

Hais qui mix inix en vont devant, 

Et les autres les vont siuant ; 
35 De paroles n'i a raison, 

Ains vont parlant a desraison. 

Et saciés bien a essient, 

N'aloient mie coiement ; 

Aine ne vit ou mes itél ost: 
40 N'i avoit garde ne provost, 

Ne connestable n*i ot fait, 

Comment il puet aler, si vait; 

Escargaite n'i ot par nuit, 

Et tôte jôr vont sans conduit ; 
45 Aine n'i ot fait ariére garde, 

Mervelle voit qui les esgarde. 

La gent qui sont par les contrées 

Guident que soient forcenées, 

Car môlt les voient esperdues, 
50 Criément nés fièrent des maçues ; 

ïuit cil qui vont lôr font grant voie, 

Nul nés destôrbe ne desvoie, 

Pitié en ont tuit liplusôr, 

Car bien savoient la dôlôr 
55 Del roi des Grius qu'est desconfis, 

Et des barons qui sont ochis, 

Et que ces fèmes les vont querre, 
14158 Pôr enfôïr et métré en terre. 

Le quatrième jour, après avoir traversé une plaine ver- 
doyante, les femmes voient venir à elles Gapanée et Adraste, 
qui ne savent que penser du nuage de poussière qu'ils 
aperçoivent. Sont-ce des jeunes filles venues là pour se 
divertir, ou des fantômes et des diables? Hais les deux 
filles d'Adraste T ont reconnu de loin à sa barbe blanche. 
Douleur du roi à la vue de tant de misères : il regrette 
de ne pas être mort devant Thèbes avec ses chevaliers , et 

14151 tôt si : si = sil (cil) ; cf. BC suh fin. (ci-dessous, pag. 240) : Ci li 
dient (pour cil li dient) tuit que la cendre, etC,v. 157 : Ci ne sont pas vostre 
parant. Dans le premier exemple, si est dû à la présence de l'ï suivante. Cf. 
me' sire. A, v. 647, et régulièrement, se' sire, v. 10532, etc., et au con- 
traire, Saint Alexis, I, 80 c, et tantes, pour e tantes, quoiquee y soit régu^ 
lièrement mis devant les consonnes et et devant les voyelles] 14158 tere. 



ANALYSE DU POÈME. 237 

cherche à se percer de sonépée; Gapanée l'en empêche. Ils 
campent la nuit à cet endroit, et, le lendemain, Adraste ne 
sait comment pourvoir aux besoins de ces malheureuses 
dans im pays privé de ressources. Tout à coup, vers la 
droite, il aperçoit dans la plaine une belle troupe de che- 
valiers et de gens de pied. C'était l'armée du duc d^Ataines, 
TheseilSy qui allait mettre à la raison un roi, lequel refusait 
de lui prêter hommage. 

(v. 14285) Del tans Gesar ne del Grassus, 
Del Âlixandre et del Pompée, 
Ne fu mais tex gens assanlée. 

Âdraste se jette aux pieds de Thésée et le conjure de 
faire rendre aux femmes grecques les corps des chevaliers 
restés sans sépulture. Thésée le relève avec bonté et accède 
à son désir : il envoie à Gréon, le nouveau roi de Thèbes, 
deux messagers, Girard et Engelier, pour réclamer les 
corps. Gréon refuse insolemment de les rendre, et menace 
les messagers des plus cruels supplices s'ils ne s'en vont 
au plus vite. Thésée conduit son armée devant la ville et 
donne l'assaut. Les femmes y prennent part avec leurs 
armes ; dans leur fureur, elles grattent les murs de leurs 
ongles. Les Thébains en font un grand carnage. Ici le trou- 
vère se livre à une description d'un réalisme atroce. 

(v. 14528) N'en sévent mot, quant la grant piérc 
Ruent aval a ambes mains ; 
30 Si les fièrent parmi les raius. 
Ges rains l6r font si clér soner 
Del cop puet on .j . ours tuer ; 
Mortes les ruent jus sôvines, 
Froissent ces dos et ces poitrines. 
Jus les abatent esquarées, 
Vont toupiant jambes levées ; 
Grant escil font de ces caitives, 
Mais de çou n'ont cure les vives, etc. 

Gapanée va à leur secours , mais il a la tète écrasée d'une 
Qcroche». Thésée ranime le courage de ses chevaliers; enfin 



4 



I 

( 

i 

I 



238 LE ROMAN DE THÉBES. 

les femmes réussissent avec leurs pics à faire effondrer une 
partie du mur. Ici le scribe du manuscrit A (ou de sa source) 
semble avoir eu hâte de terminer sa copie. On va voir de 
quelle façon brusque il termine : le récit est à peine indiqué. 
Le scribe du ms. B (de même pour C) est plus consciencieux, 
et quoique T épisode de la sépulture des deux frères et des 
flammes qui se divisent soit évidemment interpolé, il est 
permis de croire que certains détails qu'il ajoute appar- 
tenaient au texte primitif* ; quant aux vers 14593-4, ils 
ont été tout simplement oubliés par le scribe de A, ce qui 
rend les vers suivants inintelligibles. Nous donnons les 
deux textes Tun à côté de l'autre, en écrivant en italiques 
ceux d'entre les vers de B (G) qui nous semblent pouvoir 
être admis dans le texte de A. 

Ms, A. Mss. B(C). 

U583 D'une tôr li arbalestier D'une tour 11 arbalestier 

S'en aperçurent tuit premier S'en aperçurent fuit premier; 

85 As lôr commencent a hucier : À ceus dedens crient en haut : 

< Afolé somes, chevalier. » < Ce que vous faites rien ne vaut; 

Il les hucent a môlt grant cri : » Li murs est cassés et froissiez, 5 

« Devers les fèmes sont traî. » A terre en est ja la moitiez. 

> Trai, traî, il entrent ens ; » Vaincu sommes tout a estrous, 
90 > Côrés as fèmes, hones gens, » Cil defors sont ceenz o nous. » 

>yers les nostres jatrestous 

[mors, 

> Côrés as murs, jetés les fors.> 

[Li dus en vient a la froture, Li duœ en vient a la fteture^ 

Dedens entre grant aleûre,] Dedens entre grant aleOre; lo 

95 Ensanle o lui trestôt l'empire ; Toute la seue gent o soi 

A haute vois commence à dire : Mainne droit ou palais le roy. 
« Orens, orens, franc chevalier, 

> Et pensés tuit del esploitier.» 

« Cf. la fia de la rédaction en prose du manuscrit B. N., f* fin. SOI. ci- 
dessous, sect. Vn. 

14583 de sor le ter larbalestier ; 5, Co&t frez et despeciex; 6. Cliiae 
14584 tût; 14585 As siens commença moitiez; 8, BC sont dedenz, 
, ah.; 14587 illeshuca; 14591 vostres; 
les vers 14593-4 manquent dans A ; 
14598 tout; 



ANALYSE DU POÈME. 



239 



Ms.A. 

^the fu, le fu », prent à crier, 
14600 « Le rue faites embraser. » 

Qui donc Teîst l'embrasement, 
Et com li fus art et esprent, 



Grant dôlôr avoir en peûst, 
Et de le gent grant pek eûst. 
5 Car ces fèmes et cil enfant 
Par ces rues côrent ardant; 
Et ces pucôles et mescines, 
Povres veves et orfenines, 
I ardoient a tel dôlôr 
10 Com ne se puet tenir de plôr. 



Mss, B (C). 

Le feu fet aporter li dus 
Et tours esprendre sus et jus. 
La ville fu mult tost esprise, 
N*i remést autel ne église, 
Tours ne palais en nule guise, 
Qui tost ne fust ars sanz devise. 



15 



Li dus a fet ses hommes pren- 

[dre 
Ceusquine se veulent desfen^ 20 

[dre ; 
Touz les a fait enchaenner, 
Et puis a Athènes mener; 
Li rois Créons ne se volt rendre 
Pour ce le fist il tantost pendre. 
As dames fist rendre les cors^ 25 
Et ce leur fu mult grans con- 

[fors; 
A chascun firent sa droiture 
Le servise et de sépulture. 

Li dus n'i voulait plus ester, 
Son erre fesoit aprester, 30 

Quant des .ij. frères li souvint; 
Icil servises le retint : 
J. ré * i ûst faire manois. 
Ainsi le commanda li rois. 



14609 doIour« 



14, C Et tout esp.; 19, B Le duc, 
C Li dus ; 24, C le fist erranment 
pendre ; 26, BC grant; 32, B ser- 
vise, C servises . 

* Bé (= bûcher), de ratis et non de 
rete (Cf. Lcdschom, Dos norman, 
Rolandslied, p. 17, et Fœrster, Zeit- 
schrift fur rom, Philol. I, 4. p. 559) . 



240 LB ROMA.N DE THÈBES. 

Ms.A Mss. B (C7). 



Dedenz ont les .îj. frères mis, 35 
Mes tantost fu li feus devis ; 
Ne se porent entr'eus sôffrir, 
Àinz les vit on entreferîr, 
Et durement entrecombatre. 
Jusqu'à.iij .fois ou jusqu'à quatre. 40 
Li dux en a mult grant merveille. 
Tout environ soi se conseillé. 
Ci li dient tuit que la cendre 
Face d'iluec cueillir et prendre ; 
Si soit mise dedens un vés ^ 45 
Atant sera d'euls .ij. remës. 
.1. vessel ot de Tor de Prise, 
Dedenz ont cèle poudre mise; 
Puis que dedenz fu scellée, 
Sempres commença la mellée ; 50 
Dedenz fu la bataille granz, 
Et ce fu bien aperz semblanz : 
Seneâance fu, ce croi, 
Des .ij. frères de pute foi. 
Qui onques jour ne s'entramé- 55 

[rent, 
Ne puis la mort ne s'acordérent ; 
Onques en vie bien ne firent, 
Neïs cil mort ne se souffrirent. 
Li vessaus nel pot pas tenir. 
Hors en estut la poudre issir. GO 
Tout ice li dux esgarda, 
A deables les commanda. 
Toute sa gent ot aimée ^ 

35, j^nremis ; 36,^ Mes sempres Ai 
li fex demis; 38, fit? vi ont entref. ; 43 
aii(lient,cf.flom.VI.p.45.P.Meyer, 
Notice sur un ms. bourguignon {MU' 
séebritann.» AddAbS06];i6,C doLUx; 
51-52, B(7 grant :apert8emblant; 59, 
B le vessel ; G li ves nel pot pas retenir, 
* Ves, cf. Marcabrun, Amî in no- 
mine Domini, v. 72 et dernier : 
(Et sai gart Peitaus et Niort) 
Lo seiaer qui resors del vas. 
(ap. Meyer, Recueil, no 10.) 



ANALYSE 



Ms, A. 



Geste estore avons definée, 
Si comme Tebes fu gastée. 
Èle fa môlt d'antiquité^ 
Et si i ot noble cité. 
15 De Rome n'estoit nule cose. 
Ne ne fu puis en môlt grant pose. 
Romains fu de cel linage, 
Qui furent mené en servage : 
A Ataines furent mené ; 
14620 Cil fonda Rome la cité. 



14619 Et de Troies f. m.; pêut' 
être faut^il corriger simplement Et 
de Tbebes. 



65 



75 



DU POÉMB. 241 

Mss. B {C\. 

Tourner s" en veult en sa contrée; 
O lui ses prisons en tnena^ 
JusqyCa Atainnes ne fina. 
Les dames s'en resont niées, 
Adrastus les en a menées : 
Bien achevèrent lôr hesongne. 
Bien i orent sauve lôr pongne ; 70 
Et nonpourguant mult dolou^ 

[sérent 
Et germentérent explorèrent. 
Par la perte de lôr amis 
Qui tuit ensem ble sont ocis. 
Mult en furent puis esgarées 
Et dolentes en lôr contrées; 
Mais quand de ce duel sont 

[vengiées, 
A toits jowrs en serontmès liées. 

En tel manière fu la guerre 
De Thebe3,poar le règne aqaerre; 80 
Si faitement fu achevée 
La grans bataille renommée 
Des .ij. frères et la hajne ; 
Ainsi la guerre se deône. 
Destruite en fu et désertée 
Toute lôr terre et lôr contrée ; 
Mult chey painne et grans ahans 
Et maudison sus les enfans ; 
Car li pére(s) leur destina^ 
Et fortune leur otroia ; 
Contre nature furent né, 
Pour ce leur fu si destiné. 
Qui plain furent de félonie 
Bien ne porent fère en lôr vie. 
Pour Dieu, seingnor, prenez i 

[cure, 
Ne faites riens contre nature, 
Que n*en veingniez a itél fin, 
Gom firent cens dont iç'afin. 



85 



90 



95 



98 



75, B plus; 76, B loa, G leur; 
82, BC grant; 85, (? et degastee; 
87. G chaï , 95, Bseingnors, G sei- 
gnor; 98, BG furent, G ci defln. 



242 



LE ROMAN DE THÈBBS. 



Section IV. 
Les det^ rédactmis du Roman de Thèbes et Uv/rs $ov/rces. 



Les trois manuscrits de la Bibliothèque nationale que 
nous avons désignés par les lettres A, B, C (v. Sect. II), 
ne représentent pas un môme original : un simple coup 
d'œil suffit pour reconnaître que B et G forment une fa- 
mille à part. Déjà, du reste, M. Paulin Paris {Manusc, fr. 
de la BibL roy,, III, 198 sqq.) avait constaté dans A des 
variantes telles que, dit-il, on pourrait presque le consi- 
dérer comme représentant un autre ouvrage que les deux 
autres manuscrits. De nombreux passages, il est vrai, 
nous montrent les trois manuscrits d'accord vers pour 
vers ; mais dans un plus grand nombre encore, nous voyons 
B C abréger A, soit en réduisant 4 ou 6 vers à 2, soit en 
supprimant certains détails ; quelquefois, mais plus rare- 
ment, il suit le procédé contraire. Les passages suivants, 
où nous mettons en regard les deux versions, donneront 
une idée des rapports qui existent entre les d'eux familles 
de manuscrits, dans les parties qui leur sont communes. 



Ms. A. 

5119 Tant cevalciérent que la vinrent, 

Saciésmôltnoblementse tinrent; 
Desus la vile descendirent, 
Lôr très et lôr tentes tendirent; 
Sous la cité, en Valâorie, 
La prisent Griu herbegerie. 
25 Li os fu grans et môlt plenière, 
Et li cevalerie fiére ; 
Môlt i ot très et pavillons, 
En son métent lôr gonfanons. 



Mss. C (B) «. 

Tant chevauchèrent que la vin- 

[drent ; 
Onquesainçois règne uetindrent; 



Sous la cité, en Valflorie, 
La prisent Grieu herbergerie. 

Merveilleuse fu l'os* as Grez, 
Mult y ot paveillons et trez. 



^ Je prends le texte dans C ; mais 
B ne diflTère guère que pour rortho- 
graphe, sauf indication contraire, 

' Mss. lest. 



LES DEUX RÉDACTIONS 

Ms, A. 

&411 Antigone ot a non la maire, 
France cose ért et de bon aire, 
Môlt ot bel eors et bêle ciére ; 
Sa biantés fu trestûte entière. 



ET LEURS SOURCES. 



243 



15 D'une pourpre inde fu vestue 
Tôt sainglement a se car nue ; 
La blance cars parut desous, 
Car il estoit detrenciés tous 
De menue detrenceûre, 

20 Aval dessi qu'a la çainture. 



Yestue fu estroitement, 
D'un baudré çainte lasquement; 
Kauces avoit de bougeran, 
Sollers bien fais de Cordôan ; 

25 Afublô ot .j. bon mantel : 
De cier orfroi sont li tassel, 
La liste fu et grans et lée ; 
Ricement en fu afulée, 
Les pans tenoit tôt en travers, 

30 Que li costés fu descôvers. 



Mss. C (B), 

Anthigonas ot non l'ainznée, 
France, côrtoise et acesmée; 
Moût ot gent cors et bêle ciére, 
Sa biautés fu seur autre fiére. 
Ja en fable ne en chanson 
N'orrez famé de sa façon. 
D'une pourpre ynde fu vestue 
Tôt sainglement a sa char nue ; 
La blanche chars parut dessous, 
Car il estoit detrenchiés tous 
De menue detrencheûre, 
Entresqu'aval vès la ceinture. 
Mont s'entravindrentlez coulôrs, 
C'est li yndes et lez blanchôrs. 
Vestue fu estroitement, 
D'un orfrois ceinte laschement: 
Chauciée fu d'un barragan. 
Et d'uns sollers de Cordouan. 

Ses mantiaux, ce m'est vis, fu 

[vers. 
Et affubla s'en en travers *. 



Nous allons maintenant transcrire les 34 2 premiers vers 
de A, auxquels correspondent dansBG 136 vers seulement, 
comme exemple d'abréviation par suppression des détails. 



Ms, A, 

— Qui' sages est nel doit celer, 
Ains doit pour çou son sens 

[môstrer, 
Que, quant il iért du siècle aies, 
Tôs jours en soit puis ramem- 

[brés. 



3 ert. 



Mss. B (C)«. 

Qui sages est nel doit celer, 
Ainz doit pôr ce sen sens mous- 

[trer, 
Que, quant il iért del siècle aies, 
Touzjourz en soit mais ramem- 

[brès. 

^ dJ et afflublera, B et affubla sen 
a lenvers.. 

^ Texte de B, avec les variantes 
deC. 

3 BC et quant il ert, C du siècle. 



244 



LU R05rAN DB THÈBBS. 



Ms.A. 



5 Se dans Omers et dans Platons, 
Et Vergiles et Cicerons, 
Paissent l6r sens aie celant, 
Ja n'en fust mais parlé avant. 
Pôr çou ne voel mon sens côvrir, 

10 Ma sapienche retenir : 
Môlt me délite a raconter, 
Çou ke digne est a ramembrer. 
Or 8*en aillent de tous mestiers, 
Se il n'est clers ou chevaliers ; 

15 Car aussi pueent escouter 
Comme li asne aharper. 



Conter vous voel d'antive estore 
Que li clerc tiennent en m*emore, 
Et conter d*une fiére geste, 
,20 LeuonIelist,estuetgrantfeste; 
De batailles et de grans plais, 
Onqnes plus grans n'oïstes mais, 
De mervilleus confusions, 
De grans dôiours, d*ocisions, 

25 Conte li livres ke on fist ; 
Or escoutés ke il en dist. 
Il le fist tout selonc la ïétre, 
Dont lai ne sévent entremétre ; 
Et pôr chou fu li romans fais 

30 Que nel saroit hon ki fust lais. 
De .ij. frères vous voel môstrer 
Et de lour geste raconter : 
Li uns ot non Ethioclès, 
Et 11 autres Pollinicès. 

35 Edipodès les engenra 
En la roîne Jocasta ; 



11 m oit est ici f comme dans la 
plupart des cas, écrit en abrégé 
(mit) ; nous ne signalerons que les 
passages où il est écrit en toutes 
lettres ; 12 a raconter; 16 li asnes au 
harper; 32 gestes; 34 PoUiniches. 
ordinairement écrii Pollinicès, ou en 
abrégé PoW 



Mss. B (C). 

Se danzHomerz et danz Platons 
Et Virgiles et Quicerons 
Lôr sapience celissant, 
Ja n*en fust mais parlé avant. 
Pôr ce ne veul mon sens taisir, 
Ma sapience retenir ; 
Ainz me délite a raconter 
Chose digne pôr ramembrer. 
Or s*en taisent de cest jnestier, 
Se ne sont clerc ou chevalier; 
Car ainssi pueent escouter 
Comme li asnes aharper. 
Ne parlerai de pèletierSy 
Ne de vilains^ ne de bot^chiers; 



o 



10 



15 



Mais de .ij. frères parlerai, 
Et leur geste raconterai : 
Li uns ot non Ethioclès, 
Et li autres PoliDicès ; 
Roys Edipus les engendra 
En la rojne Jocasta ; 

23B(7E(iiapus. 



20 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 



245 



Ms,A. 

De sa mère les ot a tort, 
Quant son père le roi ot mort. 
Por chou qu'il furent en pechiet, 
40 Furent félon et esragiet ; 
Thebes destruisent lôr cité, 
Et gastérent lour yreté ; 
Destruit en furent lôr voisin, 
Et il ambedoi en la fin. 

45 Des .ij. frères or en présent 
Ne parlerai plus longement; 
Car ma raison voel commencier, 

Et de lour aioel voel traitier. 
Lour aioels ot non Laïus, 

50 Et de Thebes fu rois et dus : 
Môlt par estoit de grant parage, 
Et chevaliers de fier côrage ; 
Môlt ért sages et ensegniés^ 
Détentes pars ért resoigniés. 

55 En pais tenoit toute sa terre, 
Nus ne li fist sanlant de guerre; 
Fors et poissans estoit assés. 
Mais d'une cose ért trespensés, 
Que il n'avoit hoir de sa fème, 

60 Qui après lui tenist son règne. 
Si se pensa qu'il parleroit 
A son diu en qui il creoit, 
Car volontiers vauroit savoir 
Se il jamais aroit nul hoir. 

65 Encor n*érent pas crestiien, 
Mais pôr le siècle tuit paiien : 
L*un aouroient Tervagan, 
L'autre Mahom et Apolan ; 
L'un les estoiles et les signes, 

70 Et li auquant les ymagines; 
Li un usent ymages d'or, 
Qu'il pendoient en leur trésor; 



Mss.B(C). 

De sa mère les ot a tort, 25 

Quant ot son père le roj mort. 
Pôr le pechié dont son criiè ; 
Félon furent et estrangié ; 
Tebes destruirent lôr cité, 
Et degastérent lôr regué ; 30 

Destruit en furent lôr voisin, 
Et il ambedui en la fin. 

Des .\j. frères or em présent 
Ne parlerai plus longuement, 
Quar ma raison veul commen- 35 

[cier 
A lôr aive, dont veul traitier. 
Lôr aives ot non Laïus, 
Qui fu de Tebes rojs et dus. 



66 tôt. 



36 C ayol; 37 B lors, (/leur ayeul. 



246 



LB ROMAN DE THÈSES. 



Ms, A. 

L'un de keuvre, d'estaîn, d'ar- 

t gent. 

Cèles de fust la povre gent. 
75 De çou quidoient avoir dons, 

Et li dius lôr donnast respons ; 

Ce n'ért pas voirs, ains estoit 

[fable, 

Car çou érent li vif diable, 

Qui les respons a els donoient, 
80 Et les caitis en detenoient. 

Çou aouroient li paiien, 

Or sévent il s'il lisent bien. 

Layus .j. en aouroît, 
Et nuit et jour le cultivoit: 
85 Çou ért Tjmage du soleil, 
Et a celi prist son conseil, 
A Tymage fist s'orison. 
Quant ot finée sa raison, 
Par leprestre fist sacreflse. 
Que a son diu avoit pramise. 



90 



Quant le sacre fise ot finé^ 
Ses dius li a respons doné. 
Que a côrt terme engenrera 
Un félon fil ki Tocirra. 



05 Li rois fu môlt espôentcs 
Pour le respons ki fu donés, 
Et dist qu'il ocirra l'enfant 
Tantost com il venra avant. 
Ne tar^ mie : après .x. mois, 
^(^ Sicommeilestcoustumeetdrois, 



Mss. B [C\, 



As diex ala pôr demander 

Quel fil il lui voudront donner; 40 

Et Apolo li a mandé, 

Par un respons quHl a donné, 

Que a présent engenderra 

J. félon fil qui roccira. 

A inçois que fust li ans passés ^ 45 

Si fu Edippits engendrez^ 

Qui puis Vocist pôr son pechié. 

Si comme estoit prophetizié. 

Li rois fu mult espôentez 

Par le respons qui fu donnez ; 50 

Ocirre commanda Tenfant, 

Tantostcomme il vendroit avant. 



76 Et la dedeas donnast respons ; 
89 sacreflsse; 91 manque dans le 
ms.i 93 engeenra ; 100 il ert. 



40 C Que fiu il li voudront donner, 
5 que a lui voderont donner; 42 B 
raisons, (/respons; 49 Z? li roi, C le 
roi. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 

Ms. A, * Mss. B (C). 



247 



110 



Dame Jocaste li roîne 
Un enfant ot sous sa côrtine. 
Quant li rois sot que il fu nés, 
.iij. de ses sers a apelés; 

105 Pramis lôr a or et argent. 
Mais ke il tost privéement 
Prengent le fli de sa môllier, 
Se li voisent le cief trencier. 
En la cambre vont cil tôt droit 
Ou li enfes petis estoit ; 
Porté l'en ont en son mailloel^ 
Et la roîne fait grant doel. 
Èle domaine grant dôlour : 
« Petis enfes, par quel folour 

115 » A ocirre fa commandé 

» Li rois tes père sans mon gré? 
» Ahi ! biax fix, pôr quoi fus nés? 
»Pôr coi fus de père engenrés? 
» Pôr quel fourfait et pôr quel 

[tort, 

120 >Poti8 enfes, recevras mort? 
»Jan'es tu pas fins a putain, 
» Ne a garçhon, ne a vilain, 
»N*aincne fesistesmal en terre; 
»Si vous fait on ja si grant 

[guerre 

125 ^ Gom de trencier la vostre teste. 
» Lasse 1 ci a malvaise feste, 
> G*on fait de vous : hui est li 

[jôrs 
»Cron deûst mander jougleôrs, 
% Qui venissent joie mener, 

130 > Et harpes et rotes sonner; 
% Et ces dames et ces pucèles 
% Oîssent harpes et vièles; 
» Et mandast on ces tumeôrs 
» Faire beter viautres et ôrs; 



La mère crie, pleure et brait, 
Ses poinsdetort,ses cheveux trait ; 

Pasmée chiet sôr son enfant, ^ 
Et domaine dôlour mult grant : 
« Lasse, dolente, que ferai ? 
% Doulereuse, que deviendrai ? 

> Chaitiveriens,pôrquoinasquîs? 

» Pecherresse, pôr quoi vesquis ? 60 
»Homecide comment serai 
a> De mon enfant que je portai ? 
» Pôr quel forfait et pour quel 

[ tort, 
» Petis enfes, rechevras mort? 

> Ja n*es tu pas fils de putain, 65 

> Ne de moine, ne de nonnain. 



116 peres; 117 biaux; 121 ja nen 
es lu {cf. BC); 131 sqq., bnisqt^ 
changements de construction. 



58 manqw dans B; 6\ BC ferai. 



248 LE nOtfAN DE THÉBES. 

Ms. A. Ms8. B [C). 

135 » Apparillier repaissements, 

>Et donner rices garniments, 

» Et ^ioDS faire tel conroi 

»Com de naissance a fil de roi. 

»Gi deûst on faire leéce, 
140 > Mais cis jôrs nous vient a tris- 

[téce. 

> Et ke diront de si grant guerre 
» Toutes les gens de ceste terre, 
» Du roi ki de Thebes est sire, 
» De son enfant qu*il fait ocire? 

145 > Et ke diront et roi et conte ? 
»Li chevalier aurontgrand honte 
»C'uns rois a fait tel djablie, 

> Conques ne fu dite n*oîe; 
» Rices dames et orfenines 

150 > Batront leur cuers et lôr poi- 

[trines; 
» Demanderont quans ans avoit, 

> Que dira on ? — D'un jôr estoit. 
»— iQue diront? dont merveilles 

[oi. 
% — Nous quidames ke il le roi 
155 >Vausistdel règne forsjeter, 
» Et de 8*onnour desyreter, 
» Et ke il fust de tel eage 

> Que il peûst mener bamage. 

> Cil rois a fait grant djablie 
160 >Ët domaine môlt maie vie. 

» — Et cil de près kepôroitdire? 

» — Li rois se derve, ki ocire 

>A commandé son premier hoir, 

>Et nés estoit cel premier soir. 
165 »Male fiance, puet on dire, 

»I puet avoir cui il est sire. 

» — Ce dira toute créature 

% P6r ma petite porteûre.- 

»Biaus fins, vous fustes, jecroi, 

[nés 
170 >P<)r mervelles a demoustrer. 

1 48 coaques mais fust ; 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 



249 



Ms, A. 

»Vostre mère en a tel dôlour 
» Jamais n*ara joie nul jour. 
»Qui me pôroit esleechier, 
»QaaDt on me taut mon enfant 

[ chier, 

175 »Dont jou anuit me délivrai, 
»Ne onques mais nul ne portai? 
»Àhi I com volontiers morroie ! 
>Jamais nul jôr n*averai joie, 
»Quant ma première porteure 

180 »M*a si tolu malaventure, 

> Que j'ai tous jours si désirée ; 
» M6lt poi de Joie en ai menée. 
» Pôr toi sui, fins, si avilliée, 

» Et jou et toute ma ligniée. 
185 > On requerra, je cait, ta moi-t 
» A ta mère, chou iért a tort : 
» N*i a coupes ta lasse mère, 

> Mais chou a fait tes félons 

[père; 

> G*est tes père, ki t'engenra, 
190 » Ei a tuer te commanda ; 

> A ocirre t*a commandé. 

» Biaus sire fius, estre mon gré. 
» Vers les dius veut escaucirer 

> Etleurresponstrestousfauser, 
195 > Mais or verrons ki pôra plus, 

> Ou Apolins ou Laïus. » 



174 cier; 183 avillio: 184 lignie; 
186 ert ; 189 peres; 191-2, verspro- 
bàblement interpolés \ le ms. les 
place après les vers 193-6, mais ils 
ne sauraient être acceptés qu'à titre 
de répétition voulue, et doivent par 
conséquent être en tout cas placés 
après le v. 190 (cf, A 115-6 et B 
73-4), et peut-être terminer le dis^ 
cours de Jocaste. Alors les vers 



Mss' B (C) . 



» Ha I douce riens, mar te portai, 
» Mar te nourri, mar t'alaitai, 
» Et tes père mar t^engendra, 
» Qui ocirre te commanda. 
» Blasmez serons,flIz, detamort, 
» Tes père a droit, et je a tort. 



70 



» 11 t*a ocirre commandé, [gré. 
»Biax très cher filz, outre mon 

» Vers les diex vot eschaucirrer 75 
» Et lôr respons a faus prouver, 
» Mais il ért voirs, si com je cuit, 
» Ainsi sera comme il ont dit. » 

Desôr son fil maine tel plour 
La rojne et tel dôlour. 
Li roys fu mult espoentez : 
.iij. de ses sers a apelez, 



80 



69 et 72 B(/ peres ; 81 , cf. v. 49 ; 
82-6, cf. A 104-8. 



250 



LE ROMA^' DE THÈSES. 



Ms. A, 



Cil s'en kearent atôt l'enfant, 
La roîne remést plôrant : 
Souvent se pasme la dolente, 

200 l^t, quant revient, môlt se de- 

[mente. 
Sôs ciel n'est hom, tantlehsûst, 
Et tel doel faire 11 veîst, 
Ki neplourastpôrla dôlour 
Que la dame mena cel jour ; 

205 Ne mie cel jour seulement, 

Mais môlt lonc tans fist ensemen t. 



Tant ont li .iij. serf esploitié 
Ke du paîs sont eslongié ; 
Puis entrent en une forest, 
210 Môltloingdegentetden«&tf5^(f): 
La forés ért grans et rubeste, 
Si habitoit ens mainte beste; 
Si disoient li serf tuit troi 
Que la lairont le û\ le roi. 

1 93-6 devraient être regardés comme 
une réflexion de l'auteur. 

210, rubest est sans doute un 
bourdon amené par rubestre. Les 
rimes de cette espèce sont très-rares : 
il faudrait peut-être admettre ici 
et de molest, quoique je ne con^ 
naisse pas d'exemple de molest, pour 
moleste ; c/". les autres masculins, 
doublets de féminins ^ que nous avons 
signalés plus loin au Glossaire ; 211 
rubestre; 213 lot. 



Mss. B (C). 

Promis leur a or et argent, 
Commande leur privéement 
Son fil toillenl a sa môllier, 
Si li aillent le cbief trancbier. 
Or s'en tôrnentcil a l'enfant, 
La royne remést plourant : 
Sa chiére bat, ses poins detort. 
Et deprie les dieux p6r mort. 



85 



90 



Quant ot assez plaint et plouré, 

Batu son cors et alassé, 

Amenuisié sont si souspir; 

Puis si commença a dormir. 

La mère est lasse, si s'endort, 95 

Et ses fils vait rechoivre mort. 

Or verrons nous qui p6rra plus, 

Ou Apolo ou Laïus : 

Se li enfes est decolez^ 

Dont est li diex a fax prôvex; 100 

S'il eschape des mains a troisy 

Paour en puet avoir li rois. 

Cil sont ja loing de la cité, 
En[mi].j. gauten sont entré; 



85 B(7 a la; 97-8, c/. il 195-6; 104 
C eami. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 

Ms.A. Mss, B (C). 



•251 



Descouvert ont le fil lôr roi 
D'un sydoine qu'il ot o soi. 

Cil fu petiz, ne sot le sort. 
Ne ne s'aperçut de sa mort ; 
Tendi ses mains et si lôr rist, 
Com a sa nourrice fesist ; 
Et pour le ris qu'il a geté, 
Gommeû sont de pieté, 



£t dient luit : < Pechié feron 
Quant il nous rist, se rocion(s).» 



215 Li enfes ot le jour plôré, 
Endormis ért pôr le lasté : 
Familleus ért, si se môroit, 
La faims l'ot fait forment des- 

[troit. 
L'uns d eus le prent, si le des- 

(coevre, 

220 L'enfes s'esvelle, les oels oevre. 
D'un sydoine ért envolepés. 
Qui mô!t ért bons, a or listés ; 
Osté l'ont tôt hors des drapiaus. 
L'enfes estoit mervelles biaus, 

225 Tendi ses mains et si lôr rist, 
Com a sa nourice fesist. 
Li uns a l'autre resgardé, 
Commeû sont de pieté j 
Tuit troi commencent ^ plôrer, 

230 A paine pueent mot former. 
Font il : m Mô!t grant pechié fe- 
Se nous cest enfant ocions;[rons, 
Mais ichi vivre le laissons, 
Dirons le roi ke mort l'avons, » 

235 Li uns a dit : < Or esgardons 
Par qrel mesure le lairons. 
Commandé nous fu sôr nos fois. 
Quant ça nous envoia li rois. 
Que nous cest enfant ociriens, 

240 £^t grant avoir en avérions. 

Cou que ferons soit par concorde, 
Que nus de nos ne s'en descorde; 
Car se li rois l'apercevoit, 
Tous les membres nous trence- 

[roit ; 

245 Mais afionmes ent nos fois 

Que nus de nos n'iért si destrois 
Qu'il accuse son compaignon, 
Ne pôr môrir ne pôr prison. 
Le sairement que nous fesimes, 

250 Par grant destréce le plevimes, 



224 biûx ; 2? 9 lot ; 244 meobres ; 1 il C gile , 112 B conmeu sont de 
246 ert, pitié : Ce. s. de grant pille. 

17 



105 



110 



252 LK ROMAiN DE THÈBES. 

Ms, A. 

Que cest enfant ocesissiens, 
. N'est a tenir, mais est grans 

[biens 
Qu'aucun engien g trouver puis- 

[sons, 

Par coi l'enfant vivre laissons ; 

255 Mius.nous en vient mençoingne 

[dire 

Que sans mesfait Tenfant ocire. 
Aucune ccse li faisonmes 
Que del tout ne nos perivromes : 
Andeus les pies li i-ôons fendre, 

260 Et a cel caisne la suspendre ; 
Que se li rois nous en destraint, 
Que li môstrons aucun drap taint, 
Si que tôt sanglent le laissâmes, 
Et les membres li despiçames, 

265 Ce pôrons dire par vreté, 
Que en sommes ensanglenté ; 
Et s'il est lasus encrués, 
Estra, je cuit, anuit trôvés, 
Et test venra, par aventure, 

270 Aucuns preudons quin prendra 

[cure. » 

Et respondent si compaignon : 
« A cest conseil nous entre- 

[ron(s).» 
Et tuit fianciérent lôr fois 
Que cis consaus iért tôs secrois. 
275 Amsdeus les pies li ont fendu, 
Et a 0- caisne l'ont pendu ; 



Mss. B (C). 



Plôrant s'en tornérent tuit troi. 
Pendant laissent le fil le roi. 
Dient au roi : «Seûri soiiés, 
280 Des or mais vous esjoïssiés; 

253 puissions ; 254 laissions ; 266 
et quen; 268 nestra; 273 lot; 274 
ert ; 277 toi iij ; 280 v»; je considère 
es }or)ms abrégées irhs fréquentes 



Andeus les piez li ont fendu, 115 
Puis l'ont a .j. chenne pendu; 
Pôr yce Vont 'pendu lasus^ 
Que bestes nel menjassent jtis. 
Or s'en tôrnent li serf tuit troy, 
Pendant laissent le fil le roy. 120 
Dient au roi : «Settrs soiez, 
Des or mais vous esjoïssiez ; 

116Cchesne. 



ET LEURS SOURCES. 253 

Mss. B(C), 

Se vous pôvez des vis garder, 
Les raors ne vous estuet douter.» 
Bien ont lôr roy asseûré, 
Mais trahi l'ont et mal mené. 
Or li enfes qui en haut peut 
Avra secours prochainement. 



Par ycel bois vait chevauchant, 
Cora fortune le vait menant, 
Li rois de Phoces la cité, 
Oui a l'enfant pendant trôvé. 



LES DEUX RÉDACTIONS 

Ms, A. 

Se des vis vous pdés garder, 

Ne vous estuet les mors doter.» 

Cist ont le roi asseûré, 

Mais traï l'ont et engané : 
285 Car 11 enfes ki en haut peut 

Ara secôrs procainemsnt. 
Li rois qui cel païs estoit 

En la forest le jôr caçoit, 

Et vint illoekes cevaucant; 
290 Forment oï crier Tenfant. 

Pollibus ot cil rois a non, 

Bien resambloit ûx a baron; 

Garda amont et vit l'enfant. 

Pitié en ot et bide grant; 
295 Sonna son cor de grant randon^ 

A lui viegnent si compaignon. 

Espars estoient près et loing, 

Cuidiérent tuit ce fust besoing; 

Laissent leur cache, tuit akeu- 

[rent, 
300 ^vis lôr est que trop demeurent; 

Yienent courant à lui tôt droit 

Desous le caisne ou il estoit; 

Demandent lui :« Sire, c'avés?» 

— <Signeur, fait-il, or esgardés; 
305 Qui vit aine mais si grant mer- 

[velle? 

Tex ne fu mais ne sa parelle. 

Pôr Diu montés môlttostlasus. 

Et cel enfant me metés jus. » 

— Icil ont amont regardé, 
310 Mervelles sont espôenté; 

Il ont paôr et grant pitié, 

Et durement sont mervillié. 

Li enfes sôvent se pasmoit, 

A la foîe s'escrioit, 
315 Les bracelés a lui jetant. 

Et aloit ja trestous môrant. 

n®, V*, comme représentant nous, 130 Z? si comme, C Si com f. vet 
vous, dans l écriture du scribe; 298 m.; 131 1^ des Phoces, (7 de Phoces 
et 299 lot. {cf. 212 /i Porches, C Ponchos) ; 132 

D trouve, C trove. 



125 



130 



254 



LE ROMAN DE THÈUES. 



Ms, A. 

^ Tolës, font il, que puet cou 

[estre ? 
De cest enfant ki en fu mestre? 
Aine mais nus hom ne vit tel 

[plait; 

320 Qui puet estre qui a çou fait 1 
Gardés ne soit fantosroerie. 
Ou ce soit fait par sorcerie. » 
— Ce dist li rois : t Je n'en sai 

[plus; 
Mais montés, si le metés jus. » 

325 — Qui donc veïst bas 1er serjans, 
£t descendre des auferrans; 
Isnèlement au caisne keurent, 
Montent amont com plus tost 

[peurent; 
Qui les veïst amont ramper, 

330 Et l'un a l'autre amont bouter. 
Tant ont rampé de brance en 

[bran ce 
Que l'enfant tinrent par la bance: 
Les loiiers ont tôs depeciés, 
Qui li érent bouté as pies, 

335 Despendu ont le fil le roi. 
Dans Polibus l'emporte o soi, 
Nourir l'a fait, si l'a tant cier 
Com s'il l'eùst de sa mouiller. 
Li rois meîsmes 11 mist non, 

340 Et Edipus l'apela on : 

Icis non sone tôs par létre, 
Li rois meîsmes li fist métré. 

335 au roi. 



Mss. B (C). 



Despendu ont le fil le roj. 
Dans Polibus l'emporte o soi ; 
Nourrir le fait, si l'a tant cbier 135 
Com s'il l'eûst de sa mouiller. 



133 51orroy. 



Mais co n'est pas soulemont par les détails et par la 
forme que BG diffèrent de A ; ils représentent, non pas un 
manuscrit de la rédaction originale altéré au gré du co- 
piste ou selon le goût d'un jongleur ou du seigneur pour 
lequel il modifiait le texte primitif, mais un véritable re- 
maniement, lequel est postérieur de plus d'un siècle au 
texte fourni par A. Le remanieur était plus savant, ou seu- 



LES DFUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 255 

lement plus pédant que le trouvère original, et nous som- 
mes persuadé qu'il a revu le poème, la Thébaide de 
Stace sous les yeux, croyant donner ainsi à la naïve pro- 
duction du xii' siècle plus d'exactitude, mais n'arri- 
vant le plus souvent qu'à en altérer le caractère, sans y 
ajouter aucune beauté. Une rapide comparaison des deux 
rédactions nous édifiera sur leur valeur respective, et mon- 
trera qu'il n'y a pas lieu de voir dans A., comme on en 
serait tenté tout d'abord, un développement du texte origi- 
nal, dont BG serait le représentant direct, mais qu'au con- 
traire c'est la rédaction représentée par BG qui constitue 
un yénid,h\Q rifacimenio. L'analyse détaillée que l'on vient 
de lire nous permettra d'être ici plus bref. 

Une différence capitale sépare le remaniement de son 
modèle, c'est Tinsertion d'un long passage entre la mort 
de Parthénopée et la bataille où s'égorgent Étéocle et Po- 
Ivnice. Se conformant à la donnée de Stace et à la tradi- 
tion classique, l'auteur du remaniement fait mourir Gapa- 
née foudroyé par Jupiter. Il commence par abréger en six 
vers la description des funérailles de Parthénopée à Thè- 
bes et du deuil d'Antigone; il supprime le long récit, 
tout à fait dans le genre homérique, par lequel Duceiis 
met Adraste au courant de ce qui s'est passé, c'est-à-dire 
de la mort et des funérailles de son seigneur (A 13211- 
669), puis il raconte en 754 vers la mort de Capanée, 
non sans allonger le récit par des détails inconnus à Stace, 
comme on le verra plus loin. Notons d'abord que les deux 
vers de transition qui précèdent l'interpolation (.1. mes en 
vei poingnant en l'ost, Qui le dlst as Grejois muU tost) sont 
roproduits, avec une variante sans importance *, immédia- 
tement après, ce qui nous semble accentuer encore le ca- 
ractère de l'interpolation et l'exclure formellement du 
texte original. D'aulre part, après avoir consacré une 
vingtaine de vers à nous montrer Gapanéo qui veille au 

( .1. mosagier ea vet on Tost. 



25G LE ROMAN DE THÉBES. 

salut de Tarmée et, le jour venu, fait armer les chevaliers 
pour les conduire à la bataille, il indique lui-même la 
source où il va puiser ; 

(v. 25) ^ Tout droit en la cité les mainne, 
Mes mult i reçut maie estrainne ; 
Le jour fu mort en tel manière, 
Qui sur toutes autres estûére, 
Si comme Huitasses le descrit, 
30 Qui le voir en sot bien et dit, 
Et je, s'il vous i plest entendre, 
Vous en sai bien la cause rendre. 

De même, dans la description des jeux, au v. 4193, où 
A donne : Si com l'estore le raconte, BG renvoient encore à 
Stace : Si com Estaces le raconte. Le ms. A ne renvoie 
qu'une seule fois à son auteur, en le nommant expressé- 
ment : Si com dist li livres d*E$tace, v. 9815, où les trois 
manuscrits s'accordent*; il est vrai que c'est dans l'épisode 
de Daire le Roux^ où Stace n'a rien à voir. Dans trois ou 
quatre autres passages, le texte renvoie, dans les trois ma- 
nuscrits, à une source, sans la préciser : Car, si com dient 
li actour, Uainsnée estoit rtiolt la gensor 1577-8 (il s'agit 
d'Argie, l'aînée des filles d'Adraste, et ce détail n'est pas 
dans Stace); — Çou est .j, jeus, ce dit Vestore, Dont cil qui 
vaint a molt de glore 4145 ; — Ca .j, seul cap son père 
ocist, Ensi comme Vestoire dist 395-6. — Je vois dans 
cette circonstance, et dans la préoccupation de l'auteur à 
s'appuyer sur une autorité indiscutable, une nouvelle 
preuve que ce long passage ne se trouvait pas dans le ma- 
nuscrit qui servait à Tauteur du remaniement. C'est à la 
faveur de cette référence qu'il donne comme étant de 
Stace des détails qui lui sont parfaitement étrangers. 
Ainsi, la bataille qu'il raconte ne ressemble nullement à 

* Texte de C ; B est conforme, sauf l'orthographe. Les variantes don- 
nées sans indication de manuscrit appartiennent à B, 
2 Le scribe ignorant de B écrit : Estance. 
29 Uuitasce nous descrit ; 32 vous en di bien. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 257 

celle du livre X de la Jhébaïde. Elle ne renferme que des 
généralités, et ne fournit pas un nom propre ; il n'y est 
d'ailleurs pas dit un mot du dévouement de Ménécée. En 
revanche, l'auteur parle longuement de la haute taille de 
Gapanéeetde sa femme. Nous demandons la permission de 
citer ce passage, qui est un modèle de l'art de parler pour 
ne rien dire ; on jugera ainsi de Tinfériorité du reraanieur 
par rapport à l'auteur du poème original : 

(v. 72) Envers les autres semble montre : 

Mult par est granza desmesure, 

Grant merveille est que rien lidure ; 
75 L'en ne pôoit trôver si grant, 

Si prcuz, si sage, si vaillant, 

Nul chevalier en nesun règne, 

Fors seulement lui et sa famé ; 

Sa mouiller avoit non Evaine, 
80 N'ot si grant famé en tôt .j. règne ; 

Ou païs dont èle estolt née, 

Ne fil onqiies si grant trouvée; 

Onqiies ne fu famé si granz, 

Èle iért du linage as jaianz. 
85 Si fu SRS sires ensement, 

Pôr pou ne sont andui parent ; 

Bien aviennent ensemble andui, 

Mes ses sire iért graindre de lui ; 

Il estoil bien .ij. piez et plus 
90 Graindre que èle ne que nus ; 

C'est li graindres de toute l'ost. 

.1. cheval a qui mult vet tost, etc. 

Et l'auteur nous raconte l'histoire merveilleuse de la 
naissance de ce cheval, donné à Capanée par Adraste, qui 
le tenait, non pas d'Hercule comme le veut la tradition, 
mais du fils du comte de Venise, qui le lui donna pour sa 
rançon. Il était, dit-il, d engeiidré de Nortun i^ Nortiii) et 
d'yvej) (c'est-à-dire de Neptune et d'une cavale), et fut 
recueilli par un paysan, qui le vendit 300 besants au fils du 

74 Grant merveille esl corn {li$. comme) tant dure; 77 tout un règne ; 
79 B Eneime, G Enaine; 88 B ses sires, G son sire. 



\ 

258 LE ROMAN DE THÈBES. 

comte de Venise Jl y a ici un souvenir des vers 7955-8 
de A [Tolomes (lis. Tydeils) ot J, ceval noir, De ce ceval vos 
(lirai voir : Amenés fu d^outre le flun^ Engeiirés d'ive et de 
Nil un*), vers qui manquent dans BG, sans doute par un 
simple hasard. — Armure de Gapanée : le bouclier fut fait 
a outre Saint-Evron (B Curon) », expression à rapprocher 
de celle-ci : Qui fu fais outre saint ThomaSy laquelle s'ap- 
plique au char d'Amphiaraus, et est sans doute sortie, 
comme la première, de l'imagination de l'auteur, car on ne 
voit pas comment on pourrait expliquer ces prétendus noms 
de lieu. 

Gapanée, reconnaissant qu'il ne peut lutter en rase 
campagne contre les Thébains, songe à employer la ruse : 
il se propose d'attaquer le lendemain la tour de Daire en 
partie ruinée, pendant que les Thébains célébreront la fête 
de la fondation de Thèbes. G'est ce qui ressort de l'expli- 
cation qu'il donne plus loin ; car dans le discours de Ga- 
panée, communiquant son projet à ses compagnons, le 
texte n'est pas clair : 

(v. 246) Demain, en tour eure midi, 

Doivent leanz une grant feste 
Fère de lancienne geste, 
Si corn Cadmus, qui fist la vile, 
50 Fu mis ilec en une pile, 
Dont Antbeon fu engendrez, 
Qui après fu en cerf muez, 
Pôr la déesse qu'ot veiie 
254 En la fontaine tôte nue. 

Le combat cesse, et le lendemain matin les barons s'ar- 
ment pour exécuter ce plan ; l'auteur oublie donc qu'il a 
annoncé la mort de Gapanée pour ce jour-là, mais c'est 
pour lui de peu d'importance. Il s'interrompt ici pour 
décrire le temple où a lieu la fête : on y voit les statues 
de Mars et de Vénus, et des peintures qui représentent 

1 Ms, dunicun. 
251 dun. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 259 

Cadmus cherchant sa sœur Europe, tuant le dragon et 
en semant les dents d'après le conseil de Pallas, puis 
fondant Thèbes avec Taide d'Echyon (7nss. Ethyon), et 
enfin épousant Hermione [B Herraonia). Ces détails ne lui 
étaient pas fournis par SLace, et il ne commence à le sui- 
vre réellement qu'au moment où Gapanée escalade les 
murs par la brèche que ses hommes viennent de pratiquer. 
Ici encore Tauteur fait preuve d'érudition, et ajoute des 
noms propres à ceux que lui fournit son modèle au com- 
mencement du livre III, v. 179-213, où le vieil Aléthès 
rappelle les malheurs de Thèbes. 

Le discours de Capanée bravant le ciel ne contient pas 
moins de 58 vers (443-500). 

(v. 457) .... Ou sont ore tuit votre dé* ? 

Mars, Venus et Hermyoné, 

[Et] Juno et Leuthocoë, 
60 Et Palamon et Agave, 

Qui pour le despit do lor dé 

Furent puis mort et forsené? 

Et Bacus li fmz Semelé 

Qu'il ont deu du vin apelé. 
65 Et Amphion et Nyobé, 

Et cil qui dedenz furent né : 

Danz Echion et danz Calcas, 

Dame Juno, dame Pallas^, 
70 Et Mantho et Thiresyas, 

Et Pantheûs et Athamas, 

Et tuit li dieu de ceste vile, 
474 Neïs s'il estoient .iij. mile. 

L'auteur a emprunté un trait énergique à un autre pas- 
sage 4o Stace, celui où le môme Capanée s'emporte en 
invectives contre Amphiaraiis et ses prétendus oracles 
(Théb. III, 615) : a Virtus mihi numen et easis Quem teneo;y> 

* Ici, comme plus loin, nous voyons une forme dé, assurée par la rime 
el absolument étrangère au ms. A et au texte originaiyelte ac retrouve 
encore dans deux autres passages, où BG offrent un texte diffèrent de A 
(cf. Grez: irez, vers correspondant à 5125-8 A). 

^ Ici, l'érudition de l'auteur V emporte un peu trop loin, 

464 qui ont deu de vin; 467 BC Ethïon. 



260 LB ROMAN DB THÉBES. 

malheureusoment il n'arrive pas à la concision de son 
modèle : 

(v. 481) Ma destre, m'espée, ma lance : 

Ce sont mi dieu, c'est ma créance, 
C'est ma vertu et c'est ma gloire, 
Par cui j'aurai tante victoire^ 

Voici comme il interprète le « Primus in orbe deos fecit 
timorj> du même livre (v. 661), qu'il fait entrer égale- 
ment dans ce discours : 

(v. 497) Et tous les autres (dieux) ensement 
Ferai vivre com autre gent; 
D'eus ferai tout le mont délivre, 
Touz les ferai a honte vivre. 

Le conseildes dieux est longuement développé. Il est imité 
du 1®"* livre de la ThébaWe^ mais emprunte des détails à 
d'autres endroits du poème de Stace. Jupiter déclare 
d'abord qu'il ne peut changer les lois inflexibles du 
destin. Junon s'indigne de voir les Grecs décimés par les 
Thébains. Ce discours, un peu long, débute par une imi- 
tation des fameuses paroles de Junon dans Virgile {Enéide^ 
I, 46-9) : Ast egOf qu3B divum incedo regina, Jovisque Et 
soror et conjux, una cum gente tôt annos Bella gero ! Et 
quisqioam numen Junonis adorât Prxtereay aut supplex aris 
imponet honorem ? Ecoutons le trouvère : 

(v. 513) Sire, dist èle, mult m'agriége 

Que ainsi sonmes pris au piège : 
Honnis sonmes a la roonde; 
N'a mes nul honme en tôt le monde 
Qui nos daint mes nule honnor fère : 
J'en ai honte, nés du retraire. 

et plus loin : 

(v. g81) Je suis ta seur et sui t'espouse, 
De tant sui je plus vcrgondouse. 

^ Gf, Tasse, Jérusalem délivrée, porZrai7 d'Argant : 

D'ogni dio sprezzator, e che ripone 

Nolla spada sua legge e sua ragione 
582 vergondeusc. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 261 

Mais à la fin, le mauvais goût du rimeur éclate : 

(v. 603) Certes de moi n'aurez vos mie, 
Des or pourchaciez autre amie ; 
5 James n'arez en moi fiance, 
Ne mes ne gerron pance a pance 
Moi et vous ensemble en .j. lit; 
Faites ailleurs votre délit. 
N'ai mes que faire, en moie foi, 
10 Ne je de vous, ne vous de moi. 

Bacchus et Hercule implorent de leur côté Jupiter pour 
leur patrie et rappellent le souvenir de Sémélé et d'Alc- 
mène, et ici Fauteur s'est souvenu du discours de Bacchus 
au VII« livre de la Thébaïde : ce sont les Grecs qui, par 
ambition, ont envahi le territoire des Thébains et veulent 
prendre leur ville . Cependant Jupiter vient d'entendre les 
menaces de Capanée : il demande aux dieux quelle ven- 
geance il convient d'en prendre ; tous lui conseillent de 
s'armer de la foudre, ce qu'il fait aussitôt. 

Puis l'auteur reprend le texte du manuscrit A ; mais il 
néglige le discours d'Adraste aux barons pour les consoler 
de la perte de Parthénopée, et fait naturellement délibérer 
Adraste, non pas avec Polynice et Capanée, mais avec 
Polynice seul. Il substitue Capaneusk Par to7iopeus dans ces 
vers : Partonopeu avons perdu. Nos n'aviemes millor escu 
(A 13699-700). De môme, après le désastre des Grecs, il 
n'oublie point que Capanée est mort, et il donne Acastus 
comme compagnon à Adraste. Ici encore, il a cherché à 
rétablir l'accord entre le roman et son modèle. Comme 
dans Stace, les femmes d'Argos vont à Athènes implorer 
l'appui de Thésée ; mais il y a quelques différences. Ayant 
à leur tête Argile et Déiphile (comme dans A), elles sont 
rencontrées par deux chevaliers Athéniens, qui vont racon- 
ter à Thésée qu'une armée de femmes d'Argos se rend à 
Athènes pour implorer l'assistance du duc. Thésée est 
présent à Athènes ; il n'y retourne pas en ce moment, vain- 
queur des Amazones, comme dans Stace. Il va à la ren- 



262 LE ROMAN DE THÈBES. 

contre des femmes et les amène au palais. Argie lui apprend 
les nouvelles qu'a apportées Tliegeus, seul survivant avec 
Adraste et PoUUenus " du désastre des Grecs. On sait que 
Stace fait échapper au carnage les débris de l'armée, qui 
prennent la fuite après la morL des deux frères : Tauteur 
du Roman de Tlièbes s'est rapproché de la tradition la plus 
ancienne, qui voulait qu' Adraste se fût échappé seul, grâce 
à la vitesse de son cheval Arion ; mais il ne parle point de 
ce cheval, et trouve plus commode, pour le plan qu'il s'est 
tracé, de faire survivre avec lui deux chevaliers, Tun pour 
aller à Argos annoncer la nouvelle, l'autre, Capanée, pour 
accompagner Adraste, et surtout pour donner plus de relief 
au dernier assaut de Thèbes. L'auteur du remaniement, qui 
avait déjà fait mourir Capanée^ le remplace par un obscur 
chevalier, Acastus, dont il n'est ensuite plus question. Quand 
Argie a raconté à Thésée les événements qui viennent de 
s'accomphr, Déiphile le supplie de forcer Gréon, qui est 
devenu roi de Thèbes, à laisser ensevelir les morts : il le 
doit à Adraste, dont il tient son fief. Thésée leur promet 
son appui, et fait aussitôt rassembler ses barons, auxquels 
il expose la situation: trois cent mille hommes gisent morts 
devant Thèbes ; il faut venir en aide aux femmes qui sont 
venues Timplorer. Il envoie celles-ci en avant, et part à la 
tôte de plus de cent mille soldats. 

Ici le remaniement suit pendant quelque temps l'origi- 
nal vers pour vers, mais avec de nombreuses variantes, 
qui indiquent l'intention de renouveler !e texte. Le roi ne 
croit pas voir des fantômes, comme dans A ; il a peur 
d'être pris et ramené à Thèbes, et veut vendre chèrement 
sa vie. Mais les femmes approchent, il reconnaît ses 
filles ; deuil général, elles se reposent là pendant la nuit, 

* On voit que le remanieur est peu conséquent avec lui-môme. D'abord il 
n'avait pas nommé le messager d' Adraste, pas plus que l'auteur de la ré- 
daction représentée par A. et maintenant il lui donne le nom du messager 
que Thésée envoie à Oréon, dans Stace. D'autre part, il appelle ici Poli- 
tenus le compagnon d'Adraste, qu'il appellera plus loin Acastus, 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 263 

et, le lendemain matin, reprennent péniblement la route 
de Thèbes. C'est alors qu'arrive le duc d'Athènes, que les 
scribes de B et de G appellent par erreur Tydeiis. L'en- 
trevue d'Adraste et de Thésée est racontée d'une façon 
indépendante dans le remaniement : les deux messagers 
envoyés à Gréon pour réclamer les morts ne portent plus des 
noms de pairs de Charlemagne {GuiartelEngelier) ; le seul 
des deux que nomme le remaniement s'appelle AristeUs : 
le pédant reparaît. Ils demandent à être conduits vers 
Gréon : il y a là des détails qui ne sont qu'une reproduc- 
tion bien inutile de ceux que l'on trouve dans l'ambas- 
sade de Tydée. G'est le cas de dire avec Gicéron que, en 
voulant être bref (car il l'est dans la forme), il devient 
long par la multiplicité des détails. Gréon répond inso- 
lemment. Alors Thésée fait avancer sonarmée, qui compte 
plus de trente mille hommes ' : elle n'arrive que le len- 
demain, ce qui est fort peu vraisemblable. Le remanie- 
ment réduit à 26 vers les 126 vers, assez mouvementés, 
dans lesquels l'original raconte l'assaut .de Thèbes. En re- 
vanche, comme on l'a vu, il emprunte à Stace l'épisode 
des flammes qui se divisent sur le bûcher des deux frères, 
et naturellement il amplifie le miracle, en ajoutant que les 
cendres scellées dans une urne s'y agitaient tellement 
qu'on dut les enlever. Il ajoute quelques vers pour faire 
connaître le sort de Gréon et des Thébains ; ces vers pour- 
raient bien avoir fait partie de T original. Vexplicit est 

^ n ne faut pas s'étonner qu'il dise trente mille, après avoir dit cent 
mille ; le remanieur professe une certaine indifférence pour les chiffres, et 
d'ailleurs l'habitude de les écrire en abrégé permettait aux scribes de se 
livrer à leur fantaisie, sans se préoccuper d'ôtre conséquents. Ainsi, au 
vers 3220, où A fait sortir trente mille personnes do Thèbes pour aller 
ensevelir les quarante-neuf chevaliers tués par Tydée, C donne trois cent 
mille, ce qui est exagéré, et B trois mille, avec le vers faux. Le ms. A lui- 
môme, dans le dénombrement des deux armées, donne à la fin un total qui ne 
cornispond pas exactement aux données. Les exigences du vers et le désir 
de donner des chiffres ronds sont pour beaucoup dans les faits de ce genre. 
l\ faut noter à part les formules, comme par exemple : plus de sept cents 
cfievaliers. 



2G4 LE ROaiAN DE THÈBES. 

d'ailleurs tout autre que celui que donne le manuscrit A. 
Go ne sont pas là les seules différences qui existent entre 
le remaniement et l'original ; il serait trop long do les in- 
diquer toutes, et nous devons nous contenter de signaler les 
plus importantes. Et d'abord, lors de l'arrivée de Jocaste au 
camp des Grecs, l'auteur introduit une riche description 
de la tente d'Adraste, déjà décrite au moment de l'arrivée 
au château de Montflor. On y voit une mappemonde en 
cinq zones et la représentation des exploits des ancêtres du 
roi d'Argos ; l'auteur semble s'être ici inspiré du Roman 
de Troie et de VEneas. Une autre addition (celle-ci absolu- 
ment inepte) est celle dans laquelle l'auteur fait arrêter 
l'avant-garde des Grecs (après l'épisode d'Hypsipyle) dans 
un étroit défilé par le diable Astarot^ sous la figure d'une 
horrible vieille, qui propose à Tydée l'énigme des pieds, 
et tombe morte {chiet crevée) quand celui-ci l'a devinée. 
C'est de la parodie, et l'auteur ne peut invoquer ici le dé- 
sir de se rapprocher de Stace ; aussi serais-je disposé à at- 
tribuer cet épisode à un scribe, si l'on ne trouvait çà et 
là d'autres preuves du mauvais goût du remanieur : nous 
en avons déjà signalé une plus haut. Par contre, il supprime 
l'épisode de la rencontre de Tydée blessé avec la fille de 
Lycurgue et une bonne partie du jugement de Daire. La 
trahison est racontée assez exactement ; le premier discours 
d'Othon et celui d'Alis y sont également, mais le discours 
d'Alis manque de ses précautions oratoires, c'est-à-dire 
de ce qui en fait le mérite. Le premier discours de Créon 
s'y trouve aussi, mais la réplique d'Othon a perdu la 
première partie. Les autres discours, qui vont du vers 
10579 au vers 12080, manquent complètement. Le rema- 
nieur a trouvé qu'il y avait là un trop grand luxe de pa- 
roles : il n'a peut-être pas tout à fait tort, mais il s'est 
trop hâté de courir à la fin. Deux vers de transition*, 

* Tandis com il de droit ronlendent, Et cil de la cort les atendent, 
Jocaste parole o le roi (A : Ainsqucon le jugement die, En va èle parler 
au roi). 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 265 

placés après le deuxième discours d'Othon, l'amènent au 
dénouement, c'est-à-dire aux supplications de Jocasle, puis 
d'Antigone et de Salemandre au roi en faveur de Daire, et 
au pardon accordé par le roi. Mais reprenons par ordre. 

Les vers interpolés au prologue : Ne parlerai de peletiers^ 
Ne de vilains, ne de bouchiers^ semblent bien une allusion 
au Vilain Hervis et à Hugues Capet^ comme le dit M. Joly 
(Benoit de Sainte-More et le Roman de Troie, in Mém, Soc, 
antiq, de Norm,, tom. XXVII, pag. 150 et note corres- 
pondante) ; mais nous croyons, contrairement à son opi- 
nion, que la date de 1312, assignée à son poème par l'é- 
diteur de Hugues Gapet {Préface^ pag. xxi), peut être ac- 
ceptée, et que c'est bien à la rédaction que nous possé- 
dons, et non à une rédaction plus ancienne, que fait allusion 
notre remaniement, qui par conséquent ne serait pas an- 
térieur au XIV* siècle, hypothèse que confirment d'ail- 
leurs et la langue \le l'auteur ' et ses habitudes de mora- 
liste et de pédant. Un autre point à noter, dès le début du 
poème, c'est que l'auteur du remaniement est un laïque, 
tandis que celui de l'original est un clerc. En effet, il 
supprime ces vers du ms. A : 

(v. 23) De mervilleus confusions, 

De grans dolours, d'ocisions 
25 Conte li livres ke on fist ; 

Or escoutés ke il en dist. 

IP le fist tout selonc la létrc, 

Dont lai ne sévent entremétre; 

Et pôr chou fu li romans fais 
30 Que nel saroit hon ki fust lais. 

Et un peu plus loin, aux vers 121-2 [Ja n'en es tu fins 
a putain f Ne a garchon ne a vilain)^ il substitue ceux-ci : 
Ja n'es tu pas fils de putain, Ne de moine ne de nonnain^ 

* Par exemple, la substiliUion de mots modernes & des mots plus ao- 
cieos de A, comme seiirU pour trive, blasvier pour coser (cliouser), etc. 

3 II représente ici le nom indéterminé qui précède, on ; peut-être doit-on 
admettre une lacune de deux vers donnant le nom de Tauteur. 



266 LE ROMAN DE THÈBES. 

qui jureraient par trop dans la bouche d'un clerc. Du reste, 
son esprit satirique se montre çà et là, par exemple après 
le V. 700 de A, où il intercale ce trait dirigé contre les 
femmes : Car famé est tost menée (lis. menée) tant Qu'on en 
puet faire son talent;, (il s'agit de Jocastc, qui accepte sans 
hésiter la réparation d'Œdipe pour le meurtre de Laïus). 
Il développe la querelle d'Œdipe avec ses camarades, et 
introduit une moralité en quatre vers pour dire que l'ora- 
cle était la parole du diable. 

Les plaintes de Jocaste après la mort de Laïus n'ont ici 
que cinq vers : c'est trop ou trop peu ; l'auteur supprime 
aussi quelques détails intéressants dans la description des 
noces d' Œdipe et de Jocaste, et sur la vie que mène 
Œdipe dans sa prison volontaire. Dans la querelle entre 
Polynice et Tydée, ou plutôt dans la réception que leur 
fait Adraste, il se tient plus près de Stace : comme lui, il 
compare la beauté do ses filles à celle de Diane et de Pallas, 
mais il n'est pas heureux dans le reste de l'interpolation à 
ce passage. Ainsi, il fait arriver les princesses a toutes nuz 
piez, eschevelées » après avoir dit, avec A, que leur gouver- 
nante a reçu l'ordre de les parer convenablement. On pour- 
rait, il est vrai, mettre ce vers et le suivant sur le compte 
d'un scribe distrait, mais il n'en est pas de même de ceux- 
ci, où l'auteur montre peu de talent comme versificateur. 
Le trouvère avait dit : Ne quic ke hon de mère nés Sace des- 
crire lor biautés (1445-6); notre remanieur connaît ces 
beautés : 

(ms, B) Mult sont gantes et avenans^ 
Ne trop petites ne trop grans, 
D'une grandeur et d'un semblant, 
Hien n'i avoit mesavenant: 
Cheveus ont blois. Ions et delchis (C deugiés) , 
Si leur descendent jusqu'al pis (C pies) ; 
Les vis aperz et les frons blans. 
Grailles sôrcils et avenans ; 
Les iex ont vers et a mourons, 
One hom ne vit si merveillous ; 



LES DEUX RÉDACTIONS BT LEURS SOURCES. 267 

LoDS nez traitis et bien seans^ 
Ne sont trop pelis ne trop grans ; 
Bouches ont droites et roiaus (B traiaus), 
Menues denz, blanches, ygaus ; 
Les autres cors ont assez gens, 
Qrailles et cras(!!) et avenans. 

Il abrège un peu la description de la grande salle du 
palais d'Adraste ; mais à propos de la tenture envoyée au 
roi par Sémiramis, il fait montre de ses connaissances : 
Cèle la fist qu'en fu pendue, Por la déesse qu'ot vaincue », 
allusion évidente à Arachné. 

Dans le combat des 50, il connaît les noms des 10 che- 
valiers qu'écrase le rocher lancé par Tydée. De ce nom- 
bre, deux seulement semblent empruntés à Stace, qui du 
reste n'en nomme que quatre : Dorilaus { = Dorylas) et 
Pladimus^ G Pledimus (= Phedimus) ; un autre, Flégéon de 
Valparfonde^ fils du roi Pharamonde, rappelle l'expédition 
d'Hippomédon pour le ravitaillement, où Ton voit figurer, 
commechef des Thébains, faramoncte, comte de Valféconde 
(et nom de Yalparfonde) ; les autres ont généralement une 
forme latine ou grecque : Ter eus ^ Thenelax (G Chavelax)^ 
Driaux (G Drianz), Pallas, Lichalas (G Lichabas) ; il faut 
mettre à part Falcon et Godeschaux. Les quatre vers qui 
suivent cette énumération nous paraissent traduits de 
Stace : 

Touz esquassa cèle tempeste, 
Jambes et piz *■ et bras et teste ; 
Si les a la pierre férus 
Mors les a tous et confondus. 

Gf. Théb. II, 566 : Simul or a virum, simul arma ma^ 
nusque Fractaque commixto sederunt pectora ferro. Ge ré- 
cit du combat semble bouleversé dans la rédaction BG, 
qui, outre les changements et les interpolations qu'elle 
admet, déplace certains passages pour les transporter ail- 
leurs (voir la comparaison que fait M. Joly du texte 

^ Ms. piez. 

18 



268 LE ROMAN DE THÈSES. 

de Stace avec celui de BG, loc lat$d.^ ch. VI). Elle ne 
donne qu'un discours du messager de Tydée qui vient 
raconter la mort de ses quarante-neuf compagnons ; Étéo- 
cle ne répond pas et il n'y a pas de réplique de la part du 
messager, qui se tue dès qu'il s'entend condamner à mort 
par le roi, après avoir prononcé quelques paroles mena- 
çantes. Le discours de Gapanée contre Amphiaratts, qui 
s'oppose au départ de l'armée grecque, est abrégé. Dans 
l'épisode d'Hypsipyle, il faut signaler une courte descrip- 
tion (en six vers) de la porte du jardin de Lycurgue, fort 
inutile d'ailleurs, et six autres vers pour peindre la beauté 
d'Hypsipyle; mais l'auteur a supprimé les 94 vers (3439- 
3532) que l'original emploie à décrire les souffrances de 
l'armée grecque consumée par la soif; il y a cependant 
dans cette description des détails intéressants. Dans la 
scène où l'on délibère sur l'arrangement à proposer à Po- 
lynice, BG introduit une querelle entre le jeune Athon, 
l'amant d'Ismène, et le vieil Othon, que ce dernier vou- 
drait envoyer au camp des Grecs, et qui refuse d'y aller, 
craignant la vengeance de Tydée. Ge développement a été 
inspiré au remanieur pur la première partie de la scène, 
commune aux doux rédactions, où Othon réprimande ver- 
tement le jeune homme, qui veut la guerre à tout prix et 
pousse Étéocle à prendre un parti extrême. Gette querelle 
est rappelée vers la fin de la bataille qui suit la trahison 
des Thébains, et où Athon menace Ôthon, qui se moquait de 
lui parce qu'il avait dédaigneusement appelé brebis les 
vieux compagnons d'Adraste. Il est bon de noter que, dans 
BG, cette bataille se confond avec la première, et qu'il n'y 
est point question de Tenlrevue de Polynice avec son père et 
son frère, ni de la trahison des Thébains. L'auteur supprime 
ainsi plus de 600 vers. Est-ce par scrupule et parce que 
cette entrevue lui paraissait invraisemblable ? On pourrait 
le croire, en voyant cette raison donnée par les rédactions 
en prose, qui la laissent de côté volontairement. Je croirais 
plutôt que le remanieur a voulu se rapprocher ainsi du 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 269 

texte de Stace. Dans la troisième bataille (seconde du re- 
maniement), BC supprime les vers 7667-7932, c'est-à- 
dire les vers où Ménécée reconnaît ses deux neveux qui 
viennent de s'entre-tuer, les exploits d'Alexis, l'embuscade 
de Créon et l'aventure de Polynice qui, fait prisonnier par 
deux jeunes Thébains, est généreusement relâché. 

Notre remanieur n'est pas toujours heureux dans les mo- 
difications qu'il fait subir à son texte. Ainsi, au début, il fait 
se lamenter Jocaste avant qu'on lui ait enlevé son enfant, 
aussitôt après ces vers : a Li rois fu mult espoentez Par le 
respons qui fu donnez ; Ocirre cormnanda l'enfant Taniost 
comme il vendroit avant i^, et il ne dit même pas qu'il soit 
né. Plus loin, il place le temple d'Apollon, qu'il nomme 
assez exactement Delfox^ dans ce Vile de mer Galilée i>, ce 
dont ne parle point A ; la réponse d'Apollon à Œdipe est 
d'ailleurs trop claire. L'auteur supprime les objections que 
Jocaste fait aux barons, lorsqu'ils lui demandent d'épouser 
ÛEdipe, et la fait accepter tout de suite avec joie : « Quant la 
dame cest los ouy^ Mult fu liée^ si s'esjoy : Bien acreante^ 
bien otroie Que le conseil des barons croie; Mult li plot et 
mult li fu beh.Cesi là un manque de délicatesse choquant. 
Dans l'ambassade de Tydée, les proverbes que l'on trouve 
dans les discours d'Étéocle et de Tydée ont été supprimés ; 
il en est de même de la courte et gracieuse description du 
printemps placée au commencement de l'épisode d'Hypsi- 
pyle. Par contre, l'auteur surcharge la description du char 
d'Amphiarails par des détails bien peu vraisemblables : 

Et piéres et o esmax 
Pu fez derrière li fôrnaux. 
Peintes i furent les .vij. ars : 
Gramaire i est peinte o ses parz, 
Dialectique o argumenz, 
Et Rhétorique o jugemenz ; 
L'abaqz i iieni Arimetique y 
Par la gamme chante Mimique ; 
Peinte i est DyathessaroUy 
Dyapentéy Diapason ; 



270 LE ROBiAN DE TUÈBES. 

Une verge ot Géométrie, 
Une astrelaibe Astronamie : 
L'une en terre met sa mesure, 
L'autre [es] estoilles met sa cure. 

Voilà une peinture bien compliquée ! Il y a là une imi- 
tation de la Bataille des VII ars\ cf. aussi Gace de la Buigne^ 
dans V Histoire littéraire^ tom, XXIV, pag. 752. 

Les uns funt semithon mineur, 
Les autres semithon majeur, 
Diapenthe, diapazon, 
Les autres diathessaron. 

On peut dire qu'en général A est plus naïf, BG plus 
savant: ainsi, bien des détails semblent puérils au rema- 
nieur, qui les supprime, ne songeant pas qu'il enlève au 
récit toute sa grâce. Par exemple, quand le seul survivant 
des 50 chevaliers Thébains entre dans la ville pour racon- 
ter le désastre au roi, A dit naïvement : Li jors se prent a 
esclairier, Les gens venoient du mostier, Quant cil descent 
devant le roi. Que Tydeiis ot mis par foi (2983-6) ; BC sup- 
prime les deux premiers vers. Et plus loin, dans le dis- 
cours du messager, il moralise, tandis que A reprend le 
récit du combat à la façon homérique, ici comme après la 
mort de Parthénopée, mais toujours en variant autant que 
possible l'expression. BG moralise encore, dans le discours 
d'Ismène auprès du cadavre d'Athon, sur la fragilité des 
choses de la terre et la cruauté de la mort ; il fait de même 
après avoir raconté la mort des deux frères, et les vers qu'il 
ajoute à l'original sont bien faibles : 

Ore sont mort andui 11 frère, 
Et pour le pechié de leur père. 
Que il onques nul jôr n'amérent, 
Et pour ses eulz qu'il defôlérent, 
Qu'il s'avoit trèt pour la dôlôr 
Que sa mère ot prise a oisôr * . 

L'interpolation est ici particulièrement frappante. 

1 Mss. oisour. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 271 

Nous croyons en avoir assez dit pour établir : 1° qu'il 
nous a été conservé deux rédactions du Roman de Thèbes^ 
représentées, la plus ancienne par le manuscrit k* , l'autre 
par les manuscrits B et G ; 2** que cette dernière rédaction 
n'est qu'un remaniement de la première, bien inférieur à 
l'original dans les parties qui lui sont spéciales, et que 
son auteur a connu le poème de Stace ; 3"* que ce rema- 
niement n'est pas antérieur au xiv** siècle, et ne saurait par 
conséquent être considéré comme représentant, directe- 
ment ou indirectement, le texte original. C'est pourquoi 
nous avons pris pour base de l'analyse qui précède le 
texte du manuscrit A, et dans l'étude que nous publions 
en Appendice sur la langue du poème, nous nous occu- 
pons surtout du texte qui nous a été transmis par ce ma- 
nuscrit. 

Une question non moins important© que celle que nous 
venons de traiter, est celle des sources auxquelles a puisé 
l'auteur du poème original *. La Thébaide est-elle la base 
de cette composition ? Il est d'autant plus permis d'en 
douter, que nous avons vu l'auteur du remaniement 
prendre en main le texte de Stace, pour renouveler l'œuvre 
du trouvère, aussi bien dans l'expression que dans le 
plan, tout en respectant l'économie générale, sauf cepen- 
dant sur un point particulier, je veux parler de la mytho- 
logie païenne. En effet, le caractère le plus saillant du 
poème original, celui qui rend compte du choix qu'a fait 

* Nous ne prétendons pas cependant que A dérive directement de l'ori- 
f^inal ; il contient en effet quelques interpolations évidentes, et, dans trois ou 
quatre passages, ce que M. Paulin Paris appelle des tirades perturbatrices 
(V. Chanson d'Antiocfie, I, pag. 3), par exemple, dans le combat des cin- 
quante contre Tydôe. où les Thébains sont ramenés deux fois au combat, 
la première fois par Corinus, la seconde par Gremius (Stace : Chromis) ; 
l'auteur de BG fait égalemeut intervenir deux fois Galerant, La collation 
des manuscrits qui se trouvent en Angleterre nous montrera peut-être le 
vrai rapport qui existe entre A et l'original ; dès à présent, nous pouvons 
affirmer qu'il en est plus près que BG. 

3 Pour abréger, nous nous servons de cette expression pour désigner la 
rédaction représentée par le ms. A. 



272 LE ItOMAN DE THÈBES. 

Fauteur de tels ou tels éléments que lui fournissait Stace * , 
à Texclusion des autres, c'est la suppression absolue du 
merveilleux classique. Ainsi, toutes les fois que les dieux 
interviennent dans l'action, le trouvère s'abstient ou mo- 
difie les données du poème latin. Si parfois il se voit 
forcé de maintenir la tradition classique, comme dans la 
malédiction d'CEdipe ou la réponse d'Apollon, qui lui 
conseille de se rendre à Thèbes, on sent qu'il la suit 
contraint et forcé, sans partager pour cela les croyances 
des païens, et il a soin dédire, dès le début, que ces divi- 
nités qu'ils adoraient n'étaient autres que des diables qui 
les décevaient par des oracles fallacieux (voir v. 65-94). 
Il dit bien que Jupiter et Thezifoné, prenant pitié d'Œdipe, 
mirent la discorde entre les frères ; mais nulle part on ne 
voit intervenir ni Thezifoné^ ni une Furie quelconque. Il 
n'emploie pas même ce genre de merveilleux secondaire, 
cher à Stace, qui consiste à faire apparaître des divinités 
abstraites comme la Peur ou la Vertu^ ou à évoquer des 
ombres (comme par exemple Laïus au VP livre de la 
Thébaidé)^ pour leur demander le secret de l'avenir, et Tiré- 
sias n'est même pas nommé. Il dit, il est vrai, d'Amphia- 
raiis : « Del ciel savait tôt le secrorj^... Revivre fait les homes 
morts, De tous oisiaus sot le latin ' d ; mais ce pouvoir, il 
le tient du diable *, et cela ne l'empêche pas de lui faire 
dire dédaigneusement, un peu plus loin, par l'impie Capa- 
née, qu'il aille a au mostier ses psalmes lire ». De même, 
il ne pouvait supprimer ce fait capital de l'engloutissement 

^ Ou plutôt la rédaction latine abrégée de la Thébaïde, comme nous le 
verrons plus loin. 

« Vers 3294. 

3 Vers 3300-1. 

* Le Salut d' in fer nous apprenci que les princes de l'enfer sont : Bel^ 
zebut, Jupiter et ApoUn, — Sur la façon dont les Pères de l'Église ei 
los écrivains chrétiens ont expliqué les prodiges opérés par des païens, 
voir l'intéressant ouvrage de M. Ghassang : Le merveilleux dans l'an- 
tiquité (Apollonius de Tyane). Paris. Didier, 2»« édit., pag. 454, 466. 
478, etc. 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 273 

d'Amphiaratts, mais il se garde bien de nous représenter 
Apollon combattant à ses côtés, ou Pluton s'indignant de 
voir apparaître un vivant dans son empire ; tout au plus se 
permet-il de dire que le héros savait a par sort, par devi- 
nail » qu'il devait mourir ce jour-là ; il n'y a rien là que le 
diable ne puisse faire. Et lorsqu'il s'agit de remplacer le 
grand-prètre, le comte d'Anicles propose que celui que 
Ton nommera fasse faire un sacrifice expiatoire pour 
apaiser leur dieu Mahomet^ et une procession au gouffre, 
où chacun se rendra revêtu d'une haire, après avoir jeûné, 
fait de bonnes œuvres et s'être confessé ; c'est ce que l'on 
fait, après avoir nommé le grand-prêtre (V arcevesqué) 
sans «simonie». La confession est encore signalée dans cer- 
taines formules sur la mort (v. Appendice^ Syntaxe, g 3). A 
chaque instant, du reste, les pratiques de la religion chré- 
tienne se trouvent mêlées à la mention des dieux païens, 
comme par exemple dans les funérailles d'Athon, où l'on 
porte des « testes » et des « relikes », et où Ismène, qui a 
perdu son fiancé, demande à son frère de fonder pour elle 
un couvent de cent femmes, car elle veut être « noue 
veléeio. En somme, les dieux païens, quand ils sont 
nonunés (et ils le sont très rarement), n'agissent pas; 
parfois même, l'auteur s'oublie à dire Dieu et non pas le 
dieu ou les dieux ^ par exemple, dans le discours du vieux 
a poète» mendiant, lors de l'élection du grand-prêtre; et 
d'ailleurs les dieux païens familiers au moyen-âge, Maho- 
met et Tervagan, sont plus souvent dans la bouche du poète 
que Jupiter ou Apollon. Mais le remanieur, nous l'avons 
vu, n'a pas craint d'insérer dans l'œuvïe primitive la déli- 
bération des dieux sur le sort de Capanée, et même de 
développer ce passage de la Thébaide à l'aide d'éléments 
qu'il emprunte à d'autres endroits du même poème, ou 
que lui fournit sa propre érudition : ce qui détonne étran- 
gement par rapport au reste de l'œuvre, d'où le mer- 
veilleux païen est complètement banni. 

Dans l'original, on rencontre une curieuse tentative pour 



274 LE ROMAN DE THÊBES. 

concilier le merveilleux du moyen-âge et le merveilleux 
païen. Il s'agit de Tépée de Tydée : 

Galans lifevres le forja^ 
Et dans Vulcans le tresjela; 
Aij. DivEssEs ot au mauller^ 
Et trois FÉES au tresjeter (2189-92). 

Et le remanieur ajoute : 

Faée estait en tel manière^ 
Que ja riens vivans quHl en fiire^ 
Pour que sanc en face voler y 
Qui ne muiresanz afoler. 
Cf. A. Maury, Les Fées au moyen-dge. 

Pour suppléer à Tabsence du merveilleux, l'auteur de la 
rédaction originale a dû recourir à son imagination, et il 
a inséré dans l'œuvre de Stace un certain nombre d'épi- 
sodes : la rencontre de Tydée blessé et de la fille de Lycur- 
gue, la prise de Montflor, l'entrevue de Polynice avec son 
père et son frère, le ravitaillement, enfin la trahison et le 
jugement de Daire. Il faut y ajouter : le conseil où Jocaste 
décide d'aller avec ses filles au camp des Grecs, le strata- 
gème d'Hippomédon, et les amours de Parthénopée et d'An- 
tigone, développement inspiré au trouvère par les détails 
que donne Stace sur les amours d'Atys et d'Ismène, mais 
où il a su mettre quelque variété, quoique les deux situa- 
tions fussent à peu près les mêmes. 

Ajoutons que les 900 premiers vers du poème, qui ra- 
content l'histoire d'CEdipe, ne proviennent pas de Stace. Il 
en est de môme, à la fin, de ce qui concerne Thésée : l'au- 
teur y a remanié complètement le sujet. Thésée revient de 
soumettre un vassal révolté, lorsque Adraste le rencontre 
et lui demande son appui pour obtenir les corps des Grecs; 
Thùbes est prise et brûlée, et il n'est plus question de 
Créon', tandis que^ dans St^ce, la bataille se livre sous les 

1 n est vrai qu'on peut croire, daas A, à une lacune de quelques vers, 
lacune comblée par BG, qui dit que Gréon fut pendu, et les Thébaias 
emmenés captifs à Athènes. 



LES DECX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. - 275 

murs de la ville, Gréon tombe sous les coups de Thésée, 
et les deux armées se réconcilient sur le champ de bataille. 
Nous verrons plus loin les rédactions en prose s'accorder 
à dire que Thèbes fut détruite, non pas par les ÉpigoneSy 
mais par Thésée, et ajouter qu'elle fut rebâtie sous le nom 
à'Estine (Estive^ Esture^ etc.), ce qui est contraire, non-seu- 
lement aux données de la Thébaïde^ mais encore à toutes 
les traditions anciennes * . 

Si maintenant nous abordons les parties du Roman où 
le trouvère reproduit dans ses grandes lignes le plan de 
Stace, nous voyons que l'auteur conserve, dans son imita- 
tion, la plus grande liberté, au point qu'il y a lieu de se 
demander s'il s'agit ici d'une imitation directe, ou s'il faut 
chercher quelque intermédiaire entre la Thébaïde et le 
Roman de Thèbes. Une simple lecture de l'analyse que nous 
avons donnée plus haut suflBt pour établir cette indépen- 
dance du trouvère. En effet, tantôt il abrège, tantôt il am- 
plifie, suivant l'intérêt que lui semble présenter son mo- 
dèle pour le genre d'auditoire auquel il a affaire. Ainsi, 
après avoir ajouté de son crû le stratagème d'Hippomédon 
qui simule la retraite (ce qui lui donne l'occasion d'énu- 
mérer les forces des deux armées), il raconte en quelques 
vers la mort du héros, à laquelle ne participe plus aucune 
divinité fluviale ou autre, mais il s'étend longuement su r 
le deuil d'Ismène et des chevaliers d'Athon (Atys), à la 
mort de ce prince infortuné. 

Les noms des portes de Thèbes concordent généralement 
avec ceux de Stace (VIII, 353 sqq.), sauf des modifications 
d'orthographe (v. 7193 sqq.). Ce sont: i^'Ogyge (=0gygi8B), 
B Ogive, G Orgine ; 2** Miste ( = Neïstae) ; 3** (knolaride pour 

^ Voir plus loia, sect. VII, l'hypothèse que nous ômeltons à ce sujet. 
Le ms. BN, f* fr. 821 (xiv*» siècle) contienî, à la suite du Roman de Troie, 
l'histoire en prose de Landomata, fils d'Hector, qui commence ainsi : 
t Apres ce que Thèbes fu deslruUCy bien VG et LX ans avant que Rome fust 
commencée naquit une grande bataille et périlleuse entre ciaus de Grèce 
et ciaus d'Athènes, etc. > On voit que l'idée de la destruction de Thèbes 
était familière au moyen-&ge. 



276 LIî ROMAN DE THÉRES. 

Omoloïde ( == Homoloïdes ) , BG Emeloyde\ 4® Proposie 
(= Prœtides), B PropUiCy G Propecie\ 5" Electre (= Elec- 
trae) ; 6* Ficité (lisez avec BG rjp/iii0= Hypsistae) ; 7*" Crimes 
( = Grenaeae), BG Pulmes. Le nom de cette dernière porte 
n'est nulle part celui-là dans Stace, qui la nomme, dans ce 
passage, Dircœa culmina j et ailleurs (X, 652)Dircœa turris. 
Le trouvère dit que, par cette porte, on va à la fontaine 
Dircé ; il a donc emprunté le mot Crimes ( = Grenseae) et 
les indications sur la position des portes, non à Stace, mais 
àPausanias, à Euripide, ou à tout autre. (Voir l'* partie, 
La Thébaïde, e, pag. 60 sqq.). Stace ne lui a pas fourni 
non plus le surnom de Catolaine (B Ortheloine, G Ortholaine) j 
qu'il donne à la porte OgygiXj ni le second nom {Pile) 
qu'il donne à la porte Homoloïdes (mais li pluisor l'a- 
pèlent Pile ) : ce qui indique à la fois et son ignorance 
du grec et une source latine qui avait simplement trans- 
crit l'expression grecque mlai 'OpXwifîcç. Il en est de 
môme des détails sur la position des portes, qui, comme 
nous l'avons vu, ne sont point du tout dus à son imagi- 
nation. (Voir 1" partie, pag. 76.) 

Je ne parle pas des mœurs et des usages qui, ici comme 
dans les autres poèmes imités de l'antiquité, sont ceux 
du XII® siècle, ce qui amène forcément des changements 
dans les détails ; ni des noms des guerriers autres que les 
chefs, remplacés souvent par des noms de chevaliers do 
diverses nations ; mais les caractères mômes des prin- 
cipaux personnages subissent des modifications. Tydée 
est ici, comme dans Stace et dans l'antique Thébaïde, le 
héros principal de la guerre ; mais le trouvère, oppo- 
sant son courage indomptable à la prudence de Polynice, 
force les couleurs et en arrive à représenter Polynice 
comme pusillanime. Ainsi, dans Tépisode de Montflor, il 
propose la retraite à la première difficulté qui se présente, 
ce qui lui attire de dures paroles de Tydée: aMolt avés dit 
com/me coars. Et corn, bricons et com mv^sarsjiy tandis 
qu'Adraste complimente Tydée : « Molt par escortois, Miex 



LES DEUX RÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 277 

dois porter corone d'or Que rois Nabugodonosor ». Et quelle 
mine piteuse il a, quand, fait prisonnier par deux jeunes 
Thébains, il les supplie de ne pas le livrer à son frère ; si 
ceux-ci le laissent aller, c'est autant par pitié que parce 
qu'ils se croient liés enverslui à cause de ses droits au trône . 
Tydée, en pareil cas, aurait demandé à sonépée un moyen 
plus digne de sortir de ce mauvais pas. On ne le consulte 
pas toujours pour décider les attaques : ainsi, Hippomédon 
et Tydée, dans l'épisode de Montflor, vont prendre Capanée 
pour délibérer avec Adraste; il n'est pas question de Po- 
lynice. 

Le caractère de Tydée, comme celui d'Étéocle, est mar- 
qué d'un trait particulier, inconnu à Stace et à toute l'an- 
tiquité. L'un et l'autre sont amis des proverbes et de la 
satire ; mais Tydée plaisante avec un air de bonhomie 
que n'a pas le farouche roi de Thèbes : « Damoisèle, vous 
estes prise » , dit-il à Hypsipyle en la saisissant par la 
manche (v. 3569), et il sourit malicieusement en enten- 
dant les Thébains s'étonner qu'on ait laissé pénétrer dans 
la ville, avec un sauf-conduit, celui qui leur a déjà fait 
tant de mal. 

Il semble donc difiBcile d'admettre que l'auteur du 
Roman de Thèbes ait réellement voulu enromancer Stace*. 
Nous sommes convaincu (et c'est, croyons-nous, l'im- 
pression que tout le monde éprouvera en lisant l'œuvre du 
trouvère) qu'il avait sous les yeux, non pas le poème lui- 
même, mais une rédaction latine de la Thébaïde. M. Gas- 
ton Paris nous dit avoir eu la même idée pour le Roman de 
Troie-, mais, pour ce dernier ou vage, la conclusion est loin 
d'être aussi nécessaire, étant données les deux rédactions 
apocryphes du faux Darès et du faux Dictys, qui permet- 

* l\ lui arrive parfois (à lui ou au texte qu'il suit) do corriger des in- 
vraisemblances ou des fautes de goût du poète latin. Ainsi, il ne fait pas 
allaiter Archémorus par Hypsipyle-, cetle princesse, dont les fils étaient 
arrivés à l'âge d'homme, n'aurail pu le faire qu'en supposant qu'elle n'eût 
point été respectée par le prôtre-roi Lycurgue. Dans le Romarin elle est 
seulement chargée de sa garde. 



278 LE ROMAN DE THÈBES. 

talent à Benoît de se passer d'Homère et lui fournissaient 
la trame sur laquelle il a brodé son interminable poème. 
Malheureusement, il ne nous est guère rien resté de cette 
littérature spéciale, qui semble avoir eu pour but de mettre 
à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs, en les 
abrégeant et souvent aussi en les dénaturant, les grandes 
œuvres de l'antiquité classique. L'avenir nous réserve 
peut-être sous ce rapport quelque agréable découverte ; 
mais aujourd'hui, en l'absence de tout document de ce 
genre pour ce qui concerne la Thébaide^ nous ne saurions 
apprécier exactement le talent d'invention dont a pu faire 
preuve le trouvère. A-t-il rencontré, dans la rédaction la- 
tine que nous supposons avoir servi de base à son poème, 
non-seulement un résumé de la Thébaïde transformée se- 
lon le goût du moyen-âge, mais encore la matière des 
épisodes qui entrent pour près d'un tiers dans Tensemble 
de l'œuvre ? ou bien ces épisodes sont-ils sortis tout entiers 
de son imagination ? Quel était le degré de développement 
de cette rédaction latine ? Ce sont là des questions qu'il est 
impossible de trancher*. Ajoutons que l'hypothèse d'une 
rédaction latine est nécessaire pour expliquer certains 
traits particuliers aux rédactions en prose, et qui ne se ren- 
contrent ni dans l'original, ni dans le remaniement, par 
exemple la reconstruction de Thèbes sous le nom d'Es- 
tine^. 



1 M. Herm. Duager (DUSage vom trojanischen Kriege in den Bearbei' 
tungen Mittelalters und ihre antiken Quellen. Dresde, 1S69, p. 46-47) 
croit que Konrad de Wiirzbourg a dû trouver le germe des modifications 
qu'il fait subir h la tradition classique, dans son poôme de la Guerre de 
Troie, dans les innombrables notes marginales dont étaient enrichis les 
exemplaires dos auteurs anciens en usage dans les écoles. On pourrait 
cmire de môme à Texistence de scholies sur la Thébaïde, autres que celles 
qui nous sont parvenues, et dont aurait profité Fauteur de la rédaction la- 
tine que nous supposons ; mais il nous semble difficile d'admettre que ce 
soit le trouvère lui-môme qui ait utilisé ces notes. 

* Voir section VII; pour les prétendues traductions d'Orose, voir égale- 
ment sect. VII. 



279 

Section V. 
Benoît de Sainte-More est-il l'auteur du Roman de Thèbes? 

La question la plus importante, après celle des sources 
de notre poème, est celle de son origine. Quel est 
l'auteur anonyme du Roman de Thèbes ? Cet auteur peut- 
il être Benoît de Sainte-More ? C'est ce que nous allons 
maintenant examiner. 

Quand nous avons lu pour la première fois le Roman 
de Thèbes et le Roman de Troie^ encore sous l'influence de 
l'opinion émise par les auteurs de V Histoire littéraire* , nous 
avons surtout été frappé, comme on l'avait été jusqu'ici, 
de la ressemblance des procédés employés dans ces deux 
ouvrages, comme aussi dans VEneas : absence du mer- 
veilleux païen , amour des descriptions et des formules, etc. 
Mais les arguments présentés par M. Joly dans son édition 
du Roman de Troie (Paris, Vieweg, 1870-71, 2 vol. in-4'), 
pour prouver que le Roman de Thèbes est postérieur au 
Roman de Troie et appartient à un imitateur de Benoit de 
Sainte-More, ne nous paraissaient pas concluants' ; nous 
avons dû alors recourir à un procédé plus scientifique, et 
chercher des preuves plus solides que les preuves purement 
morales ou superficielles apportées jusqu'ici. Une étude 
philologique sur la langue du Rom^n de Thèbes s'imposait 
donc à nos recherches. Cette étude était terminée, et je me 
disposais à faire une étude semblable sur le Roman de 
Troie^ afin d'avoir, dans la comparaison de la langue 
des deux poèmes, un critérium qui me permit de résou- 
dre le problème avec certitude, quand a paru le travail de 
M. Settegast sur la langue du Roman de Troie et de la Chroni* 

1 Article d'Alex. Duval, tom. XIX, pag. 665 sqq. 

^ Il est bon de noter que ce a* est qu'eu passant que la question a 
été traitée par M. Joly, et qu'elle ne faisait pas partie intégrante de son 
sujet. 



280 LE ROMAN DE THÈBES. 

que des ducs de Normandie^ où il arrive à conclure à 
ridentité de Benoit de Sainte-More , l'auteur du Roman de 
Troie, et de Beneit, indiqué par les rubriques des manus- 
crits comme Tauteur de la Chronique. Ce mémoire, vient 
d'être soumis à une révision critique par M. Stock, dans 
un minutieux travail inséré dans le recueil de M. Bœhmer', 
lequel a eu pour résultat de supprimer les quelques diffé- 
rences que M. Settegast avait cru devoir laisser subsister 
entre les deux ouvrages. L'auteur conclut, avec M. Joly, 
que le Roman et la Chronique appartiennent au môme au- 
teur; avec l'abbé de La Rue contre M. Joly, que le Rom^n 
est antérieur à la Chronique; et enfin que le dialecte de 
l'auteur était voisin du normand, mais plus méridional, 
ce qui permettrait de choisir, pour la patrie de Benoît, 
Sainte-More en Touraine. La coinparaison de la langue de 
Thèbes d'un côté, de Troie et de la Chronique de Tautre, 
nous a conduit au même résultat que M. Joly, c'est-à- ^ 
dire à affirmer que le Roman de Thèbes ne peut être de 
Benoît, mais pour des raisons toutes différentes de celles 
qu'il a données. 

Ce qui fait la faiblesse des arguments de M. Joly, c'est 
que, tout en mentionnant le manuscrit n® 375 (notre ma- 
nuscrit A), il ne l'a point étudié, et par conséquent le texte 
qu'il cite est celui du remaniement, qui, on va le voir, de- 
vait induire en erreur le savant et consciencieux éditeur 
du Roman cfe Troie, En effet, voici les vers sur lesquels 
il s'appuie pour affirmer que Thèbes est postérieur à Troie : 
ce sont les réflexions de l'auteur à propos du jeune Dio- 
mède, après la mort de Tydée son père : 

De l'enfant vous di une rien : 
Molt restora son père bien, 

^ Benoît de Sainte-More, Eine sprachliche Unters^^chung ûber die Iden- 
titàl der Verfasser des < Roman de Troie » und der c Chronicité des ducs 
de Normandie f, Breslau, 1876. 

* Die Phonelik des i Roman de Troie » und der c Chronique des ducs de 
Normandie t, von Ueroiann Stock, in Romanische Studien, III, p. 443 sqq. 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT-IL EN ÊTRli l' AUTEUR? 281 

Car puis que il vint en eage, 
Molt par fu de grant vasselage ; 
Chevaleries fist adès, 
Et si ot non Dyomedès. 
En Tost de Troie fu dehors, 
Et se combat! cors à cors 
A Eneas, qui molt fu prouz, 
Fors Hector 11 mieudres de touz ; 
Se cil n'en eiist la victoire, 
Dyomedès en fust la gloire. 

{Roman de Thèbes, P 44, col. 1.) 

Le texte que nous venons de reproduire a été emprunté 
par M. Joly au manuscrit no 784 (notre manuscrit C) ; seu- 
lement, ce qu'il oublie de dire, c'est que le dernier ver sa 
été corrigé par lui, et que le manuscrit porte : a Dyomedès 
fust la victoirey>, ce qui est évidemment une faute. Le ma- 
nuscrit n® 60 (notre B) commet la même faute, et con- 
tient de plus une ineptie : a Se cil n*en eilst anicroire, 
Diomedès fust de victoire» . Il faut donc recourir au manus- 
crit n® 375 (notre A), qui, nous Tavons vu, est le plus rap- 
proché du texte original. Après le vers aFors Hector H 
mieudres (lis. mieudre) de touz)), A donne ces deux vers : 

Sonne secôr us t Eneas, 

Tôs fust le jôr vencus et,mas ; 

et il rétablit ainsi les deux derniers : 

S'il n'eûst eu ajutore, 

Diomedès eiist victore (v. 9205-8.) 

Que devient ainsi l'argument de M. Joly, qui dit qu'Ho- 
mère ne pouvait fournir les éléments de ce morceau? 
Môme en admettant sa correction, ou bien nous nous trou- 
vons en présence d'une espèce de vérité de La Palisse ; 
ou bien il faut admettre que le second en se rapporte à la 
lutte contre Énée, et le premier à Diomède, et que cil re- 
présente Hector. Dans ce cas, la clarté laisse à désirer, et 
il me semble bien difficile de voir ici une allusion au pas- 
sage du Roman de Troie où Hector attaque Diomède et le 



2S2 LE ROMAN DE THÊBES. 

renverse de son cheval, après qu'il a blessé Énée. Le texte 
de A, au contraire, s'accommode fort bien des données four- 
nies par Homère (Iliade^ V). Je me figure que le trouvère, 
pour éviter de nommer Vénus, a remplacé ce nom peu ortho- 
doxe par on, qui est moins compromettant : on peut croire 
aussi que c'est l'auteur de la source latine qui avait eu ce 
scrupule, et dit simplement qu'Enée avait été secouru et 
arraché aux coups de Diomède, sans toutefois nommer 
personne. En revanche, nous ne ferons pas difficulté d'a- 
vouer que le passage du Roman de Troie cité par M. Joly 
(v. 19747 sqq.), dans lequel Achille rappelle ironiquement 
à Diomède les exploits et la mort de son père Tydée, 
n'offre point de trait important qui assure une allusion au 
Roman de Tfièbes, et qui ne puisse avoir sa source, soit 
dans Stace, soit dans les divers passages de l'Iliade où 
tantôt Agamemnon, tantôt Minerve, rappellent à Diomède 
la valeur de son père pour exciter son courage (cf. IV, 
V. 370 sqq.; V, v. 800 sqq., etc.). Cependant ces vers: 
Puis en ot il tel guerredon qv!un malvès garz U gita morz^ 
concordent bien avec l'expression du Roman de Thèbes, qui 
appelle Ménalippe un sergant (v. 8639 ABC). 

Le second passage qui pourrait, d'après M. Joly, pré- 
ciser la date de la composition de notre poème, est celui-ci : 

En la porte lôr a ocis 

Alizandre de Moncenim 

Fins art au marchis Boniface, 

Qui tint Verziaux {B Norieax) et Sainte Agace; 

Venuz estoit de Lombardie 

Tout pôr faire chevalerie. 

Il s'agirait du fameux Boniface de Montferrat, qui devint 
en 1202 roi de Thessalonique ; et comme ce détail n'est 
point noté ici, le poème serait un peu antérieur à cette 
date. Nous le croyons, nous, de beaucoup antérieur, pour 
des raisons que nous exposerons plus loin; qu'il nous suf- 
fise do dire que le passage en question appartient exclu- 
sivement à la rédaction remaniée, et nous avons dit que ce 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT-IL EN ÊTRE L AUTEUR ? 289 

remaniement ne peut être antérieur à la fin du xiii* 
siècle ; il faut donc renoncer à cette interprétation * . 

Les passages cités comme étant des souvenirs de TÉnéas 
ne sont guère plus concluants : Tallusion à Arachné *, à 
propos de la tapisserie envoyée par Sémiramis à Adraste, 
est une interpolation due au pédantisme de l'auteur du 
remaniement; le rameau d'olivier, symbole de paix, que 
porte Tydée dans son message, se trouve dans Stace, et le 
clerc le moins familier avec l'antiquité devait connaître 
cet usage ; enfin le proverbe de celui qui tire le serpent 
du buisson par la main d'autrui, et qui est appliqué par 
Étéode au traître Daire, comme à Drancès parTurnus, est, 
il est vrai, également dans une interpolation de B G et dans 
A un peu plus loin'; mais ce déplacement même, et ce fait 
qu'il est accompagné d'un proverbe différent dans A et dans 
BG, enlèvent à ce passage une grande partie de son im- 
portance. Les mentions de Troie, si communes au moyen- 
âge, ne constituent pas une preuve irréfragable de l'an- 
tériorité du Roman de Troie* ; cependant il faut en tenir 

• D'autant plus que Verziaus qui, si c'était Verceil^ pourrait fti ire croire 
à UQ marquis de Moatferrat, se retrouve dans une variante de BG aux 
vers 12475-6: Après cens issi Pliamonde, Qui tint Verziaus et puis Gi- 
ronde, où A donne : Aprèx eus issi Paleinon, Qui tint Ârmiret tint Ason. 
lï n*y a dans tout ce luxe de noms propres que de la fantaisie. 

^ Cèle la fist qu*en fu pendue, 
Por la déesse qu'ot vaincue (BG interpol. après 1398). 

3 Bien sauriez par autrui main 
Le serpent traire du buisson ; 
Sachiez que bien vous connaisson(s)f 
Bien sauriez humer oeus mous (BG interp. après 9979). 
Cf. A 9988-90 : Tos tans volés, ce m'est aviére, 

D' autrui noces seïr en cendre, 
Et d' autrui main le serpent prendre. 

* V. 3245 sqq.: Onquesne fu texassanlée. Fors la César et la Pompée; 
En Vost de Troie, dont on conte^ N'en ot tant prince ne tant conte, où 
Ton peut voir aussi une allusion au Roman de Jules César, de Jacques de 
Forest (il y en a une autre, particulière au ms. A, aux vers 14284-6, Del 
tans César ne del Crassus, Del Alixandre et del Pompée, Ne fu mais tex 
gens assanléé) ; — 3633-4, Et tel tumulte et si grant joie, Conques n'en ot 
gregtwr a Troie (particulier à A) : — i 3075-6, // n'ara duc decica Troie, 
Qui ne le prenge de grant joie (la mère de Parthénopée pour femme). 

19 



290 LE ROMAN DE THÈBKS. 

compte, surtout en considération de ce fait que l'auteur, 
par un anachronisme inconscient, fait assister Anténor de 
Troie au siège de Thèbes, avec une troupe fantastique 
dont ridée peut lui avoir été inspirée par le Sagittaire du 
Roman de Troie ^ mais qui cependant ne lui ressemble 
guère. Qu'on en juge : 

(y. 12483) Antenor, uns * barons de Troie, 
Ot une gent cornue et bloie ; 
85 Téle gent ne parolent onques. 
En l'ost érent venu adonques : 
11 sont pelu, si ont Ions bès, 
Escus ne lôr fera ja fès ; 
Lances portent a trancans fers, 
90 Hobeleôr sont a travers *. 

L'auteur, du reste, est familier avec l'antiquité classi- 
que, ou plutôt avec les romans imités de l'antiquité : il 
parle de l'armée de Romenie (v. 5787), du roi Darius (v. 
7596) et de Bucéphale (v. 8568), double souvenir du 
Roman d^ Alexandre, de Ninus (v. 8500), dont la légende, 
comme celle de son épouse Sémiramis (cf. v. 1393), était 
populaire au moyen-âge; mais il fait enterrer Ninus à 
Babylone', et Sémiramis envoie à Adraste sa tapisserie 
d'Egypte, où elle est censée régner. Nous venons de signaler 
(pag. 289. note 4) deux allusions dMRoTïum de Jules César 
et une autre au Roman d' Alexandre; il y en a plusieurs 
qui se rapportent à la Clianson des Saisnes (v. 8538 etc.), 
à la Clianson d'Antioche et à la Clianson de Roland, Parmi 
ces dernières, il en est une, celle où Tydée est comparé au 
neveu de Charlemagne [De proesce sembla Rollant), qui ap- 

' Ms. .j. 

' BG (surtout B) s'altacheat à détruire ici le merveilleux : 12484, B 
charnue et coie, G quarnue et bloie; 12485-6, BG En Vost sont naguieres 
venu. Bien ont l'a faire maintenu ; 12487, B Dars trenchans ont et a Ions 
bèSy G Draz iraïnans ont et Ions bès; 12488, sic BG. À Esctis ne portent 
ne haubers : les vers 12489-90 sont intervertis dans A, BG donnent : Hans- 
tes ont roides, trancans fers, (Et) obeleor sont au travers, 

3 Trovée fu (l'épée d'Éléocle) en Babilone, En J, sarcu cier de sardone; 
Ce disl U livres et la lélre, Ninus i (ms. Nuneli, BG j, roisi)gist, qui t'i 
fist métré. 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT-IL EN ÊTRE l'aUTEUR ? 291 

partient au remaniement ; le manuscrit donne : De sa 
prouéce n^ot sanblant. 

Nous admettrons donc, à la rigueur, que notre poème 
est postérieur au Roman de Troie^ mais pas de beaucoup, 
car il y a des allusions aux deux poèmes dans le sirventes 
de Giraut de Gabreira {Cabra juglar), que quelques criti- 
ques datent de 1170*; et comme M. Stock a démontré 
que le Rom^n de Troie était antérieur à la Chronique^ rien 
n'empêche de fixer la date du Roman de Thèbes au 
second tiers du xii* siècle, peu après 1150*. Le vocabu- 
laire et la conservation de la déclinaison, en particulier 
l'absence de 1'^ au sujet singulier dans les noms à accent 
mobile, comme sire^ etc., s'accordent pour confirmer cette 
date (cf. G. Paris, Roman, VIII, pag. 166). 

Revenons maintenant à la question d'attribution. Nous 
avons dit que la comparaison de la langue du Roman 
de Thèbes avec celle du Roman de Troie et de la Chronique 
ne permettait pas d'attribuer le premier ouvrage au même 
auteur que les deux autres. Voici en efifet les principaux 
résultats auxquels nous a conduit l'étude détaillée que nous 
avons faite de la langue du Roman de Thèbes dans les trois 
manuscrits, étude essentiellement basée sur les rimes : 

Voyelles ET Diphthongues. — Al et el (=lat. alis) n'al- 
ternent que dans l'écriture; al est seul attesté par les rimes ; 
— an et en + consomme ne sont confondus que dans un 
petit nombre de mots {talant, tans, ardanty dotant), mais 
jamais dans des rimes, féminines ; — e + j lat. produit le 
plus souvent i ; parmi les mots de ce genre, empére (à côté 
de empire) est seul assuré par les rimes {frère 9969 ABC, 
: emperére 10807 A); — i, venant de e long, donne à la rime 
tantôt z, tantôt oi (rimes caractéristiques : s&ir : venir 663 A, 
ve^r: ferir 8763 ABC); — i et oi, provenant de e bref, 

* Voir plus loin. sect. VII. g 2. 

^ M. Joly place la compositioa du Roman de Troie entre 1175 et 1185 : 
cette date est un peu trop rapprochée. 



292 LE IlOMAN DE THÈBES. 

^b^ef^- gutturale, alternent dans les trois manuscrits*; 
— ai et ei ne sont confondus que lorsqu'ils sont suivis 
de n ou n mouillée ; — la confusion de 6 et de <) est ex- 
cessivement rare (un seul exemple) ; — celle de of , issu de 
(au) Uy et de oi^ issu de e long, i bref, l'est beaucoup 
moins : oi (^ audio) : roi 153 A, : voi 815 A, poi : soi 
5295 A, : moi 6257 A (cf. 7042 ABC moi : poi, D joi : poi), 
: roi 9095 ; ambedoi : soi 5633 ABC ; drois : vois (= vocem) 
427 A ; joie : coie 61 27 A, : proie (praedam) 9618 ABC, : noie 
12715 A, : convoie 12733 ABC; apoient : proient 7013 
ABC; tornois: vois 13093; soi: anoi 13045; enfin paine 
(lis. poin^) : besoingne 6679 BG, où A donne afaire : con^ 
traire ; — ellos latin devient iaus (rime assurée : ciax : max 
6335 A), mais *iclusy *ilius ne donnent jamais que aus. — 
Notons encore, comme formes caractéristiques en picard : 
au pour ou, eu, très-fréquent dans A (plus rare dans BG), 
mais mal assuré par une seule rime : cmit ( = * colpum) : 
bliaut 13003, où caut est suspect (cf. Marie de France II, 
275 caup, et d'autre part, ici-môme, caut (= calidum) : 
bliaut 5879 ABC); et de plus ie = iéCy forme absolument 
constante dans A, mais qui n'est jamais assurée par la rime^, 
si ce n'est aux vers 7187-8 A, herbegie : m^istrie, où il est 
facile de corriger, avec BG, herbegiée, maisniée et aux vers 
794 1 -2, maisnie : compagnie, où ce dernier mot est suspect, 
Tauteur n'employant que la forme compaigne. 

GoNSONNEs. — L'/ devant une consonne, souvent encore 
conservée dans l'écriture, ne doit pas être complètement 
vocalisée (cf. ostals: cevals 2097, biais: cembials 2685, 
cols : arvols 1263, valt : haut 5057, etc.). Je ne vois que 
le mot solus qui fasse exception, comme le montrent les 
rimes angoisseus : sels 1045, sels: peureux 2431, viseus : 

^ Ce mélange des formes «-[- 1 = i et ei, oi, commencé au xi« siècle, 
s'accentue au xii« (voir Tfaomsen. E-^ ien français y in Rom, V, 64 sqq.). 

^ BG ont quelques exemples isolés de ce phénomène. Citons seulement 
chaude 5423 B. et surtout la rime mesnie, enseignie 3273, où A diffère 
complètement. 



BENOÎT DE SAINTE-MOUE PLUT-IL E>I ÊTIŒ l'aUTEUR ? 293 

seus 3005 (cf. voisous : rous 7763), dev^ : sens 6567. — Le 
t final est naturellement tombé, excepté dans les mots où 
il s'appuyait sur une consonne * et où il subsiste encore 
aujourd'hui ; de plus, il est tombé dans des formes qui 
Tout repris depuis, je veux dire aux 3"* pers. du sing. des 
parfaits en itj dans les cas où il ne s'appuyait pas sur une 
consonne, et dans fu, peut-être aussi dans les participes en 
ut. — L'^et le z sont confondus assez souvent. Citons seule- 
ment : ocis : hardis 3095 A, : vis (= vivus) 2271, 2565, 
2617, 3989 (ABC), etc., 2953 A, 3001 A, etc., : baillis 
6*95 A, 13897 A, : honis 3131 et 3137 A, : fenisSl^bk, : 
escarnis 899 A, etc.^; mais : desfais 9105 ABC, : plais 21 A; 
lis (= lilium) : vis 8361 ABC : mis 3971 ABC; cors 
(=:cortis) : jors 1593 ABC; haubers : ters 6901 XBC;païs : 
estais 1895 ABC; beneis : mis 7155 ABC; plus : dus 4617 
ABC; iés : coureciés 921, etc., etc. — Enfin la gutturale 
est traitée d'une façon toute particulière ' : les mots où c 
provient du latin p + yot semblent avoir c sifflant, ici 
comme dans beaucoup d'autres textes ; ce (A, che BG) re- 
présente la prononciation che dans les mots où il provient 
de ce, ci -(- voyelle et dans ceux où il vient de ca à la 
finale. La prononciation de ca, de ce non à la finale, et de 
cie issu de ca latin (ms. A) reste incertaine, mais l'auteur 
prononçait probablement che, chie. 

1 II faut noter ici que le scribe de A rétablit souvent le t dans les mots 
terminés en te, à la rime comme à l'intérieur du vers : peciet : enieriei 
801, despeciet : esrachiet 1029. pechiet : esragiet 39, congiet : baisiet 
6530, coniraloiet (: congié) 2768. peciet 89i, 920, piet 531, 553, 578, 
590, congiet 9089, 10874, couciel 1073. Cf. L'empereur Constant, 
V 327. in Romaniay VI. 163, mangiet : vergiet, et Brun de la Montaigne, 
congiet 2bG2, 3055. chevauchiet 3285. sachiet 3495, embrachiet 3\9\y 
niarchiet (substautifl 3826. Il semble qu'il ait voulu ainsi accuser la difTé- 
rence do prononciation entre les féminins en ie=-iée et les masculins en ié. 
Cetlo explication semble surtout plausible en ce qui concerne les partiel. «es 
pusst's et le mot pié; la force de raualogie a sans doute fait le re^te. 

3 Ce mot olTre naturellement, à cause de son fréquent emploi dans le 
]>oème, un nombre beaucoup plus grand d'exemples dd cette, confusion du 
z et de Vs. 

^ Voir l'Appendice, Phonétique, 



294 LK ROMAN DE THÈBES. 

Flexion. — La forme li, au sujet singulier féminin, est 
assurée à l'auteur par la mesure du vers dans deux exem- 
ples où les trois manuscrits s'accordent. — Les noms en o 
et en or de la 3"' déclinaison latine n'ont pas encore pris 
r^ analogique au sujet singulier; les masculins impari- 
syllabiques (comme sire, père) ne l'ont pas non plus. — La 
forme ti (peut-être aussi mi) est assurée par la rime, à côté 
de moi, toi, soi, formes constantes. — L'auteur fait la distinc- 
tion de ère, ért, etc. à l'imparfait, et de iére, iért, etc., au 
futur. — A la 1" pers. du pluriel, les formes on, ornes, et 
au conditionnel ou à l'imparfait de l'indicatif et du subjonc- 
tif ie/?^ et iemes, sont également assurées ; ons est douteux. 
— La 3"* pers. du plur. de l'imparf. du subj. accentuée sur 
la finale {issant) était connue de l'auteur. — Au parfait, 
même personne, il semble avoir toujours laissé tomber Vs 
du groupe sr {irent, non pas isent, islrent, qu'ofiFrent les 
manuscrits). — Les imparfaits venant de abam et ceux qui 
viennent de ebam sont très rarement mélangés (quatre 
exemples). 

Tels sont les principaux caractères de la langue du 
liomayi de Thèbes. La gutturale, nous l'avons dit, y est 
traitée en partie comme en picard, en partie comme en 
français, ce qui empêche de voir dans notre poème un 
texte purement picard; d'autre part, les formes purement 
picardes veïr, seïr, ciax, l'article féminin li, les premières 
personnes du pluriel en ornes, iemes, la synérèse aux 
2'"®* pers. du plur. en iés, les futurs en erai hors de la 1"" 
conjugaison, et quelques autres formes assurées, comme 
celles-ci, par les rimes ou la mesure du vers*, s'opposent 
à ce qu'on y voie un texte purement français. Notons d'ail- 
leurs que B et G, manuscrits français, et non picards 
comme A, offrent un certain nombre de formes purement 
picardes, dont plusieurs sont assurées par les rimes ou par 
la mesure du vers; et celles mêmes qui ne sont point ainsi 

< Voir pour les formes qui caractérisent le picard, G. Hayaaud, Étude 
sur le dialecte picard dans le Ponthieu. Paris, Vieweg, 1876. 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT IL EN ÊTRE l'aUTEUR ? 295 

assurées, se trouvant dans des manuscrits français, four- 
nissent une présomption pour un texte originellement pi- 
card ou plutôt légèrement imprégné de picard. En tenant 
compte des modifications qu'a dû faire subir au texte un 
scribe artésien, comme l'était Madot, il reste cependant 
dans le ms. A, d'un côté un petit nombre de rimes qui ne 
sauraient être françaises, de l'autre un nombre considéra- 
ble de formes picardes qui sont ou constantes ou à peu 
près constantes, et pour lesquelles il est difficile d'admet- 
tre que le scribe, qui n'avait pas la prétention deremanier 
son auteur, ait pu arriver à des changements aussi nom- 
breux, d'autant plus qu'il y a quelque raison de penser que 
le manuscrit que copiait Madot était français. J'inclinerais 
donc à croire, et le traitement de la gutturale semble l'in- 
diquer clairement, que le Roman de Tlièbes est un texte 
originaire d'un pays situé à la limite du domaine picard et 
du domaine français, vraisemblablement vers l'Ouest, au 
point où la Picardie touchait d'un côté à la Normandie, de 
l'autre à l'Ile de France, hypothèse que confirme l'hésita- 
tion de l'auteur entre certaines formes françaises et les 
formes picardes ou normandes correspondantes. 

Maintenant, s'il s'agissait de tenter la reconstitution du 
texte, nous devrions, je crois, le considérer comme fonciè- 
rement français; mais, toutes les fois qu'une forme étran- 
gère au français est assurée, soit par la mesure du vers, 
soit par les rimes, il faudrait certainement la maintenir, et 
rejeter en note les formes françaises. La question est dif- 
ficile à trancher pour les formes que ne peuvent assurer ni 
la rime ni la mesure du vers ; dans ce cas, il serait prudent 
de rétablir partout les formes françaises. Il est vrai qu'on 
n'aurait point ainsi une unité de langue parfaite , mais 
il ne faut point oublier que l'autour appartenait h une ré- 
gion intermédiaire ; il n'est donc pas étonnant qu'il se soit 
parfois inspiré des habitudes picardes, comme le montre, 
par exemple, la façon hybride dont il a traité la gutturale. 
Les incertitudes qui planent encore sur certains points nous 



296 LE ROMAN DE THÈBES. 

ont décidé à renoncer provisoirement à la reconstitution du 
texte dans les extraits que nous avons donnés plus haut. 
Nous nous sommes contenté d'égaliser Torthographe des 
rimes, et de faire les corrections indispensables*, en atten- 
dant que nous puissions donner une édition critique de 
notre poème. 

Nous pouvons déjà soupçonner, par ce qui précède, que 
l'auteur du Roman de Thèbes n'est point Benoît de Sainte- 
More ; un examen rapide des traits caractéristiques que pré- 
sentent le Roman de Troie et la Chronique nous convaincra 
bien vite que la langue de Benoit est sensiblement différente 
de celle de notre anonyme. Pour abréger, nous suivrons 
l'ordre adopté par M. Settegast, en complétant ses rensei- 
gnements par ceux de M. Stock. Nous opposons Troie et 
Thèbes^ mais dans Troie nous comprenons la Chroniqifs^ à 
moins d'indication contraire . 

I. MÉTRIQUE. 

1** Mesure du vers et nombre des Syllabes. — Ions, iez 
sont toujours de 2 syllabes dans Troie, très-rarement dans 
Thèbes ] c'est le contraire dans les parties spéciales à BG. 

2® Rimes. — La rime est en général beaucoup plus exacte 
dans Thèbes, 

3® Hiatus et Élision. — Li, datif du pronom personnel, 
no s'élide pas devant en, comme cela a lieu dans Troie ; 
dans les polysyllabes, Thialus est beaucoup plus rare dans 
Thèbes^ et n'atteint guère que les mots où Ve muet est 
précédé de deux ou plusieurs consonnes, dont la dernière 
est une liquide ( quatre ou cinq exceptions). 

II. Phonétique. 

1" Voyelles et Diphtiiongues. — Al et el ne s'échan- 
gent pas, comme cela a lieu dans Troie; — an et en sont 

* Sur un seul point nous avons cru pouvoir nous départir de cetto règle, 
en rélablissant l'orthographe française tet' au féminin des noms et participes 
en ié, constamment écrit te dans le ms. A. mais nullement assuré par les 
rimes. Nous avons égalemeal rétabli tuitt au lieu de tout {U)t), au suj. plur., 
forme assurée par un grand nombre du rimes (voir l'Appendice, Flexion), 



F 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT-IL EX ÊTRE l' AUTEUR ? 297 

confondus dans moins de mots ; il en est de même de ai 
et eî, pour lesquels la confusion n'atteint dans Thèbes que 
les mots où ai, ei sont suivis de n ou ti mouillée, et de 
ui et i toniques, qui n'y riment jamais ensemble. Voilà 
deux des caractères auxquels M. Stock reconnaît Tante- 
riorité de Troie sur la Chronique, parce que le premier 
poème offre cette confusion beaucoup plus rarement que 
le dernier. A ce titre, Thèbes serait antérieur à Troie, mais 
nous n'osons Taffirmer, étant données les différences dia- 
lectales. — ff et ie ne sont pas confondus à la rime dans 
Thèbes j pas plus queo et 6 devant les nasales {Jérusalem : 
hwm, hom : non)] — on n y trouve pas ei {ai) pour ie 
{taint pour tient), ni mot rimant avec o fermé, ni cante:= 
comitem ou œmputat. — Ajoutons que dans Thèbes, comme 
dans Troie , i et oi (Troie : ei) alternent pour les verbes 
vepant de ica^-e (- igare) * , et que oi venant de e long, i bref 
rime rarement avec oi venant de o {au), u ; le latin erium y 
donne également ire, mais les rimes empére : frère, : e/n- 
perére ne sont pas dans Troie, et il n'y a point, comme dans 
Thèbes, hésitation sur ce point. Enfin, il n'y a pas trace do 
formes picardes dans Troie, pas plus que dans la Chronique. 
2® Consonnes. — Il n'y a pas dans Thèbes d'exemple 
de l changée en r ou en n, comme dans cojicire, mont, etc. ; 
ni de l amollie, comme dans veile, esteile ; — sace y rime 
régulièrement, comme dans Troie, avec face, place; — 
Frise = Phrygia se trouve également dans les deux poèmes, 
mais le passage de s doux à la palatale après une voyelle 
{servige) est inconnu à Thèbes, 

III. Flexion. 

Substantif et Adjectif. — Troie fournit d'assez nom- 
breux exemples de irouble dans la déclinaison des noms à 
accent mobile, ce qui est très rare dans Thèbes; sor {suer, 
50(?r)=soror, et 5oro r=sororem, sont mélangés dans Troie, 
mais non pas dans Thèbes, Dans les adjectifs et participes 

* Dans Thèbes, la double forme n'est assurée que pour oiroiier. 



298 LE ROMAN DE THÈSES. 

qui suivent la deuxième déclinaison des substantifs, la dé- 
clinaison est assez souvent violée dans Troie, très-rarement 
dans Thèbes; il en est de même pour les adjectifs féminins 
à terminaison unique, où la forme du féminin {telle, grande) 
apparatt isolément dans Troie, et surtout dans la Chronique. 
On peut dire qu'en général la déclinaison s'est beaucoup 
mieux conservée dans Thèbes, ce qui est une des caractéris- 
tiques du dialecte picard. 

2** Pronoms. — Thèbes ne connaît ni lie (féminin), ni lor 
régime d'une préposition, ni el ;=illud ou ille, formes ca- 
ractéristiques dans Troie et la Chronique. 

3** Verbe. — Troie donne on et ons à la première per- 
sonne du pluriel, jamais ornes, iemes, qui dans Thèbes sont 
souvent assurés, soit par la rime, soit par la mesure; — 
eiz, à la deuxième personne du pluriel du futur et du sub- 
jonctif présent, est à peu près inconnu à Thèbes * . 

Troie et la Chronique emploient régulièrement l'impar- 
fait dit normand de la première conjugaison oe (ove),po\xr 
les autres conjugaisons eie, et ne mélangent pas les premiè- 
res formes avec les secondes, sauf dans un petit nombre 
de cas, qui doivent être imputés au scribe (V. Settegast, 
pag. 49 sqq.); Tlièbes n'a qu'un imparfait en ot, amot : mot 
6091, qui peut être considéré comme une licence, et qui 
d'ailleurs n'est pas exclusivement normand à la troisième 
personne; ce texte mélange, quoique rarement, les impar- 
faits en oie issus de abam, avec ceux en oie, issus de ebam^ 

Thèbes ne connaît pas de parfait en ie, à moins qu'on 
ne veuille en voir un dans eslongiérent : perdirent 8009, 
qu'il faudrait alors corriger en perdiérent ; mais il vaut 
mieux lire eslongirent: perdirent. 

Les troisièmes personnes plur. accentuées en ant se trou- 

< Il y a cependant un exemple au futur : Ja puis Us pies n'i meterois 
9368 ABC. rimant avec destrois-, B (seul) en offre un au subjonctif, 
dans un court passage interpolé après A 5320 : Que vous tençoiz (G ten- 
dez) ci devant inoi, et un au futur, dans un passage correspondant à A 
1129 sqq.: Tostm'i avrois [G avres) acompaignon. 



BENOÎT DE SAINTE-MORE PEUT-IL EN ÊTRE l'aUTEUR ? 299 

vent aussi dans Thèbes ; BG seulement ont une fois la forme 
ont^ dans un passage où A difiFère complètement {œmmen- 
cissont : poïssont 5137 ). 

IV et V. Vocabulaire et Style. 

Les mots caractéristiques , macain (puissant ou habile), 
qui (mais), ne se trouvent pas dans Thèbes ; die (jour) a 
moins d'importance, car il a dû être usité généralement en 
ancien français (cf. diemanche, dimanche ); tenerge est dans 
Thèbes sous la forme tenecle^ et se retrouve d'ailleurs dans 
d'autres textes (Voir au Glossaire), Nous avons signalé au 
Glossaire un certain nombre de doubles formes d'un môme 
mot, mais Thèbes n'arrive pas sous ce rapport à l'exagéra- 
tion qui caractérise les poèmes de Benoît; nous en dirons 
autant pour les synonymes et surtout pour les nombreux 
exemples de tautologie qui distinguent le Roman de Troie et 
la Chronique, Le procédé spécial de répétition que l'on peut 
constater dans Thèbes (Voir Syntaxe) est d'un tout autre 
caractère. 

Nous croyons avoir surabondamment démontré que 
l'auteur du Roman de Thèbes ne saurait être Benoît de Sainte- 
More. Nous avons déjà dit plus haut que le dialecte qu'il 
emploie indiquait pour sa patrie le sud-ouest du domaine 
picard, sur les confins communs de l'Ile de France et de la 
Normandie : ce serait donc le territoire compris entre la 
Seine, l'Oise, la Somme et la Manche , mais plutôt vers 
Neufchàtel que vers Gompiègne. Nous ne saurions donc ac- 
cepter l'hypothèse de M. Joly, qui, se basant sur un vers 
peu assuré du poème, serait porté à donner à l'auteur pour 
patrie Luzarches, petite ville située entre Saint-Denis et 
Senlis. En efifet, le vers : de Dimoé jusqu'à Luzarche (BC), 
est différent dans A, qui donne : Mais rende lor tote la Marce 
De Nubiejusqu^en Lusarce (v. 9883-4), et la préposition en 
indique qu'il faut voir ici, non une ville, mais une province, 
sans doute VàLusace : ce qui du reste est plus raisonnable 
que de faire s'étendre la Marche, c'est-à-dire la province 



300 LE ROMAN DE THÈBES. 

frontière de Tempire d'Étéocle, jusqu'au cœur de Pile de 
France. La Nubie, pour l'auteur, est un pays lointain quel- 
conque : c'est de là que vient Blancenue, le cheval d'Étéo- 
cle ^ ; et cette fantaisie géographique ne doit pas plus nous 
étonner que la présence à l'armée d'ÉtéocledePîr^t^'^, comte 
de Marseille, de V anglais Godris^ ou de peuples comme les 
Aœpars^, les Esclavons, les Mores ou les Turcs, et à l'armée 
grecque, d'un roi d'Afrique, Salemandre, avec 10,000i4mo- 
raves, ou de Pancrace, duc de Russie '. Il ne faut pas non 
plus attacher grande importance à ce détail que, dans trois 
passages, l'auteur parle de chevaliers armés «a la guise de 
Francey>, ou vêtus a comme François » : ce sont d'abord les 
deux chevaliers qui accompagnent Parthénopée , lorsqu'il 
rencontre Antigène se rendant au camp avec sa mère et sa 
sœur, puis le vieux Gréon, et enfin les 3,000 compagnons 
de Meleagès de Figonie : les Français désignent ici certaine- 
ment un peuple s'étendant hors des limites de l'Ile de 
France. Si l'on voulait tirer des conclusions de ces rensei- 
gnements géographiques, il faudrait alors dire que l'auteur 
était du Mans, parce qu'on parle dans le poème de .ccc. 
livres de mansois {\, 5764), ou bien d'Orléans ou de 
Moulins, parce qu'il y est question d'abord, de vin molenois 
(v. 10137), puis de vin orlenois (v. 12261). Ces anachro- 
nismes sont de la même espèce que celui par lequel le trou- 
vère met ces mots dans la bouche d'Ismène : Ne valroie par - 
Montpellier Que il eustja se bien non ( v. 6134-5)'. 

' Il lui a été donné par son amie Galathée, la fille du roi de Nubie. 
Faut-il voir là, avec M. Joly, un emprunt maladroit au Roman de Troie^ 
o& le cheval d'Hector s'appelle Galathée? Nous ne le pensons pas; ce se« 
rait d'ailleurs une espèce de rectification, puisque Galathée est plutôt un 
nom de femme qu'un nom de cheval. 

3 Ce mot, qui se trouve plusieurs fois dans la Chanson d'Antioche (1, 1 1 9. 
212; II, 246), et aussi ailleurs (voir Bomania, Vil, 487 sqq.), a été appli- 
' que à l'origine, dit M. Meyer, à des peuplades sauvages de l'Afrique, puis 
est devenu synonyme de 5arra5m5, de Turcs, etc. M. Meyer y voit, à cause 
de la forme Azopart^ un dérivé de Aeihiops (kiBio^)^ avec le suffixe art; 
cette étymologie nous parait acceptable. 

^ Disons en passant que nous ne savons où placer les Pincenarts, qui 



LA LÉGENDE DOEDIPB DANS LE ROMAN. 301 

Un point plus facile à déterminer que le lieu de nais- 
sance du trouvère, c'est sa qualité et sa condition sociale 
C'était assurément un clerc ; quoiqu'il ne le dise pas ex- 
pressément, nous en avons des preuves certaines : Conter 
vous voel d'antive estore Que li clerc tiennent en memore, 
dit-il dans son prologue; et plus loin : // le fist tout 
selon la létre Dont lai ne savent entremétré ^ Et por chou 
fu li romans fais Que nel saroit hom ki fust lais. (Voir 
plus haut, section I, p. 136*.) D'ailleurs, le soin qu'il 
prend de dégager par un acte de foi sa responsabilité, 
lorsqu'il est obligé de raconter un fait où sont mêlés les 
dieux païens, et d'expliquer les merveilles de la légende 
par l'intervention du démon, montre bien que l'esprit 
laïque n'avait point entièrement étouffé en lui l'éducation 
cléricale. Nous avons dit plus haut que l'auteur du rema- 
niement était au contraire un laïque (Voir section IV). 

Section VI. 

La légende d* Œdipe dans le Roman de Thèbes. 

{Examen du Roman de Thèbes,) 

Nous connaissons maintenant assez bien le Roman de 
Thèbes pour pouvoir examiner rapidement ce qu'est deve- 

vienneDt proposer leur alliance à leur voisin Étéocle. ni les Uslagles, nom- 
més dans ces vers : Et cevauca .j, ceval grisUy UslagU Vorent en une 
isle,A Thèbes prisent port par vent, Au roi en firent .j. présent (8545-8). 
^ On pourrait citer ce passage,- quoique moins probant, et d'autres du 
môme genre : 

Mien ensienl, aine ne fu prostrés, 

Ne clers letrés, ki tant fust mestres, 

Ki onques mais oïst parler 

D'enfant cpii alast demander 

Ques bon deiist estre son père, 

Ne ki ne connelist sa mère, 

Fors Edipus tant seulement. 

Gui eu avint si malement 

C'a .j. seul cop son pore ocist 

Ensi comme Testoire dist. 



302 LK ROMAN DE THÈBES. 



nue la légende grecque dans cette transformation remar- 
quable de la Thébaïdede Stace. Les détails que nous avons 
déjà donnés dans notre section III {Analyse dupoèmé)^ et 
dans notre section IV {Rechercha des sources), rendront notre 
tâche facile. D'autre part, M. Joly, dans sa savante étude 
sur le Roman de Troie^ a consacré une notable partie de 
son chapitre VI à l'étude du Roman de Thèbes, ce qui nous 
dispensera de revenir sur un certain nombre de points. 
Nous avons nous-même, au commencement de ce chapitre 
(section I), essayé d'expliquer de quelle manière s'était 
transmise au moyen-âge la tradition classique. Il nous 
reste donc peu de chose à ajouter. 

La légende d'QEdipe et de ses enfants, terrible chez les 
tragiques, encore grandiose chez Stace, malgré son enflure 
et ses efforts désespérés pour rajeunir un sujet épuisé, 
devient dans les mains du vieux trouvère un conte plein 
d'aventures intéressantes, une simple matière à roman. 
La suppression à peu près complète du merveilleux my- 
thologique enlève à la légende ce caractère de sombre tris- 
tesse qu'elle doit à la fatalité qui la domine et la pénètre 
de toutes parts. Le trouvère a cru devoir consacrer envi- 
ron neuf cents vers à l'histoire d'CEdipe, dont Stace ne lui 
fournissait pas la matière. Dans cette espèce de prologue 
de la Thébaïde de Stace, qui forme en réalité le fond de 
la légende primitive, nous voyons encore conservés à peu 
près intacts les traits principaux du conte grec, et cepen- 
dant on ne s'y reconnaît plus, on ne ressent plus les mê- 
mes émotions ; le souffle du génie grec n'a point passé 
par là. L'auteur nous intéressera aux douleurs de la mère 
à qui Ton enlève son enfant pour le faire mourir, à cet 
enfant lui-même souriant à ses bourreaux ; il racontera 
avec de charmants détails la scène de la reconnaissance, 
ou la première entrevue de Jocaste et de son fils vainqueur 
du Sphynx ; mais il ne cherchera point à émouvoir notre 
pitié en nous montrant les remords d'CEdipe, ou à nous 
épouvanter, comme les tragiques, par la peinture saisis- 



LA LÉGENDE d'oEDIPB DANS LE ROMAN. 303 

santé du châtiment qu'il s'est infligé. Que lui importe ? Son 
héros n'est point le fruit de son imagination ; il ne s'intéresse 
à lui qu'autant que ses aventures peuvent intéresser son 
public. Qu'il lui fasse invoquer Jupiter et Tezifonéj pour 
expliquer la discorde survenue entre les deux frères, on 
sent qu'il ne croit pas à leur existence : pour lui, il n'y 
a là que des diables obéissant à l'appel désespéré d'un 
malheureux, et venant apporter le mal sur la terre ; et s'il 
emploie (bien à contre-cœur et exceptionnellement) ces 
noms de divinités païennes, c'est par scrupule et parce 
qu'ainsi le marque (l l'estoire » ou la « létre », et aussi 
parce que la clarté et la vraisemblance l'exigent. 

Il est tellement vrai que Tauteur du Roman ne possède 
nullement la notion exacte de la fatalité antique, qu'il mo- . 
difie la tradition dans l'intérêt de la vraisemblance. Ainsi, 1 
Laïus est tué dans une mêlée qui s'engage à la suite d'une 
contestation, dans les jeux que célébraient les Thébains 
et les peuples voisins devant le temple d'un de leurs | 
dieux et à quelque distance de Thèbes. C'est par hasard 
qu'CEdipe, se rendant de Delphes à Thèbes, prend part à 
la mêlée et tue Laïus, sans savoir qu'il fût son père, 
mais n'ignorant pas que c'était le roi de Thèbes, comme il 
le déclare lui-même bientôt à Jocaste, qui lui demande des 
renseignements sur la mort de son époux. La reconnais- 
sance, qui a lieu vingt ans après le mariage d'CEdipe, ne 
porte donc que sur l'inceste, et non sur le meurtre de 
Laïus. Il est vrai que, de simple meurtrier du roi qu'il était, 
Œdipe devient alors parricide, et qu'au fond la situation 
est la même pour lui au dénouement. Mais ce changement 
dans la tradition a permis au malicieux trouvère de modi- 
fier le caractère de Jocaste, et de nous la montrer pardon- 
nant si aisément au meurtrier de son royal époux que 
celui-ci a de la peine à croire à sa sincérité, et, le lende- 
main matin, ne peut s'empêcher de craindre que la reine 
ne veuille le punir de son imprudent aveu. Cette tendance 
à juger défavorablement les femmes est générale au 



304 LE ROMAN DE THÉBES. 

I moyen-âge parmi les clercs, et notre vieille littérature est 
\ pleine de curieux témoignages à cet égard (Voir notre travail 
intitulé : Marie de Compiègne et V Évangile aux femmes. 
Paris, Vieweg, 1876). 

Ainsi, l'histoire d'CEdipe est profondément modifiée dans 
son esprit, parce que la conception de la fatalité antique est 
étrangère au moyen-âge. Avons-nous besoin d'ajouter que 
la guerre de Thèbes change aussi de caractère. Ce ne sont 
plus deux fils maudits, poussés par les Furies, ministres de 
la vengeance paternelle, qui poussent deux peuples armés 
l'un contre l'autre, et se sentent entraînés malgré eux à 
' une lutte fratricide ; ce sont deux princes, concurrents à 
un même trône, qui, soutenus par leurs barons, entre- 
prennent une lutte mêlée d'héroïques exploits et d'habiles 
stratagèmes, et cherchent, l'un à reconquérir la couronne 
usurpée par son frère, l'autre à repousser loin des murs 
où il règne la guerre apportée par l'armée étrangère. 11 est 
vrai que le traître Étéocle , conformément à la tradi- 
tion, porte un coup déloyal à son frère vainqueur dans 
le combat singulier ; mais au fond on voit bien que ce 
que veut le trouvère, tout en suivant les grandes lignes 
du poème de Stace, c'est faire entrer dans son cadre le 
plus grand nombre possible de merveilleux exploits, et 
nous intéresser aux prouesses des vaillants chevaliers de 
l'un et de l'autre camp. Au fond, il n'y a pour lui dans tout 
cela que deux rivaux également avides de régner (l'un avec 
quelques droits de plus que l'autre), qui causent, il est 
vrai, la ruine de leur patrie par leur folle ambition, mais 
que leur courage et leur amour des beaux faits d'armes 
anoblit et rehausse à ce point qu'ils nous paraissent beau- 
coup moins coupables. Voilà ce que nous avions à dire sur 
la façon dont l'auteur du Roman de Thèbes a interprété la 
légende classique. 

Occupons-nous maintenant des épisodes, qui forment 
une portion considérable de l'œuvre, et où le trouvère (ou 
bien la source qu'il versifiait) n'a eu recours qu'à sa propre 



LB8 ÉPISODES. 305 

imagination. M. Joly reproche à l'auteur de manquer d'in- 
vention ; il lui reproche, en particulier, de n'avoir point 
su, comme Benoît de Sainte-More dans le Roman de Troie^ 
nouer une intrigue d'amour intéressante. Je suis loin de 
vouloir nier le mérite de l'épisode de Briseida, qui a eu Thon- 
neur d'inspirer Boccace et Shakespeare, quoiqu'on ne soit 
pas fixé sur la part d'invention qui peut en revenir à 
Benoît; mais il me semble que la rencontre de ïydée blessé 
avec la fille du roi Lycurgue, épisode qui n'appartient 
qu'au manuscrit A et a dû rester inconnu de M. Joly, ne 
manque ni de grâce ni de fraîcheur, et se trouve heureu- 
sement placé après le récit du terrible combat que vient de 
soutenir le héros. 

L'aventure, il est vrai, n'a pas de suites, et il n'est plus 
reparlé de la jeune princesse au moment du passage de 
l'armée grecque se rendant à Thèbes. Mais quel rôle eût- 
elle pu jouer dans Tépisode classique d'Hypsipyle, où l'in- 
térêt se concentre sur la douleur de la reine qui vient de 
perdre son enfant, et sur le danger que court Hypsipyle ? 
Ce n'était guère le cas de parler d'amour. D'ailleurs il ne 
faut point oublier que l'auteur nous représente Tydée 
comme attaché sérieusement à son épouse : s'il s'éloigne 
d'elle sans faiblesse, au moment de partir pour son mes- 
sage, il y pense avec attendrissement au moment même 
où commence Tépisode dont nous nous occupons : 

(v. 2665) Il se dota m6lt de le mort, 

Pôr çou qu'il ért navrés tant fort : 
Sôvout regretoit sa môUier, 
Son compaignou qu'il ottant cier; 
Et son cier père et puis le roi ; 
70 Plus plaint il els qu'il ne fait soi. 

Tout devait donc se borner à des marques d'honnête 
courtoisie. A ce propos, nous ferons remarquer combien les 
mœurs du moyen-âge dififèrent des nôtres, en ce qui con- 
cerne les rapports entre les deux sexes. Ainsi, les filles 
d'Adraste vont (c couvrir » les chevaliers Polynice et Tydée 

20 



30G LE ROMAN DE THÉBES. 

à leur coucher, c'est-à-dire sans doute « arranger les cou- 
vertures », et cependant le poète vient de les représenter 
rougissant timidement à la vue des ce markis. Que a veoir 
n'orent apris ». La fille du roi Lycurgue ne se contente 
pas d'amener en secret Tydée dans sa chambre et de laver 
elle-même ses plaies, elle le « tastone » pour lui procurer 
le sommeil : 

(v. 2847) Il est couciés, cèle le coevre, 

Qui bien est duite de tel oevre ; 
La pucèle fu afaitiée, 
50 De tastoner ne fu pariée ; 
Gamberiére n'i laist tôcier, 
Mervelle fait bien a proisier; 
S6ef le tdste, il s'endormi. 

On reconnaît là la marque d'une chasteté naïve, qui ne 
voit point de mai dans des libertés que notre siècle, plus 
corrompu, trouverait avec raison excessives. D'ailleurs, le 
respect pour la femme qu'enseignait la chevalerie, s'il ne 
protégeait pas toujours les simples filles de manant, était 
certainement assez efficace pour ôter tout danger à ces 
privautés entre gens de même condition'. Il ne faut donc 
pas s'étonner si, lorsque Parthénopée a déclaré sa flamme 
à Antigène, celle-ci, après avoir répondu qu'elle ne peut 
lui promettre sa foi aussi légèrement, termine son dis- 
cours par un aveu un peu indiscret, mais cependant tem- 
péré par les réserves qui précèdent : 

(v. 5653) Se m'amôr vos doins par parole, 
Vôs[me] devés tenir pôr foie. 
Pôr cou nel di, celer n'i quier, 
Ne vos eusse forment cier, 
S'il estoit coso destinée 
K'a fème fuisse a vous donée : 

1 \l faut reconnaître cependant que le rôle de la femme au moyen-Age 
n'a pas été aussi brillant qu'on s'est plu à le dire. Voyez avec quelle du- 
reté ÛEdipe parle & Jocaste, quand elle insiste pour connaître la cause de 
ses cicatrices : Dame^ fait il, trop nCanoiiés, Puis que vous ne me volés 
croire, S'alôs la fort tost en votre oirre. 



LBS ÉPISODES. 307 

Vous estes biax sôr tôte gent, 
5660 Bien vous doit on amer forment. 

Si Ton compare ce discours avec les propos que lient 
Briséïda à Diomède* , Ton reconnaîtra la distance qui sé- 
pare, môme au xii* siècle, une jeune princesse élevée sous 
l'aile maternelle de la coquette aventurière qui commence 
par dire du mal de Tamour, et ne trouve pas de meil- 
leure raison pour écarter un soupirant que celle-ci : « Ne 
voil entrer de mal en pis » . Si l'avantage est ici à quelqu'un, 
ce n'est certes pas à Benoît. Je ne saurais souscrire d'ail- 
leurs au jugement de M. Joly, qui compare l'amour d'Ys- 
mènepour Athon à l'amour tout physique de Médée, ni 
au reproche qu'il lui adresse de parler de ses plaisirs sans 
aucune retenue. Je crains que M. Joly n'ait donné plus 
de portée qu'il ne convient à ces paroles d'Ysmène répon- 
dant à sa sœur, qui se plaint de ne pouvoir parlera Parthé- 
nopée : a. Nel lairrai por vos que nel baise, Quant en aurai et 
liuetaise.i> (v. 81 67-8). Pour moi, je reconnais à notre trou- 
vère une assez grande aptitude à traiter les passages qui de- 
mandent de la grâce et de la sensibilité. La preuve en est 
dans le développement intéressant qu'il a su donner aux 
regrets inspirés par la mort d' Athon et de Parthonopeus. 
C'est que, comme le disait il y a peu de temps dans une as- 
semblée d'élite un éminent philosophe, oc les jeunes morts 
sont la grande émotion de la vie humaine, de la poésie et 
de l'histoire' ». Il n'est donc pas étonnant que l'auteur du 
Roman de Thèbes ait su exprimer en termes émus les tris- 
tesses désespérées d'un amour coupé dans sa fleur. A la 
mort d'Athon, Ismène avait longuement exprimé ses re- 
grets, puis s'était retirée dans une abbaye ; lorsque Anti- 
gène perd son ami Parthonopeus, elle ne répond rien aux 
consolations de son amie Salemandre et de sa mère, et 
meurt après avoir pleuré pendant neuf jours. N'y a-t-il 

* Roman de Troie, v. 13587 sqq. 

3 Discours prononcé à la séance soUnnelle des cinq Académies^ par 
M. Garo. le 25 octobre 1877. 



308 LE ROMAN DE THÈBES. 

point là un sentiment juste de la différence des situations? 
Ismène, que le poète représente comme aimable et rieuse, 
aimait Athon depuis quelque temps déjà, mais sans pas- 
sion, et un songe Tavait d'ailleurs préparée au malheur 
qui lui arrive : un couvent sera pour elle un asile. Anti- 
gène, à la vue du beau Parthonopeus, s'est éprise pour lui 
d'un amour sérieux et profond, et lorsqu'elle perd celui 
qu'elle aimait, quoiqu'elle désespérât de jamais voir ses 
vœux accomplis, elle ne peut résister à la violence du 
coup qui la frappe. Ainsi le poète évite de se répéter dans 
deux situations qui ont quelque ressemblance, et donne la 
note juste dans les deux cas. 

L'épisode de Daire le roux, quoique un peu long, est 
intéressant dans la plupart de ses éléments; il se rattache 
aisément à l'épisode du ravitaillement, a souvenir saisis- 
sant des croisades et de ces grandes famines qui trop sou- 
vent avaient décimé les armées chrétiennes * », au moyen 
du fils de Daire, le prisonnier que Polynice , plus habile 
qu'audacieux, a séduit par sa douceur et par la bienveil- 
lance qu'il lui a montrée. Le jugement nous initie à la fois 
au droit et aux mœurs féodales. Les barons s'assemblent 
pour juger leur pair. Drias nous apprend qu'il est le on- 
zième pair et Daire le douzième; et l'auteur, en effet, n'en 
fait parler que douze, mais il mentionne de plus les trois 
députés envoyés au roi, Tumas^ Masseran et Otrariy et trois 
autres personnages apparaissent au moment où le jugement 
va être prononcé, Daniel, qui est chargé de ce rôle, Jonas^ 
oncle du roi, et David. On sait du reste que le nombre et 
les noms des pairs de Gharlemagne ont beaucoup varié : 
les Reali di Francia, le Roland, le Roma/nde Ronceva/ux, le 
Voyage à Jérusalem, en comptent douze, nombre qui est 
resté populaire (V. L. Gautier, Chanson de Roland^ 1" édi- 
tion, tom. II, pag. 73-75) ; mais le Pseudo-Turpin en 
nomme plus de trente. Ici nous ne voyons que Sale- 

* Joly, loc. laud.f cli. VI. 



LES ÉPISODES. 309 

mon qui soit réellement un nom de pair de Charlemagne. 
Il y a naturellement deux camps : celui des amis du roi, 
représenté surtout par Créon, et celui des amis de Daire, 
représenté surtout par Othon. Gréon pense qu'un vassal 
doit défier son seigneur et lui demander raison de Tofifense 
qu'il en a reçue, puis attendre quarante jours, et quitter 
son service. Alexandre de Carthage veut que le vassal 
tende jusqu'à trois fois son* gage à son seigneur, puis uuq 
quatrième fois * encore lui demande justice, et que, si 
celui-ci refuse, il l'évite, au lieu de chercher à se venger, 
et quitte sa terre Le grand moyen de défense apporté par 
Othôn et par les amis de Daire consiste à rappeler le ser- 
ment fait à Polynice en même tetnps qu'à Étéocle, et à 
revendiquer le droit de légitime défense pour Daire, que 
le roi a frappé. D'ailleurs le roi ne lui a-t-il pas permis de 
lui faire tout le mal qu'il pourrait? En somme, toutes les 
bonnes raisons qu'on pouvait trouver pour justifier Daire, 
l'auteur les a données : le crime de Daire est généralement 
reconnu, mais on estime que le roi doit user d'indulgence; 
et le discours deJocaste, qui fait cramdreàson fils que les 
amis de Daire ne cherchent à le venger par de nouvelles 
trahisons, nous montre quel était au moyen-âge le pouvoir 
des hauts barons à côté du pouvoir royal, qu'il contenait 
et dominait parfois. Cependant Étéocle est donné ici comme 
un tyran sans foi, peu respectueux des droits des pairs; mais 
le sage Adraste lui-même ne manque jamais de consulter 
les chefs de l'armée, et même les barons, quand ily a une 
décision à prendre. On a du reste fait remarquer plusieurs 
fois l'analogie qui existe entre les gouvernements de la 
Grèce, au début des temps historiques, et ceux que les 
Francs établirent dans les Gaules avec le système féodal '; 
et il est, je crois, vrai de dire, avec M, Al. Duval, que « no- 

* Cf. Lois de Guillaume, 42 (ap. LiUré, s. v. tiers) : D'ici qu'il ait 
trcs foiz dctnaodé droit; e s'il a la tierce fiée ne pot dreit aver, etc... 

=• Voir Alex. Duval, Histoire littér., tom. XIX; Egger, Mémoires de 
littérature ancienne-, Littré, Hist. de la langue française, II, 6, etc. 



310 LE ROMAN DE THÉBES. 

tre trouvère, lorsqu'il transforme en seigneurs des temps 
féodaux les grands personnages de Tantiquité grecque, les 
peint peut-être avec plus de vérité que Racine, lorsqu'il 
les représente sous le costume et leur fait parler le langage 
des Amadis ou des habitués de la cour de Louis XIV. » 

Mais revenons à Daire et au jugement. Nous ne note- 
rons plus que deux points. L'art des précautions oratoires 
est connu de notre trouvère : si certains barons aux mœurs 
encore un peu barbares, comme Madoine ou LiocaSy placent 
le droit de préférence dans leur épée, et défient ceux qui 
oseraient les contredire, d'autres, comme Eurimedan et 
Alis, emploient de préférence l'insinuation, font des appels à 
la concorde et enveloppent leurs paroles de précautions ora- 
toires qu'un rhéteur de profession ne désavouerait pas. Si- 
gnalons enfin, dans le discours d'Othon répondant àCréon, 
le procédé bien connu des auteurs de plaidoyers chez les 
anciens et des avocats modernes, qui consiste à se mettre 
à la place du client et à employer la 1" personne au lieu de 
la 3°**; mais notre auteur emploie le singulier et non le plu- 
riel. On voit que le xii° siècle n'ignorait aucune des petites 
ressources de l'art oratoire, et les arguments qu'Étéocle in- 
voque pour justifier sa conduite devant ses barons et refuser 
de faire la paix(v. 10049-94) ne manquent pas d'habileté, 
quoiqu'ils touchent un peu au lieu commun. 

Le trouvère n'emprunte pas généralement au poète latin 
ses descriptions de batailles, si ce n'est en ce qui concerne 
les chefs. La tactique, bien entendu, n'est plus la même : 
les chevaliers s'attachent surtout à lutter individuellement; 
parfois aussi ils s'égarent dans les lignes ennemies, et 
les gens de pied en profitent pour tuer leurs chevaux et 
les démonter; mais les chefs habiles, comme Ypomédon, les 
tiennent réunis, et les empêchent de se livrer à des actes 
de courage téméraires. Parfois aussi d'héroïques impru- 
dences amènent des catastrophes, comme lorsque Athon et 
Parthénopée vont combattre sans armure. 

Les ruses de guerre tiennent dans le poème une grande 



EXAMEN DU POÈME. ^ 311 

place. G* est par un s.tratagème qu'Ypomédoii épouvante 
l'ennemi, dans l'épisode du ravitaillement, en faisant 
traîner derrière sa troupe des branches d'arbres pour sou- 
lever la poussière et faire croire à la présence d'une véri- 
table armée. Le môme Ypomédoû fait lever le camp et 
simuler la retraite, pour attirer l'ennemi dans l'embus- 
cade du Malpertrus, C'est encore à un stratagème conseillé 
par les comtes de Venise qu'est due la prise du château 
de Montflor. On senl que l'époque des héroïques et folles 
entreprises touche à son terme : on voit encore des exploits 
qui rappellent ceux de Roland ou de Godefroy de Bouillon, 
comme des hommes fendus en deux moitiés, etc., et 
Tydée est comparé à Judas Macchabée * et à Godefroy^ mais 
cela ne l'empêche pas d'être un homme et de se sentir 
ému en voyant les 50 Thébains embusqués : Aperçut les^ 
7\!i vausist estre; Il sot molt bien qu'il fu trahis, Mais ne 
ïestpas espaoris (y. 2138'-40). 

Le mobilier, le costume et les armes ont été de la part 
de l'auteur l'objet d'un soin particulier. Qu'on lise la des- 
cription de l'armure et de l'équipement d'Athon, celle de 
l'épée de Tydée, du costume d'Ismène et d' Antigène, du 
lit que la fille de Lycurgue fait dresser pour Tydée, de celui 
sur lequel repose Œdipe, de l'armure d'Étéocle fdont le 
haubert fut forgé sur un des fleuves du paradis ') , et de 
son cheval Blanchenue, auquel on peut comparer celui 

* On a deux poèmes sur Judas Macchabée -. Tua, de 22,000 vers, composé 
vers le milieu du xiii« siècle (Bibl. nat., f* fr. 789, anc. 7190 *) est l'œuvre 
de Gautier de Belleperche et de Pierre de Ries ; l'autre, de 8,000 vers en- 
viron (Bibl. nat., f*fr. 15104, anc. 632-21), date de 1295 Mais il a dû y 
avoir un texte plus ancien, comme le prouvent, outre Tallusion de notre 
poème, celles que l'on trouve dans Girautde Calanson et dans Flamenca. 
On connaît une rédaction en prose de Judas Macchabée, par Charles do 
Saint-Gelais, archidiacre do Luçon. plusieurs fois réimprimée, et dont plu- 
sieurs exemplaires anciens figuraient dans la bibliothèque Didot et ont été 
vendus récemment. 

2 II faut ici retrancher ce détail d'un goût douteux, justement blâmé par 
M. Joly, à propos du bouclier d'Étéocle : Devant ot fait par gaberie, 
Peindre les jambes de sa mie ; car il appartient au remanieur. 



312 LE ROMAN DE THÈBES. 

d'Amphiaraiis et celui de Polynice dans les jeux : on y 
trouvera une foule de détails intéressants et exacts qui 
nous transportent en plein xii** siècle, et dont une partie 
ne se trouve pas ailleurs. Signalons aussi le charmant por- 
trait de Salemandre que nous avons transcrit dans Tana- 
lyse (v. 12081 sqq.), et en particulier ce vers d'une grâce 
incontestable: Ses plors vaut dC autre fème ris (v. 12102). 

Nous avons parlé plus haut (sect. V, pag. 289-90) des 
allusions à l'antiquité que Ton rencontre dans le Roman 
de Thèbes ; les allusions à la Bible sont un peu moins nom- 
breuses. Lorsque Amphiaraiis est englouti, le trouvère 
pense à Datan et Abyron (v. 6834)'; l'aigle d'or qui sur- 
monte la tente d'Adraste lui rappelle les richesses de 
David et de Salomon (v. 461 1-2) ; un juif, Salatiel, accom- 
pagne Étéocle dans la bataille où meurt Tydée (v. 8543) ; 
d'autres noms empruntés à la Bible, David, Daniel, Éléazar, 
sont portés par des Thébains. Enfin le nom de Z)aeVe pour- 
rait être tiré de la Bible, aussi bien que du Roma7i d^ Alexan- 
dre, mais, à cause de la date du poème, il est plus proba- 
ble qu'il a été emprunté à d'autres sources, par exemple 
à Orose. 

Le genre de merveilleux si fréquent au moyen-âge, et 
qui tient tant de place dans VÉnéas, le Roman de Troie et 
le Roman d'Alexandre (je veux parler de cette espèce de 
fantastique né de l'ignorance des sciences naturelles), 
tient ici en somme peu de place. En dehors de l'épée ma- 
gique de Tydée et du haubert d'Étoocle, nous n'avons à 
signaler que «la tygre», qui remplace les deux tigresses de 
Stace, et qui a une escarboucle étincelante au milieu du 
front et le corps «plus reluisant que n'est fins ors»», et les 

^ Celle allusion semble avoir été un lieu commua au moyen-âge On 
la relrouve, sous forme d'imprC'calion, dans une charte latine du Cartu- 
lairc de Conques^ récemment publié par M. Gust. Desjardins, qu'il faut 
placer entre 1076 et 1080 (n© 578). 

2 Stace parle des taches des tigresses ; le prétendu traducteur d'Orose 
(voir section VII) décrit, dit-il, • la tigresse privée • d'après Pline; il se 
vante : voyez en effet Pline VIII, 23 et 25. VEdipus amplifie les don- 



EXAMEN DU POÈME. 313 

animaux effrayants de la forêt d'Argos. Les pierres n'ont 
point ici de propriété merveilleuse, excepté Tescarboucle 
qui éclaire pendant la nuit rentrée du port d'Argos. (Voir 
un certain nombre de noms de pierres précieuses dans 
la description de Tarmure d'Étéocle, v. 8498 sqq.) 

Pour ce qui concerne les mœurs du xii« siècle substi- 
tuées aux mœurs antiques, et les pratiques de la religion 
chrétienne remplaçant les cérémonies païennes, dont il a 
été déjà dit quelques mots (v. pag. 272-4), nous renvoyons 
au livre de M. Joly (chapitre VI), qui est déjà entré à ce 
sujet dans tous les détails nécessaires. 

Nous avons déjà constaté qu'en somme le trouvère 
s'était assez bien tiré de la description des portes de Thè- 
bes au point de vue de l'exactitude géographique ; nous 
devons signaler maintenant quelques inexactitudes. La 
distance entre Thèbes et Argos est toujours exagérée : 
il faut à Tydée presque une semaine pour la franchir en 
chevauchant nuit et jour, et Polynice y emploie neuf jours 
entiers. Thèbes semble considérée comme port de mer : 
Uslagle Vorent en une isle, A Thèbes prisent port par vent 
(v. 8546-7); — Car vitalle lor vient par mer (v. 12312), et 
un peu plus loin il ajoute : Ceste grans aige (ïEsmenos Les 
a de totes pars enclos^ ce qui semble contradictoire ; à 
moins qu'il ne prenne Tlsménus pour une lagune et Thè- 
bes pour une île, ce que sembleraient confirmer ces mots 
de la rédaction en prose du ms. 15455 (v. plus loin, pag. 
320 : net puis estora Cadmus la cité de Thèbes en l'isle de 
Maissonj>), Ajoutons que l'auteur parle deux fois (v. 5490 
et 7697) d'une fontaine ades ciprèsr> située entre la ville 
et le camp des Grecs ; mais c'est là une indication toute 
de fantaisie, puisqu'il y a également une fontaine des ciprès 
(mss. de sipres) devant le château de Montflor, près de la 
tente d'Adraste. 

L'auteur se met quelquefois en scène : il déplore la mort 

nées du poème et ajoute des détails : il donne à la tygre des jambes et 
une queue de lion, et un museau de lévrier. 



314 LE ROICAN DE THÈBES. 

d'Hippomédon : Qui joie en a, Dix le confonde (v. 12760) ; 
il trouve à son gré le teint du jeune Athon : Ço est colors 
qui molt m'agrée^ Blançors de vermeil colorée (v. 8045-6). 
— Je ne parle pas des simples formules, comme onc ne vi 
millor 1665, etc., qui se rencontrent partout. 

Je n'ai relevé qu'un exemple de jeu de mots : Se il (Ma- 
nessîer) .j. seul mot i sonast^ Jamais home ne m,aneças^ 
(v. 11705-6). Étéocle et Tydée, avons-nous dit, aiment à 
employer les proverbes : on en rencontre un peu partout, 
parfois mêlés à des sentences. Citons en quelques-uns : 

De se maison peut crieme avoir, 

Qui voit le sen voisin ardoir (v. 6977-8). 

— Qui contre aguillon esqaucire, 

.ij. fois se point, oï l'ai dire (v. 7007-8). 

— Mal est batus qui plorer n'ose (v. 10556). 

— Tex puet nuire, ne puetaidier (v. 10690). 

— Que tant s amort vielle as buillois 

— Qu'a le fie s'eh quist lesdois*. 

. Voir encore, pour les proverbes, v. 1139 sqq. 1955-6. 
1969 sqq. 2025 sqq. 9939 sqq. 9977. 9978. 9981. 9982. 
9988-9. 9990. 10365-6. 10549. 10940-4. 10995. 11139- 
40. 11147. 11194-6. 11199-200. 11521. 11523-4. 
11856 sqq. 11998-9. 12753-4 etc., et pour les senten- 
ces, 13705-6. 13689-90, etc. Signalons enfin les motifs 
de consolation que le trouvère indique constamment, 
quand survient une mort inopinée et désastreuse , comme 
par exemple celles du flls de Lycurgue, d'Amphiaraiis, de 
Tydée, de Parthénopée : «il ne sert de rien de pleurer les 
morts, car cela ne les fait pas revenir;» et Adraste, s'adres- 
sant à ses barons, ajoute virilement qu'il vaut mieux les 
venger». 
Nous aurions encore bien des observations intéressantes 

1 Ce qui veut dire : c Tant va la vieille (espèce de poisson) mordre au 
boyau (servant d'app&t), que parfois eUe y trouve son dominasse >. 

3 Je trouve quelque chose d'analogue dans la bouche d'un chrétien, et 
d'un chrétien fervent : Le pleurer n'y vault riens jamais (Miracle de Saint 
Guillaume du Désert, in Miracles de Nostre-Dame. t II, 9, v. 1418). 



RÉDACTIONS EN PROSE. 315 

à faire sur le Roman de Thèbes^ mais nous sommes forcé 
d'abréger. Cependant, avant de terminer cette étude, il con- 
vient d'examiner quelle a été l'influence de l'œuvre du 
xii" siècle, et de montrer que jusqu'à la Renaissance^ c'est 
presque exclusivement sous cette forme que la légende 
d'GEdipe a été connue et conservée. 

Section VII. 
Destinées du Roman de Thèbes, 

I. — Rédactions en prose du Roman de Thhbes, 

Toutes les rédactions en prose du Roman de Thèbes que 
nous possédons appartiennent à ces recueils de chroni- 
ques «depuis le commencement du monde u, à ces ce his- 
toires universelles » , qui s'autorisent des noms des histo- 
riens latins et surtout de celui d'Orose. Celui-ci, le plus 
souvent, n'a fourni que le cadre et les parties historiques, 
mais n'est point responsable des histoires merveilleuses 
que les auteurs de ces misérables compilations y ont in- 
tercalées. L'importance qu'il a eue au moyen-âge, et l'abus 
que Ton a fait de son nom à propos de la légende thébaine, 
nous obligent à dire ici quelques mots de son livre. 

Paul Orose (Paulus Orosius), prêtre d'Espagne, était né 
à Tarragone, ou suivant d'autres à Braga^ Persécuté par 
les barbares hérétiques, il fut obligé, vers l'an 413, dépas- 
ser en Afrique, et se réfugia auprès de saint Augustin, qui 
écrivait alors son livre De Civitaie Dei^ et qui l'engagea à 
composer un ouvrage historique tendant au même but^. 
Il semble que les cinq premiers livres de son grand ou- 
vrage aient été écrits dès cette époque, et le reste à son 
retour de la Palestine, où il eut à combattre l'hérésie de 
Pelage, de concert avec saint Jérôme. L'année de sa mort 

* Voir Théod. de Môrner, De Orosii vita ejusque Historiarum UlnHs 
septem adver sus paganos ; Berlin, 1844. pag. 17 sqq. 

* Voir la Préface du livre d'Orose. 



316 LE ROMAN DE THÈBES. 

ne saurait être précisée, pas plus que celle de sa nais- 
sance* . 

Le grand ouvrage historique d'Orose est souvent intitulé 
dans les manuscrits : De {h)ormesda sive {h)orinesta sive 
{h)ormista mundi. Un grand nombre d'explications ont été 
données de ce titre bizarre ; la moins invraisemblable nous 
semble celle qui en fait une abréviation, mal comprise par 
les scribes, de P, Orosilmcesta mundi^, ou encore celle de 
l'article de la biographie Didot : Or (osii) mis (eriarum) to- 
(bula) ; de Môrner préfère hominum miseria, explication 
qui nous semble peu vraisemblable, car elle ne rend 
compte ni de IV ni du t {d) de ormesta {hormesta, hormesda). 
La meilleure édition est celle qu'a donnée l'abbé Migne, 
Cursus Patrologiœ, xxxi; Paris, 1846, in-8". C'est un ou- 
vrage de pure polémique, comme le montre le titre vul- 
gaire (Pauli Orosii historiarum adversus paganos libri 
septem), ce qui a fait dire à Sainte-Croix (Examen criti- 
qioe des historiens d'Alexandre-le-Grand, 2"® édit. Paris, 
1804, pag. 121 sqq.) a qu'il avait vraisemblablement 
fourni àBossuetla première idée de son immortel discours 
sur l'histoire universelle ». La question est difficile à tran- 
cher, mais cette opinion nous paraît bien hasardée, étant 
donnée la nature même des deux ouvrages'. Orose veut 
prouver, par une revue rapide des événements tirés de 
l'histoire ou de la fable, que jusqu'à l'arrivée de Jésus- 
Christ (fin du livre VI), et môme jusqu'à rétablissement 
définitif du christianisme et à la chute de l'empire d'Oc- 
cident (fin du livre VII), les malheurs, les guerres, les 
crimes qui n'ont cessé d'affliger la terre, étaient amenés 

< Th. de Môrner, loc, laud,, pag. 26. 

2 M. Th. de Môrner a rassemblé ces explications à la fin do son travail. 
Voir également Fabricius (Bibl. laL med. et inf. xlatis, éd. Mansi). et 
Potlasth {BihL lit. med. ssvi). 

3 Ce qui est incontestable, c'est qu'Orose a été l'un des créateurs de la 
philosophie de Thistoire. Mais il manque de critique et accepte avec trop de 
complaisance les traditions populaires, lorsqu'elles sont favorables à son 
système (Gf A. Ghassang. Histoire du Roman dans l'antiquité , pai^. 172). 



RÉDACTIONS BN PROSE. 317 

par rignorance du vrai Dieu. Il commence son livre I" 
par une courte description de la terre empruntée, à ce qu'il 
semble, à Ethicus, et mentionne les principaux événe- 
ments fabuleux ou historiques, sacrés ou profanes, jus- 
qu'à la fondation de Rome. Le livre VII et dernier con- 
tient VIdstoire Auguste, jusqu'au temps d'Orose, traitée 
principalement au point de vue de Thistoire de TÉglise. 

Le procédé le plus fréquemment employé par Orose, 
pour faire une revue rapide des événements, lorsqu'il ne 
juge pas à propos d'entrer dans les détails, c'est la prêtée 
rition. Qu'on en juge par ce passage du chapitre XII du 
livre P*", qui se rapporte précisément à notre sujet : a Nec 

mihi enumerare opus est (et il ne fait que nommer 

Tantale, Ganymède, Pélops, Dardanus)... Illa quoque 
prœtereo quae de Persaeo, Gadmo, Thebanis Spartanisque 
per inextricabiles altemantium malorum recursus, Pale- 
phato scribente, referunt. Taceo flagitia Lemniadum, prœ- 
termitto Pandionis Atheniensium régis flebilem fugam ; 
Atrei et Thyestis odia, stupra et parricidia, cœlo quoque 
invisa, dissimulo, Omitto et QEdipum interfectorem patris, 
matris maritum, flliorum fratrem, vitricum suum. Sileri 
malo Etheoclem et Polynicen mutuis laborasse concursi- 
bus, ne quis eorum parricida non esset*. Nolo meniinisse 
Medeae amore saevo sauciae et pignorum parvulorum caede 
gaudentis, et quidquid temporibus illis perpetratum con- 
jici datur, qualiter homines sustinuerint , quod etiam as- 
tra fugisse dicuntur.» 

Ainsi finit le chapitre XII ; puis vient le chapitre XIII, 
intitulé : Certamen inter Cretenses et Athenienses, Lapithas 
et ThessaloSy qui se trouve placé, en effet, dans les traduc- 
tions en prose dont nous allons parler, immédiatement 



< Le texte que nous citons est conforme & celui de tous les manuscrits 
d'Orose que possède la Bibliothèque nationale, du moins de ceux que j'ai pu 
vérifier et qui portent les n«» 4871 à 4880 inclus, du fonds latin, prose ne 
fournissait donc que trois ou quatre lignes aux prétendus traducteurs pour 
l'histoire d'OEdipe et de la destruction de Thîèbes. 



318 LE ROMAN DE THÉBES. 

après rhistoire d'Œdipe et de ses enfants. Nous venons 
de voir qu'Orose rappelait en quelques mots cette légende : 
les auteurs de Chroniques ne pouvaient ici, comme pour 
la guerre de Troie, se contenter de ces brèves indications. 
Ayant sous la main le Roman de Troie et le Roman de 
ThèbeSy ils y ont puisé largement, en les accommodant au 
goût de leur siècle ; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est 
que la guerre de Thèbes se trouve parfois être beaucoup 
plus longuement traitée que la guerre de Troie, bien que 
le Roman qui constituait la principale source pour la 
guerre de Troie soit deux fois plus long que le poème sur 
la guerre de Thèbes. La raison en est, je crois, qu'il exis- 
tait des rédactions en prose isolées du Roman de Troie, 
peut-être dès le xiii* siècle ' , tandis que nous n'en connais- 
sons pas du Roman de Thèbes, à cette époque reculée, qui 
ne fasse partie d'une histoire universelle ou d'une pré- 
tendue traduction d'Orose, ou qui n'en ait été détachée. 

Ces fausses traductions d'Orose sont écrites dans le 
môme esprit que l'œuvre du fameux historien ; c'est là le 
seul titre des auteurs à prendre le nom de translateurs, 
comme il arrive dans le texte imprimé dont nous allons 
parler. 

J'ai dit des auteurs, j'aurai pu dire de l'auteur, car il a 
dû y avoir une première rédaction qui a servi de base à 
toutes les autres ; en effet, elles se distinguent le plus sou- 
vent par le développement particulier donné à certaines 
parties à l'exclusion des autres, et aussi par une liberté 
plus ou moins grande dans l'imitation pour les parties où 
Orose est réellement mis à contribution ; mais très rare- 
ment il y a traduction proprement dite, et Tordre n'est pas 
toujours scrupuleusement suivi. Quant à l'histoire de la 
guerre de Thèbes, le fond restant toujours le même (et ce 

< M. Joly (Benoît de Sainto-More et le Roman de Troiey pag. 827 du 
XXVII* vol. des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie] 
attribue cette date au ms. de la Bibl. nat., i*. fr. 1627, qui contieat une 
rédaction en prose intitiitée : La dernière Estoire de Troie, reproduite avec 
quelques variantes dans plusieurs autres manuscrits du xiv» et du xv« siècle. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 31D 

fond, c'est le Roinan de Thèbes), les scribes ou rédacteurs 
successifs n'ont fait que restreindre plus ou moins la ma- 
tière du poème, et ajouter quelques réflexions inspirées, 
tantôt par la comparaison du temps présent avec l'époque 
païenne, tantôt par les invraisemblances contre lesquelles 
le rédacteur sent le besoin de protester. Entrons dans quel- 
ques détails. 

Le manuscrit n"" 15455 du fonds français de la Biblio- 
thèque nationale (ancien 6730, anc. fonds de Saint-Ger- 
main, 6) est un beau volume in-f*, écrit au xv* siècle. 
C'est, parmi les manuscrits qui prétendent traduire les his- 
toires d'Orose, celui qui nous offre la rédaction en prose 
la plus étendue et la plus intéressante du /ia?nan (3?e Thèbes. 
Il est intitulé : Le premier volume des histoires de Paul 
Orose traduit, en françois. En tête de chaque chapitre, et 
très-souvent dans l'intérieur des chapitres, au commen- 
cement d'une phrase, on rencontre le mot Seigneurs^ 
qui montre que cette narration était destinée à être lue 
ou récitée devant un noble auditoire : formule d'ail- 
leurs fréquente dans les textes semblables du xiv^ siècle, 
où les rédactions en prose de nos vieux poèmes remplacè- 
rent d'ordinaire le texte môme, avec des modifications con- 
formes au goût du temps et aux changements survenus 
dans les mœurs. 

Après avoir raconté, suivant l'ordre chronologique, 
l'histoire des Hébreux, d'après la Bible, l'auteur passe à 
l'histoire desThébains. La soudure a lieu à la fin du cha- 
pitre intitulé : Comment les Ebrieuœ purent par le Roy des 
Moabites mis en servitude. Et puis après les en délivra Aoth, 
qui iiij'^*- ans les gou/o&rna^ comme vot^ orrez * , de cette 
manière : a Et ou temps decellui Aoth fut la cité de Thè- 
bes destruite. Si vous diray comment et par quelle ma- 
nière, ains que plus vous face des Ebrieux mencion. Et 
quant temps et lieu viendra, bien y sauray retourner. » 

^ Formule ordinaire des rubriques dans ce manuscrit. 



320 LE ROMAN DE THÉfiBS. 

Puis la rubrique que voici : Cy après pourrez ouir V histoire 
de Thèbes : et premièrement^ cominent un, roy de cette cité 
nommé Layus commaiida ung sien filz a destruire. (c Sei- 
gneurs, bien avez ouy ça arriéres comment Gadmus et son 
frère Phénix se partirent du règne d'Egipte et vindrent en 
Sirie et régnèrent a Thyr et a Sydonie ; et puis estera Gad- 
mus la cité de Thèbes en Visle de Maisson, qui puis fu Es- 
tines nommée ', comme vous pourrez ça avant ouir, et la 
régna il premier Roy. Seigneurs, cellui Gadmus ot .ij. filz 
qui après lui tindrent la cité : Tung ot a non Athamas et 
l'autre fut nommé Penthras ^. Après ceulz .ij. régna ung 
puissant roy de leur lignée qui Layus fu appelez. » 

A la suite de ce début, on trouve une abréviation assez 
régulière du Rom^an de Thèbes qui suit le poème d'assez 
près jusqu'à la première bataille, causée par le meurtre de 
la « tigresse privée », et à la mort d'Amphiaraiis ; le reste 
est considérablement réduit jusqu'à la mort des deux frères, 
puis le rédacteur reprend le système qu'il avait d'abord 
suivi et mène le récit jusqu'à la fin du Roman^ en y ajoutant 
un curieux chapitre dont il sera question plus loin. Nous 
venons de dire que la guerre de Thèbes proprement dite 
se réduisait presque à rien dans la rédaction en prose. L'au- 
teur ne fait en cela que suivre l'exemple des rédacteurs 
de romans en prose ou même de poètes, ses contempo- 
rains, qui préféraient, aux interminables récits de batailles 
de l'ancienne épopée, de riantes descriptions de la nature ou 
le récit d'aventures galantes. G'est ainsi qu'en Angleterre 
même, vers 1350, Guillaume de Paterne ^ ce poème d'aven- 
tures de la fin du xir siècle récemment publié par M. Mi- 
chelant pour la Société des anciens textes français^ était fort 
librement traduit. Le traducteur, entre autres modifications 



^ Ce nom est reproduit à la fia (voir ci-dessous). 

2 Sans doute PenUiée. Ces deux prédécesseurs de Laïus sont également 
raentiounés par le ms. 301 et le texte imprimé (voir plus loin); lo vis, 
15458 r> fr reporte ces détails à la fin, après la prise de Thôbes ; il doune 
Thamos et Pantras. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 321 

qu'il faisait subir au roman français, réduisait de beaucoup 
les récits de bataille, sans aller toutefois aussi loin que 
notre abréviateur * . Voici le chapitre où se trouve expliquée 
la cause des coupures faites dans notre Roman. 

Rubrique : Comme les baro7is de Grèce conclurent de 
tenir le siège de Thebes et y en mourut plusieurs , comme 



vou^ orrez. 



a Seigneurs, a ce conseil y ot assez parlé de diverses 
paroles ; mais en la fin se accordèrent qu'ilz ne se parti- 
royent mie tant que la ville feust prise, ou tous mourroyent. 
Et qu'ilz esliroyent ung aultre qui seroit ou lieu d'Amphio- 
rauâ pour faire a leurs dieux sacrifices, et qui enquerroit a 
leurs dieux responces de leurs affaires et de leurs adven- 
tures. Lors eslirent par Tost lequel pourroit mieulx avoir 
celle seigneurie, tant que .ij. saiges hommes anciens et de 
grant science y trouvèrent. L'un ot non Menalipus*, et 
l'autre Theoclamas*. Menalipus laissierent pour ce qu'il 
estoit de grant aage, etTheoclamas eslurentetmistrent en 
seigneurie : il avoit tous les jours de sa vie esté disciple 
de Àmphioraus. Et quant tout ce fut fait, tost feurent ras- 
seurez les Gregois, et distrent que jamais ne se partiroyent 
du siège pour nulle crainte ne pour nulle doubtance qu'ils 
eussent. — Et, seigneurs, ainsi comme vous orrez, feurent 
rasseurez les Gregois, aulz quelz mieux vaulsist de assez 
qu'ils s'en feussent retournez. Car moult souffrirent grant 
peine de chault et de froidure et des grans batailles orri- 
blés et cruelles, dont s'entroccirent dehors et dedans, 
comme gens forcenez qui de eulz n'avoient pitié ne compas- 

t Cf. p. Meyer, Rapport à rassemblée générale de la Société des anciens 
textes français (Bulletia de 1877, n« 2). 

3 II a dû se produire de bonne heure une confusion entre le meurtrier 
de Tydée, qui n'est point nommé ici comme tel, et le Melampvs de Stace 
et du Roman de Thèbes; les textes imprimés portent l'un (traduction 
d'Orose) Menalimpus, l'autre (Bdipus) Menolipus-, de môme pour les 
autres manuscrits. 

' Le ms. 301 et le texte imprimé correspondant {Roman d'Edipus) ont 
Trodinus. 

21 



322 LE ROUAN DE THÉBES. 

sion nulle. Mais de descripre les batailles et les agaiz qu'ils 
firent adoncques dedanz et dehors^ tant comme iU fm-ent 
au siège, n'est mie grantment mestier qite je votis devise; 
car assez tost par beau parler powrroyc je dire mer^nge qui 
ne serait raisonnable ne ne tourneroit a proufit a nulle 
créature *. Et pour ce laisseray a conter de- leurs conroiz et 
de leurs batailles, et vous dirai de la fin comment ils esploi- 
tierent, — Seigneurs, au commencement de la bataille ou 
assez tost après ce que Amphioraus mourut, y fut mort 
Tideus le bon et le gentil chevalier qui tant fut preux et 
hardy en sa vie que encore en parlent plusieurs et content 
en escriptures. Puis y fut mort Patronopieux * d'Arcade 
et Ypomenon {sic) fut noyez en une eave ou il s'embaty 
après ses ennemis par sa grant prouesce. — Et, seigneurs, 
sachiez que je ne me vueil entremettre de raconter les juge» 
mens de Daire le Roux, qui sa tour rendi a Polinices, par 
quoy la ville deut estre perdue ; car en ce seroit [grant]^ la 
pa/rolle, et ne seroit mie la vérité sceue; ^mais par beau par ^ 
1er est mainte chose contée et dicte qui n'est mie vraye en 
toute histoire traitée. Et pour ce larray je ester, et mainte 
aultre chose qui pourroit plaire par adventure a plusieurs, 
et vous dirai briefment comment les deulx (sic) par lesquels 
la dure bataille fu com/me?icée s'entreoccirent et par quelle 
manière, » 
Puis vient le combat des deux frères, le voyage ce des 

1 Cf. le Romande Troie, en prose, ms. B.N. !• fr., b9 785 t Si vous ay meaô 
jusques a la fin de la vraye istoire de Troye ; selon ce qu'elle fut trouvée 
en langage des Grégeois, fut mise en latin, et ge l'ay mise en romans, non 
pas par rirnes ne par vers, comme font les menestres qui font de leurs 
langues assez de contreuves pour faire maintes fois leur prouffit d* au- 
trui dommage^ mais par droit compte^ selon ce que je Vay trovée, etc. > 
Voir encore, sur cette excuse des rédacteurs en prose, Romania VI, 494 
sqq , Prologue en vers français d'une histoire perdue de Philippe-Auguste, 
où l'auteur dit qu'il écrit en prose pour mieux dire la véricé. 

* Lems. 301, B îf. f* fr., et le texte imprimé qui y correspond, donnent 
partout Parthonolopeus. 

3 Le mot grant est à suppléer; cf. ms. 301 et imprimé corresp.: *car 
trop en seroit grant parolle « . 



RÉDACTIONS EN PROSE. 323 

dames d'Arges » à Thèbes et la prise de la ville par Thésée, 
duc d'Athènes, dont Adraste avait imploré le secours. 
Enfin un dernier chapitre, étranger au Roman de Thèbes et 
intitulé : Comment le roi Adrastus et le duc d'Athènes se de-- 
partirent et allèrent en leurs contrées^ et comme Thèbes fut 
reedifiée et nommée Pallestine\ lequel se termine ainsi : 

a Et Seigneurs, ainsi comme vous pores ouir, re- 
tourna le roi Adrastus en sa contrée, ou il ne vesqui puis 
gueres, ains mourut tantost après ce qu'il fut retournez, ne 
onques puis tant comme il vesqui n'ot joie ne leesce. Et 
ainsi comme vous avez peu ouir, fut la cité de Thèbes 
destruite, qui moult fu ancienne. Car avant .iiij** [ans] ou 
plus fut la destruction de Thèbes faite que Romme ne 
feust édifiée ne commencée a édifier. Pour ce diz je 
que Thèbes fust moult ancien, si comme vous povez 
ouir et entendre. Seigneurs, après ce, ne demeura pas 
grantment que les povres gens qui de Thèbes s'en 
estoient fuiz au commencement du siège, et meisme- 
ment plusieurs qui de la bataille estoient eschappez, se 
rassemblèrent et revindrent arriéres a Thèbes, et se her- 
bergierent entour les maisieres des grans palais qui ars 
estoient; si remplirent la cité au mieulz qu'ils porent. 
Ainsi fut de rechef la cité peuplée et reedifiée et nommée 
Thebês la destruite. Mais puis lui changierent son nom les 
citoyens qui avoient honte et vergoigne de la destruction 
qui leur estoit readmenteue ; si la nommèrent Estines, et 
encores est ainsi appelée. Ne vous en quier plus faire men- 
cion, ains vous diray de ceulx qui au siècle habitoient et 
regnoyent adoncques a quelle fin ilz venoient, pour ce qu'ilz 
ne adouroyent ne ne creoyent Nostre Seigneur. Car bien 
sachiez, Seigneurs, que ces grans batailles et ces grandes 
maies adventures ne cessèrent ne ne finirent jusques a 
tant que Nostre Seigneur vint et descend! en terre, mais 
tantost fut toute humaine créature appaisée, et cessèrent les 

* Lo rubricateur, qui ne connaissait pas plus que nous Estinei a cru 
bien faire en corrigeant son texte. 



324 LB ROMAN DE THÈBES. 

batailles et les pestilences partout l'universal monde. Et 
pour ce doit chascun garder raison en lui avecques mesure 
et droiture, et Dieu amer, servir et honnourer parfaite- 
ment et de bon cuer, par lequel nous est donnée paix et 
concorde en cest siècle, et en l'autre repos sans tristesse 
ne douleur aucune et joye perdurable.» Après vient un 
chapitre intitulé : Comment Perseus de Micenes conquist 
grant terre en Aise, qu'il nomma Persa, puis desconfist il 
Liber pater, comme vous orrez*. Puis l'auteur reprend l'his- 
toire des Hébreux asservis par les Ghananéens, et délivrés 
grâce aux conseils de Delbora^ par fiara/fc*. 

Il convient de rapprocher du ms. 15455 l'ouvrage im- 
primé que possède la Bibliothèque pationale, et dont voici 
le titre : Les histoires de Paul Orose traduites en Français ; 
Senecque des mots dorez des quatre vertuz en français^, Paris, 
1491; 2 vol. în-f* gothique (avec gravures sur bois). D'après 
Brunet, il aurait été composé au xiv« siècle. Il offre les 
mêmes procédés d'imitation que le ms. déjà cité. S'il am- 
pUûe ordinairement son texte, il se pique de suivre exac- 
tement le plan d'Orose, ce que ne fait pas le manuscrit, et 
le côté moral de son œuvre devient plus saillant par l'ha- 
bitude qu'a le translateur de prendre la parole pour mora- 
liser ou pour contester l'opinion de ses auteurs, ce qu'il 
fait plus souvent que tout autre. Les quelques lignes con- 
sacrées par Orose à Œdipe et à ses enfants sous forme de 
prétérition sont remplacées par une rédaction en prose du 

1 Ce mot laisse supposer que Fauteur a'a pas compris le texte latin qu'il 
suivait, et qui n'était pas celui d'Orose. 

^ Uu manuscrit de composition semblable est celui où le scribe Maka- 
raume a inséré le Roman de Troie tout entier, en se Tappropriant, dans 
une traduction en vers de la Bible qui va jusqu'à Saiil (Bibl. nat., f^ fr., 
n® 903, anc. 7268, xiii« siècle). Voir Joly, Roman de Troie, Étude des 
manuscrits, 6. 

3 Cette œuvre, qui n'a, comme on sait, aucun rapport avec le Roman de 
Thèbes, a sans doute été ajoutée pour compléter le second volume, quand 
le manuscrit a été épuisé ; ou peut-être faisait-elle partie du manuscrit, ce 
que nous n'avons pu vérifier, n'ayant pas retrouvé celui qui a servi à Tim* 
pression. 



RÉDACTIONS ES PROSE. 325 

Roman de Thèbes, qui tient les trois quarts du premier vo- 
lume. Ce volume correspond aux trois premiers livres 
d'Orose, qui vont jusqu'à la mort de Seleucus ; il est inti- 
tulé : Le !•' livre de Paul Orose. Le second volume, inti- 
tulé : Le 2™' livre de Paul Orose, comprend le IV* et le 
V* livre, plus le commencement du VI% jusqu'au triomphe 
de Pompée à Rome, après la défaite de Mithridate. L'ou- 
vrage n'a point été achevé ; il se termine par ces mots : 
Et ainsy finent les victoires de Pompée. Reste parler de celles 
deJulles César, ainsy que mettent Lucan, Suetoiîieet Saluste. 
— Cy jînist Orose. — Puis viennent les mots dorés de Sénè- 
que, rangés par ordre alphabétique et accompagnés d'un 
développement. 

Après le Roman de Thèbes, qui correspond, comme 
nous l'avons dit, au chapitre XII du livre 1" d'Orose, 
l'auteur donne un chapitre intitulé : Cy commencent les 
misères qui furent entre ceux de Crette, d'Athènes et de 
Amazonie, correspondant au chapitre XIII d'Orose : Gerta- 
men inter Gretenses et Athenienses, Lapithas et Thessalos; 
c'est-à-dire que l'auteur reprend la traduction régulière 
d'Orose. Les mots qui terminent son travail laissent sup- 
poser qu'il n'avait point sous les yeux un exemplaire 
d'Orose, mais plutôt une de ces chroniques latines qui le 
prenaient pour base, car il se réfère comme elles à Lucain, 
à Suétone et à Salluste. Au début, une digression du 
translateur nous donne la clef de son système. Après avoir 
traduit assez exactement la préface d'Orose sous le nom 
deProhesme^ il ajoute ceci (et l'imprimeur, ou peut-être 
l'auteur lui-même, a pris soin de mettre en vedette, ici et 
en vingt autres endroits, ces mots, destinés à empêcher 
toute confusion : Le translateur) : «Ains pour ce que 
Orose en pou de paroUes latines traicte son livre, et en 
pou de langage compraint grande substance, il est requis 
qu'en ceste présente translation fiiicte du latin au franrois 
nous odjuxtons plusieurs choses recuillies et entraiches des 
livres anciens, pour plus amplement déclarer les paroles et 



326 LE ROMAN DE THÈBES. 

intentions de Orose. Pourquoy , en tant que a son commen- 
cement il parle de la division du monde en trois parties, 
nous recuillerons ce qu'en la Bible dit Genèse en son pre- 
mier livre parlant de la création du monde, afin de con- 
gnoistre et entendre quel le monde estoit devant qu'il fut 
divisé. » 

Puis vient ce titre : Premier chapitre auquel il touche 

DE LA CREATION DU MONDE. 

La guerre deThèbes, avons-nous dit, est ici longuement 
développée; elle occupe un espace bien plus grand que la 
guerre de Troie. L'auteur suit toujours le texte le plus 
étendu, celui de notre ms. A (B. N. 375, f fr.). Il donne 
comme lui, et aussi comme le ms. 15455 et toutes les autres 
rédactions en prose, l'épisode de la fille de Lycurgue, qui 
manque dans les mss. B et G. Il y ajoute même quel- 
ques détails; ainsi, Tydée excuse son départ précipité en 
disant que sa femme et Polynice l'attendent. Le ms. 15455 
ajoute de son crû que Lycurgue était absent, et que, s'il 
eût été présent, il eut fait plus d'honneur à Tydée, car il 
aimait bien le roi Adrastus; ce qui enlève tout le piquant 
de l'épisode dont le poète a orné l'œuvre de Stace. Il y est 
dit, en efi'et, que la jeune fille cacha Tydée dans sa chambre 
(3t le soigna de ses propres mains. 

De même que les autres rédactions en prose, celle-ci ne 
connaît pas le long passage intercalé dans BG (le conseil 
des dieux et la mort de Gapanée); il fait survivre Gapanée 
avec Adraste au désastre de l'armée grecque et le fait mou- 
rir au dernier assaut de Thèbes. Les jeux funèbres en 
Thonneur d'Archémorus et l'épisode de Montflor manquent 
complètement, comme dans les autres rédactions, et deux 
pages suffisent, après la mort d'Amphiaralis, pour arriver 
au combat des deux frères. L'auteur ne s'astreint pas tou- 
jours, dans les détails, à suivre le Roman ; nous en avons 
cité un exemple plus liaut, eu voici d'autres : Adraste 
adresse à ses dieux une assez longue prière pour leur de- 
mander s'il doit donner ses filles aux deux chevaliers 



RÉDACTIONS EN PROSE. 327 

Polimites * et Thideus. Dans le combat de Tydée contre les 
ôOThébains, on lit ceci : « ... Et avecques bûches en ma- 
nière d'eschelles qu'ils dressoient amont la montaigne, 
ymaginerent de l'assaillir et y monter. » Il y a un chapitre 
intitulé : La teneur des mandemens que envoya le roy 
Ethioeles aux seigneurs de son pays, « Nous, Ethiocles, par 
la grâce des dieux roy de Thebes, a tous noz bons feals 
amis et serviteurs, seigneurs, barons, chevaliers, et autres 
gentilz hommes de nostre dit royaume, salut. Savoir fai- 
sons, etc.» Le poème ne va pas si loin dans la substitution 
des mœurs féodales aux mœurs de l'antiquité grecque. 
Dans répisode d'Hypsipyle, l'auteur rappelle Tépisode de 
la fille de Lycurgue par ces mots : « Or congnoissoit Thi- 
deus le lieu, car aultres fois y avoit esté en revenant de 
Thebes, et au propre vergier ou la fille de Ligurgus l'avoit 
trouvé s'en alla, la ou il arriva une belle jeune fille tenant 
ung beau petit filz entre ses braz d . 

Après le chapitre : Comment la royne Jocaste s^aœorde 
d'espouser Edipus^ on lit ceci : «Doloroux fut ce mariage et 
piteuse assemblée : car la raere print a mary le propre 
enfant qui avoit tourné en ses costés, et qui avoit occis 
son père, en quoy nous debvons noter que le monde 
estoit bien adoné aux subgestions du dyable, et peu y en 
avoit qui creiissent en Dieu *, mais aux ydoles plaines de 
dyables, lesquels les decepvoient et tourmentoient* en plu- 
sieurs manières, etc.» Il revient sur cette idée à la fin du 
dernier chapitre, comme le ms. 15455. Tout cela est 
arrivé, dit-il, parce qu'on n'adorait pas le vrai Dieu ; et il 
ajoute (en son propre nom et non d'après Orose) que 

1 Cette altération bizarre vient- elle de rimprimeur, qui aurait mal lu le 
manuscrit? ou est-elle le fait del'auleur ou d'un scribe? C'est ce qu'il est 
difficile d'afïîrmer. Le ms. 301 a régulièrement Po/tcen/î.ç. par une méta- 
thôse facile à expliquer. Du reste, le traducteur pouvait savoir le latin et 
ignorer la véritable forme du mot purement grec Polynices] en général 
il reproduit assez correctement les noms propres. 

2 Cf. Roman de Thebes, v. 65-8Î. ci -dessus, pag. 246. 
' Imprimé : lesquelles les decepvoit et tourmentoit. 



328 LE ROMAN DE THÈBES. 

Thèbes fut détruite environ 400 ans avant la fondation 
de Rome, et qu'elle fut rebâtie sous le nom de Estines 
(cf. plus haut ms. 15455). Le translateur intervient encore 
parfois pour contester les affirmations de son auteur, mais 
il n'oublie pas qu'il est censé traducteur, et traducteur 
d'Orose. Par exemple, après avoir dit que le roi fit conduire 
Jocaste (et ses filles) par «Polimites son propre fils, Thi- 
deus et Parthonopeus, Roy d'Archade, lequel convoitoit 
fort Ysmayne, la sœur de Polimites, laquelle eust bien 
voulu avoir a femme», il ajoute : Le translateur, — 
«D'aucuns disent que Polimites, Thideus et Parthonopeus, 
qui convoioient la royne Jocaste en la cité, entrèrent de- 
dans et allèrent jusques au pallays par sauf conduyt, et que 
a l'issue on les guettoit pour les occire en traïson. Mais 
Orose n^ en parle pas\ et aussi n'est pas le cas vraysembla- 
ble, congneu que ceulx estoient les principaux adversai- 
res, avecques ce que Thideus estoit desarmé , et a peine 
fust entré dedans ung lieu si dangereux pour lui sans 
armure. Mais entrassent ou non, cela ne varie point l'in- 
tention de nostre docteur Orose, lequel tant seulement 
veult monstrer la fin de la misère qui y advint.» C'est sans 
doute parce qu'il n'a en vue, lui aussi, que la fin, qu'il 
court au dénouement. 

Parmi les histoires universelles manuscrites qui se ré- 
clament d'Orose, mais dont les sources sont parfois très 
diverses, et qui donnent moins de développement à l'his- 
toire de Thèbes, il faut citer : l^'à la Bibliothèque nationale, 



^ A l'en croire, il semblerait qu'Orose parle de tout le reste. VEdipus 
dit seulement : i Et dirent plusieurs que .... mais je ne le croy pas 
certainement, car Thideus n' estoit pas si fol qu'il sembatist sur ses enne- 
mis desarmés (Us. desarmé), et que Policenes s'embatist soulz la promesse 
do son irere Ëlhiocles, qui moult esloic traistre. » C'est bien le cas dédire, 
de ces naïfs nklacteurs en prose, ce quo M. A. Chassang (Histoire du 
Roman dans V antiquité, pag. 26) dit des logographes grecs : « Quand il 
leur arrivait de discuter une tradition, leurs raisonnements étaient plus 
naïfs encore que leurs narrations : ces raisonnements détruisaient la chaîne 
de la légende, sans la remplacer par le sérieux de l'histoire. » 



RÉDACTIONS EN PROSE. 329 

fonds français, le n** 39 (Le <i Premier livre d*Orosey>j 
commençant par ces mots nQuant Dieu le créateur eut fait 
le ciel et la terreio, et finissant par ceux-ci : et ce fut 
Van ,vij. c. iiij^' et .xiij, que la cité de Romme avoit esté 
fondée. — Cy fine le premier livre de Orose) et le n" 64, an- 
cien 674 0' ((iLes chroniques que Orosiv^ compila » , commen- 
çant par ces mots ; Cy commencent les Chroniques que 
Orosius compila, — Qioant Dieu le créateur^ etc., et finissant 
par ceux-ci : vom comme7iceray ci après selon Salluste et 
Liùcanj)) ; auxquels il convient d^ajouter les n®* 182 (anc. 
6844'), 246 (anc. 6890), 250 (anc. 6894), 251 (anc. 6895), 
677 (anc. 7126), 678 (anc. 7127), 22986, (anc. f Navarre 
30), peut-être d'autres encore, qui ont pu échapper ànos in- 
vestigations * ; 2'' à la bibliothèque de T Arsenal, le n** 22, 
Anciennes histoires selon Orose, 

* J'ai eu la curiosité de rechercher si, parmi les chroniques iatiaes, il n'y 
avait pas trace d'une rédaction latine faite sur le Roman de ThèbeSy ou lui 
ayant servi de base, et qui, prenant le nom d'Orose, aurait jusUllé le titre 
donné par certains traducteurs français à leurs compilations. Voici le ré- 
sultat de mes investigations dans le fonds latin de la Bibliothèque nationale 
(manuscrits) : 

N® 4931. — Chronicon universale : raconte la guerre de Troie en quel- 
ques pages, puis s'occupe d*Énée et de Rome, mais ne dit rien de Thèbes. 

N® 4931 A. — Chronicon ah Orbe condito ad Carolum imperaiorem 
(1385) Pétri de Herentals, canonici Prœmonstralensis et Prions Flores- 
siensis : la guerre do Troie y est racontée assez longuement d'après 
Darès (ce qui équivaut peut-être à dire : d'après Benoît de Sainte -More), 
et d'après Uelmadus (est-ce Helmoldus ? ce serait alors une autorité fic- 
tive). L'auteur ne fait qu'indiquer la prise de Thèbes. 

N® 4931 B. — Chronicon anonymi ah Orbe condito ad regnum Ezechis 
régis : ne s'occupe que des Hébreux. 

No 4932 — Chron. anon, ah Orhe c. ad 1048 : n'est qu'une table de 
noms propres distribués en différentes listes. 

No 4933 {Chron, anon, ah 0. c. ad 1168) et n» 4934 {Chron, an, ah 
0, c. ad 1159) : offrent un résumé très sec de l'histoire universelle par 
ordre de dates, en passant sans cesse d'un peuple à l'autre. Voici ce qui se 
rapporte à Thèbes dans le no4934 ; t Abimelech et Thola regnaverunt an- 
nis XXVI. Priamus, Laomedontis filius, Trojas régnât. Nec multo post 
Pentesilea regno Amazouum polita est, que Trojano bello intus fuisse di- 
citur. Per hoc tempus urbs Thebarum a Grecis obcesa est. Posl * PoUiniccny 

* Abréviation douteuse : pt, avec p barré. 



330 LE ROMAN DE THÉBES. 

Une mention spéciale est due aux mss. B. N. 22554 
(anc. Lavallière il) et 24396 (anc. Lavall. 26), dans 
lesquels la rédaction en prose du Roman de Thèbes a autant 
d'importance que dans le ms. 15455, mais qui n'ont ni le 
titre d'Histoires d'Orose, ni le même développement chro- 
nologique que les mss. déjà cités. Ils renferment d'abord 
quelques chapitres de légendes grecques ou assyriennes, 
puis le Roman de Thèbes mis en prose, puis quelques 
chapitres de légendes empruntées à différentes sources ro- 
manesques, enfin le Roman de Troie en prose (complète- 
ment séparé du reste dans le ms. 24396 par un explicit 
et un nouveau titre), ce qui justifie un peu, mais non pas 
complètement, le titre de la table qui commence le volume, 
table que nous allons reproduire, pour montrer quel est 
exactement le plan et l'importance de cette rédaction, très 
voisine de celle du ms. 15455, de la traduction d'Orose 
imprimée, et de VEdipm manuscrit et imprimé dont il 
sera parlé plus loin : 



Asclepius f\ii3se scribitur, etc. » Gomme oq le voit^ ce n'est pas dans les 
trois Chroniques antérieures au Roman de Tlièbes que son auteur a pu pui- 
ser. 

No 4935. — Chronicon anonymi a mundi creatione ad annum 1220, 

N® 4936. — Anonymi libellus memorialis , sive chron. ab 0. c. ad 
ann, Chrisii 1244. 

N<> 4937 et 4938. — Anon, chron» a mundi cxordio ad ann. ChrisU 
1264. 

Ces quatre chroniques ont pour base, dans leur première partie, l'his- 
toire résumée des Hébreux, comme le no 4931 B, avec Tindication chrono- 
logique des événements contemporains. Mais elles ne mentionnent pas la 
guerre de Thèbes. Le n<» 4946 (Çhron. anon. a Noe usque ad ann, Chr. 
532) est écrit par un Italien, au point de vue spécial de l'histoire des 
villes d'Italie, et de l'histoire religieuse à partir de Jésus-Christ. Il n'y est 
pas question non plus de Thèbes. 

Les no* 5932 et 5949 renferment des chroniques de France commençant 
à la guerre de Troie, dont Bouquet a cité des extraits, roc. X, pag. 293 ; 
XI, pag. 371 ; XII, pag. 62, 208, 215, mais la guerre de Thèbes n'y est 
point racontée, ce qui n'a rien d'élonnaut. Il faut donc chercher dans le 
Roman de Thèbes seul la source des rédactions en prose que nous possé- 
dons de la guerre de Thèbes, et le nom d'Orose n'est là que pour servir 
d'autorité à l'abréviateur. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 331 

Cy commence la table du livre de la destruction de Troye* , 
et parle du roi Nimus qui premièrement porta armes. — 
Comme la royne Semiramis tint toute Assire après lui. — 
De la division de trois puissans règnes et de leur seigneu- 
ries. — Gomment Romme avet des lors qu'elle commença 
et a encore la seigneurie. — Gomment Romme commença 
quant Babiloine fut destruite. — Gi commence a parler 
des lignées des rois d' Assire. — Encore compte des Assi- 
riens, et du déluge qui courut en Thessale. — Des pesti- 
lences qui régnèrent ou tems mesmes. — Gomment 
Damaiis s'en alla en Grèce. — Gomment Dardanus fut la 
première semence de Troye. — Des roys qui les règnes 
tindrent. — Encore de ceux qni régnèrent adoncques. — 
De Dedalus. — Des maulx du siècle et pourquoy ^. 

Des hystoires de Thebes et du roy qui lors estoit. — 
Gomment le roy commanda son fils occire. — Gomment 
veneurs trouvèrent Tenfant. — Gomment l'enfant fut 
nommé Edypus et comment il fut gardé et nourri. — 
Gomment Edypus cuidoit estre filz au roi Polibum. — 
Gomment Edypus sceut que [le] roy n'estoit pas son père. 
— Gomment le roy dist a Edypus qu'il n'estoit pas son 
père. — Gomment Edypus s'en alla au temple ou estoit 
AppoUoet lui pria qu'il luidonnast responce qui estoit son 
père. — Gomment Edypus occist son père. — Gomment 
ceulx de Thebes firent grant dueil por le roy. — Gomment 
Edipus s'en alla à Thebes et en son chemin trouva une beste 
moult diverse qui estoitnommée Spinn, qu'il occist. — Gom- 
ment Edypus print a femme la royne de Thebes sa mère. — 
Gomment Edypus sceut qui estoit son père et sa mère» et 
la royne qui estoit son filz. — Gomment la royne esprouva 
la certainté de Edypus. — Du dueil et de la fin do Edypus'. 

* n y aurait autaal île raison de dire: c de la destruction de Thebes », 
•u plutôt il aurait fallu dire : € de la destruction de Thebes et de Troie t . 

^ On voit ici un souvenir d'Orose et de ses imitateurs directs. 

^ Toutes les rédactious en prose s'accordent à faire mourir OBdipo dans 
le cachot où l'avaient jeté ses fils, et il ne reparait pas, comme celaa lieu dans 
le Roman. Le ms. 15455, après avoir parlé du conseil tenu par Élôocle à 



332 LE ROMAN DE THÈBES. 

— Du (Dontens qui fut entre Ethiocles et Pollimices (sic). 

— Gomment Pollimices vuida la terre. — Gomment 
Adrascus ' (sic) fut roy d'Arges et tint Grèce. — Gomment 
Pollimices vint es sales du roy de Grèce. — Gomment Thy- 
deiis le filz au roi Galadoyne (lis. au roi de Galidoine 
==:Calydon) vint la ou estoit Pollimices. — Gomment le roy 
mena les chevalliers en ses salles. — Gomment le roy 
Adrascus manda ses filles en ses (lis. leur) chambres. — 
Gomment le roy Adrascus se pourpensa qu'il donneroit ses 
filles aux chevalliers. — Gomment Thydeiis et Pollimices 
octroierent le mariaige. — Gomment Ethiocles ouyt nou- 
velles du mariaige son frère. — Gomment Pollimices se 
conseilla au roy Adrascus. — G. Thydeiis dist qu'il 
iroit au messaige. — G. Th. alla a Thebes. — G. Th. fist 
son messaige. — G. le roy Ethiocles respondit a Th. — 
G. Th. respondit au roy Ethiocles. — G. Th. desfia le roy 
Ethiocles. — G. le roy Ethiocles fist suivir et guetter Th- 

— G. le connestable du roy Ethiocles et sa chevallerie 
s'embuscha contre Th. — G. Th. se desfendit contre L 
chevaliers. — G. la fille au roy Ligarges trouva Th. — 
G. Th. parla a la fille au roy Ligarges. — G. Th. se 
partit de la fille au roy Ligarges. — G. Th. rapporta son 
messaige. — Du chevallier a qui Th. avoit sauvé la vie, 
comme il porta les nouvelles a Ethiocles. — G. le cheva- 
lier s'occist. — Du dueil que firent ceulx de Thebes pour 
là mort des chevalliers. — Du conseil que les barons de 
Grèce donnèrent au roy Adrascus pour vangier Thydeiis. 

— Gomment le roy manda les barons de Grèce. — Quelz 
gens vindrent a Taide du roy Adrascus. — Gomment Th. 

l'c privée des Grecs, fait cette réflexion : c Seigneurs, plusieurs dient que 
le roy Edipus, le père aux deulz (sic) filz Ait a ce conseil donner et faire : 
mais il me semble que ce ne se peust legierement faire. Car supposé qu'il 
eust esté en vie, n y feust-il mie venuz, tant les heoit et tant vouloit leur 
maleureté. » L'auteur du poème remanié était sans doute de cet avis. 

* Adrascus, lie nom se trouve également ainsi orthographié dans V Edi- 
pus (manuscrit et imprimé) ; Terreur provient du scribe, qui a lu un c là 
où il y avait un (, ces deux lettres se confondant facilement dans l'écriture 
du xiii* siècle. 



RÉDACTIONS BiN PROSE. 333 

manda ses amis. — C. eut grant joye de ceux qui viadrent 
a son aide. — G. le roy Ethiocles manda ses amis. — Du 
serement Ethiocles. — Gomme Amphoras fut espoventé 
des paroUes des dieux. — G. Amphoras alla en Tost cour- 
roucé. — G. les barons ne vouidrent croire Amphoras. — 
G. Tost se meut et vint en la terre du roy Ligarges. — G. ils 
trouvèrent eave. — G. Alchimerus le petit fîlz du roy 
Ligarges fut mort, lequel gardoit Quiziphile * , qui avoit 
enseigné l'eave a ceulx de Tost. — G. Quiziphile s'en alla 
a Tydee pleurant pour la mort de Tenfant et comment le 
roy lui pardonna. — G. l'ost vint devant Thebes. — G. Tost 
se logea et comment Ethiocles se conseilla. — G. la royne 
de Thebes avec ses deux filles vint au roi Adrascus pour 
traictier delà paix. — G. et pourquoy la bataille commença 
entre ceulx de Thebes et les Grieux. — G. ceulx de Tost 
s'assemblèrent a ceulx de Thebes. — G. la royne de The- 
bes parla au roy Adrascus. — G. Amphoras périt. — G. le 
roy Adrascus se conseilla a ses hommes. — G. PoUimicos 
et Ethiocles s'entreoccirent. — De Tassault qui fut aux 
portes. — G. les dames de Grèce viendront a Thebes. — 
G. le duc d'Athènes requist au roy Greon les corps des 
Grieux morts. — G. le duc d'Athènes assiégea et print 
Thebes. — G. les dames de Grèce ensevelirent leurs barons, 
et du dueil qu'elles en firent. — G. le roy Adrascus re- 
tourna en Grèce. — G. Thebes fu restorée {ms. 24396 : 
G. les paubres gens restaurèrent la cité, qui encore est 
appellée Ettrie), 

De ceulx d'Athènes et de ceux de l'islede Grethe qui en 
cellui temps seignoiroient {lis. guerroioient). — Gomment 
le roy d'Egipte voult conquerre tout le monde par son 
oultrecuidance. — G. le roy d'Egipte fut desconfiz en 
Seiche {m$. 24396 : Siche*). — G. le roy d'Egipte [lU. 

1 Le rubricateur a mis : Que sa fille ; daos le texte, il y a Quiziphile 
(= Hypsipyle). 

s « Le roy de Syche estoit a une partie d'Europe selon la grant mer Oceane, 
qui tout le monde environne , et ce règne départ au règne de Paflagonie 
et Europe et Aise. • 



334 LE ROMAN DE THÊBES. 

(le Seiche, d'après le vis. 24396) alla en Seiche [lis. en 
Egipte) pour conquerro le règne. — G. les dames de Sei- 
che allèrent vengiér leur filz et barons. — G. les dames 
de Seiche portèrent premièrement armes. — G. la royne 
Synope alla vengier sa mère. — G. les Grieulx envaïrent 
Hercules. — G. Hercules occist Antheus. — Gy parle de 
la prouesse Theseus son compaignon. — Gomment Japhet filz 
Noé fut commencement de Troye. — Du lieu ou Troye fut 
fondée, etc. Ces deux chapitres appartiennent à l'histoire 
de la guerre de Troie (Roman de Troie mis en prose), 
mais en sont indépendants, comme on peut le voir par les 
titres mômes. Le ms. 24396 sépare cette partie du re- 
cueil. Après ces mots : Explicit de Hercules et de Teseus^ il 
met au-dessous à l'encre rouge : Deo gracias. Amen ; puis, 
à la page suivante : Cy commence la grant et vraye hys- 
toire de Troye la grant, en laquelle sont contenues les epis^ 
très et lettres que les dames envoioient aux chevaliers et les 
chevaliers aux dames, laquelle hystoire contient XXVII ba- 

tailles y laquelle hystoire le roy envoya^ etc et est la dicte 

histoire toute complète sans rien abréger. 

Il faut classer à part le manuscrit B. N. f* fr., n«> 15458 
(ancien Saint-Germain 88), ainsi désigné dans le catalo- 
gue : Ancienne chronique depuis Laïus, roi de Thebes, jus- 
qu'à Charles, comte de Provence^ qui fut empereu/r (1264); 
1 vol. in-fol. papier, xv' siècle. Le premier chapitre n'a 
pas de titre ; il traite de la destruction de Thèbes, en 
commençant par Laïus et Œdipe, et contient 8 pages à 2 
colonnes et une demi-colonne. Le dernier chapitre est in- 
titulé : Comment le roi Charles desconfit le petit Conradin. 
Ge manuscrit abrège régulièrement au début l'histoire 
d'Œdipe ; mais ensuite il se restreint encore et supprime 
certains passages importants, comme Tépisode de la fille 
de Lycurgue et celui d'Hypsipyle. Un ou deux échantillons 
suffiront pour permettre d'apprécier sa manière : «Quand 
le roy Adrastus eut assemblé ses grants ousts, il vint de 
la cité d'Ârges et vint a Thebes et l'assist. Geulx de de- 



RÉDACTIONS EN PROSE. 335 

dens s'aparillerent de deffendre ; car ils estoient mult bien 
garais, et eut davant la cité mainte bataiUe et mainte mes- 
lée de ceulx de dedens à ceulx de dehors, et maint che- 
valier mort d'une part d'aultre. Ung jour avint que la 
roine Jocaste et ses deulx filles seurs a Polinices alerent 
en Toust pour parler a son fils de la paix; ».... et un peu 
plus loin : « Ung aultre jour s'asemblerent les bataiUes : la 
fut Thideiis mort le bon chevalier, qui tant avoit esté saige* , 
courtoys et preus, et mult d'aultres prodomes y furent 
ocis. Une aultre foiz rasemblerent leur batailles : la aba- 
tit Polinices son frère Ethiocles au jouster, etc. » On voit 
avec quelle rapidité l'auteur mène son résumé dans la der- 
nière partie de ce chapitre. Il s'étend un peu plus au dé- 
but, mais il y est encore bien plus court que les autres 
abréviateurs : a Quant il (Edipus) vint en Taage de XV ans, 
il voult mestraier tous ceulx qui estoient autour de luy. 
Et tant que ung jour il se courrousa a ung sien compai- 
gnon qui lui dist qu'il avoit tort, quand il faisoit tant 
d'oultraiges ; car bien sçavoit il qu'il n'estoit pas filz de 
Roy, ainz avoit esté trouvé en la forest. Quant Edipus oyt 
cela, il fut mult doulant et traist le Roy a une part et le 
conjura sur ses dieux qu'il Juy dist a qui fils il estoit. » 
Voici comment le ms. 15455 traite ce passage * : « Et quant 
il vint en Taage de XV ans, il fut moult fier et moult or- 
guiUeux, et vouloit mestrier tous ceulx qui entour luy es- 
toient , ne ne prisoit riens leur affaire, car il cuidoit estre 
seigneur et damoiseau sur tous. Et tant alla la chose que 
Edipus, qui estoit grant et fier, se courrouça a ung sien com- 
paignon, et montèrent tant paroles que cellui lui demanda 
pourquoy il se monstrait si fier et si orguilleux et qu'il 

1 Celte épithète rappelle un peu i'élogo dos ciiefs, qu'Euripide met dans 
la bouche d'Adraste dans les Suppliantes (voir notre 1'* partie). 

3 V Edipus (ms. 301 et imprimé) a le môme texte, sauf deux ou trois va- 
riantes insignifiantes, consistant surtout en des changements de touruure. 
Devant les mots : c Et tant alla la chose > , il a une rubrique, comme le 
ms. 22554. Les chapitres de ces deux manuscrits sont plus nombreux que 
ceux du ms. 15455, quoique le texte soit à très peu de chose près le mêm». 



336 LE ROMAX DE THÉBB8. 

vouloit avoir la maîtrise sur lui et sur les autres. Edipus 
lui respondi pour ce qu'il le vouloit et devoit faire. Et cel- 
lui lui dist tantost : « Ne le faites point pour ce que vous 
cuidez que le Roy soit vostre père , car bien sachiez qu'il 
ne Test mie, ainz feuStes trouvez en la forest obscure ; ne 
se seit on qui vostre père ne vostre mère furent. Et pour 
ce ne vous devez tant enorguillir que vous malmenez moy 
ne les aultres ; mais pourpensez vous qui vous estes, ne ne 
vous contoiez point trop pourtant se le Roy vous monstre la 
franchise de lui. jd Quant Edipus ouy ainsy parler cellui, il 
fut moult iriez ; car il cuidoit estre fils du Roy Polibus ; 
si ne sçot que faire ne que dire. Lors se pourpença qu'il 
yroit au Roy pour apprendre et savoir, s'il onques peust , 
la vérité de ceste chose. Et se cellui lui a dite mençonge, 
il s'en vengera, s'il puell, et a grant douleur lui fera flner 
sa vie. Et se le Roy lui affirme que ce soit vérité, lors n'y 
aura fors d'encerchier qui son père ne sa mère furent ou 
estoient. — (Rubrique). Adoncques s'en vint Edipus au roy 
Polibus ; si lui demanda en conseil, et sur ses dieux qu'il 
adoroit le conjura qu'il ne lui celasl mie s'il estoit son filz 
et s'il congnoissoit point sa mère. Le Roy, qui ce ouy, le 
regarda ou viaire, et lui sembla moult triste. Siluy de- 
manda qu'il avoit qui si estoit troublé, et s'il ne savoit 
bien qu'il (nej feust (pas) son père * . Edipus lui respondi : 
« Sire, ainsi n'est il mie ; si vous pri, tant comme je puis, 
que vous m'en dictes la vérité, ou je ne demourray plus 
en vostre royaulme, ainz m'en irai en aultre contrée pour 
enquérir se de ceste chose pourray riens savoir ne appren- 
dre. » Quant le roi Polybus ouy ainsi parler Edipus, etc. » 
Gomme trait particulier au ms. 15458, il faut mentionner 
ceci qu'il appelle les filles d'CEdipe Gorgone et Ymaine; l'Edi- 
piùs les nomme Congiie et Ymenée. Ainsi les deux scribes ont, 
chacun de son côté, identifié un des deux noms qu'ils ne 
connaissaient pas avec un autre à eux moins inconnu. Les 

* Edipus : Adonc il sçavoit bien que il n* estoit mye son père; ce qui 
est plus clair. 



RÊDAGTI0X8 EN PROSE. 337 

deux formes Congne et Gorgone semblent d'ailleurs déri- 
ver d'une source commune, où la première partie du mot 
i4nt£^o7i0 avait été supprimée par un accident quelconque. 
Il est à remarquer du reste que les rédactions en prose de 
notre poème estropient en général davantage les noms 
propres, sans doute parce qu'elles s'éloignent de plus en 
plus de la source par la succession des manuscrits, et 
qu'elles sont rédigées ou transcrites à des époques encore 
plus ignorantes de l'antiquité classique. Mais revenons à 
l'étude des manuscrits. 

Le no 301 du f français (anc. 6925), in-f% fin du 
XIV* siècle ou commencement du xv% est intitulé : et Les 
livres des histoires du commencement du monde. Il com- 
mence par cette rubrique : Ci comence Vystoire de Ihebes 
et comment elle fut destruite environ .P. et .te. ans ains 
que Rome fust commencée ne fondée, — Puis viennent ces 
mots : ce Un roy estoit adonc assez riche et puissans, Layus 

fu appeliez,..^ » Il finit par : <r Et ce fu Van quil ot 

,vij. cens ans que la cité de Roms avoit esté commencée a 
faire, » Suit une rubrique : Ici finissent les livres des hys-' 
toires du commencement du monde : c'est d'Adan et de sa 
lignie, de Noé, de la destruction de Thebes et du commence^ 
ment du règne de Femenie, et Vystoire de Troye la Grant^ 
et de Alexandre le Grantet son père, et de Cartage et du 
commencement delà cité de Rome. Ce serait donc une rédac- 
tion en prose de la traduction en vers de la Bible ^ du 
Rmnan de Thèbes^ du Ram^n d^ Troie (qui comprend l'his- 
toire du royaume de Femenie), du Roman d'Alexandre et 
de VÉnéas\ mais il y a là une erreur du rubricateur, car cet 
exemplaire commence à l'histoire de Thèbes, qui va du f* 1 
au f 20. Après l'explicit : Cy finis t de Thebes la destruc- 
tion^ l'on trouve au commencement de la page suivante 
cette rubrique : Ci commence Vystoire de ceulzde Athènes 
et de ceulz de Vislede Crète qui en ce temps se guerroioient , 
et du commencement du règne de Femenie et de Hercules et 
de Jason. 

22 



338 LB ROMAN Dfi THÉBES. 

« 

Gomme la prétendue traduction d'Orose, cette rédac- 
tion mène Thistoire romaine jusqu'au retour de Pompée à 
Rome. En ce qui concerne le Roman de Thèbes, elle offre 
à très peu près le même nombre de chapitres que celle des 
manuscrits 22554 et 24396, et un texte très rapproché, 
mais plus ancien. M. Paul. Paris {Mss. fr.^ tom. II, pag. 318) 
croit qu'il est du xjii* siècle; en tout cas, la langue a cer- 
tainement été rajeunie par le scribe. Cette rédaction est 
surtout intéressante en ce qu'elle a fourni la matière de 
VEdipiùs imprimé, dont il nous reste à parler * . 

Le volume de la Bibliothèque nationale, coté Y 3671 
A (anciennement Y 2 — 235) renferme, reliés ensemble : 
i^L'hystoire plaisante et récréative faisant mention des 
prouesses et vaillances du noble Sy péris de Dinevaulœ et de 
ses dix-sept fllz, nouvellement imprimée à Paris (gravure 
sur bois au bas du titre). — On les vend a Paris, en la rue 
Neufve Nostre Dame, a l'enseigne de Sainct Nicolas (sans 
date). 2® Le Roman de Edipus fllz du Roy Layus lequel 
Ëdipus tua son père. Et depuis espousa sa mère : Et en eut 
quatre enfants. Et parle de plusieurs choses excellentes. 
— .vj. L. — On les vend a Paris en la rue Neufve Nostre 
Dame a l'enseigne Sainct Nicolas (sans date). 3* Paris et 
Vienne, imprimé nouvellement a Paris. — .viij. L. — 
(Gravure sur bois) . — A Paris pour Jehan Bonfons libraire 
demeurant en la rue Neufve Nostre Dame a l'enseigne Sainct 
Nicolas. 

La réimpression faite dans la collection Silvestre en 
1858 porte le titre suivant : S* ensuit le Roman de edipv^ 
fdz du roy Layus lequel Edip^ tua son père» Et depuis 
espousa sa mère : Et en eut quatre enfants. Et parle de 

1 C'est donc à tort que Graesse {Die gro^sm Sagenkreise des Mitlelal^ 
irrs) pense queVEdipus^ qu'il ne connaît qiio par rimprimé, ou môme par 
le titre seul de l'édition du xvic sièclo, doit être attribué à Raoul le Fèvre, 
chapelain du duc do liourgo^ne, l'auteur incontoslé du Recueil des histoires 
troyennes,àoni en liG3 (ou, selon Dunger, en 14G4), dont il sera parlé 
plus loin. Gholevius {loc. laud. I, pag. 145) émet la môme opinion, sans ap- 
porter aucun 3 preuve. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 339 

plusieurs choses excellentes. Nouvellement imprimé à Paris. 
— Une note placée à la fin du volume dit que cette édition 
est faite d'après l'exemplaire de la collection Cangé, im- 
primé pour le libraire Pierre Sergent, qui se trouve depuis 
1733 à la Bibliothèque nationale; elle ajoute que l'édition 
donnée par Bonfons, qui tint la même librairie, édition 
signalée dans le Manuel du libraire et la Bibliographie 
instructive, n'est connue que par tradition. L'auteur 
de la note n'a qu'à moitié raison : cette édition Bonfons 
n'existe ni à la Bibliothèque nationale ni ailleurs, et elle 
n'a jamais existé. La confusion vient de ce que le dernier 
des trois ouvrages reliés ensemble sous le n" Y 3671 A 
a été réellement imprimé pour Bonfons, tandis que le 
second, VEdipus, l'a été pour Pierre Sergent, ainsi que l'at- 
teste Vexplicit. 

Ce qui est certain, et ce dont une comparaison attentive 
nous a permis de nous assurer, c'est que l'édition du 
XVI* siècle a été faite à l'aide d'un seul manuscrit, et que 
ce manuscrit est le n** 30 1 B. N. f* fr. Il n'y a d'autre diffé- 
rence à signaler entre le ms. et l'édition que quelques mots 
déplacés et quelques modifications accidentelles d'orthogra- 
phe, dont la plupart proviennent d'une résolution inexacte 
des abréviations ou de distractions de l'éditeur, par exem- 
ple, qui pour quil (ou vice versa), qu^ pour qui, etc. 
Notons une importante variante dans un titre : De la grant 
DESTRUCTION qui fut entre les deux filz (édition : De la 
TENÇON qui entre les .ij. frères fut pour la terre, quant 
leva' père fut mort). 

Gomme la réimpression de VEdipu^ est encore aujour- 
d'hui accessible , nous n'entrerons pas dans de longs dé- 
tails sur ce texte, et nous emprunterons nos citations au 
manuscrit, les choisissant surtout dans les passages dont il 
n'a point encore été parlé. Disons d'abord que les carac- 
tères généraux de ce texte sont ceux du ms. 15455, dont 
il a été parlé en premier lieu : abréviation régulière du 
Roman de Thèbes (ms. A), jusqu'à la mort d'Amphiaraus, 



340 LE BOMAN DE THÈBE8. 

avec suppression des jeux en l'honneur d'Archémorus, de 
Tépisode de Montflor et des détails de la première bataille, 
et maintien de Tépisode de la fille de Lycurgue, puis ré- 
sumé rapide de la guerre jusqu'à la mort des deux frères; la 
fin abrégée régulièrement comme la première partie. Les 
réflexions de l'auteur sont mêlées au texte, et non scrupu- 
leusement isolées, comme dans la traduction d'Orose im- 
primée; elles sont d'ailleurs plus courtes, mais placées en- 
général aux mêmes endroits et de même sens*, ce qui 
semble indiquer une source commune. Est-ce le ms. 301 
lui-même ? Est-ce un autre ms. aujourd'hui perdu? C'est 
plus probable. Il serait difficile de faire un choix entre les 
rédactions qui nous restent, car toutes offrent quelques 
légères différences entre elles et avec le Roman, surtout 
pour les noms propres. Contentons-nous donc de signaler 
dans VEdipus celles de ces différences dont il n'a pas en- 
core été question. 

Jocaste avait reçu des serviteurs de LbIms la confidence 
qu'ils n'avaient point mis à mort Œdipe, mais l'avaient 

' Le texte de ces réflezioas se rapproche beaucoup de celui du ms. 15455. 
Voici, pour qu'on puisse faire la comparaison, le passage où le rédac- 
teur donne la raison des suppressions qu'il opère dans son texte, passage 
que nous avons déjà cité d'après le ms. 15455 (v. pag. 321 sqq.) : t Ainsi 
furent les Grecz rassurez, a qui il voulsist mieulx qu'ilzs'en fussent allez; 
car moult souiïroient de peines et de travaulx et de chault et de froit ; et 
dehors et dedens s'enlreoccirent comme gens qui de eulx n'avoient conte 
ne cure. Or lairrom ester leur cnurrovx et leur batailles, et dirons com- 
ment alla a la fin. Au commencement fut mort Thideus le bon chevalier, qui 
tant fat preux que oucores en parle l'escripture. Apres mourut Parthono- 
lûpeus, et Ypomedon Alt noyé en Tcave ou il se combatoit après ses enne- 
mys par sa grant prouesse. Et saichez que je ne me veulx entremetre de 
racompter le jugement ne de dire les noms par qui la cité deust atre 
j)erie, car trop en seroit grant parolle, et lairrons ester maintes choses a 
retraire. — Voici une autre rectiûcation au poème : c Les aulcuns disent 
que Thideus alla tout a cheval ou le roy se seoit au menger; mais il me 
semble qu'il ne le Ûat pas. car ce sembleroit villenie et couardise, et Thi- 
deus n'a voit nulles de ces taches, car il esloil plus courtoys et plus hardy 
que nul qui fust au royauhne de Hongrie. » On voit combien notre poème 
(lu xii« siècle est plus près des mœurs antiques, et comme les usages s'é- 
taient modiûés du xii* au xiv« siècle. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 341 

pendu à un arbre, après lui avoir percé les pieds , dans 
l'espoir qu'il serait secouru; elle raconte les faits à Œdipe, 
quand elle a aperçu les traces des plaies à ses pieds, non 
pas au bain, comme le veut le poème, mais au moment où 
il allait se coucher et venait de se déchausser. — Le lieu 
où Laïus fut tué par CEdipe est appelé Pliote; c'était un 
château où les gens de la ville célébraient des jeux. Par 
une étrange inadvertance, l'auteur, quelques pages plus 
loin, quand Œdipe raconte à la reine son aventure, dit 
que ces jeux eurent lieu au château d'Éphèse. Le voisinage 
du temple de Delphes l'aura fait peut-être songer au tem- 
pie d'Ephèse, et le temple se sera transformé en château. 
Pliote est sans doute Phlionte, entre la Sicyonie et l'Argo- 
lide, que l'auteur, peu versé dans la géographie ancienne, 
aura placée près de Thèbes. Au lieu de ce nom, le ms. B 
donne Fonches (où, dit-il, il y avait un beau temple), et C 
Porches^ altérations de FoceSy nom forgé, mais inspiré par 
le nom de la contrée, la Phocide. — Œdipe avait déjà perdu 
la vue à force de pleurer, quand il s'arracha les yeux. 
« Le roy Edipus plora tant que il en perdit la veue. Adonc 
doubla sa tristesse; car ses ûlz Ethiocles et Policenes le des- 
prisoient pour sa vieillesse et pour sa misère, et si le ga- 
boient. Le roy qui de ce avoit grant douleur hayoit sa vie, 
car il disoit que oncques mais les dieux n'avoient mis si 
hault homme a si grant vilté. Ung jour advint que ses 
deux filz furent devant luy ; si luy dirent moult de vlUe- 
nies et villaines paroles. Si se ayra tant que en leur des- 
pit il se creva les deux yeulx du chief et les jecta devant 
ses deux filz, et ils montèrent dessus a deux piedz et les 
deffouUerent ; et saichez que le roy Edipus ne fut mye jo- 
yeulx. Et saichez que ses filz le mirent et avallerent en 
une fosse ou il mourut a moult grant douleur et a moult 
grant chetiveté. » Le ms. A., comme on sait, fait survi- 
vre Œdipe et le fait assister à la guerre de Thèbes ; d'après 
ce manuscrit, il n'avoit point perdu la vue à force de pleu- 
rer, mais il se creva les yeux aussitôt après la reconnais- 



342 LK ROMAN DE THÈBES. 

' sance, et ses fils les foulèrent aux pieds, ce qui amena la 
malédiction du père ; d'ailleurs il s'était enfermé volon- 
tairement. La rédaction en prose semble vouloir concilier 
la tradition classique et le Roman. — Amphiaraiis était 
monté sur un ce destrier » et non sur un char, quand il 
fut englouti : « Apres * ne demeura mye long temps que 
ceulx de dehors et de dedens s'entrearmerent pour com- 
batre ensemble. Et en celle bataille fut Amphoras armé 
sur ung riche destrier pour ayder a ceulz de Grèce ; la ou 
il estoit entré en la grant presse, ouvrit la terre, si que 
Amphoras cheut dedens et le cheval qui le portoit, et de 
ceulx qui avecques lui estoient. Apres se, revint la terre 
ensemble comme devant, et Amphoras fut trebusché en 
enfer tout vif : ce fut pour la grant desloyaulté qu'il avoit 
menée ; cartons les jours de sa vie cuidoit les diables ser- 
vir sans avoir sa desserte. » On voit qu'il n'est pas ques- 
tion, comme dans le Roman, de la cérémonie expiatoire 
à la suite de laquelle le gouffre se referma ; il n'en est 
pas parlé non plus après le conseil tenu par Adrascus' et la 
nomination du successeur d' Amphoras, Trodinus (=Thio- 
damas) . 

L'allusion au Roman de Troie, ou du moins à l'histoire 
de la destruction de Troie, qui se trouve dans le Roman 
placée, comme une réflexion du trouvère, après le récit 
(le la mort de Tydée, est transportée ici après la prise de 
Thèbes par le duc d'Athènes, à l'endroit où il est parlé 
des honneurs rendus aux Grecs morts devant la ville, et 
on particulier des funérailles des deux frères. « La femme 
Thideus avait ung filz de luy qui avoit nom Diomedes, qui 
moult eut valleur et proesse, ainsi comme vous orrez 
avant '. Celuy enfant Diomedes la reconforta moult qui fut 
(lu ramenant. Et le roy Adrascus aussi, tant comme il fut 

' G'est-à-()ire après Tinsuccès de l'iaterventioD de Jocaste. 

2 Adrascus = Adrastus (cf. ci-dessus la note au ms. 22554. 

3 II ne faut pas s'étouacr de cette annonce, VEdipus imprimé étant, 
comme nous l'avons dit, tiré du ms. 301, qui contient aussi une rédaction 
en prose du Roman de Troie. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 343 

en vie, la réconforta moult, d II en est de môme dans le 
ms. 15458, qui cependant, avec moins de convenance, 
place cette allusion après le passage où il est dit qu'Adraste 
mourut de chagrin et de vieillesse, a TydeUs eut ung fliz 
de la fille du roy qui fut appellée {lis, appelle) Dyomedes, 
qui puis flst mainz haulx faits de chevalerie devant Troie, 
et tint le réaulme des Argiens. » 

L'assaut de Thèbes par le duc d'Athènes offre plus de 
détails qu!*il n'y en a dans le poème, du moins dans le ms. 
A. L'auteur n'a garde d'oublier l'anecdote des flammes 
qui se divisent sur le bûcher des deux frères, détail qu'il 
emprunte sans doute à un manuscrit de la famille fiC, où 
elle figure comme une interpolation évidente; il ne se 
souvient plus qu'il a dit quelques pages plus haut que les 
Thébains avaient enseveli Étéocle avec honneur. D'après 
lui, Jocaste et ses deux filles furent mêlées aux autres 
prisonniers et emmenées à Athènes ; BC s'étaient conten* 
tés de dire : 

Li dus a fet ses hommes prendre 

Geu8 qui ne se veulent desfendre ; . 

Touz les a fait enchaenner, 

Et puis a Athènes mener; 

Li rois Créons ne se volt rendre, 

Pour ce le fist il tantost pendre. 

Quant au ms. A, il n'a point ces vers, qui semblent ce- 
pendant avoir fait partie delà rédaction primitive (voir plus 
haut le contexte et la comparaison des manuscrits pour la 
fin du poème, pag. 239 sqq.). 

Comme toutes les rédactions en prose déjà citées, VEdipus 
parle de la restauration de la ville de Thèbes: <c Apres ce, 
ces pauvres gens qui s'en estoyent fouyz de Thèbes et qui 
eschapperent de la bataille se assemblèrent et se herbergo- 
rent au mieulz qu'ils peurent. Ainsi fut recommencée la 
cité de Thèbes là destruicte ; mais luy changèrent son nom 
les citoyens de la ville. Car honte et vergongne avoient de 



3ii LE ROMAN DE THÈRES. 

la destruction qui leur estoit ramentue. Si la nomiaerent 
par son nom Esture, Et ainsi encore est appelée * ». 

Cy fine la bataille et destricction de ceulz de la cité de 
Thebes. — Nouvellement imprimé à Paris pour Pierre Ser- 
gent, libraire, demeurant en la rue neufve Nostre Dame, 
à l'enseigne Sainct Nicolai. 

Ce nom dî' Esture, donné à la ville nouvelle, est une cor- 
ruption de ^5^me (£'5(me5, EstiveSy Es trié) ^ que Ton retrouve 
dans'tous les manuscrits, môme le plus abrégé (15458). 
D'où provient-il? Est-ce une de ces fantaisies géogra- 
phiques écloses dans le cerveau des trouvères, ou emprun- 
tées par eux à des moines ignorants ? Je suis frappé cepen- 
dant de la coïncidence qui existe entre cette addition au 
poème et les détails donnés jar ApoUodore, Pausanias, 
Diodore de Sicile, sur cette question de la restauration 
do Thèbes. ApoUodore, en particulier, parle d'une ville 
nommée Hestiée, fondée par les Thébains fugitifs après 
la prise de Thèbes par les Épigones^ et les anciens géogra- 
phes donnent VHestiotide (ou V Estiotide) comme une divi- 
sion de la Thessalie. Il ne serait point impossible que la 
confusion fût venue de là, et que la ville fondée par les 
Thébains fugitifs eût été prise pour la ville même de Thèbes 
rebâtie. 

Nous trouvons encore une rédaction en prose du Roman 
de Thèbes ddiïis le Recueil des Histoires romaines ^^ où elle 

^ Si l'on compare ce texte avec celui que fournit le ms. 15455, on n*aura 
pas de peine à reconnaître que le premier est antérieur comme rédaction, 
et que lautre n'en est qu'un développement bavard. Le nom de Thebes la 
drstruicte, que le ms. 15455 prétend avoir été quelque temps porté par la 
nouvelle ville, provient d'une fausse interprétation de ces itiots qui, dans 
le texte du ms. 301, n'indiquent point le nom de la ville, mais rappellent 
simplement l'événement. La cUé de Thebes la destruicte équivaut à : La 
cité de T. gui avoit esté destruicte. 

^ Bibliolh. in, 7, 4, Svfiaioi 3c èni nokxt iitkBovreç 7ro)iv Ecriocûev xri- 
au'jxti xoer&>x>j9av. 

'* Le Hrcueil des Hisloirvs romaines, extraits de plusieurs historiogra- 
phes : c'est assavoir Tite-Live, Valere, Oroze, Justin, Salluste, Gusar, 
Lucan, Suétone, Eutropes et aultres. Avec la destruction de Thebes et de 
Troye la grant mise au commencemoot du volume, selon les vrays aucteurs 



RÉDACTIONS EN PROSE. 345 

occupe les feuillets 1 à 6 * . Il y en a aussi une dans la Fleur 
des Histoires de Jean Mansel, dont le premier volume traite 
« do Hercules, de Thebes, de Jason et de Medée, et de la 
destruction de Troye faite et exécutée par les Grégeois*»; 
une autre encore dans les Compilacions de Jehan de Goercy, 
(B. N. f fr., 329 la Bouquechardière, 698, etc.), qui, a pour 
eschiver vie oiseuse et soy occuper en aucuns labeurs, 
se ramembroit des anciens faictz et estudioit les vieux 
histoires, et commençoit en Tan do l'Incarnation 1416 
compilacions sur le faict des Grégeois et de plusieurs his- 
toires de poetrie ' » . 

La rédaction en prose du Roman de Thèbes a eu, comme 
on voit, autant et plus de vogue que le poème. Le nombre 
de manuscrits qu'en possède la Bibliothèque nationale le 
prouve suffisamment. Nous n'avons pu découvrir ailleurs 
d'autres manuscrits de cette rédaction, si ce n'est un ma- 
nuscrit italien dont nous allons dire un mot. Mais il est pro- 
bable qu'il en existe d'autres en Europe, en dehors de 
ceux que possède notre grande Bibliothèque. 

d'icelle : c'est assavoir Dictys Gretensis et Dares Frigius; en ensuyvant 
Virgille en aucuns lieux. — Nouvellement imprimé à Parii par Francoys 
Regnault, libraire juré de l'Université, demeurant en la rue Sainct Jacques, 
a l'enseigne de l'EIephant. devant l'église des Mathunns, MGGGGGXXVIII, 
in-f^ de 156 feuillets et 1/2, plus 8 feuillets pour le titre et la table. — 
Gelte compilation rapporte les événements accomplis depuis la destruction 
de Thèbes jusqu'à la mort de l'empereur Albert (1308). Brunet en signale 
une édition à la date de 1512. que nous n'avons pu voir. 

< Le compilateur, il l'avoue dans son prologue, suit scrupuleusement ses 
auteurs et reproduit leurs expressions. Il explique d'ailleurs pourquoi il a 
cru devoir remonter à l'histoire de la prise de Thèbes :f Mais toutes voyes, 
pour mieux monstrer l'origine et la naissance d*iceulx Roumains J*ai com- 
mencé ce présent volume (qui est intitulé le Recueil des Histoires ro- 
maines) a la destruction de la noble cité de Thèbes, en continuant l'his- 
toire jusqu'à la destruction de Troye, obsidion et exillement des nobles 
Troyens, desquels sont descendus les Romains. Et pour ce que je ne suis 
pas tel. ne n'ai langue convenable pour si haultes matières comme sont 
celles dont ce présent livre faict mencion narrer et Iraicter, j'ai ensuyvy a 
mon petit povoir les paroles et termes des aucteurs d'icelles. i 

* Pour les manuscrits de ce recueil, voir Paulin Paris, Manuscrits frart' 
çais dé la Bibliothèque royale, II, 319, etc. 

3 Voir Joly, loc. laud., pag. 838. 



3iG LE HOMAN DE THÈBES. 

Le manuscrit de la Bibliothèque de Turin coté XXIII, 
g. 129 (catalogue Pasini), et qui est du xv® siècle, contient 
une Histoire de Tlièbes en prose, qui va du f* 119 au 
f* 130. Nous devons a l'obligeance deTéminent bibliothé- 
caire, Tillustre orientaliste Cav. Gaspare Gorresio, les dé- 
tails qui suivent sur ce manuscrit. La guerre de Thèbes 
n'y est point racontée avec ordre et dans tous ses détails ; 
c'est une composition informe, où l'on trouve des noms 
absolument étrangers au sujet, mêlés à des noms qui lui 
appartiennent légitimement V La langue du ms. nous 
semble assez ancienne et la règle de Vs s'y trouve parfois 
observée ; mais il y a quelques bizarreries d'orthographe 
qu'il faut attribuer au scribe. Le roman se compose de 
21 pages (11 feuillets) à deux colonnes, à l'exception de 
la dernière qui n'a qu'une demi-colonne, le minimum des 
lignes est de 46, le maximum de 63, ce qui donne à peu 
près une matière égale à la moitié du roman imprimé de 
Edipus. Le manuscrit commence ainsi (nous mettons en 
regard le texte imprimé de V Edipus, pour faciliter la com- 
paraison): 



« En Thebes ot un roy riche 
et poissant, Alains estoit ap- 
pelles; il avoit famé de grand 
lynage qui Jocaste ot non. 

Cil rois ot un fil ; quant les 
[lis, li) rois le seut, il ala a ses 
devineours pour savoir quelz 
chinlz fieulx porroit estre et 
comment il so maintenroit. » 



« Ung roy estoit adoncques as- 
sez riche et puissant, Layus fut 
nommé ; lequel avoit femme 
moult belle de son lignaige qui 
Jocaste fut appellée. Celuy roy 
eut unp: filz, moult belle créa- 
ture. Quant le roy Layus, qui 
moult avait veu advenir d'aven- 
tures, vit qu*il eut ung beau 
filz, il alla a ses dieux pour sça-^ 
voir et pour entendre que celuy 
filz pourroit estre , et comment 
il se maintiendroît, et a quelles 
prouesses il viendroitensavie.» 



* Pour être jiislo, il faut rccoiiimîlrc que la plupart do ces noms sont 
simplemeat altôtvs par rignorance »lii scribe ; par cxeiriplo. Âlains = ik- 
Laius. par uiio fausse sou Jure semlilable à collo »(iji, d.iiis un des m^s. 
cités plus haut, a fait Àspins de a-Sjûu = Sj»hinx. 



RÉDACTIONS EN PROSE. 347 

On voit par ce début que les deux rédactions ont dû 
puiser à une source commune peu différente de Tune et 
lie Taiitre et directement tirée de Rornan de Thèbes, Le 
manuscrit de Turin se termine par ces lignes : « El sa- 
chiés que Tlieseus ses compains aussi fu moult preus ; car 
il occist al duc {lis, car il fut cil ?) qui destruit Thebes , et 
sy occist on (sic) galant qui ot non Gacus, et ot Theseus .j. 
fils de sa femme Ypole, qui (lis. qu'il) amena d'Amasonie, 
(iui ot non Ypolitus; et si ot .j. autre fil, qui ot non Ampi- 
locon *, d'une damoiselle qu'il prist a famé, qui ot non 
Fedra. » Il soude donc l'histoire de Thésée à celle de la 
destruction de Thèbes, et il est bien possible que le ma- 
nuscrit sur lequel a été faite cette mauvaise copie fut com- 
posé comme la plupart de ceux dont nous avons parlé, et 
donnât la suite des événements fabuleux jusques et y 
compris la guerre de Troie. 

Comme le Roman de Troie, auquel il est joint le plus 
souvent, le Roman de Thèbes a de bonne houre figuré dans 
la bibliothèque des rois de France. Parmi les nombreux 
romans de chevalerie que renfermait la bibliothèque des 
fils du roi Jean^, nous trouvons les suivants : 

N® 562. — Ung livre escrit en françois de lettres de 
court, do V Histoire de Thebes et de Troye, et au commence- 
ment du second fueillet a escrit Edipus^ qui estoit avec un 
Polibos; lequel livre l'evesque de Chartres' donna a Mon- 
seigneur le 7 janvier 1403. Prisié 12 livres parisis. 

N** 908. — Ung autre gros livre en parchemin couvert 
d'ais rouges, intitulé au dehors VYstoirede Thebes^ d'Athè- 
nes^ de Jroye la Grant^ de Eneas, commençant au second 
feuillet A pie d'estent*^ et au dernier a mauvais. 

^ Sans donte Âmphlloque. Les fils de Thésée et de Phèdre sont ordi- 
ii.iirement nommés Démophon et Âcamas. n y a ici confusion évidente 
avec le Ûls d'Amphiaraiis. 

^ Voir Bibliothèque protypographique, ou librairies des fils du roi 
Jean, Charles K, Jean de BeiTy, Philippe de Bourgogne et les siens (par 
J. BarroisJ, 1830. Iu-4®. 

' Jean de Montogu {Le laboureur), 

* Sic, lisez : A pié descente et cf. le no 1704. U s'agit évidemment 



348 LE ROMAN DE THÉBES. 

N" 1704. — Ung autre grant volume couvert de cuir 
rouge tout dessiré, atout deux cloans et cinq boutons de 
léton surchascun costé, inlilulé Histoire de Thebes, d'Athè- 
nes et de Troye, de Eneas et de plusieurs autres, comen- 
chant ou second feuillet A piet descent de son cheval^ et 
finissant ou derrenier ses chrétiens et chretienes se lui 
plaist. Amen, 

Le catalogue de la bibliothèque du roi Charles V, ré- 
digé par Gilles Malet, valet de chambre du roi, en 1373, 
a été publié d'abord par fioivin, dans le tome I des Mémoi- 
res de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, pag. 
310 sqq., puis par Van Praët \ Inventaire ou Catalogue des 
livres de l'ancienne Bibliothèque du Louvre^ fait en l'an- 
née 1373 par Gilles Malet, garde de la dite Bibliothèque, etc. 
Paris, chez de Bure frères, libraires de la bibliothèque 
royale, rue Serpente, n® 7, 1836'. On y trouve un article 
ainsi conçu : «Des faits de Troye, des Romains, de Thebes, 
d'Alexandre le Grand, escripts en lettre boulonoise. » 
Puis vient cette note du garde de la librairie : « Le roy le 
prist quant il alla au mont Saint-Micheb. 

La Bibliothèque des ducs de Bourbon^, qui renfermait 
plusieurs volumes se rapportant à la légende troyenne, ne 
semble pas avoir eu le Roman de Thèbes. Il pourrait se 
faire cependant que quelqu'un de ces volumes, très som- 
mairement décrits, eût contenu, à la suite d'un premier 
roman imité de l'antiquité (le roman de Troie^ etc.), celui 

d'CEdipe qui met pied à terre devant le temple d'Apollon, à Delphes, pour 
consuiler l'oracle; cf. ms. A v. 410 : Et descendi del au ferrant, BG. v. 
200 Descent et son cheval areine, leçons un peu dilTérentes de celle que 
donne le catalogue. 

1 Voir dans le tom. II des Mém. de VÂcad, des Inscript, et Belles^ Lettres 
la dissertation de Boivin le cadet sur la bibliothèque du Louvre sous les 
rois Charles V, Charles VI et Charles VII Charles V avait environ 900 
volumes ; la bibliothèque on comptait enc. re plus de 800 & la mort de 
Charles VI, quand elle Ait vendue pour un prix dérisoire au duc de Bedford. 

2 Cf. Catal. de la bibl. des ducs de Bourbon, dans Mélanges de littéra- 
ture et d'histoire, recueillis et publiés par la Société des Bibliophiles 
français, Paris, Grapelet, 1850, pag. 43 sqq 



ALLUSIONS AU ROMAN DB THÈBES. 349 

de ThèbeSj en vers ou en prose, comme cela se rencontre 
dans tous les manuscrits signalés plus haut, et dans ceux 
qui nous ont été conservés. Notre hypothèse vise en parti- 
culier le n" 50 (La destri^tion de Troyela Grande^ rythmée, 
historiée, en molle et parchemin), et surtout le n" 258 [Le 
livre de Theseus, en papier, a la main), l'histoire de Thé- 
sée se trouvant ordinairement dans les manuscrits à la 
suite du Roman de Thàbes en prose, par exemple dans le 
manuscrit de la bibliothèque de Turin décrit plus haut. 

II. — Alltuions au roman de Thèbes. 

Le Roman de Thèbes (ou peut-être ses rédactions en 
prose) a inspiré certainement Christine de Pisan, comme 
on peut le voir parles extraits suivants, que nous emprun- 
tons aux Cent liystoires de Troie * . 

N* 28. — Aymés et prisés Cadmus — Et ses disciples 
chiers tenus — Soient de toy; car la fontaine — Gaigna du 
serpent a grant peine. 

Glose. — Cadmus fut ung moult noble, et fonda The- 
bes qui cite fut de grant renommée ; Testude y mist et 
lui mesmes fut moult lettré et de grant science. Et pour ce 
dit la fable que il dompta le serpent ala fontaine, c'esta en- 
tendre science et sagesse, qui tous jours sourt. Le serpent 
est noté pour la peine et travail qu'il convient à Testudiant 

1 liibl. nat., mas. 604, 606, 848. 1186, 1187, 1644; —imprimés, Y 
438*^ A: Les cent hystoires de Troie, avec une glose (écrit à la main)-, et 
plus bas : L'epistre de Othea, déesse de prudence, [qu'elle] envoycea (lis, 
envoya) l'esperit chevalereux Hector de Troye, avec cent hystoires. — 
Nouvollement imprimé à Paris par Philippp le noir, libraire, demeurant a 
la rue Sainct Jacques a l'enseigne de la Rose blanche couronnée (1522 en 
lettres), — Autre édition chez Philippe Pigouchet, in-4<> gothique, sans 
date. — Nous citoos d'après l'édition de Philippe le noir. — On sait que cet 
Hector de Troye, que Christine fait fils de Mars et de Minerve et descen- 
dant des Troyens, désigne, sous le voile de raliégorie,ffLoys, duc d'Orléans, 
fils du roy Charles V. t Christine explique, dans une glose à VEpistreque 
Oihea la dresse envoya a Hector de Troye, quant il estoit en Vaage de 
{S ans, a comment elle ramènera a moralité les opinions des anciens. > 



350 LE ROMAN DE THÈBES. 

dompter, ains qu'il ait science acquise, et dit la fable que 
lui mesmes devint serpent, qui est a entendre que corrigeur 
et maistre fut des autres. Si veut dire Otbea que le bon 
chevalier doibt aymer et honorer les clercz lettrez qui sont 
fondez en science. A ce propos dit Aristote a Alixandre : 
(( Honorez sapience et la fortifiez par bons maistres » . — 
Gadmus, qui dompta le serpent a la fontaine, que le bon 
chevalier doibt aymer, povons.entendre la benoiste huma- 
nité de Jésus Christ, qui dompla le serpent et gaigna la 
fontaine, c'est la vie de ce monde, qu'il passa a grant 
peine et a grant travail, dont il eut parfaicte victoire, quant 
il resuscita au tiers jour, si comme dit sainct Thomas : 
a Ter lia die resurrexit a mortuis ». 

N" 46. — Se filles as a marier y — Et tu les veulx apa- 
rier — A hommes dont mal ne te vienne, — Du roy 
Adrastus te souvienne. 

Glose. — Adrastus fu roy d'Arges et moult puissant et 
preudhome. Deux chevaliers errans*, Tun appelé Polini- 
ces, et Taultre Thideus, se combatoient par nuyt obscure 
soulz le portail de son palais, dont Tun calengoit le logis 
de l'autre, pour cause du fort temps et de la grosse pluye 
qui les avoit toute nuit tormentez ; et la s'estoient d'aven- 
ture embatus. A celle heure, le roy se leva, qui avoit oy 
la noise de {lis. des) espées sur les escus, et vint départir 
les deux chevaliers. Polinices estoit filz au roy de Thebes, 
et Thideus a ung aultre roy de Grèce, mais de leurs terres 
furent exiliez. Grandement honora Adrastus les deux ba- 
rons, puis leur donna en mariage deux moult belles filles 
que il avoit. Apres, por mettre Polinices au droit de sa 
terre que Ethiocles son frère tenoit, fist grant armée le 
roy Adrastus et sur Thebes allèrent a grant os t. Descon- 
fitz et mors etprins y furent tous, et les deux gendres du 
roy mors, et les frères dont le discord estoit s'entreocci- 
rent en la bataille, et ne demeura de tous fors Adrastus 

' On voit l'iafluence qu'avaient, au xiv« siècle, les Romans de la Tablo- 
Ronde, même dans les sigets antiques. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÊBfiS. 351 

lui tiers de chevaliers. Et por ce que a gens exiliez remet- 
tre en leurs droitz a moult afifaire, dit au bon chevalier que 
en tel cas doit avoir conseil, et se doit mirer en la dicte 
aventure. Et comme Adrastus eut songé une nuyt qu'il 
donnoit ses deux filles par mariage a ung lyon et a ung 
dragon qui ensemble se combatoient, dit Texpositeur des 
songes que songe vient de la fantaisie, qui peultestre de- 
monstrance de bonne ou de maie aventure qui doibt ad- 
venir aux créatures. 

Ou il est dit que se filles a a marier, que il garde a qui 
il les donnera, nous povons entendre que le bop esperit 
chevalereux a Dieu doibt bien regarder a qui il s'acom- 
paigne, s'il advient qu'cip compagnie vueille aller ; comme 
flst le bon Thobie, aussi doit toutes assigner ses pensées 
en sainctes méditations. Et dit sainct Augustin en ung 
epistre que ceux qui ont aprins de Nostre Seigneur a eslre 
de bon aire et humbles proufitent plus en méditant et en 
priant que ilz ne font en lysant et en oyant ; pour ce disait 
David en son psautier: a Meditabar in mandatis tuis et 
dilexi j> . 

N° 50. — Contre le conseil Amphoras — Neva destruire^ 
ou tu mourras, — La cité de ThebeSy ne d'Arges — N'assem» 
ble ost n'escus ne larges. 

Glose. — Amphoras fut moult sage clerc de la cité d'Ar- 
ges, et trop sceut de science. Et quant le roy Adrastus 
voulut aller sur Thebes pour la cilé destruire, Amphoras, 
qui par science savoit que mal lui en viendroyt, dist au 
roy que ja n'y allast et que, se il y alloit, tous y seroient 
mors etdestruis; mais il n'en fut mie creu; sy avint comme 
il l'eut dit. Pour ce veult dire au bon chevalier que le con- 
seil du sage est peu prouflîtable a celluy qui n'en veult 
user. {La moralité qui suit est sans intérêt,) 

N* 94. — PTentreprens mye folles armes, — {Cest péril 
pour corps et pour âmes), — Ung bras nud ou sans escu 
prendre ; — Par ayaulx le peulx tu apprendre. 

Il pourrait bien y avoir ici un souvenir de la fatale im- 



352 LE ROMAN DE THÂBES. 

prudence d' Athon{V A ty s de Sidicé), qui, se trouvant hors des 
murs sans armure, fut tué par Tydée. Mais la glose ne 
contient qu'une interprétation mystique, et ne fait allusion 
à aucun fait historique. 

Si nous trouvons le souvenir du Roman de Thèbes encore 
vivant à la fin du xiv« siècle, à plus forte raison devait-il 
l'être au xiii" siècle. Les témoignages qui suivent montre- 
ront la popularité dont a joui ce poème, popularité qui 
ne peut se comparer qu'à celle du Roman de Troie. Le 
Roman inédit de Galerent, comte de Bretagne^ renferme un 
passage intéressant, où une jeune fille, parlant de ses oc- 
cupations au couvent, et en particulier de ses lectures, 
mentionne les Romans de Tlièbes et de Troie^ etles mentionne 
exclusivement ; ce qui prouve une fois de plus que ces 
romans étaient généralement associés l'un à l'autre et con- 
sidérés comme se faisant suite, et montre d'autre part 
combien était grand l'intérêt qu'ils inspiraient, puisqu'une 
jeune fille de grande noblesse les faisait entrer dans le 
plan de son éducation, ou du moins en faisait sa distrac- 
tion favorite : 

Que je ne face aultre mestier (dit-elle) 
Le jour, fors lire mon sauUier, 
Et faire œuvre d'or ou de soie, 
Oyr de Thebes ou de Troye^ 
Et en ma herpe lays noter, 
Etauseschez autrui mater*. 

Thèbes et Troie ^ et souvent aussi VÉnéas^ sont ordinai- 
rement réunis dans la mémoire des jongleurs ou des trou- 
badours qui citent des titres de romans ou de vieux poè- 

^ Communiqué par M. Boucherie, qui a découvert ce romaa danslo ms. 
24042 du fonds français de la Bibliothèque nationale, écrit au xv siècle, 
où il se dissimulait sous le nom d'Histoire de Bretagne. Le poème, dont le 
commencement et le milieu manqiieut, est d'environ 7000 vers; il serait, 
d'après M. Boucherie, l'œuvre d'un Ronaut, qui est poiit-élre identique à 
l'auteur du lai d'Ignaurès, et daterait du commcncemeut du xiii« siècle. 
M. Boucher e se propose de le publier prochainement (voir Revue des lari' 
gués romanes. 2"« série, tom. IV, 15 oct. 1877. Chronique), 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÈBBS. 353 

mes. Nous les trouvons également réunis dans le Donat 
des AmanSy qui rappelle les amours célèbres dans Tanti- 
quité et au moyen-âge, en s'inspirant uniquement, bien 
entendu, des romans, qui seuls ont appris au trouvère les 
noms de ces amants malheureux (Voir Fr. Michel, Tris- 
trariy Introd., p. cxv sqq.). 

Si pernez garde de Haleine, 
Et de DiduD et de Ymeine, 
Et de Ydoine et de Ysoud : 



Quei fait Didun pur Eneas^ 
Et Ydoine pour Amadas ; 
Pour Itis quai refist Ymeine. 
Et pour Paris la bêle Eleine, 
Et quei flst Isoud pour Tris Iran. 



VAtys deStace, VA thés {Athon) du Roman de Thèbes, se 
retrouve ici sous le nom corrompu d7^w, comme Vsmène 
sous celui d' Ymaine ; et l'importance que donne Tauteur 
du Roman de Thèbes aux amours des deux jeunes gens, 
surtout aux regrets et au deuil d'Ismène, justifie, mieux 
que ne le pourrait faire le court épisode de Stace, le rap- 
prochement que fait l'auteur des noms d'Atys et d'Ismène 
avec les noms plus célèbres de Paris et d'Hélène, d'Énée 
et de Didon. 

De même l'auteur de Floire et Blanceflor *, voulant 
donner une haute idée de la beauté de ses héros, les 
compare aux jeunes gens célébrés dans les poèmes imités 
de l'antiquité grecque, en particulier dans les Romans de 
Troie et de Thèbes . 

Paris de Troies, n'Absalon, 
Parthonopeus n'Ypomedony 
Ne Leda, ne saûUe Elaine, 
Ne Antigone^ ne Ysmaine. 
En leece tant bel ne furent, 
Cum érent cil quant môrir durent. 

< Hédaclion du xiii* siècle, publiée par Éd. duMéril ; voir T Introduction, 
Clxxiii sqq. 

23 



354 LE ROMAN DE TUÈBES. 

Notons en passant que le savant éditeur du poème, qui 
ne connaissait pas le Roman de ThèbeSj croit qu'il s'agit 
ici d'Antigone, fille de Laomédon, qui osa disputer le 
prix de la beauté à Junon (Ovide, Métam. I, vi, v. 93), 
et, pour Ysmaine', suppose un poème perdu, dont Tau* 
teur s'est peut-être, dit-il, inspiré du roman grec d'Eu- 
mathe. 

Le nom de Tydée se trouve cité dans le Chronicon Ghis- 
nense* de Lambert d'Ardres, qui compare Raoul d'Ardres 
à ce héros de la guerre de Thèbes ; c'est là sans doute 
une allusion au poème français, où Tydée est représenté 
comme le type du brillant chevalier. 

Et puisque nous venons de mentionner une œuvre écrite 
en latin, nous ne pouvons laisser de côté le poème de Si- 
mon Chèvre d'or (Capra aurea), chanoine de Saint- Victor, 
Iliade en deux livres d'environ 1000 vers élégiaques, 
écrite vers 1152*, qui va de la jeunesse de Paris à la 
chute de Troie, dans le premier livre, et raconte, dans le 
second, l'histoire d'Énée jusqu'à la mort de Turnus. Voici 
comment Paris échappe à la mort : 

Nunc parvum natum par jussum régis in Idam 

Servi toUentes ense necare parant. 
Arridet gladio radianti parvultcs^ illum 

Arridere putans qui sibi tristù erat ' . 
Sed percussurus cernens cor flectit et ictum, 

Et férus et ferions desiuit esse simul. 

Qu'on compare ces vers avec ceux que l'on trouve au 

' Lambert d'Ardres a écrit sous ce nom en latia, au commencement du 
xm« siècle, ou peut-être à la fin du xir, une Histoire des comtes de Guines 
et des seigneurs d'Ardres, de 800 à 1201. V. Recueil des historiens des 
Gaules, l. IX, XIII et XIV. 

2 Voir Histoire littéraire de la France, tom. XII, pag. 487. Le poème 
se trouve dans le ms. 8430 de la Bibliothèque nationale, f* français, et le 
passage citù au f^ 17. 

•* Je ne sais d'après quel manuscrit M. Dunger (Die Sage vom IrojaniS' 
clien Kriege, pag. 47), cite ainsi ces deux vers : 

Sed puer adspiciens ensem radiare coruscum^ 
Arridet gladio nesciusense necis. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÉBES. 355 

début du Roman de Thèbes^ et où il est question, non plus 
de Paris, mais d'Œdipe : 

L'enfes estoit mervelles biai : 
Tendi ses mains et si lôr rist 
Com a sa nârice fesist. 
Li uns a Tautre resgardé, 
Gommeû sont de pieté, etc.* 

Il est difficile de ne point être frappé de la ressemblance. 
Lequel des deux versificateurs a imité l'autre ? Ont-ils pris 
ce trait (légèrement modifié par l'un d'eux) à une source 
commune ? C'est peu probable, à moins d'admettre que la 
source où a puisé Simon Chèvre d'or, et la rédaction latine que 
nous supposons être la base du Roman de Thèbes, avaient 
entre elles quelque parenté. Il est bon d'ajouter que ce 
détail a été reproduit, au xiii* siècle, par Konrad de Wiirz- 
bourg dans son long poème de la Guerre de Troie, v. 474 
sqq. (V. Dunger, lac, cit., pag. 47.) 

Mais les allusions les plus nombreuses appartiennent à 
la littérature provençale des xii* et xiii* siècles. Dans une 
lettre dUAmaut de Maruelh, écrite au plus tard en 1190* 
{Domna genser que no sai dir), et publiée par Bartsch, Chres^ 
tomathie, 91 sqq., on trouve ces vers (95, 23-31) : 

E Rodocesta ni Biblis, 
Blancaflors ni Semiramis, 
Tibes ni Leida ni Elena, 
Ni Antigona ni Esmena, 
Nil bel'Yseus ab lo pel bloi, 
Non agro la mistat de joi 
Ni d'alegrier ab lor amis, 
Com eu ab vos, so m*6s avis. 

C'est là un précieux témoignage, qui prouve clairement 
que le Roman de Thèbes appartient au troisième quart du 
xii* siècle, ce que confirment les allusions que l'on trouve 
dans le sirventes de Giraut de Cabreira, qui est probable- 
ment de 1170. 

1 Voir tout le morceau ) sect. IV, pag. 251 sqq. 

^ Voir Diez, Lehenund Wcrkeder Troubadours, pag. 120 sqq. 



356 LE ROMAN OB THÊBES. 

Au xiii« siècle, nous lisons dans le Tezaur de Peire de 
Cœ^biac (Bartsch, Chrest. 212, 20 sqq.) : 

Mais las gestas majors sai be triadamens, 
De Troja e de Te6as com fol destruimens, 
E com en Lombardia venc Eneas fiigens, 
Com felz SOS filhs Âscanis d'Albanais bastimens. 

On voit que les trois poèmes étaient considérés comme 
se faisant suite. 

Le Roman de Flamenca (édit. P. Meyer, 1865) nous 
offre également un passage qui intéresse notre poème : 

L*us comtet à'Apollinices (lis. : de PoUinices). 
DeTideu eid! EUdiocles (lis. : de Tiocles ; Fauriel : 
L'autre comtava d'Apolloine, [deXidiocles); 

Comsi retenc Tyr de Sidoine^; 
L'us comtet del rei Alexandri, 
T/autre de Ero et de Leandri; 
L'us dis de Caimus quan fugi (Fauriel : con fugi), 
Et de Tebas con las basti*. 

Les pièces si souvent citées de Guiraut de Cabreira^ de 
Benran de Paris du Rouergue et de Guiraut de Calanson, 
la première de la seconde moitié du xii* siècle (1 170?), la 
deuxième et la troisième du milieu du xiii', contien- 
nent toutes trois des allusions au Roman de Thèbes^ et peut- 
être à d'autres romans se rattachant à la légende thébaine. 
Je cite d'après Bartsch (Denkmàler^ pag. 88 sqq.). 

1° Guiraut de Gabreira {Cabra juglar) . 

V. 151 sqq. D'Apoloine 

Non sabes re, 
Qu'estors de man desperizon ; 
De Daire Ros^ 

^ La légende d* Apollonius était chère au moyen-âge , ami du merveil- 
leux. (V. A. Chiissang, Apollonius de Tyane. Paris, Didier, 1862, 2«édit.). 
3 On trouve dans le Roman de la Rose une autre allusion & la con- 
slruction merveilleuse des murs de Thèbes : 

Harpes |et] guignes et rubebes, 
Concques n'eust Amphion do Thebes 

(Roquefort, s. v. rubebe.) 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÈBES. 357 

Que tan fon pros 
Qes défende t de traïzon. 
V. 163 sqq. Ni sabs d'Ffw, 

Ni de Biblis, 
Ni de Caiimus nuillafaisson. 
V. 196 sqq. De Lionas 

Ja non sabras, 
Ni de Tebas ni de Caton ; 

De Nersisec, 

D'Arumalec, 
Ni de Calcan lo rei félon ; 

De Tideûs, 

Ni de Formas, 
Que sofri tan ta passion. 

L'allusion à Daire le Roux se rapporte bien clairement 
à répisode le plus important du Roman de Thèbes, mais 
rien ne prouve qu'il ait été composé en dehors du Roman ; 
il est plus probable, au contraire, que les jongleurs l'en dé- 
tachaient souvent à cause de sa longueur et de l'intérêt 
qu'il offre. Ce Daire a été à tort confondu par Fauriel {Hist. 
de la poésie provençale^ t. III) avec Darius^ le roi de Perse, 
dont il est parlé dans ce sirventes et ailleurs * . Cette erreur, 
bien excusable, a été naturellement partagée par tous les 
autres critiques, et en particulier par M. Ad. Birch-Hirsch- 
feld { Ueber den provenzalischen Troubadours des XII and 
XlIIJahrhunderts bekannten epischen Stoffe; Halle, 1878), 
qui ajoute à notre citation celle-ci, de Peire de la Mule 
(Ja de razo) : « Per dar conquis Alixandres Roais, Et per 
tener perdet Daris lo Ros », où le second vers se rapporte 
évidemment à notre épisode. Les explications qu'il a 
tentées deviennent donc parfaitement inutiles. 

* V. 58 sqq. : Conte ctÂrjus (Bartsch), Darius (Mahn, Gedichle), 
Non sabes plus 
Ni del reproier de Marcon. 
Cf. Augier de Saint-Donal ; Qu'ab dar fo Alixandres ries, E Daires per 
tener mendies (Slengel, ins. Chigi n« 176, cité par M. P* Meyer, Homania, 
VII, 451); — Peire Vidal (Ane no mori per amor) : Val pauc ries hom 
pos pert sa gen, Qu'ai rey Dari de Persa fon parven (citation de Fauriel, 
loc, laud.), etc. Pour d'autres cilations, voir Birch-UirschPild, loc, laud. 



358 LE nOMAN DE THÉBES. 

Une autre allusion à Daire le Roux se trouve dans la 
Guerre des Albigeois (édit. P. Meyer), v. 3578 : 

Dit l'abas de Belloc [au pape) : a Sentier enluminaire, 

Lo teus filhs reis Englcs e lo teus cars amaire, 

Qu'es devengutz tos hom et t'ama ses cor vaire, 

T'a trames so sagel et de boca mandaire, 

Quel remembre merces eljutjamen de Daire^ 

E tramet 11 tal joia don totz sos cors s'esclairé. » 

Le savant éditeur renvoie à la Bible (EsdraSy VI) ; par 
conséquent il voit là (comme M. Bartsch, qui cite ce pas- 
sage , Zeitschrift fur ronianische Philologie^ II, 320) une 
allusion à Tédit du roi de Perse Darius relatif à la recon- 
struction du temple. Il nous semble plus simple d'y voir 
un souvenir du jugement du traître Daire et du pardon 
que lui accorde Étéocle. 

CaumuSj dans le sirventes, est peut-être Cadmus\ mais 
ce n'est pas sûr; M. Birch-Hirschfeld propose de corriger 
Caunus^ ce que rend probable le rapprochement avec 
Byblis (Cf. Ovide, Méiam. IX, 450 sqq.) — Ytis est peut- 
être VAiys de Stace, VAthes [Athon) du Roman, comme 
dans le passage du Donat des Amans cité plus haut ; mais 
Fauriel * cite un passage assez obscur d'i4mmc de Belenuoi^ 
où se retrouve cette forme : 

Ane Hytis • 
jorn de Biblis 
no fo tan enveyes, 

et qui, rapproché de celui de Guiraut de Gabreira, peut faire 
soupçonner qu'il s'agit d'un autre personnage. — Il est 
probable que Tebas et Tideils ne désignent qu'un seul et 
môme poème : le Roman de Thèbes. 

2® Bertran de Paris du Rouergue {GordOj ieusfas). 

v. 17-18 Ni no sabets cossi près déljayan 
A TydeûSy cant li tolc del castel. 

t Cf. Mi là y Fonlanals, Delos 'rovaloresen Espana, pag. 275. 
2 /. / . pag. 488. 

"* M. Birch-Hirschfeld corrige : anc jorn llylisi mais le sens n'csl 
guère plus clair. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÈDES. 359 

V. 46-48 Ni d'En Guio de Mayensalvalens, 
Ni de la ost c'a Tebas fe venir 
Fag c'anc fezes no cug sapiatz dir. 

V. 57-58 Ni no sabetz d'Aripodes l'efan, 

Quil det lo colp sul pe ab lo cotel. 

Le premier passage est obscur : le géant dont il est 
question ne peut être que Capanée, représenté comme tel 
dans le Roman (Capaneiis i vint li grans, Qui fu del lignage 
as gaians, v. 3271-2); mais le texte semble corrompu. Ce 
château ne serait-il pas celui de Montflor, à la prise duquel 
se distingua Tydée? Je propose de corriger: Ni no sabets 
cossi am lo jayan Fe TydeuSy cant tolc lo fort castely ou 
bien : cossi près del jayan Fo Tydeus, etc. 

Le troisième passage fait allusion à ces vers du Roman : 
ce Âmsdeus les pies li ont fendu, Et a .j. caisne l'ont pendu 
(v. 275-6)», et à la découverte de la vérité par Jocaste, 
grâce aux cicatrices profondes qui étaient restées à Œdipe. 
Il faut donc lire : d^Edipodes. 

Le vers 22 du sirventes : Ni d'Odastres degun bo fag 
c'anc fes, doit-il être corrigé en Nid'AdrastuSj et considéré 
comme une allusion au Roman de Thèbes ? 

Les deux vers suivants : 

Ni no sabetz per que selet son nom 
Palamides sul palaitz al prim som, 

n'ont point encore reçu d^ explication satisfaisante. Il est 
impossible d'y voir une allusion au Roman de Troie^ qui 
ne contient au sujet de Palamède aucun détail semblable. 
Je propose de corriger Palamides en Polinicesj et d'y voir 
un souvenir de la querelle de Tydée et de Polynice de- 
vant le palais d'Adraste, à qui Polynice n'ose d'abord dire 
son nom. 

3* GutRAUTDE Calanson {Fadet joglar). 

V. 13.0 sqq. Del rei Bru lus 

E de Leus (corr, Laius), 
Com saup ab son fraire partir. 
V. 187 sqq. D'Epolibus (lis. de Polibus) 



300 LE ROMAN DE THËBES* 

E de Leus (corr. Laius), 
Cui non vole lo sers obezir *. 



Le second passage n'a pas beâoin de commentaires; 
nous ferons seulement observer que, dans le Roman, il y 
a trois serfs et non un seul; mais cette légère inadvertance 
ne tire pas à conséquence. Ce qui est plus grave, c'est 
que, dans le premier passage, dont le troisième vers fait 
évidemment allusion à la convention entre Etéocle et Poly- 
nice, le troubadour attribue l'arrangement à Laïus (Leios)^ 
confondant ainsi les petits-fils avec l'aïeul : cela prouve, 
selon nous, que, pour Guiraut de Galanson, le Roman de 
Tlièbes avait pour titre Laïus ^ ou du moins pouvait être 
désigné par le nom du prince par l'histoire duquel débute 
le Roman, ce qui d'ailleurs n'absoudrait pas le poète de sa 
forte distraction, ou peut-être de son ignorance. On pour- 
rait, il est vrai, songer à faire des corrections, par exem- 
au troisième vers : Com saup mal son fil ocesir^ ou bien au 
second : d^Etioclus, le vers 188 mentionnant d'ailleurs 
Laïus ] mais, outre que les corrections sont toujours dange- 
reuses quand elles ne sont pas autorisées par les variantes 
des manuscrits, on a relevé, dans ces énumérations de 
poèmes, des erreurs ou des énigmes indéchiffrables, qui 
permettent de croire ici encore à quelque confusion de l'au- 
teur. D'ailleurs on ne possède que deux manuscrits de 
cette pièce :1e ms. La Vallière (anc. n"* 14) et le ms. de 
Modène(153f. 203 d.). Le ms. La Vallière n'a point le 
second passage, et au premier il donne Gelus^ nom parfai- 
tement inconnu. La difficulté paraît donc insoluble; ce- 
pendant nous inclinons à corriger d' Etioclus, 

Passons à l'Italie, qui, plus familière au moyen-âge avec 
les traditions classiques, doit avoir surtout connu la lé- 
gende par la Thébaïde de Stace. 

' Ceci éloil écrit, quand a paru dans la Romania {q9 27) l'article ren- 
dant compte du travail de M. Birch Hirschfeld. M. G. Paris y corrige, 
comme nous, Leus en Laius dans les deux passages. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÈBES. 361 

Dante a de nombreuses allusions aux personnages et 
aux événements de la légende thébaine. Il connaissait 
peut-être le Roman de Thèbes, mais il n'y a rien dans les 
passages dont nous parlons qui s'y rapporte spécialement, 
et qui ne puisse avoir été inspiré par le poème de Stace. 
Un rapide examen suffira pour nous en convaincre. 

Au XXII" chdLntdn Purgatoire, Virgile dit à Stace que Ton 
voit dans le premier cercle de l'enfer, à côté des grands poè- 
tes grecs, les héroïnes qu'il a lui-même chantées : Antigone, 
Déiphile et Argie^ Ismène, aussi triste qu'il'l'a représentée, 
celle qui montra aux Grecs la source de Langie, la flUe de 
Tirésias, enfin Thétis et Deïdamie, qui représentent ici 
VAchilléide. Ailleurs [Infern, XIVj, il nous montre Gapa- 
née, avec sa taille de géant, insensible à la pluie de feu 
qui le dévore, et s'écriant, dans sa rage folle contre les 
dieux : « Tel je fus vivant, tel je suis mort » ; et Virgile 
répond à ses orgueilleuses bravades que son plus grand 
châtiment, c'est de ne pouvoir se repentir de sa superbe 
insensée. Et plus loin, il y fait encore allusion en décrivant 
les fureurs de Vanni Fucci, le voleur sacrilège et homicide 
do Pistoïe'. Il place côte à côte Amphiaraiis, que la terre 
engloutit à la vue des Thébains^, Tirésias, dont il men- 
tionne les deux changements de sexe, et Minos, qui, pour 
avoir voulu voir trop loin dans Tavenir, est condamné à 
regarder sans cesse derrière lui. Il n'oublie point Hypsi- 
pyle, dont il raconte en quelques vers les amours et le 
pieux mensonge [Inf, XVIII, str. 30 sqq.) ; ailleurs [Purg. 
XXVII, str. 32), il compare sa joie en revoyant son ami 

' Infern, xxv, str. 5 : 

Per tutti i cerchi de lo'nferno oscuri 
Spirto non vidi in Dio tanto superbo, 
Non quel, ciie cadde a Thebegiùda' mûri. 

2 Infern. xx, str. 11 : 

Drizza la testa, drizza, et vedi a oui 

S'aperse a gli' occhi de' Theban la terre. 

Quaudo cridavan tutti : c Dove rui, 
Amûarao ? perche iasci la guerra ? etc. > 



362 LE ROMAN DE THËBES. 

Guido Guinicelli, qu'il appelle son père, à celle des fils 
d'Hypsipyle en retrouvant leur mère auprès du roi Lycur- 
gue. Ugolin rongeant le crâne de Farchevèque Roger lui 
rappelle Tydée dévorant la cervelle de Ménalippe* , et il 
appelle Pise une nouvelle Thèbes*. Les flammes divisées 
qui dévorent Ulysse et Diomède le font songer aux deux 
frères, dont la haine se manifestait encore sur leur bûcher 
commun. On pourrait encore relever d'autres allusions à 
notre légende, par exemple à Amphion élevant les murs de 
Thèbes {Infern. XXXII, str. 4), à AJcméon et au meurtre 
d'Eriphyle {Purg, XII, str. 17), etc.; mais en somme rien 
qui semble emprunté spécialement au Roman de Thèbes, Je 
n'attache pas grande importance au titre de duc d'Athènes 
qu'il donne quelque part à Thésée, comme notre trouvère : 
ce peut n'être là qu'une périphrase de poète. De même 
les mots qu'il met dans la bouche de Hugues-Capet^ ^ et 
qui rappellent la légende du Roman de ce nom (laquelle 
fait de ce prince le fils d'un boucher), ne sauraient prou- 
ver qu'une chose, c'est que le Roman français que nous 
possédons et qui, d'après son savant éditeur {Préface^ 
xxi), n'est pas antérieur à 1312 et peut-être à 1340, 
devait être connu de Dante, peut-être dans une rédaction 
un peu antérieure à celle qui nous a été conservée. Il est 
donc impossible d'admettre que l'allusion évidente à la lé- 
gende de HugueS'Capet qui se trouve dans le remaniement 
du flomoTirfer/iéèes, au prologue (voir ci-dessus, pag. 265), 
ait été connue de Dante, d'autant plus que, le nom de 
Hugues-Gapet ne figurant pas dans ces vers {Ne parlerai 
de peletiers, Ne de vilains ne de bouchiers), rien n'aurait pu 

^ Infern. xxxii. sub fin, 

2 Infern. xxxiu, str. 30. 

3 Figliuol fui d'uQ beccaio di Parigi (Piirg. xx, str. 18). — L'abbé Gran- 
gier, daQS les notes à sa Iraductioa illisible de Dante, interprète ces mots 
en ce sens que Hugues-le-Grand, comte do Paris, fut un grand justicier, 
et ne craignit pas de faire une véritable bouch'irie des méchants, ce qui 
l'aurait fiit surnommer le boucher. Le lé^'enle n'en existait pas moins 
avant Dante. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÉDES. 363 

lui faire attribuer à ce prince une pareille origine, si la 
légende ne lui avait été d'ailleurs connue. Du reste, le 
rôle que joue Stace dans la Nouvelle Comédie justifie plei- 
nement rimportance donnée par son auteur aux souvenirs 
de la légende thébaine, et il est tout naturel que Dante 
soit allé chercher dans la Thébakle, et non dans la libre 
imitation du trouvère, les détails qui s'y rapportent. 

Tasse , dans sa Jérusalem délivrée , a-t-il emprunté à 
Stace, ou bien au Roman de Thèbes, les traits d'Adraste, 
de Tydée et de Gapanée, pour composer les figures d'Ala- 
din, de Soliman etd'Argant? La question est difficile à ré- 
soudre. Par exemple, dans le portrait d'Argant : 

Impatiente, inesorabile, fero, 
D'ogni deo sprezzator, e che ripone 
Nella spada sua legge e sua ragione, 

les mots soulignés rappellent aussi bien le Virtus mihi 
numen et ensis Quem teneo de Stace {Théb. III, 615-6), 
que rimitation qu'en a faite le remanieur du Roman de 
Thèbes (mss. BG, Addit., v. 483-6): 

Ma désire^ mespée^ ma lance^ 
Ce sont mi dieu, c'est ma créance ; 
Cest ma vertu et c'est ma gloire y 
Par cui j'aurai tante victoire. 

Il est cependant probable qu'il n'y a là, comme dans la 
description de la soif dont souffre l'armée des Chrétiens, 
qu'une inspiration classique ; la chose est certaine pour le 
personnage de MantOj qui ne figure pas dans le Roman. 

M. Pio Rajna vient de publier, d'après les deux manus- 
crits de Florence, dB,nsldLZeitschriftfurromanische PhUolo- 
jiôdeOrœber (II, 220 sqq., 419 sqq.), en l'accompagnant 
de savants commentaires, un petit poème italien de 59 oc- 
taves, qui rappelle les sirventes de Giraud de Gabreira et 
de Giraud de Galanson et Vensenhamen de Bertran de Pa- 
ris du Rouergue, dont il a été question plus haut. L'au- 



364 LE ROMAN DE THÉBES. 

leur anonyme a fait de cette énumération de poèmes, réels 
ou fictifs, composant le répertoire d'un jongleur, un vé- 
ritable genre littéraire, comme le montre la solennelle 
invocation à Apollon qu'il place en tête de ce que Ton 
pourrait appeler son boniment . La partie qui se rapporte 
à la légendre tbébaine est au moins aussi complaisammeat 
détaillée que celle qui concerne la légende troyenne et les 
origines de Rome ; nous la reproduisons ici : 

Oct. 20. E le storie di Tebe sono ottanta, 

S) ben composte in cantar trentasei, 
Ch'ogniun dira : De, di costui ci canta, 
E lascia stare e Troiani e gli Ebrei I 
Di Cadmo, che cercô la terra tan ta, 
E po* degli altri teban buoni e rei ; 
Per Dio, ne canta di Bacco e di Febe, 
Com' Anfion di mura cinse Tebe ! 

21 E d'Ateon saper vorete il vero 

Corne e cani il mangiâr su la canpagnia 
Po' che fatto fu cerbio tutto intero, 
E saziô rira di Diana magnia ; 
Corne le donne col viso sincère 
Uccison ad un passe di montagnia ; 
Quel viso bel con angosciosi duoli ; 
La morte d'Atamanle e de' figlioli. 

22 Po canterô e verô discendendo, 

A' piacer vostri, da' fatti d'Eilao^ 
E po d'Edippo, el quai verra crescendo, 
E come el padre occise, e re serao ; 
Eteocles e Polinice intendo, 
Epomedon, Tideo e Anfirao 
A battaglia condurre', e altre gregge, 
Secondo che da Stazio il ver si legge. 
23 Tre battaglie ordinate, aspre e flere 

Più che fussin giamai, al parer mio, 
Dove morrà ogni buon cavalière, 
Salvo ch*Adrastro, che sene fuggio ; 
La quarta poi, di fuor de l'altre schiere ; 
E' duo frategli, co mortal disio, 

i Correction de l'éditeur; les deux manuscrits portent: l'un (R) dcliao, 
l^autre (G) de Ilao j ne pourrait^n pas écrire di Laio ? 
Correction de l'éditeur-, R donn^ cboadino, G con diao. 



ALLUSIONS AU ROMAN DE THÊBES. 3G5 

L'un Taltro uccise, e 1 campo doloroso 
Riman di corpi morti sanguinoso. 

24 Ma con quai viso, over con quale ardire 

Canterô d esta gente la piatade, 
Di tanti greci il misero martire 
. E' signior morti in tanta crudeltade ? 
Non sarà canto , ma tristo languire, 
Veder de' corpi uman piene le strade, 
Signiori e chava' morti e armadura 
Coverto trenta miglia di pianura. 

25 Kimarrà Tebe al traditor Creonte, 

Seconde che '1 cantar mi dà indizio ; 
Le donne argiane passeranno el monte 
Per soppelire ogniuno in sagro ospizio ; 
E visi ismorti, e velat' an la f rente, 
Di lor mariti el far piatoso uffizio. 
Oreonte non consente el seppellire ; 
Verra Teseo, e farallo morire. 

Puis il est question d'un poème sur Thésée en vingt-sept 
chants. 

Quand l'auteur dit que les histoires de Thèbes qu'il peut 
chanter sont au nombre de quatre-vingts {E le siorie di Tebe 
sono ottanta)j il veut sans doute faire allusion à un texte 
en prose en quatre-vingts chapitres. M. Rajna signale deux 
de ces textes (nous traduisons) : ce Tous deux, dit-il, sont 
en dialecte vénitien, et j'en connais de chacun un exem- 
plaire unique à la bibliothèque de Saint-Marc, classe VI, 
nM 7 et 50. Le second de ces manuscrits a trente-trois 
feuillets; l'autre, qui contient la version la plus impor- 
tante au point de vue dialectal, en a environ le double. 
Jusqu'à présent, je n'en ai pas examiné de près le con- 
tenu ; je ne puis donc en indiquer nettement les sources. 
A priori, je crois cependant assez probable que les deux 
versions dérivent plus ou moins directement du Roman 
de Tlièbes et qu'elles ne se rattachent au poème de Stace 
que par son intermédiaire ^ En ce qui regarde la date de 

* Cette indication nous fait vivement désirer que le savant philologue 
italien veuille bien nous donner de plus amples renseignements. La pro- 



3G6 LE ROMAN DE THÈSES. 

notre copie, le manuscrit 50 est assigné sans plus de pré- 
cision au xv* siècle ; quant aun® 7, il y a lieu d'hésiter entre 
le commencement de ce siècle et la fin du précédent. » 

a Mais notre auteur parle encore d'une rédaction poé- 
tique en trente-six chants. Je ne sais ce qu'elle est deve- 
nue ; je ne pourrais donc affirmer si elle méritait les éloges 
qu'il lui donne*. Espérons qu'elle n'est qu'égarée, et, en 
attendant, contentons-nous des renseignements que nous 
avons à ce sujet, renseignements qui viennent combler 
une lacune de notre ancienne poésie narrative.» 

On ne saurait mieux dire. Nous aimons à croire, pour 
notre part, que ce poème si vanté par le jongleur, et dont 
il résume complaisamment le sujet, sortira un jour de la 
poussière des bibliothèques, et viendra confirmer la re- 
nonmiée dont a joui au moyen-âge l'œuvre du trouvère 
français et la popularité qui s'est constamment attachée à 
la légende thébaine. 

111. — Imitation du Roman de Thèbes. 

Sans avoir eu au dehors la renommée que valut au 
Roman de Troie la manie des origines troyeimes chez les 
peuples d'Occident, le Roman de Thèbes est loin d'être resté 
inconnu à nos voisins. Nous avons déjà dit que l'Italie en 
avait eu une imitation en vers et au moins deux imitations 
en prose, comme elle avait eu (l'auteur du poème signalé 
plus haut nous l'apprend) des imitations du Roman de Troie 
et du Roman de Jules César. En Angleterre, il fut traduit 
ou plutôt imité, dans la première moitié du xv* siècle, par 
le disciple de Ghaucer, John Lydgate, qui était, vers 1430, 
moine de l'abbaye bénédictine de Bury en Suffolk. Ses 
voyages en Italie et en France, où il avait surtout étudié 
Alain Ghartier, Dante et Boccace^ l'avaient préparé à son 

chaiae publication du Boman de Thèbes, dont nous préparons une édition 
critique d'après tous les manuscrits connus, sera sans doute pour lui une 
occasion de vérilier son hypothèse. 
* Si ben composte in cantar trentasei. 



IMITATIONS DU ROMAN DE THÈSES. 367 

rôle d'imitateur. Son premier ouvrage en ce genre est le 
Siège de Thèbes, imprimé plusieurs fois à la suite des œu- 
vres de Ghaucer*, et qui serait, suivant quelques-uns, la 
traduction d'une histoire écrite en latin par ce dernier*. 
Il est difficile aujourd'hui de vérifier le fait ; mais s'il y a 
eu une histoire du siège de Thèbes écrite en latin par 
Ghaucer, ce n'a pu être qu'une imitation du Roman de 
Thèbes, à en juger par le poème de Lydgate*. Le cadre que 
l'auteur a donné à son œuvre en fait comme un nouveau 
conte de Gantorbéry. a Après une longue maladie, dit 
M. Joly\ il est venu en pèlerinage au tombeau de Thomas 
Becket. Il descend à l'auberge des pèlerins de Ghaucer et 
y trouve nombreuse et bonne compagnie. Un joyeux com- 
père, apitoyé par sa mine défaite et son mince équipage, 

* Geoffrey Ghaucer. — !• The Workes newlie prinled, with divers addi- 
cions, wiche were never ia Priai before ; with Ihe Siège and destruction 
ofthe worthy citée of TheheSy compiled by Jhon Lydgate, monk of Berie, 
1561. London, Jhoa Kyngston for Jhoa Wight, ia-f^. — 2« The works ; 
also the Siège of Thebes by J. Lidgate. Loadoa, 1687, ia-f^, with a por- 
trait (Réimpression de Tédilioa de 1602, qui, quoique ne menlionnant pas 
le Siège de Thèbes dans le titre, devait sans doute le contenir également. 

2 Cf. Geffroy, in Dict. d*hist. et de géogr. de MM. Dezobry et Bachelet, 
s. V. Lydgate. Nous n'avons pu découvrir la source de cette affirmation. 

' Lydgate a écrit, postérieurement au Siège de Thèbes ^ une Destruction 
de TroyCj d'après Guido de Golonna et par conséquent d'aprôs Benoît de 
Sainte-More, que Guido a pillé impudemment (V. Joly. loc. laud.). — 
The history^ Sege and Destruccyon of Troye, emprynted by Richard Pyn- 
son, 1513, in-fo (a translation or paraphrase of Guido de Golonna's romance 
intitled Historia Trojana^ wich is taken from Dares Phrygius). — Autres 
éditions en 1555. in-I», en 1614, etc. (Voir W. Th. Lowndes, The Biblio- 
grapher'smanualof english literature, etc. London, 1 857-1864, tom.V)!). 
— L'histoire de Guido, qui semble avoir de bonne heure supplanté le 
poème de Benoît dans la mémoire des auteurs du moyen-âge et de la Renais- 
sance, fut, comme on sait, traduite dans toutes les langues, môme en 
italien. Ainsi nous lisons dans la Biblioteca italiana da Niccola Francesco 
Haym (Milano, 1803) : Historia di Troja, composta per Guido Giudice di 
Gholonnadi Messina. Venezia, per Antonio di Alexandria délia Paglia. 
Bartholomeo de Fossombrone et Marchesino di Savioni, 1481, in-4<». — 
Lamedesima, data in luce dagli Academici délia Fucina. Napoli, pel longo 
1665. in-4o. 

* Benoit de Ste-More et le Roman de Troie, in Mèm, de la Soc. des A ntiq . 
de Normandie, tom. XXVII, pag. 895. 



368 LE ROMAN DB THÈBBS. 

r invite à partager son solide et copieux souper, et demande 
que, pour payer son écot, il conte le lendemain une his- 
toire. Lydgate s'exécute : cette histoire, c'est le siège de 
Thèbes.j) Il faut reconnaître à Lydgate un certain senti- 
ment poétique : ce n'est point un vulgaire copiste. Grâce 
à sa vaste érudition, à la richesse de son style, il ajoute 
un nouveau charme aux inventions de ses auteurs, 
et il a d'ailleurs prouvé , dans sa Vie de Notre Dame^ 
qu'il était capable de s'élever à une certaine hauteur de 
poésie. 

Ces vieilles histoires de Thèbes et de Troie étaient du 
reste presque aussi populaires en Angleterre qu'en France. 
Nous venons de voir Lydgate, le brillant disciple de Ghau- 
cer, les raconter dans son Siège of Thebes et son Troyl book\ 
des chansons populaires latines y faisaient allusion. M. Th. 
Wright {Political SongSy pag. 208 *) en a publié une où se 
trouvent ces vers : 

Verse pestilentiae cathedra tu sedes, 
Qui Thebanas lectitas vel Trojanas caedes. 

De même Giraud de Barry (Giraldus Gambrensis), dans 
la Préface de son Itinerarium Cambris^^ semble avoir en 
vue les poèmes de Troie et de Thèbes et VÉnéas, quand, 
s'excusant de ne pas avoir traité de pareils sujets, il dit : 
X Trojano excidio, Thebis et Athenis Lavinisque littoribus, 
impar et inculta quid addere posset opéra nostra ? » Mais 
il est fort possible qu'il n'y ait là que des souvenirs clas- 
siques. 

On sait que le père de la poésie néerlandaise, Maer- 
lant* (xiii* siècle), traduisit ou imita un grand nombre de 

* Cité par Éd. du Méril, Poésies lat. du moyen^âge. 

3 Cet ouvrage a été publié par Warton, dans son Ànglia sacrât H date 
de la fin du xii« siècle. 

3 Cf. Joly, l. Z..pag. 811. 

^ Jacob von Maerlant, né d'une famille bourgeoise flamande, mort à la 
fin du xiii« siècle. C'était un laïque instruit. Voir W.-J.-A. lonckbioet, 
GeschicfUe der Niederlàndischcn Literahtr, irfidnciïon allemande de Will. 



IMITATIONS DU ROMAN DE THÈBBS. 369 

poèmes français, entre autres le Roman de Troie et VÉnéas 
de Benoît de Sainte-More, et aussi le Spéculum historiale 
de Vincent de Beauvais. Un passage de son Alexandre 
(qu'il a tiré de V Alexandréide de Gautier de Ghâtillon), livre 
I, V. 964, montre qu'il connaissait le Roman de Thèbes. Je 
n'ai pu vérifier si son Gedich van Troyen ' renfermait tout 
au long ce Roman; mais on peut le conclure de ce que dit 
lonkbloet, dans son Histoire de la littérature néerlandaise, 
à savoir : que cette histoire des Troyens, outre le Roman de 
Troie et VÉnéas^ renfermait encore un certain nombre d'épi- 
sodes, et que l'œuvre de Maerlant avait un caractère cycli- 
que. Aujourd'hui il n'en reste que des fragments sous forme 
d'épisodes (V. Graesse, Die grossen Sagenkreise des MitteU 
alters, pag. 123). Un autre poète néerlandais, SegerDiere- 
godgaf, avait mis envers, à peu près à la même époque, 
certaines parties du Roman de Troie (Z>e Trojaensche Oorlog, 
dont quelques fragments ont été publiés par Blommaert, 
loc. cit.). Il y avait joint comme introduction le Jardin des 
Troyens [Prieel van Troyen), qui, à ce qu'il paraît, ne prouve 
pas qu'il eût de grandes qualités de poète (lonckbloet, loc. 
' laud.)\ mais il est intéressant pour nous, en ce sens qu'il 
traitait de la guerre de Thèbes. Maerlant, dans son Spieghel 
historiaelj I, 110 sqq.*, analyse cet ouvrage, qui semble 
avoir eu un grand succès du vivant même de l'hauteur, 
par suite de l'habileté qu'il avait mise à choisir les épiso- 
des les plus intéressants et à les coordonner. Il remplaça 
même l'œuvre indigeste et immense de Maerlant, bien 
que celui-ci affirme, trente ans après son apparition, que 
son poème à lui est connu au loin (wide becant). Diere- 
godgaf aime à faire preuve d'indépendance vis-à-vis de ses 

Berg de Rotterdam, avec une préface et un iodez des auteurs (néerlan- 
dais et de leurs œuvres, par Erost Martin, professeur à Fribourg-eii-Bris- 
gau (Leipzig, Vogel, 1870-72. 2 vol. in-8«), g VI. Die hargerlicheDidaktik. 

* Publié par Blommaert, Oudvlaemsche Gedichten d«r xii«, xiii«>/i"xiv« 
Eeuwen, II, pag. 73 sqq.; cf. Dunger, Dit Sage vom trojanisdien Kriege 
in den Bearbeitungen des Mittelalters und ihre antiken Quellen. 

2 Publié par Blommaert, loc. laiid.t I. 

24 



370 LE ROMAN DE THÈSES. 

auteurs : souvent il les combat par des témoignages con- 
traires, mais il tient beaucoup à appuyer ses affirmations 
de preuves, et en somme son respect pour les autorités qu'il 
indique nuit quelquefois chez lui à l'inspiration, qui se 
trouve ainsi comprimée et aflFaiblie*. C'est un reste de 
l'influence cléricale sur l'esprit laïque. 

Gomme tous les poèmes célèbres du premier moyen- 
âge, comme le Roman de Troie^ auquel on a joint plus tard 
l'histoire de la jeunesse d'Hector, vainqueur d'Hercule, et 
celle de Landomata, fils d'Hector (voir Joly), le Roman de 
Thèbes a eu un prologue et une suite, et cela très peu de 
temps après son apparition, ce qui atteste son succès. 
Je veux parler des Romans d'Ypomédon et de Pro^ 
thésilas^ dont l'auteur est Huon de Rotelande, de Cre- 
denhill en Cornouailles, contemporain de Gautier Map, 
l'auteur du De Nugis curialium^^ et qui par conséquent 
datent du xii« siècle. VYpomédon a environ 10500 vers : 
il raconte les amours du jeune héros, fils d' Hermogenès , 
roi de Fouille^ avec Fiére^ princesse de Calabre^ et Artus y 
est donné comme un roi de France. Plusieurs des héros du 
Roman de Thèbes y sont mentionnés, entre autres Gapanée, 
ce qui a fait que Warton a signalé, sous le titre de Roman 
de Capanée (Gbtt. Vesp. A VII), un manuscrit incomplet 
de VYpomédon qui se trouve en Angleterre (voir de la 
Rue, Jongleurs et Trouvères, II, 291). Ge roman a été tra- 
duit de bonne heure en vers anglais. Warton (tom. I, 
pag. 194-200) donne des extraits de cette traduction, qui 
a été analysée par EUis [Spec. of early metric. Rom., t. III, 
pag. 208-256), et publiée par Weber (Engl. meir. Rom.^ 
II, pag. 285-365) sous ce titre : The life of Ypomedon, 
Nous n'en citerons qu'un passage, qui montrera que, 
comme Parthénopée, Hippomédon avait eu, au moins au 
moyen-âge, une grande réputation de beauté; nous l'em- 

' lonckbloet, lono ciiaio. 

2 Cf. Gracsse, Die grosscn Sagenkreise des MillelaUers (Dresde et Leip- 
zig, 1842), et surtout de la Rua, Jongleurs et TrouvèreSy II, 285-296. 



IMITATIONS DU ROMAN DE THÈBES. 371 

pruntons à M. Éd. du Méril, qui le donne dans la savante 
Introduction de son édition de Floire et Blanceflor^ pag. 
ca-xxiv: 

Ladies and maydens byheld hym on, 
So godely a maa they had scne none; 
His feyre chère in halle theym smert, 
That many a lady smote throw the hert, 
And in there hertis they made mone 
That there lordis ne were suche one. 

Dames et demoiselles le contemplaient : 

ïï homme si beau (littér. si divin), elles n'en avaient jamais vu] 

Son beau visage les affligeait toutes, 

Au point que plus d'une dame se frappait la poitrine, 

Et dans leur coBur elles se lamentaient 

De ce que leurs seigneurs n étaient point tels qiu lui. 

M. Duméril, qui ne connaissait ni le Ronian de Thèbes^ 
ni VYpomédon français, attribue une source hellénique 
au poème anglais, à cause de la forme grecque des noms 
des principaux personnages (Erm^ones^ Tholomew^ Jason^ 
MeUiager^ Geron), et aussi parce que la reine, qui a eu un 
enfant avant son mariage, n'en est pas moins considérée 
comme une très honnête femme * . 

VYpomédon (d'abord le roman français, plus tard la 
traduction anglaise) a été populaire en Angleterre : il est 
cité dans le second prologue du Richard Coeur-de-Lion, au 
milieu des plus fameux poèmes des cycles français et bre- 
ton, et aussi du cycle de l'antiquité (TVoîô, Énéas, etc.) : 

I wole reden romaunces non, 
Ne of Paris, ne of Ypomydon, etc. 

En Allemagne, c'est naturellement l'original français 
que l'on connaissait. Il est cité dans les strophes que Ulrich 
FUrterer met à la suite de son Lanzelot^ et où l'on trouve 

* lûtroduction, pag. clxxiv ; cf. Chassang, Histoire du Roman et de ses 
rapports avec l'Histoire dans l'antiquité grecque et latine» Paris, Didier 
etC«V 1862, 2«« édit., pag 451. 



372 LB ROMAN DE THÊBES. 

une longue liste de noms de héros, et surtout d'héroïnes, 
empruntés aux romans du moyen-âge* : 

Euch dient nach mynne lone 

Ganndin und Galois, 

Ir preis hett hellen done, 

Sam warb auch Gamureth der Kîien kurtois, 

Der euch vil traut, des er ett ser entgallte, 

Den vor walldack (Valdach) mitlyfften gros, 

Ypomidon mit seiner Tyost vaille. 

Une rédaction en prose se trouve peut-être insérée (ce 
que je n*ai pu vérifier) dans les Proesses et vaillances du 
preux Hercules, ouvrage souvent réimprimé depuis 1500 
(V. Brunet, II, pag. 405). « Ce livre n'est guère, à propre- 
ment parler, dit Graesse*, que nous traduisons ici, que la 
fin du deuxième livre du Recueil des histoires troyennes de 
Raoul Lefèvre (1453), lequel traite de la vie d'Hercule de- 
puis sa naissance jusqu'à sa mort, ou bien depuis Dranus 
jusqu'à la mort d'Ulysse tué par Télégonus, tout à fait 
d'après la Genealogia deorum de Boccace. On y a sim^ple-- 
ment ajouté uâi prologue dans lequel les héros cités dans la 
Thébaide de Stace, Parthenopeus et Hipomedon, sont con-- 
fondus avec deux chevaliers de la Table ronde, Partenopex et 
Ypomedon, et une généalogie d* Hercule (voir Warton, I, 
pag. 140).» Et il attribue aussi cet ouvrage à Raoul Lefè- 
vre, comme il lui attribue un peu plus haut VEdipus, Nous 
avons déjà dit que le fameux chapelain du duc de Bour- 
gogne n'était pour rien dans VEdipus, qui est bien plus 
ancien ; nous n'affirmons rien pour la vie d'Hercule, quoi- 
qu'il soit bien probable que, si Raoul Lefèvre a réellement 
traité ce sujet, il ne l'a fait qu'en utilisant ou en abrégeant 
des rédactions en prose antérieures d'un poème sur Her^ 
cule, comme aussi de VYpomédon et du Parthénopeus. 

Nous dirons peu de chose du Prothesilaus d'Huon de Ro- 
telande. C'est Thistoire des fils d'Hippomédon, Danaus et 

* Voir Graesse, loc. cit., p. 256 aqq. 

* Loc. cit., pag. 12G-7. 



IMITATIONS DU ROMAN DE THÉBES. 373 

Proihesilaus : on voit que la tradition classique n'est 
guère respectée. Du reste, la donnée homérique avait été 
modifiée déjà dans l'antiquité grecque. V Héroïque de Phi- 
lostrate, qui semble n'être que la mise en œuvre d'une 
foule de romans sur la guerre de Troie bien antérieurs à 
l'époque de ce rhéteur*, ne fait pas mourir le fils d'Iphi- 
clus dès son arrivée sur le rivage troyen *. On sait que 
Philostrate suppose un dialogue entre un navigateur phé- 
nicien et un vigneron d'Éléonte, fréquemment honoré de 
la visite et de l'entretien de Tombre de Protésilas. Natu- 
rellement Protésilas aflBrme avoir été l'un des principaux 
héros de la guerre de Troie, et il vante également beaucoup 
Palamèdey à qui le faux Darès donnera plus tard un rôle 
important. La plupart des détails donnés par Philostrate 
s'écartent des traditions reçues par les poètes : il faut bien 
admettre que le moyen-âge a connu, sans doute dans des 
transcriptions latines, quelques-uns des récits romanesques 
dont l'auteur de V Héroïque s'est fait l'écho complaisant; et 
c'est ce qui explique comment le trouvère, désireux de rat- 
tacher son héros à ceux du Roman de Thèbes, a fait de Pro- 
tésilas le fils d'Hippomédon. 

Il nous reste, pour clore cette revue, sans doute in- 
complète, des imitations du Romun de Thèbes et des œu- 
vres qu'il a inspirées, à dire un mot de deux romans 
d'aventures qui, quoique n'appartenant pas réellement 
au cycle classique, s'y rattachent cependant par quelque 
côté : je veux parler d\iPartho7iopevs et d*Athiset Porfilias. 

Le roman de Denys Piramus intitulé Parthonopeus de 
Blois appartient en réalité au cycle d'Arthur ; le héros est 
le neveu de Glovis, roi des Francs. Mais le nom même 
qu'il porte indique que l'auteur connaissait le Roman de 
Thèbes. Le souvenir qu'on y trouve de la lampe de Psyché, 
dans le charmant épisode d'Apulée, a été relevé plusieurs 

* Voir Chassang, Histoire du Roman, etc., pag. 347 sqq. 
« Homère. Iliade^ II. v. 698 sqq.j Ovide, Mélamorph. XII, 68; Hygio, 
fab. 103 sqq. 



374 LE ROMAN DB THÈBES. 

fois* ; ce qui nous intéresse plus directement, c'est la beauté 
extraordinaire que le trouvère attribue à l'amant de la 
princesse- fée Melior ; il y a là évidemment un souvenir 
classique. 

Le front ot blanc plus que n'est lis, 
Qui de blançor a si grant pris ; 
Les sorciols a noirs et voltis, 
Les iols a gros, vairs et rians', etc. 

Le Roman d^Athis et Porfilias, d'Alexandre de Bernay, 
appelé aussi dans quelques manuscrits le Siège d^ Athènes, 
n'a pas seulement emprunté au Roman de Thèbes le nom 
de l'amant infortuné d'Ismène. Sur la tente du roi de 
Sicile Bilas, on voit représentés «le jugement de Paris et 
le siège de Troie, ensuite l'histoire de la fondation de 
Rome, celle d'Étéocle et de Polynice, puis celle de Salomon 
et de son frère Âbsalon, enfin les douze mois, les quatre 
temps, les douze signes, les planètes, les saisons». Ces 
dernières peintures rappellent à la fois le char d'Amphia- 
raus et la tente d'Adraste dans le Roman de Thèbes. Le 
Theseus qui figure dans ce roman est un descendent du 
grand Thésée ; il a pour fils Pirithous, qui, à Tinsu de son 
père, déclare la guerre à Ajaus, fils de Télamon, duc de 
Gorinthe et descendant du grand Ajax : Athis et Porfilias 
se distinguent dans cette guerre. Malgré cela, le roman 
semble être plutôt d'inspiration byzantine que d'inspiration 
grecque^. Quoi qu'il en soit, on peut dire que la popularité 
dont a joui notre poème, dès son apparition, a dû détermi- 
ner le choix des noms d' Athis et de Theseus, comme aussi 
celui de Parthonopeus, dans le Roman de ce nom. 

* Voir Histoire littéraire de la France, tom. XIX; Joly, loc. cit.-, 
Ghassang, Histoire du Roman, etc., pag. 184. 

^ Voir Hist. littér., loc. laud., et Floire et Blanceflor, éd. Du Méril, 
Introd.fCLxxiy ; nous avons cité plus haut un passage de ce dernier poème 
qui fait allusion à cette beauté de Parthonopeus. 

' Voir P. Meyer, Bulletin de la Société des anc. textes fr,, 1877, q© 2 
(Rapport), et Ghassang, Hist. du Romany etc., pag. 454. 



TROISIÈME PARTIE 



CHAPITRE V. 

LA LÉGENDE D'CEDIPE k LA RENAISSANCE 
ET DANS LES TEMPS MODERNES. 

La légende d'CEdipe, qui avait occupé une si grande 
place dans la tragédie grecque, devait tenter naturelle- 
ment au XVI* siècle les poètes de la Renaissance, qui renou- 
velèrent le théâtre français par de timides tentatives d'imi- 
tation, sans oser cependant s'écarter des modèles', dont ils 
ne comprenaient pas toujours les simples et immortelles 
beautés. Aussi préférèrent-ils trop souvent aux tragiques 
grecs le poète-philosophe latin, Sénèque, dont le style pom- 
peux convenait mieux à la langue que s'était faite la 
Pléiade, et qui remplaçait volontiers, comme on sait,(( l'ac- 
tion parles tableaux et les maximes, le naturel par l'exa- 
gération, la simplicité par la recherche y>\ parce qu'il était 
philosophe avant d'être poète dramatique, et qu'il tra- 
vaillait plutôt pour l'école que pour la scène. L'Italie 
avait du reste donné l'exemple à la France : « Sénèque, 
dit M. Patin*, fut, avant les tragiques grecs, le maître des 
modernes : c'était lui qu'imitaient déjà, dans sa propre 
langue, au xi« siècle l'allemande Hroswitha*, au xiv" l'ita- 

< Patin, Trag. grecs, III, p. 154 ; cf. Nisard. Études de mœurs et de 
critique sur tes poètes latins de ta décaiience (Paris, 1834 et 1849), t. I, 
où il compare en détail YCEHpe de Sénèque avec V Œdipe-Roi de Sophocle, 
et n'a pas de peine à démontrer la supériorité du tragique grec. 

^ Patin, lOC. laud., liv. I, sub fin, 

' Le vrai nom de cette religieuse est Hrotsuit (V. Romania, VI, 465). 
11 n'est pas bien prouvé qu'elle ait connu Sénèque. 



376 LA LÉGENDE d'oEDIPE 

lien Mussato; et lorsqu'au xv* et au xvi* siècle l'Italie eut 
enfin adopté de meilleurs modèles , il ne devint point tout 
à fait étranger au théâtre d'emprunt, tantôt grec, tantôt 
latin, de Trissino, de Ruccellaï *, deMartelli, d'Alamanni, 
de Giraldi Gintio, de Dolce, faibles introducteurs, sur la 
scène italienne, de la forme antique. :ù Ge ne fut que plus 
tard, avec Gorneille et Racine, qui surent s'affranchir 
d'une imitation servile, que fut créée la véritable tragédie 
française. 

Avant eux, on se contentait d'imiter péniblement les 
anciens; mais cette étude constante des modèles devait 
finir par les faire mieux comprendre, et l'admiration peu 
raisonnée do la Renaissance pour la littérature classique eut 
au moins l'avantage de préparer les voies aux grands écri- 
vains du xvii* siècle, et en particulier, pour le théâtre, à 
Gorneille >et à Racine. 

L'histoire des malheurs d'OEdipe et de sa famille fut 
donc de bonne heure en possession de la scène française *, 
comme aussi delà scène italienne', et elle n'a cessé de s'y 
maintenir jusqu'à nos jours. M. Patin a mentionné dans 
son livre les principales imitations françaises et étrangères, 
et aussi les meilleures traductions de V Œdipe-Roi^ de 
VŒdipe à Colone et de ÏAntigone de Sophocle, des Phéni" 
ciennes et des Suppliantes d'Euripide et des Sept chefs 

' Rucceila! (1475-1525) a laissé une BosnVfTide^ imWAe de VAntigone de 
Sophocle, etuQ Oresie\ Alamanni (1495-1556) une Antigone, également 
imitée de Sophocle, 

3 Le savant helléniste Florent Ghrestien (1541-1596), élève de Henri 
Estienne et précepteur de Henri IV, l'un des auteurs de la Satire Ménip- 
pée, a traduit en vers latins, entre autres poèmes et tragédies grecques 
classiques, les Sept devant Thèbes d'Eschyle. 

^ C'est par VŒdipe-Roi, fidèlement traduit par un noble Vénitien, Or- 
salto Giustiniuno. qu'en ) 595 les Académiciens do Vlcence inaugurèrent leur 
fameux théâtre olympique, ouvrage de Palladio. « Au dénouement, ajoute 
M. Patin (/. /., I, sub fin.), parut, dans le rôle principal, le poète Louis 
Grotlo, à qui sa cécité avait fait donner le nom de Cieco d'Adria; comme 
cet acteur de l'antiquité qui, dans le rôle d'Electre, avait versé sur l'urne 
de son propre lils des larmes véritables, il exprima de môme, au naturel, 
les douleur;^ do l'aveugle thébain. • 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 377 

d'Eschyle; nous y renvoyons le lecteur. Nous n'avons 
donc qu'à rechercher, dans les principales de ces œuvres, 
les modifications que le poète a fait subir à la fable anti- 
que. Une simple énumération des pièces de second ordre 
permettra de se faire une idée de T importance qu'a gar- 
dée au théâtre la légende thébaine, et de la part que peu- 
vent revendiquer les anciens dans les œuvres dramatiques 
des modernes. Nous avons d'ailleurs pu recueillir un cer- 
tain nombre d'indications bibliographiques qui avaient 
échappé à la consciencieuse érudition de M. Patin, et que 
le hasard de nos recherches nous a fait découvrir. 

Robert Garnier, que Ronsard appelle le prince des tra- 
giques*, nous a laissé une Antigone en 5 actes (1580), où 
la faiblesse de la composition n'est pas toujours rachetée 
par le style, qui se ressent parfois, pour la trivialité, du 
voisinage du xv* siècle. « Le mérite de Garnier, dit M. Dar- 
mesteter*, fut d'apporter dans la diction plus de noblesse et 
de grandeur, dans le vers plus de correction et d'élégance ; 
mais il pèche toujours par la composition et le développe- 
ment de l'action. » Ce n'est, en effet, que dans sa dernière 
pièce, Bradamante, tragi-comédie tirée de l'Arioste, qu'il 
s'est en partie dégagé de l'influence de Sénèque, si générale 
au XVI* siècle ; dans V Antigone, c'est toujours Sénèque 
qu'il imite, même lorsqu'il suit Sophocle dans la marche 
de l'action. Garnier suit de très près son modèle dans les 
deux premiers actes, qui reproduisent la matière AesP/ié- 
niciennes] au troisième, Jocaste se tue en apprenant la 
mort de ses deux fils ; les deux derniers actes développent 
la fable de V Antigone de Sophocle, et le poète s'y montre 
un peu plus indépendant, mais sans jamais s'écarter de la 
tradition classique. En somme, le poète a cru devoir réu- 
nir dans une même pièce tout ce qui intéressait plus parti- 
culièrement la famille d'QEdipe, mais les événements s'y 

* V. son 81 • sonnet (.1 Robert Garnier y pnnce des tragiques), lom. V, 
pag. 35-1 de l'édition de M. Prosper Blauchemain . 

* Le seizième siècle en France, pag, 168. 



378 LA LÉGENDE d'OBDIPE 

succèdent dans leur ordre naturel, et cette modification 
qu'il apporte à la tradition consacrée par VOEdipe-Roi (je 
veux parler de la mort de Jocaste, survivant à la découverte 
de sa honte), il l'emprunte aux Phéniciennes d'Euripide, de 
sorte que la légende se présente ici sans aucune altération 
sensible. Du Roman de Thèbes et de ses rédactions en prose, 
on n'aperçoit pas la moindre trace : l'antiquité seule aura 
désormais le privilège d'être étudiée et imitée en France; 
le moyen-&ge est de plus en plus oublié. Si quelques amis 
du bon vieux temps, comme Rabelais, Marot, et plus tard 
La Fontaine', montrent parfois qu'il y a encore en France 
de vrais fils des Gaulois, et conservent dans leur langue 
quelque chose de la grâce et de la naïveté des auteurs de 
fableaux, le reste, suivant l'impulsion donnée par la Pleïade, 
entraîne définitivement la langue et la littérature du côté 
des Grecs et des Romains , et nous n'aurons plus mainte- 
nant, dans cette revue rapide, qu'à constater la fidélité 
plus ou moins grande des auteurs dramatiques à la tradi- 
tion classique, et leurs efforts à peu près stériles pour 
renouveler un sujet depuis longtemps épuisé. 

Ronsard lui-même avait, dit-on, traduit VAntigone do 
Sophocle, lorsqu'il était encore l'élève de Daurat, et nous 
possédons une Antigone de J.-A. de Baïf (1573), antérieure 
■à celle de Garnier et bien inférieure pour le style, laquelle 
n'est guère qu'une traduction de Sophocle. La pièce de 
Rotrou qui porte le même nom (1638) est, dans sa pre- 
mière moitié, une imitation des Phéniciennes de Sénèque, 
modifiées par quelques traits empruntés à Euripide et aussi 

1 II faul croire que Corneille ne dédaignait pas non plus notre vieille 
langue. Qui ne serait frapp^^, en efTot, de la ressemblance des vers bien 
connus du Cid avec les suivants, tirés du Jeu de Saint-Nicolas y de Jean 
Bodel d'Arras : 

Seignor, se je sui jones, ne m'aies en despit, 
On a veii souvent grant cuer en [cors] petit, 

dont on peut rapprocher aussi, quoique avec moins de raison, ce vers de 
Stace (VI, 756) : Hic paulo ante puer ; sed eaim maturius aevo Robur. 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 379 

à Stace (Theb. X, 756 sqq.*), en particulier dans le dévoue- 
ment de Ménécée. La seconde partie nous offre , comme 
chezGarnier, le sujet de VAntigonede Sophocle, augmenté 
d'une scène qui n'est qu'un emprunt à Stace, celle où 
Argie, accompagnée du vieux Ménète d'un côté, et Antigène 
de l'autre, cherchent le cadavre de Polynice. 

Corneille, dans son Œdipe (1659), a cru devoir embellir 
un sujet dont la simplicité ne répondait pas aux exigences 
du théâtre moderne. L'épisode qu'il y introduit a le grave 
défaut de déplacer l'intérêt, qui se porte presque tout entier 
sur Dircé. Il s'agit en effet de savoir si cette princesse, fille 
de Laïus, est bien la victime demandée par les dieux pour 
sauver le peuple thébain, et si elle accomplira son sacri- 
fice volontaire, ou si au contraire elle épousera Thésée 
qu'elle aime, et recouvrera le trône usurpé par Œdipe. Le 
dénouement est celui de Sophocle, mais il est simplement 
annoncé, de peur, nous dit l'auteur dans son Examen de la 
pièce, de «faire soulever la délicatesse des dames )>. 
On a relevé dans cette tragédie plusieurs passages qui 
semblent imités de Slace^, mais il n'y a peut-être là que 
des réminiscences. On sait d'ailleurs, par le témoignage 
de Fontenelle, que Corneille avait traduit les deux premiers 
chants de la Thébaïde, et qu'il avait publié cette traduction 
aujourd'hui perdue (V.Taschereau, Vie de Corneille, pag.247 
de redit. P. Janet, 1865). La Thébaide de Racine et V Œdipe 
de Voltaire n'offrent aucune trace d'imitation de Stace. 

Racine semble avoir été poussé par Molière à compo- 
ser sa rw&aïde( 1664). Ce dernier passait pour avoir fait 
représenter lui-même à Bordeaux ' une pièce de ce nom 

< Oa trouve aussi dos souvenirs de Stace daus le discours d'Antigone à 
Polynice du haut des murs {Anlig, TI, 2 et Théh. XI, 363 sqq.). et dans le 
combat des deux frères [Antig. III, 2). 

3 Lehanneur, De P. Pop. Statii vila et operibus qusstionesy Rupellée, 
1878. 

3 C'était une tradition bien établie dan? cette ville, et à laquelle Mon- 
tesquieu accordait une enliôre conflance (V. J. Taschereau, Histoire de la 
vie et des ouvrages de Molière, 2« édit., p. 22-3 ; — Œuvres de Molière, 



380 LA LÉGENDE d'oEDIPE 

dont le peu de succès, tout en le dégoûtant de faire des 
tragédies, ne Tempèchait point de considérer ce sujet 
comme Tun des plus dramatiques. Racine le fils, dans ses 
Mémoires^ se contente de dire que son père prit le sujet 
de la Thébaïde dans Euripide, qu'il commença cette pièce 
à Uzès et la termina à Paris, après avoir fait la connaissance 
de Molière. Cependant plusieurs éditions des Œuvres de 
Racine, parues au xviii* et au xix* siècle, déclarent nette- 
ment que c'est Molière qui l'engagea à traiter ce sujet. 
Ainsi, je lis dans une édition de 1741 : «En 1660, il com- 
posa une belle ode sur l'entrée de la reine Marie-Thérèse. 
Ce penchant pour la poésie l'attacha à Molière, qui, pour 
coup d'essai, l'engagea à composer les Frères ennemis^ 
dont notre auteur retoucha ensuite la versification. » Aimé 
Martin affirme que Molière lui prêta cent louis et Texcila 
à laisser de côté Théagène et Chariclée, et à <r traiter le 
sujet de la Thébaïde, comme plus théâtral ». Quoi qu'il 
en soit, l'inexpérience de Racine l'entraîna dans la même 
erreur que Corneille, et lui fit donner à Créon un rôle 
d'amoureux ridicule, rival de son fils Hémon auprès d' An- 
tigène. De plus, à l'imitation de Rotrou, dont il avait, 
dit-on, reproduit les deux plus belles scènes, supprimées 
plus tard lors de l'impression de la pièce, il dénature le 
caractère de Polynice, si intéressant chez Euripide, en le 
représentant, non plus comme une victime intéressante de 
l'ambition et de l'injustice de son frère, mais comme un 
homme farouche et violent, qui méprise le peuple sur 
lequel il revendique le droit de régner, et reproche à Etéo- 
cle ses basses complaisances pour ses sujets. 

Vingt ans après VŒdipe de Corneille, parut celui de 
Dryden et Lee, sous la forme d'une tragédie héroïque, 
genre qui ne soufl^re guère la médiocrité. Le plan de So- 
phocle s'y trouve compliqué d'une foule de détails qui 
étoufl'ent le sujet, et le personnage de Créon, que les au- 

avec les remarques do Bret, 1773, t. I, p. 53; — Études sur Molière, 
par Cailhava,pag. 8). 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 381 

leurs représentent comme amoureux d'une prétendue ûlle 
de Laïus, Eurydice, et cherchant à arriver au trône par 
tous les moyens possibles, ne vaut pas mieux que le Créon 
de Racine ou que le Thésée de Corneille. J'en dirai autant 
du Philoctète que Voltaire nous peint amoureux de Jocaste. 
Il le reconnaît lui-même implicitement, lorsqu'il dit (5"' 
lettre sur Œdipe) : <c II semble qu'il ne soit venu à 
Thèbes que pour y être accusé ; encore est-il soupçonné 
peut-être un peu légèrement (de conspirer contre Œdipe). . . 
Il contribue un peu au nœud de la pièce, et le dénoue- 
ment se fait absolument sans lui : ainsi il paraît que ce 
sont deux tragédies, dont Tune roule sur Philoctète^ et 
l'autre sur Œdipe. j> Ce défaut n'empêche pas V Œdipe de 
Voltaire d'être la meilleure imitation du chef-d'œuvre de 
Sophocle, et l'on doit reconnaître avec M. Patin que, lors- 
qu'il s'inspire de ce grand modèle, il lui arrive parfois de 
le surpasser* . 

Les invraisemblances inhérentes au sujet même d^ Œdipe 
avaient frappé vivement La Motte. Dans soni\^ DiscoVfVs sur 
la tragédie^ à l'occasion rf'ŒmPE , il avait d'abord essayé 
de les corriger; puis, joignant l'exemple au précepte, il 
avait écrit successivement un Œdipe en vers (Il 2&) qui, 
d'après Voltaire*, fut joué quatre fois, et un Œdipe en 
prose, qui ne fut jamais joué. « La Motte, dit M. Patin, 
corrige ingénieusement les invraisemblances de la fable, 
mais il en retire en même temps toute terreur et toute 
pitié»; et il ajoute finement : a de son Œdipe en vers, de 



1 L'Œdipe do Voltaire eut l'honneur, rare à cette époque, de la parodie. 
On lit, en effet, dans V Histoire du Théâtre français des firères Parfait 
cette indication : 

Œdipe travestiy comédie par M. Dominique, comédien ordinaire de 
S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans. Paris, Antoine-Urbain Goutellier, 
in-12. 48 pages. (Elle est en vers et en un acte, et a été représentée le 
lundi 17 avril 1719 par les comédiens ordinaires de 8. A. R. Monseigneur 
le duc d'Orléans, qui, après sa mort, obtinrentle titre de comédiens ordi- 
naires du roy.) 

2 Lettre au père Porée (1726). 



38'2 LA LÉGENDE d'oBOIPB 

son Œdipe en prose, rien n*est resté, ni prose, ni vers * 30 . 
Il en est de môme de V Œdipe du père Melchior Folard ' 
(1722) qui, vers la même époque, avait aussi cherché à 
pallier les invraisemblances de la fable de Sophocle, 
principalement en se rapprochant de la manière dont il 
semble qu'Euripide ait traité le sujet. 

h* Œdipe à Colone de Sophocle avait d'abord semblé à 
Ducis trop simple pour fournir la matière d'une tragédie 
en cinq actes. Il y joignit VAlceste d'Euripide, et de ces 
deux pièces combinées il fît Œdipe chsz Admète (1778)', 
où, tour à tour terrible et pathétique, il nous fait frémir des 
imprécations d'GEdipe contre ses fils et pleurer des douleurs 
d' Admète. Mais, malgré les beautés de détail de la pièce, on 
s'aperçut bien vite que ce retour aux procédés de Garnier 
et de Rotrou diminuait l'intérêt en le divisant, et l'auteur 
lui-même, qui ne s'était jamais fait illusion à cet égard, se 
décida à réduire sa pièce en trois actes et à se renfermer 
dans le sujet d^Œdipe à Colone (1797). Mais, pour ne pas 
priver sa pièce des ornements qui en avaient fait le succès, 
il donne à Thésée le rôle qu'avait Admète dans la pièce 
primitive, et le représente comme destiné à mourir préma- 
turément et sauvé par le dévouement de Taveugle thé- 
bain. Le plus beau morceau de la pièce, c'est assurément 
l'admirable scène oùPolynice, d'abord repoussé par CEdîpe, 
obtient enfin son pardon et renonce à ses projets criminels, 
pour y revenir bientôt, lorsque, voulant se dévouer pour 
Thésée à la place de son père, il a été repoussé par le 
grand-prêtre. C'était là une heureuse tentative de rajeunis- 
sement du sujet: Ducis a été imité en cela par Marie-Joseph 

* Patin, Trag. grecs» IV, 157, 4»« édit. 

' M. Folard, né à Avignon le 5 octobre 1683, mort dans la même ville 
le 19 février 1739. Sa pièce était dédiée à MS' de Vijleroi. archevêque de 
Lyon, par une épître en vers marotiques (Paris, Jossele fils, 1722, in-8<>). 

* Pour lier ces deux pièces, Ducis fait jouer à Admète le rôle de Thésée 
à regard d'GEdipe ; ce dernier se dévoue dans le temple des Euméoides 
pour conserver les jours d' Admète, qui ne peut être sauvé que par le sacri- 
fice d'une personne de sang royal, et rend ainsi inutile le sacrifice d'Alceste. 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 383 

Chénier [Œdipe à Colone* ) , qui lui a emprunté une partie de la 
scène où Polynice triomphe de la haine d' Œdipe, et par 
Guillard, dans son opéra, d^ Œdipe à Colone, donné en 1787. 
M. Patin croit que ce sont les idées du christianisme qui oni 
déterminé Ducis à remplacer l'inflexibilité traditionnelle 
d' Œdipe par un caractère plus sensible et plus capable de 
tendresse paternelle. C'est possible : quoi qu'il en soit, le 
succès de cette tentative prouve mieux que tous les rai- 
sonnements la difficulté de faire accepter au public de nos 
jours la légende antique dans sa terrible réalité. 

Le Polinice d'Alfieri mérite une mention à part parmi 
les pièces du théâtre italien qui se rapportent à notre lé- 
gende. Le personnage de Gréon est le ressort de l'intri- 
gue : ce prince cherche à arriver au trône par la ruine 
d'Étéocle et de Polynice, qu'il ne cesse d'exciter l'un con- 
tre l'autre , tandis que Jocaste et Antigène font tous leurs 
efforts pour les réconcilier. On ajustement admiré la scène 
où les deux frères, qui sentaient leur ressentiment se 
fondre sous cette douce influence, sont rejetés dans leur 
haine sauvage par Gréon, qui, après avoir conseillé à 
Étéocle d'empoisonner la coupe de Polynice, vient de ré- 
véler à ce dernier le terrible secret. Alfieri n'a pas craint 
de mettre le dénouement sur la scène : Œdipe, enfermé 
depuis trois ans dans un cachot, en apprenant que ses flls 
vont se battre, renouvelle contre eux ses imprécations, et 
bientôt l'on rapporte Étéocle mortellement blessé, mais 
respirant encore; Polynice l'accompagne, implorant son 
pardon ; c'est à ce moment qu'il est poignardé par son 
frère, qui l'a reçu dans ses bras. 

Ce dénouement a été imité par Legouvé dans son Étéocle 
(1799J. Pour le reste, il suit, dit-il, Euripide. Il lui a, en 
effet, emprunté le caractère de Polynice, qu'il oppose à 
celui d'Étéocle, en l'amollissant encore plus que Ducis et 

1 Théâtre posthume, 1818. — Sauf ce point et quelques autres de peu 
d'importance. l'auteur suit assez exactement Sophocle. — Son Œdipe- 
Roi n'est guère qu'une traduction libre. 



384 LA LÉGENDE d'OEDIPE 

qu'Alfieri; mais il suit aussi souvent Sénèque pour le fond 
des idées. C'est à la suite de la mort de Gapanée, dont le 
Thébain Œnomatts partage ici le sort, qu'Étéocle propose à 
son frère de vider leur querelle en combat singulier, sous 
prétexte que les dieux s'indignent du sang qu'ils font verser. 
Polynice accepte le combat, en gémissant sur la nécessité de 
commettre ce crime horrible^ et y met pour condition que 
leur père sera remis en liberté. Au v* acte, le poète, dénatu- 
' rant aussi le caractère d'Œdipe, mais allant plus loin encore 
que Ducis, c'est-à-dire dépassant le but, nous montre le 
malheureux vieillard pardonnant non-seulement à Polynice, 
mais encore à Ëtéocle, au moment môme où ses fils accom- 
plissent leur horrible dessein. 

On lit dans la Bibliothèque théâtrale du duc de La Val- 
lière : 

ce Là Tournelle, commissaire des guerres : 
Œdipe ouïes trois fils de Jocaste, tragédie. 
Œdipe et Polybe, tragédie. 
Œdipe OM V ombre de Laïus ^ tragédie. 
Œdipe et toute sa famille, tragédie. 
Ces quatre pièces (ÏŒdipe ont été imprimées à Paris, 
chez François le Breton, dans les années 1730 et 1731, 
mais elles n'ont point été représentées.» 

Nous avons eu entre les mains la première de ces tragé- 
dies : elle se trouve dans un recueil factice de la Bibliothè- 
que de la ville de Nîmes, qui comprend 122 volumes de 
tragédies ou comédies des xv!!*" et xviii* siècles * , réunie 
dans le 11 6™' volume à plusieurs autres pièces d'auteurs 
différents. L'auteur, qui avoue n'avoir écrit des tragédies 
que pour se délasser des ennuis d'un procès qui durait de- 
puis sept ou huit ans, a complètement bouleversé les tradi- 
tions reçues et combiné de la plus étrange façon l'histoire 
de la reconnaissance d'Œdipe et celle de la mort des deux 
frères: Polynice poignarde Étéocle dans un recoin obscur du 

< Cette collection porte le n<» 8345 da Catalogue ; le no 8344 désigne 
une collection semblable de 90 volumes. 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES T^MPS MODERNES. 385 

palais et meurt aussitôt empoisonné par Jocaste, qui craint 
de tomber sous ses coups. 

La reine se tue à l'acte suivant, en apprenant qu'Œdipe 
est son fils, et celui-ci se tue à son tour. On nous dispen- 
sera d'entrer dans les détails : il est impossible de pousser 
plus loin la fantaisie que ne Ta fait Tbonnète commis- 
saire des guerres. Nous n'avons pu nous procurer les trois 
autres pièces de La Tournelle; mais si elles offrent trois 
autres manières de traiter le sujet d'Œdipe, la lecture doit 
en être curieuse. Ce que nous avons dit suffit pour mon- 
trer jusqu'où peut aller l'imagination en délire d'un auteur 
qui cherche à se distinguer de ceux qui l'ont précédé, et qui, 
ne pouvant faire ni mieux ni aussi bien, se contente de faire 
autrement. 

Terminons ce rapide examen par l'indication de quelques 
autres pièces qui se rapportent à notre sujet, en commen- 
çant par celles qui ont paru en France. 

En 1684, Jean Robelin, du comté de Bourgogne, donna 
une Thébaide aujourd'hui tout à fait introuvable, et que 
déjà les auteurs de la Bibliothèque du duc de La Vallière 
déclarent n'avoir pu se procurer : 

Jean Robelin , la Thébaide^ sans distinction d'actes ni de 
scènes, dédiée à M'*" le duc de Lorraine. Pont à Mousson, 
Martin Marchant, 1584, in-4® (suivant Brunet, petit in-8o 
de 60 ff . ; est-ce une autre édition ?) . La fameuse bibliothè- 
que dramatique de M. de Soleinne n'en possédait qu'une 
copie manuscrite. Brunet affirme que la pièce avait 5 actes 
en vers, avec des arguments en prose. 

Suivant de Beauchamps (Bibliothèque des théâtres ^ 1746), 
Claude Boyer d'Alby, qui entra à l'Académie en 1666, 
aurait aussi donné une Thébaide en 1660*; M. Pierrot, 
dans son édition de Sénèque (coUect. Lemaire), en fait 

* Ce pauvre poète, que Boursault n'a pas craint de louer dans la Satyre 
des Satyres y et qui, d'après Chapelain, ne le cédait qu'& Corneille, est plus 
connu par le vers de Boileau : 

Boyer est à Piifêhène égal pour le lecteur, 
ou par l'épigramme de Furetière, qui explique en ces termes le peu de 

25 



386 LA LÉGENDE d'ûëDIPE 

également mention. Mais les pièces de cet auteur eurent si 
peu de succès qu'on n'est pas même d'accord sur leur nom- 
bre, qui semble devoir être porté au moins à douze, et nous 
n'avons pu découvrir d'indications précises sur cette Thé- 
baïde. Faut-il l'identifier avec VAntigone de Pader d'Assézan? 
C'est peu probable : cet avocat Toulousain, dont le style 
valait mieux que celui de Boyer, fut son disciple ou son 
collaborateur, et il est curieux de les voir se disputer la 
paternité d'un Agamemnon, paru en 1680 sous le nom de 
d'Assézan. Dans la préface de son Antigone^ publiée en 
1686, ce dernier combat les prétentions de Boyer, qui dé- 
clarait en tète de son Artaxerce que, pour se dérober à la 
persécution, il avait cacbé son nom et laissé aflScher VA- 
gamemnon sous celui de d'Assézan. Brunet affirme que 
VAntigone parue sous le nom de d'Assézan est bien de 
Boyer, lequel avait obtenu le privilège sous le nom de 
Brice; mais il ne dit point sur quelles autorités il s'appuie. 
Quant à la Thébaïde que citent Pierrot et de Beauchamps, il 
s'agit sans doute de quelque pièce restée inédite. 

Signalons encore, d'après M. Patin, la Jocaste du comte 
de Lauraguais (1781), dont les mauvais plaisants disaient 
que ce qu'il y avait de plus clair dans cette pièce, c'était 
l'énigme du Spbinx ; une Antigone de Pradon, qui n'a 
jamais été imprimée, à cause de son insuccès ; une autre 
de Ghateaubrun, qui ne fut ni jouée, ni imprimée*; enfin 

succès d'une de ses pièces, laquelle n'avait été jouée qu'un vendredi et un 
dimanche : 

Quand les pièces représentées 
De Boyer sont peu ft*équentées/ 
Chagrin qu'il est d*y voir peu d'assistants, 
Voici comme il tourne la chose : 
Vendredi la pluie en est cause. 
Et dimanche, c'est le beau temps. 
Ses sermons, du reste, n'étaient pas mieux suivis que les représenta- 
tions de ses pièces. 

^ On connaît la plaisante anecdote racontée à ce sujet : le successeur do 
Montesquieu à l'Académie avait oublié quelque temps dans un tiroir un 
Ajax et une Antigone^ dont son domestique se servit pour envelopper les 
côtelettes de veau qu'il servait & son maître, 



A LA RENAISSANCE ET DANS LES TEMPS MODERNES. 387 

un opéra de ce nom, musique de Zingarelli, paroles de 
Marmontel, qui ne Ta pas compris dans la collection de ses 
œuvres. 

A l'étranger, les tragédies imitées directement de l'an- 
tiquité ou des tragédies françaises sur la légende d'Œdipe 
sont en assez grand nombre : nous nous contenterons d'en 
citer quelques-unes moins connues. En Italie, nous trou- 
vons, au xvi* siècle, outre la Jocaste de Dolce et les piè- 
ces de Ruccellaï et d' Alamanni signalées déjà : d'abord 
une méchante imitation de VQEdipe-Roi par Anguillara 
(1565), dont M. d'Ovidio vient de donner une très amu- 
sante analyse * dans ses Saggi critici (Naples, 1878, 
in-8**) ; La Teba (Venise, 1728, in-8*), par Louisa Bergalli^ 
imitation de la Thébaïde de Racine; une Antigone^ par 
Alfieri (V. Patin, ii, 289 sqq.) ; une Hypsipyle, par Métas- 
tase ; enfin un Œdipe par M. Niccolini, « Thabile traduc- 
teur d'Eschyle, le juge délicat de la tragédie grecque' », 
qui a introduit dans la fable de VŒdipe à Colone plus do 
mouvement et de complication. 

En Espagne, il convient de noter, au commencement du 
xvi* siècle, une Thébaïde de G. Gostilla, en prose mêlée de 
vers, dont Brunet enregistre deux éditions: 1* Serafina, 
Ypolita^ Thebaïda, par George Gostilla. Valencia, 1521 et 
1524, in-fol. goth. (Les deux premières pièces sont en 
prose, la troisième en vers et en prose ; elles sont divisées 
par scènes et non par actes) ; 2** La comedia Uamada The- 
bayda, con otra comedia Uamada Seraphina, 1546, in-4® 
goth., fig. sur bois. — Le catalogue de Salvâ* (n** 2021) 

^ l\ n'est pas bien sûr que le Torrismundo de Tasse, tragédie trop 
vantée, dont M. d'Ovidio donne également l'analyse, soit aussi tirée de 
VaSdipodée, 

^ Celte femme poète, qualifiée de célèbre par Tauteur de la Bibliotheca 
Britannica (Robert Watt), avait également imité d'autres tragédies des 
poètes fiançais. 

3 Patin, II, 21 1 . 

* A catalogue of spanisk and portugucse books wilh occasional literary 
and bibliographical remarks, by Vincent Salvâ. — Spanish and classical 
library, 124, Regent-street; London, 1826, 



388 LÉaENOE d'gedipe. renaissance et temps modernes. 

mentionDe une traduction espagnole de VŒdipe-Roi de 
Sophocle en ces termes : Sofocles. — Edipo tirano, tra- 
gedia traducida del griego en verso castellano, con un dis- 
corso preliminar sobre la Iragedia antigua y moderna, por 
Don Pedro Estala. Madrid, 1793, in-8*. 

V Œdipe-Roi a encore été traduit (1660) par Vondel, le 
plus grand poëte de la Hollande (1587-1679) (Voir W.-J.- 
A Ionckbloet*s Geschichte der Niederlândischen Literatuf ^ 
traduction allemande de Wilhem Berg de Rotterdam. 
Leipzig, Vogel, 1870-72, 2 vol. in-8**), et par l'allemand 
Haus Sachs (1550) , auquel on doit une Clytemnestre (1 554) 
et des tragédies tirées de l'histoire romaine [Lucrèce^ Vir- 
gînie'). 

Lessing [Dramaturgie ^ article sur la Mérope de Voltaire, 
pag. 48) parle avec assez peu d'estime d'une Creuse en 
anglais, imitée de Vion d'Euripide et composée en 1754 
par W. Whitehead. M. Patin, après avoir donné cette indi- 
cation, ajoute que ce poète, mort en 1785, a laissé en 
manuscrit le premier acte d'un Œdipe\ nous ne savons s'il 
a été imprimé depuis. 

^ Grundriss der Geichichte der deutschen National- Lilieratur, enl- 
worfen voa Âug. Kobersteia, 3 vol. ia-8<'; Leipzig, 1847, 1856, 1863. 



CONCLUSION. 

Nous avons suivi la légende d'Œdipe depuis sa fonda- 
tion, qui remonte à la plus haute antiquité, jusqu'à la fin du 
moyen-àge et aux temps modernes. Nous l'avons vue sor- 
tir d'un mythe solaire primitif, se transformer en un conte 
moral, grâce au génie grec et à la puissante conception de 
la fatalité, puis se développer peu à peu par des modifica- 
tions et des additions successives dues à T imagination des 
poètes ou des mythologues, qui sentaient le besoin de 
renouveler dans les détails la vieille légende. Stace vient 
et se contente de choisir et de combiner à son gré les élé- 
ments variés que lui fournissait l'antiquité grecque, comme 
il était naturel à une époque de civilisation avancée, ou 
même déjà en décadence, plus favorable à la création de 
procédés artistiques particuliers qu'à l'éclosion spontanée 
de nouveaux produits de l'imagination populaire. Son 
poème reste célèbre pendant tout le moyen-àge : mais ce 
n'est point là la seule source où le monde des clercs aille 
chercher la connaissance de la légende d'Œdipe, qui d'ail- 
leurs se transmet également dans le peuple par la tradition 
orale et par des récits écrits d'un caractère plutôt popu- 
laire que littéraire. Le Roman de ThèbeSy œuvre d'un imi- 
tateur, ou plutôt d'un rival inconnu de Benoît de Sainte- 
More, nous a montré comment le moyen-âge comprenait 
les sublimes inventions du génie grec, et nous avons vu le 
trouvère, tout en transportant dans l'antiquité les mœurs 
et les idées du xii* siècle, arriver cependant, par une di- 



390 CONCLUSION. 

vination inconsciente et naïve, à donner à son œuvre une 
physionomie antique. Le Roman de Thèbes remplacera dé- 
sormais les œuvres classiques, et c'est par ce poème, ses 
transformations ou ses imitations, que la légende se per- 
pétuera jusqu'à la Renaissance. Mais à ce moment, comme 
tout ce qu'a produit le moyen-âge, il tombe dans le plus 
profond oubli : la légende thébaine ne se transmet plus, 
dans le domaine littéraire, que par des œuvres purement 
classiques, et elle emprunte exclusivement la forme drama- 
tique, c'est-à-dire la forme la plus puissante et la mieux 
appropriée à son caractère. Ainsi, les malheurs d'CEdipeet 
de sa famille n'ont point cessé, depuis plus de vingt-cinq 
siècles, d'intéresser Thumani^é: c'est là le caractère des 
produits vraiment spontanés de l'imagination populaire. 



APPENDICE. 



APPENDICE. 

ÉTUDE SOR LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 



I. — VERSIFICATION. 
A. Rime. 

Le Roman de Thèbesesi écrit en vers octosjUabiqaes rimant deux 
par deux, et les rimes sont généralement fort exactes. Le nombre 
assez restreint de fausses rimes ou de rimes tolérées qu'on y ren- 
contre indique qu'à Tépoque où vivait l'auteur, la rime avait 
définitivement détrôné Tassonance, au moins chez les versificateurs 
instruits et habiles. Tout au plus peut-on voir une tendance à la 
laisse rimée dans les exemples peu nombreux qui se présentent 
de rimes accumulées. Ainsi, les vers 1703-1736 fournissent, sur 
17 paires de rimes, 11 rimes en é, 4 en a et 2 seulement qui ne 
sont ni en ^ ni en a; aux vers 747-756, nous voyons 4 paires de 
rimes en oi et une en oie; aux vers 231-6, trois paires de rimes 
en ons ; aux vers 2555-60, les rimes successives dr, drf, ôrs; aux 
vers 8923-34, les rimes successives ^, tV, tés, tV, ier^ iers, etc. 
Mais un lettré intelligent, comme Tétait le clerc anonyme qui a 
versifié notre poème, devait tenir à honneur de ne pas reculer 
devant la difficulté; et d'ailleurs son œuvre, d'origine purement 
littéraire, étant destinée surtout à la lecture, et se distinguant ainsi 
essentiellement de la chanson de geste, ne devait point emprunter 
ses procédés à la poésie épique populaire. Il ne faut donc pas 
songer à voir dans le poème, tel que nous l'ont conservé les deux 
rédactions, un ancien poème assonance qui aurait été ensuite rimé 
au xiii* siècle : tout porte à croire que les rimes, quelque exactes 
qu*elles soient, appartiennent bien au trouvère du xu* siècle. 

Les rimes masculines, quoiqu'elles laissent déjà une large place 
aux rimes féminines, dominent encore de beaucoup. Les 1000 pre- 
miers vers, dont une grande partie appartient exclusivement à la 
rédaction représentée par le ms. A, donnent 75 0/0 de rimes 
masculines et 25 0/0 de rimes féminines, soit la proportion 3/1 ; 

a 



II APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THèfiES. 

les 1000 vers qui suivent, et dont les deux tiers au moins sont 
communs aux deux rédactions, donnent 73 rimes masculines con- 
tre 27 rimes féminines ; enfin, les vers 4291-5290, dont l'immense 
majorité est commune aux trois manuscrits, donnent 68 et 32 0/0, 
ce qui donne un léger accroissement sur les chiffres précédents, 
dû uniquement à certaines rimes féminines souvent répétées, à 
cause de la nature môme du morceau (Épisode du Château de 
Montflor), et ne détruit pas au fond la proportion indiquée plus 
haut. Malgré cette infériorité numérique, les rimes féminines 
donnent, comme il fallait s'y attendre, un plus grand nomhre de 
formes différentes que les masculines. Il sera facile de s'en con- 
vaincre en parcourant le tableau suivant, où nous avons consigné 
avec soin, non -seulement toutes les rimes différentes, mais encore, 
pour chaque rime, les divers suffixes mis à contribution. On y 
trouve de plus l'indication complète des 1000 premiers vers, ce 
qui permettra de se faire une idée approximative de l'importance 
des principales rimes dans notre poème. 

tabIjBatj x>es rimes. 

Rimes Masculines. 



A 35 engenra : Jocasta, etc.; 93 
engenrera : ocirra, 401, 423, 
511, 903, 907, 953 etc.; 189 
engenra : commanda, 809, 
863 etc.; 377 dira: encrua, 
etc.; 425 respondra : a, etc. 

Al 175 délivrai : portai , 879 
etc.; 547 dirai: rendrai, 609 
etc.; 563 orrai : sai, etc. 

AiM 925 claim : aim. 

AIN 121 putain : vilain, etc. 

AiNS 6577 plains (= pianos) : 
mains (=iminus) , 10143 dsûns : 
forains, etc. 

AiNT 261 destraint : taint, etc. 

Aïs 21 plais (=*placitos] : mais; 
680 mais : pais, 6205, 6415, 
8247 ; — 29 fais : lais (= lat- 
eus), 7113, 9105; 785 plais : 
fais (=factos], 975 etc. 

AiST 6219 plais t : laist, etc. 



AIT 319 plaît : fait, 521 , 619 etc. ; 
- 14141 fait : vait, etc.; 6145 
et 12233 estait : fait. 

AL 941 tal : mal, etc.; 13017 
mal : al, etc. (13419 el : au'- 
tretel, 11573 el : cruel); 7357 
poitral : ce val. 

AL (avec l mouillée) 3559 omhral : 
amiral. 

ALS 2087 estais : cevals (6491 
ostex : cevaus) . 

AN 67 Tervagan : Apolan, 865 
cassan : ahan, 971 an : Per- 
san, etc.; 7523Liroa8an : au- 
ferran, 7825 plan : jaseran. 

ANC 7293 hlanc : sanc, 7695 es- 
tanc : blanc, etc. 

ANS 325 serjans : auferrans,etc., 
345 ans : apparans, 493 : tans, 
795 : enfans, etc. \f)réçueni\ ; 
4971 restans : fians, etc. 



VERSIFICATION. 

ANT 7 celant : avant, 97, 197, 
289, 293, 315, 405, 409, 631, 
913, 939 etc.; 397 talant: au- 
ferrant, 725 sanlant : talant, 
5231 talant : enfant; 915 es- 



iii 



EL, avec / mouillée (voir eil). 
EL 627danzèl : isnèl, 659 etc.; 
8543 Salatièl : Israël ; (3095 
pourcîèl : corièl). 
ELs (voir eus et iaus) . 
carnissant : dolant; 4615 ar- elt (voir eut). 
dant : reluisant; 14605: en- ens 135 repaissemens : garni- 
fant ; 885 desissant : enfant ; mens, 8989 ]aiens : noiens. 



5573 valsissant : avant, etc. 

ARS 2619 pars : dars, etc.; 2299 
espars : pars (4669 tas : ars). 

ART 929 tart : part, etc. (1945 
part : tard) . 

AS 429 iras : enconterras, etc.; 
435 vas : oras, etc.; 675 as : 
pas, 853 etc.; 697 fas : alas; 
5383 pas : dras. 

AST 6115parlast: pesast, 11189, 
etc. 

AT 8975 abat : combat, etc. 

Aus 5211 vassaus : assaus, 6569 
enkaus : haus, etc.; 2339 as- 
saus: vassax, etc.; 4743 vax: 
cevax, etc.; — 5601 oissiaus : 
vassax, 6335 ciax (= ecce il- 
los) : max. 

AUT 379 gaut : haut, etc.; 5057 
valt : haut, 13125 caut (= 



etc.; — 585 rens : pôrpens, 
3561 rens : sens, etc. 

ENT 45 présent : longement, 73, 
105, 205, 285, 393, 445, 767, 
815, 911, 935, 947, 955, 999, 
etc.; 415 doucement : entent, 
etc.; 699 rent : prent, 791, etc. 

ÉR 1 celer : moustrér, 11, 15, 
31, 129, 155, 191, 229, 281, 
329, 383, 389, 457, 533, 569, 
579, 665, 709, 735, 883, 887, 
905, 937, 981 etc.; 10685 pér : 
peser, 8783 bér : penér, 12311 
afamér : mér, etc.; — (169 nés: 
demoustrér). 

ÈRS 781 vers : cers, etc.; — 
6901 haubers : ters. 

ÈRT 12753 fert ( = ferit) : re- 
vert -4 (fait : rêvait -5, fet : re- 
vêt C). 



calet):cs,\i=calidum) .,12003 ts 3 aies : ramembrés, 95, 103, 



caut (= *colpum) : bliaut. 
AX (voir aus), 

É 41 cité : régné, 707, 861 etc.; 
115 commandé : gré, 215, 227, 
265, 369, 519, 717, 851, 871 
etc.; 283 asseûré : engané , 
309, 373, 701, 893, 897, 901 
etc.; 923 Tezifoné : poesté (cf. 
931) ; — 847 secré : parlé. 

EIL 85 soleil : conseil, etc.; 1937 
mervel : consel, etc.; 3513 
consel : traveil, 5667 esmer- 
vel : conseil, 5517 esmervel : 
pareill, etc. 



117, 221, 267, 347, 375, 481, 
789, 917, 945, 997, etc.; 303 
avés : esgardés, etc.; 833 vre- 
tés : devés, 839 etc.; — 3981 
enterés : remés ; — (169 nés : 
demoustrér] . 
Ès 33 Ethioclès : Pollinichès, 
365 eskès : Edipodès ; — 667 
après : Edipodès; 803, 979 
etc.; — 1801 Pollinicès : re- 
cès ; — 4417 Meleagès : mes 
(cf. 4417), 5016 eslès : après, 
4739 Pollinicès : mes, 6027 : 
fès, 7227 après : mes, etc. 



IV 



appendice; — la langue du roman de thèses. 

EST 209 forest : rubest (corr. iéns 239 ociriens : averiens, 251 

molest ?) . . ocesissiens : biens, 757 biens : 

ET 4169 net : gambét; 10107 miens, etc. 

tramét : promet, etc. iént 575 vient : tient, etc. 

eu 2253 leu : feu ; — 6113 Qriu iér 47 commencier : traitier ; 

{lis. Greu) : Partonopeu (cf. 107 môllier : trencier, 173, 



4287 Grius : Partonopex). 
EUS 1221 orgilleus : cevalereus, 
2933, etc., 1289 mervilleus : 
deus etc. (cf. ôs) ; — 1045 
se's : angousseus, 2431 : peù- 
reus, 989: coureceus, 3005 vi- 



353, 577, 601, 737, 951 etc.; 
— 743 giierroiier : (sanle) che- 
valiers (lis. chevalier); — 337 
cier: moullier, 491, 985 etc.; 
(787 porter : manger = por- 
tier : mangier). 



sens : sens (cf. visous : rous iérs 13 mestiers .: chevaliers, 

1753) ; — 7749 presuntuex : 357, 643 etc.; 503 destôrbiers : 

viseus , 9149 , etc.; — 5531 ciers, 845 etc. 

Partonopex : Griex [lisez iért 6453 ért [lis. iért, au fu^ 

Gréas), 4287 : Grius [lisez tur) : quiért. 

Greus), (cf. 3679 Greus : Am- iés 53 enseigniés : resoigniés, 

phiareus,3263:Partonopeus); 515, 587, 761 etc.; — 279 



9973 consens : vermex, etc. 

eut 3819 tout : peut (présent), 

3823 puet : eut ;— 441 aquelt : 

veut; — 2915 et 5535 seut : 

peut [lis, sôt : pôt). 
ex (voir eus et iaus), 

I 419rogi : caï [d'^^pers.sing.), 
867 etc.; 431 di : vi, etc.; 
611 oï [partie.) : s'esjoï, 723 
etc.; 819 di : ci, etc. 

ials (voir iaus). 



soiiés: esjoïssiés, etc.; — 333 
depeciés : pies, 349, 651, 821, 
835, 927 etc.; 921 iés : cou- 
reciés. 

lÉT 39 pechiet : esragiet, 801 
peciet : enteciet, 1029 despe- 
ciet : esrachiet, 6539 congiet : 
baisiet ; — 2767 congié : con- 
traloiiet. 

lEU 2495 giu : lieu, etc.; — 4179 
liu : giu, 4191 etc. 



biais : cembiax, etc.; — 6335 
ciax : max. 
lAX (voir iaus). 



,A«s 455biaus:damoisiaus,ete.; 3^^^ ^ escius; 10663 

223 drapiaus : biax, etc.; 2685 ^.^^ ^ ^.^^ , ^3 ^.^ ^^ . ^^_ 

dus) : mix; — 4287 Grius [lis. 
Greus): Partonopex. 

îr2oVë3proTtié : eslongié, 311 '«^ 4^;^ ^«^)- ^^^., ^_ 
pitié : mervUlié, 633 etc. if 7715 estnf : estôtif, 9073 pen- 

lÉP 3997 cief : flef, 6437 grief: «f • if. etc. 

cief etc ^^ (avec l mouillée) 473 fil : es- 
lÈL (voirai) cil, etc. 

lÉN 65 chrestiien : paiien, 81 in 43 voisin : fin, 399, 407, 987, 

paiien : bien, 567 bien : re- ^^ e*"- 

tien etc ^^^ 531 e< 545cemins : Pins, etc 



VERSIFICATION. V 

INT 1683 tint : vint, 2303 etc. 3885 semong : song , 5863 
IONS 253 puissions : laissions long : besong, etc. 

(lis. (?) puissons : laissons). oins 6263 poins : loins, etc. 

IR 9 côvrir : retenir, 687, 703 om 63 savoir : hoir, 163, 681 



etc.; — 663 seïr : venir, 3429 
veïr : assalir, 8763 : ferir. 
is 381 maris : laidis, 605, 653, 
811 etc. ; — 469 maumis : 
ochis, 517 etc.; — 499 ocis : 
petis, 695, 899, 2271, 2565, 
2617, 2953, 3001 etc. {très 
fréquent) ; 1895 païs : estais ; 
6383mautalentis : espris, 9127 
avis : vis (= vivus)^ etc.; — 



etc. 

oiRS 3903 voirs : noirs, etc. 

ois 351 rois : côrtois, 355, 363, 
623, 655, 891 etc.; — 99 
mois : drois, 6237 rois : cois, 
etc.; —237 fois : rois , 245 : 
destrois, 273 : secrois, 959 
etc.; — 427 drois : vois ( = 
vocem);—Sùl5et 12569 rois : 
màrois(c/'. ses : mares 3597). 



3971 mis: lis (= /27mm), 8361 oit 61 parleroit : creoit, 217, 



vis : lis ; 7155 beneïs : mis ; 

4649 pis (= picos) : bis, etc. 
IST 25 fist : dist, 201, 225, 395, 

729, 869etc.; 625 ist :gist, etc. 
IT (cf. i) 713 petit : contredit, 

1907 délit : lit, etc.; — 11567 

merci : quit. (lis, qui), 
lu (voir ieu et eu), 
lUS (voir teus). 
IX (voir ieus) . 

OEC 759 poroec : iloec, 823 
avoec : senoec, etc. 

OEL 111 mailloel : doel, 1549 
voel : doel (1" pers. sing ), 
5361 etc. 

01 137 conroi : roi, 213, 277, 
335, 417, 551, 561, 581, 589, 
641, 669, 689, 881, 969 etc.; 
557 moi: otroi, 747, 755 etc ; 
— 763 secroi : recoi, 1261 : roi, 
etc. (cf. 847 secré : parlé, et 
273 fois : secrois) ; — 8639 roi : 
maroi; — 593 oi : poi, etc.; — 
153 oi : roi, 815 : voi 5295poi : 
soi (cf 6267, 7042, 9095), 
5633ambedoi : soi, 13045 soi: 
anoijBC,esfroi^ (voirsouswi). 

OING 297 loin : besoing, etc.; 



243, 537, 765, 957 etc.; 83 
aouroit : cultivoit, 151, 287, 
313, 367, 453, 523, 751, 805 
etc.; 943 regneroit : iroit; 
109 droit : estoit, 301, 637 
etc. 

ôL 1093 arvôl : fbl, etc. 

6ls 1263 c61s : arv6ls, etc. 

ON 87 orison : raison, 247, 291, 
295, 339, 361, 371, 595, 963 
etc.; — 271 compaignon : en- 
trerons (lis, entreron), 1810 
maison : savons {lis, savon) 
(cf. 11907) ,9845 prison (masc. 
rég,] : repaieron, 11123 li ba- 
ron : alon (cf. 14553), 7117 
eslison : preudoii. 

ONG (voir oing), 

ONS 5 Platons : Cicerons, 23 
confusions : ocisions, 75, 465, 
783 etc.; 231 ferons : ocions, 
233, 235, 711, 739 etc.; — 
233 puissions : laissions (lis, (?) 
puissons : laissons) ; — 14569 
lions : bons; — 5177 nos com- 
paignons {rég. plur,) : ren- 
dons. 
ONT 483 vont: ont, 657 etc.; 



VI 



APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

513 mont: reont, etc.; 549 mot, 5307 ôt: mot, etc. (2945 

^^5535 seut: peut). 
OUR (voir ôr), 
OURS (voir ôrs). 
ouRT (voir ôrt), 
DUS (voir ôs) . 

u 295 fendu : pendu, etc.; 4095 

nu : bu, etc. 
UEN 3719 buen : suen, 4215 

etc. (cf. 13833 bon : Gascon, 

K-yi ^* n'rn . ^^^ onvirou : bon). 

571 etc.; — 779 sors : ours, ,,„^,„ rq^r J ^^,^ 

^f^ . Q^K 4. ^^^^ ^^^ snens : buens, 6013 

etc; — 8605 tours : sours, ' 



vont : mont, etc. 

ÔR 467 signôr : jôr, 479, 489, 
497, 501, 671, 769, 775, 797, 
909, 967 etc.; 705 jôr : tôr, 
etc.; — 721 millour : onôr, 
733, etc.; ■— 113 dolour : fo- 
leur, 171,203, 995 etc. 

ÔR 71 ôr : trésor, 7475 Agenôr : 
sôr, etc. 

ÔRS 127jôrs : jougleôrs, 133, 



etc.; — 1593 cors (=*cortis) : 
jôrs, etc. 
ÔRS 475 mors : fors, 621, 647, 
673, 693 etc.; —5693 esfôrs : 
cors 1147, 7507 etc.; — 615 
cors: hors, 5761, 5813, 5895, 
6041 etc. 

ÔRT 5327 côrt:tôrt,etc.;— 1273 
sort : retourt, 2557 tort : 
court, etc.; — 7705 court : 
tourt, etc. 

ÔRT 37 tort : mort, 119, 185, 
541, 895, 919 etc. 

ôs 1659 prous : tôs; 559 prous : 
tous, 1845, 2167, 4063, etc.; 
7863 orgillous : côrajous, etc.; 
12883 dous : vous, etc. 

ôs 7059 bôs : dôs (cf. 8513), 
etc.;— 8565 enclos : lôs; 12319 
Esmenôs : enclos ; 12455 Mi- 



etc. ; 9393 quens : buens , 
3529 : suens, etc. (cf. 14569 
lions : bons). 

UET 3447 puet : estuet, etc. 

ui 565 sui : ancui, 699 celui : 
connui, 4165 anui : lui, 13035 
qui {de quidlôr) ; fui ; — 683 
nului : andui, 719, 5273, 5511 
etc. (voir sous ot) ; — 1305 hui : 
pui, 8859 : mui {cf. 10385 hui : 
moi = Tuodium). 

uis 4277 tambuis : huis, 1957 
loiduîs : duis, 4299 nuis : dé- 
duis, etc. 

uiT 649 nuit : déduit, etc.; — 
3848 tuit : bruit, 4999 etc., 
13401 : nuit, 13707 etc., 9217 : 
quit, 9403 etc., etc. 

UR 4853 mur : dur, etc. 

URS 1929 murs : segurs , 4637 



etc 

;Sli>i';;»^?Q' "''f^^^ix'^ ^' 49 Laïus : dus, 451, 4617 
kaillÔ8,13989gayeriô8:caillÔ8. ^^c; - 193 plus : Laïu;, 307. 



etc. ; — 8471 dôs : gros, etc. 
ôsT 4203 ost : tost, 5487 etc. 
ôT 6831 englôt : trestôt, etc. 

(6163 dont : tout suj. plur,; 

corr. duit: tuit). 
ÔT 3617 et 9503 pôt : sôt, 7079 

reclôt: ôt,9383 sôt : ôt,etc.; 

— 437 pôt : mot, 6091 amôt : 



323, 859 etc.; — 599 vertus : 
creùs, 807 fendus : pendus, 
etc., — 8835 cremus : Ty- 
deùs, etc. — (2121 TydeDs : 
pertrius, lis. pertrus). 

UST 3417 fust : aresteûst, etc. 

UT 2243 consut : reçut, 9641, 
12985 etc. 



VERSIFICATION. 



VII 



Rimes Féminines. 



AELE 77 fable : diable, 12873 : 

desfensable, etc. 
ABLES 3045 connestables : Na- 

ples ; — 1829 tavles : con- 

nestavles. 
ACE 6087 manace : glace , etc.; 

— 977 place : face {cf, 7077 
plaise : face et 7425 faice : 
place = p^a^ea), 4205 face : 
sace, 1111 espace : face ; — 
(4551 busnace :sace). 

AGENT 6557 facent : kacent, 

12729 etc.;— (3181 esracent : 

esragent). 
ACES 1959 messages : saces [cf. 

1855 messages : sages = sa- 

pias). 
AGE 51 parage : côrage, 157, 

343, 661 etc.; 411 sage : 

image, 421 etc.; 727 sage : 

côrage, etc. 
AGES 3835 damages : barnages, 

etc.; — (1855 messages: sages 

= sapias ; cf. 1959 messages : 

saces). 
AGNB, AGNES (voir atgne, aignes^ 

ègne). 
AicB (voir ace) . 
AIE 2945 plaie : esmaie, 6799 : 

dalmaie, etc. 
AIENT 4029 esmaient : traient, 

etc. 
AiGNE 2637 eompaigne : saigne, 

etc.: — 4977 plagne : com- 

paigne, 4339, 5003, 6603 etc. ; 

— 4225 plaigne : montane, 
8133 saine: bagne, 14201 com- 
pagne : saine (= signât); — 
7985 plagne: Sardagne,9527: 



compagne, etc.; — (6755 en- 

sôgne : boscagne , 5061 : 

plane). 
AiGNEs 3287 plaignes : compai- 

gnes, etc. (1003montaingne3: 

plaignes); —4377 compagnes : 

montagnes, etc. 
AIGRES 10579 maigres: aigres. 
AILE 7277 Baile : paile ; — 6057 

pale : Thesale (lis, paile : 

Thesaile), etc. 
AILLE 991 assaille : bataiUe, 

4509 etc.; — 9303 aumalle : 

asaille, etc.; — 9325 pitalle : 

vitalle, 5113 vitalle : falle, 

9621 etc. 
AILLES 4035 escailles : falles , 

6615 etc.; — 6923 batalles : 

falles, etc. 
AIME 9387 afame (lis. afaime) : 

aime. ' 
AIMENT 12291 s'entraiment : re- 

claiment, etc. 
AiNDRE 4009 açaindre : enpain- 

dre, 3337 faindre : remaindre, 

etc. 
AINE 13001 maine : paine, 4257 : 

alaine, 1367, 4217 etc.; -3269 

enmaine : vilaine, 4123 amai- 

ne : plaine, etc. 
AiNENT 635 mainent : painent, 

4217 pôrmainent : painent, 

1423 etc. 
AINES 3253 Miçaines : Ataines, 

14134 primeraines : daerai- 

nes, etc.; — 3323 maines : 

serjaines. 
AIRE 731 gaire : afaire, 8571, 

Cesaire : dromadaire, etc. 



Vril APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

AIRES 1897 afaires : gaires, etc. ces, etc.; — 4988 lances : con- 

AISE 13279 baise : taise, 8167 nissances, 12727 etc. 

etc.; — 7077 face : plaise. ande 753 demande: demande, etc. 

AISES 3427 agaises : mesaises. akdent 5795espandent: deman- 

AisNE 8537 fraisne : Saisne, etc. dent, etc. 

AISSE 3067 escapaisse : tour- andre 12807 Salemandre : es- 

naisse, 11563, 11891 etc.; — candre, 12911 : tendre, etc. 

3565 eslaisse : abaisse, etc. ane {voir aigne olègne) . 

(voir esse) . ange — 7573 enfange : estance 

AISSENT 3155 plôraissent : de- (pron. estancbe). 

menaissent, 11343 etc.; — anges 7075 estrange (lis, es- 

(2771devançai8sent:ociassent tranges) : langes. 

(lis. tuaissent), 5629 taisent : anle, anble (voir amble). 

laissent). aples (voir ahles), 

AiTE 4167 afaite : traite, 9225 arbre 477 arbre : marbre, etc. 

escargaite : sôfraite, etc. arce 9883 marce : Lusarce. 

AiTES 6929 escargaites : faites, arde 4333 arde : angarde, 7949, 

8701 sôfraites : traites, etc. 12363 etc. 

AiVES [yoiv aves). ^rqes 3241 larges : Arges, etc. 

ALE 6903desmale : maie, 6745 armes 6791 armes :Parmes,etc. 

escale : itale, 3724 sale : es- ^gg 0771 crisopase : embrase. 

cale, etc.;— 6057 pale: The- asme 8109 pasme : blasme , 

sale {lis. paile : Thesaile), etc. §207 : basme, etc. 

alent 2273 avalent : devaient, asment 9341 pasment : blas- 

13977 etc. nient, etc. 

ALLE, ALLES, avcc l mouilléo (voir ^g^gs 13899 pôrkaçastes : parju- 

aille^ ailles). rastes, etc. 

ALME 13479 hiaume : roialme. ate 6075 kU : aate, etc. 

AMBLE 1257 ensanble: tramble, ^tent 12691combatent:entreba- 

13041 eiisanle : amble (cf. tent, 1041 gratent: bâtent, etc. 

3443); — 965 ensanle : sanle, ^tes 4261 aates : plates, etc. 

®^^* ATRE 1279combatre :esbatre,etc. 

AME 8415tubiane(Zw.tubiame): ^^ce 7993 cevauce : enqauce. 

*™®- AUMB (voir aZme). 

AMES 263 laissâmes : despiça- ^ves 12493 Amoraves : saves 

mes, etc. [corr. Amoraives : saives). 

ange 331 brance : hance, etc.; avles {yoïv ahles). 

— 525 ven^^ance : demorance, 

827 etc.; — 4962 lance : con- éce 139 leéce : tristéce, etc., 

nissanee, 0073 blance : con- 4069 adréce : bléce, etc.; — 

nissance, etc. 6185 dréce : frésce; — 3395 

ances 5441 Lances : blances, sekeréce : sèche. 

9523 : bran ces, 8051 : man- ée 181 désirée : menée, 413, 



VERSIFICATION. 



1\ 



T73, 873 etc., 447 assemblée : enge 10943 renge : prenge, etc . 

contrée, 461, 471, 613, 617, engent 3189 blastengeat : ven- 

629, 691, etc. gent, etc. 

ÉBS 4895e svertuées: yalées,etc. enne 3721 Lenne (= Lemnos): 

ÈGNE — 7547 ensègne : faigne, fème. 

etc.; — 5889 ensègne : pla- ense 1495 pôrpense : deffense, 

gne (=Lplangat) , 5061 : plane, etc. 

6753 : boscagne, etc.; — 13099 ente 199 dolente : démente, 507 

ensègne : rené (59 fème : rè- etc. 



gne, 741, 793 etc.) 
BILES — 1339 celés (lis. celles): 

mervelles (lis, merveiles), (cf. 

831 ortoiles : colles). 
EiLLE — 1517 conseille : mer- 

velle, 3435, 3441 etc.; — 305 

mervelle ; parelle, 385, 1687, 

2075 etc. 
EiLLENT — 5369consellent : es- 

mervellent, etc. 
ÈLE 485 novèle : bêle, etc.; — 



ERDENT 13289 servent: perdent. 

ÈRE 187 mère : père, 391, 495 
etc.; 10607 frère: 1ère, 13611 
etc.; — 9969 matère : frère, 
10807 : emperère; 6767 ma- 
tière (lis. matère): empère (cf. 
ire] . 

ÉRENT 8625 joustèrent : doné- 

rent, etc. 
BRNE 2093 posterne : galerne, 
etc. 



5953 Castèle : sèle, 8057 Cas- erre (ère) 55 terre : guerre. 



tèle : arondèle, etc. 
ÈLENT 9323 atrôpèlent : ensè- 

lent, etc. 
ÈLES 131 pucèles : vièles, 777 

etc. 



123, 141, 949 etc.; 607 terre: 
querre, etc.; — 7711 tère : 
desère, etc.; — tère : guerre, 
passim, 8599 Engletère : ger- 
re; — (10057 faire : terre). 



ELLE (=esle) 7363melle: grelle. bRte 13179 perte : déserte, etc. 
ELLE, elles, ellent, avoc l BRVENT (yoït erdent). 
mouillée (voir eille, eilles , esse 2247 presse : iresse, 2293 : 



eillent) . 

EMBRENT 4331 desmcmbront : 
raiembrent. 

ÈME (voir ègne et enyie] . 

ENCE 10051 tence : patience, etc. 

ENGENT 7937 commencent : ten- 
cent, etc. 

ENDE 11513 amende : entende, 
etc. 

ENDENT 3479 descendent : ten- 
dent, 4329 : prendent, etc. 

ENDAE 250 fendre : suspendre, 
etc. 

ÈNENT — 6753 régnent : prènent. 



s'eslesse, 5818 : s'eslaisse (cf. 

6777), etc. 
ESTE 19 feste : geste, 125, 529, 

583, 677 etc. 
ESTES 6737 bestes : tempestes, 

etc. 
ESTRE 3335 estre : prestre, 

12917 fenestre: senestre, 2137 

etc.; — 317 estre : mestre, 

7061 etc. 
ESTRES 4491 estres : fenestres, 

4601, 10337; — 387 prostrés : 

mestres, etc. 
ETE 3607 evéte ; nète, etc. 



X APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

ÊTRE 27 létre : entremétre, 341 : ies 6709 noircies : enroidies, 

métré, etc. etc. 

eue (voir lie). ies (= iées 5041 brisies : des- 

EULENT (yoiv oelent), ploies, etc. (ne se confond ja- 

EURE (voir ôre] . mais ave le v^itahle ies). 

EURENT 299 akeurent : demeu- iéve 2275 reliéve : aciéve, 9509 

rent, 3175, 3927 etc.; — 327 etc. 

keurent : peurent; — 5783 iévent 12541 liévent : criévent, 

peurent : eurent (cf. ôrent), etc. 

EUSE (voir ose), wne 6935 signe : digne, etc. 

lONES — (69 signes : imagines) . 

ICE 7727 rice : fice, 12525 ; nice; ike 11229 Salenike : rike (cf. 

— 5967 lice : faitice [cf. 7283 ice] . 

lices: rices6^ 11229 Salenike: ikes — 8413 tunices : relikes. 

rike). ILE 8563 Sesile : vile, 12879 

icES 7283 lices : rices; — (8413 vile : mile, etc. 

tunices : relikes). ille 3847 fille : oscille, etc. 

lE 147dyablie : oïo, 159, 321, ime 9371 prime: rime (C frime). 

359, 527, 555 etc.; 2711 folie: imes 249 fesimes : plevimes , 

aie, 9109 esbahie : aîe(c/*« t^&); etc.; 10903 onsimes: dosimes, 

— 5245 prie : partie, 59^ etc. 

ralie : partie (cf. oie), ine 101 roïne : cortine, 685, 

lE (= iée) 183 avillie : lignie, 825, 857, etc. 

645 maisnie : lie, etc. (ne se ines 149 orfenines : poitrines, 

confond jamais avec le véri- 14523 etc. 

table iq). inrent 5119 vinrent: tinrent, 

lÉGNE 3261 viégne : tiégne, etc. etc. 

lÉONENT 2037 viégnent : tié- inte 8583 Corinte : retinte, etc. 

gnent, etc. ire 143 sire : ocire, 161, 165, 

lÉNENT 8658 viénent: retiénent, 255, 403, 841 etc.; 715 sôs- 

etc. pire : eslire, etc.; 7063 ma- 

lENT 9587 fient: oublient, etc.; jestire : eslire (D meïsteire : 

— 639 escrient: prient; 11279 eslire), 8421 cimentire : lire; 

dient : otrient (cf. oient); — — 6767 C matira: empire (A 

13795 escrient : s*entraîent, matière : empére), 3361 em- 

etc. pire : sire, 3865 : desconflre, 

1ÈRE 1007 fiére : première, 1281 , 14595 : dire. 

1681 etc.; 8539 iére \^^ pers, irent 889 firent : fendirent, 

sing, fut] : legiéro. 3025 firent : liaîrent, 5725 : 

lÉRENT 1259 requièrent : espar- partirent, 13743 : s'estormi- 

nièrent, 6719 etc. rent [B s'esfremirent) ; 12689 

lÉRES 4679 perrières : pières, misent: prisent; — (8009 es- 

etc. longieren t : perdirent) . 



VERSIFICATION. 



ZI 



iSB 1131 guise : faintise, 1295 12171 etc., 5637: doie, etc. 
cemise : grise, etc.; — 89 sa- oient 7013apoient: poient; — 
créasse : pramise, 11307 jus- 449c6lebroient : aoroient,463, 



tice : gise (= guise), etc. 
I8E8 14113 aprises : mises, etc. 
ISENT (voir irent) . 
ISLB 8545 grisle : isle. 
ISME 6859 et 6917 meîsme : 

abisme, etc. 
issE (voir ise), 
issENT 4661 envaîssent : afe- 

blissent, 9349, etc. 
ISTE 8489 amatiste : liste, etc. 
ITB 7833 descrite : mérite, etc. 
iTEs 7917 dites : quites, 12335 

etc. 
lUE 12551 liue : aconsiue; — 

12739 ive : Une (cf. BC Addù. 

53, rive : yve). 
ivE 505 vive : caitive, etc. 
iVEs 14051 vives : caitives, 

14085 etc. 
IVRE 9653 vivre : délivre, etc. 
IVRES 5161 ivres : délivres, 5439, 

12227 etc. 

6cE 7125 Ëskoce : croce, etc.; 

— 443 aproce : roce, etc. 
OELENT 6125 voelent : seulent, 

etc. 



535 etc.; — 11491 disoient : 
estoient, 11485 etc.; — 79 do- 
noient : detenoient, 367,2649, 
3007, etc. 

OIES 433 soies : conistroies, etc.; 
— 1927 proies : carcloies, etc. 

OIGNE 5789 poigne : Gascoigne, 
8073 vergoigne : besoigne, 
etc.; — 5939 besoigne : Gas- 
cone, 6669 BC paine (lis. 
poine) : besoingne, etc.; — 
2442 vergongne : besongne , 
2313 : besogne; (1519 songe: 
mençoingne, lis. mençonge) . 

OIGNENT 12909 peignent : joi- 
gnent, etc.: 

oiLES (voir eiles). 

ôiLLE — 5913 agenôille : molle. 

OINDRE 9567 joindre : poindre, 
12907 etc. 

oiNE 3275 Callidoine : essoine, 
5077 etc.; — 5807 Sydoine : 
brone ( = broiné) , 5939 be- 
soigne : Gascone ; 9039 Cali- 
done : patremone, 8497 etc.; 
— (5337 Calidone : trône, 6753 
BC essoigne : trône). 



OELLB (avec l mouillée) 4835 oines — 8491 sardones : calsi- 



bruelle : foelle, etc. 

6bnt 5653 ôent : lôent, etc. 

OEVE 6509 troeve : roeve. 

OEVRE 219 descoevre : oevre, 
2847 etc. 

ÔGNE (voir oigne). 

OIE 591 alaitoie : aloie, etc.; — 
597 tenoie : avoie, 749, 973 
etc.; — 177 morroie : joie, 
6127 joie : coie, 9619 : proie, 
12700 et 12715 : noie; — 749 
otroie : envoie, 12157 : croie, 



dones. 
oiNSE 10381 doinse : pardoinse, 

etc. 
oiRE 6769 trifoire : ivoire (cf. 

8503 yvuire C (y vire A] : 

muire AC^ B ivoire : moire); 

— 9667 croire : voire, etc.; — 
837 crâre: oirre, 9467, 9679; 

— (4499 croire : reçoivre). 
oiRE (= lat. oria^ orium) 4145 

estoire : glôre ; — 17 estùre : 
memôre; 4145: gl6re^ 6065 



XII 



APPENDICE : — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 



fonde [cf. 6871 confonge : fon- 

ge, lis, confonde : fonde), etc. 

ONDES 12639 ondes : parfondes , 

etc. 
ONDRE 7769 tondre : repondre 9 
etc. 

envoise, etc.; — 13239 ri- one 6089 abandoae : estone , 
coise : prooise [cf. 13171 lar- etc.; 745 côronne : personne. 



memôre : Flore, 9207 aj utôre : 

victôre, 5691 etc. 
oiRES (= lat. orias] — 4579 es- 

toires : memôres. 
oiRRE (voir oire], 
OISE 1105 poise : toyse, 6897 : 



géce : proéce, et secroi, secré, 
sotis 01) . 

oissE 14123 esloisse : angoisse, 
etc.; (12183 défisse: angoisse, 
lis, angusse). 

oissENT 12665 froissent : crois- 
sent, etc. 

orrES 14125 droites : destroites, 



etc.; — (5337 Calidone : trône, 
6755 BC essoigne : trône) . 

ONES (voir oines). 

ONENT 5797 abandonent : se- 
mènent, etc. 

ONGE 6869 et 13285 songe : 
mençonge; 1519 songe : men- 
çoingne; — (687 confonge : 
fonge, lis, confonde : fonde). 



etc. 

oivENT 4667 aperçoivent : de- onne (voir one^. 

çoivent, etc. onse (voir onze). 

oiVRE 829 toivre : aperçoivre, onstrb (voir ontre) . 

6773 atoivre : aperçoivre, onte 145 conte : honte, 817 etc. 

6851 boivre : deçoivre, etc.; ontre — 539 e^ 2113 monstre : 

— (4499 croire : reçoivre). encontre. 

OLE — 13857 foule : soûle, etc. onze — 8619 afonso : onze. 

OLE 843 acôle : parole, 7157 pa- orbe 8841 tôrbe : destôrbe, etc. 

rôle : est6le ; — 8597 Nicole : ôrce — 1077 pôrce : esc6rce 



vole, etc. 
ÔLES 1967 paroles : fôles, etc. 
ôLLE, avec l mouillée (voir ôille] . 
ôLTE — 6921 tumôlte : escoute, 

10341 tumulte : escoute. 
OMBRE 4839 nombre : ombre. 



(= * eœ-corticea] . 

ÔRDE 241 concorde : descôrde, 
933, 961 etc. 

ôRE 7601 môre : côre, 8771 
plôre : sôre, 8803 ôre : sôre, 
etc.; — 8987 secôrre : ôre; — 
1309 seure : heure, 7947 etc. 



OME — 1157 home : somme, etc. 

OMES 257 faisonmes : perivro- ôre 6405 ôre : encore, etc. 

mes, 3537 A venonmes : ho- ôre = lat. oria (voir oire). 

mes [BC sommes : hommes), ôrent 9353 ôrent : sôrent etc.; 



10831 somes : devomes, etc. 
OMTkiE (voir orne), 
oMMES, ONMES (voir omcs) . 
ONCE 12223 Ponce : nonce, etc. 
ONCES 8487 onces : jagonces, etc. 
ONDE 6735 monde : parfonde, 

etc.; 12759 parfonde : con- 



— 5783 peurent : eurent; — 

(327 keurent : peurent). 
ÔRENT 7657 plôrent : ôrent B 

(s'entracolent A). 
ÔRES = lat. orias (voir oires) . 
ORNE 1331 tôrne : môme, 5915, 

9055 etc ; 7981 : sejôrne, etc. 



VERSIFICATION. 



XIII 



9351 etc.; 1G27 esvertue : 
aieue, 6425, 10851 etc. 
UEENT 14529 pueent : fueent. 
UENT 4053 huent : ruent, etc.; 
— 8237 remuent : aieuent, 
10555 : 6se, etc.; — 12123 ubs 1041 tortues : marmôlues, 
c6se : rose. 14149 esperdues: maçues, etc. 

OSE — 487 côrecôse : dôlerouse, uide 7515 cuide : estude {lis. 
etc.; — 3711 espouse : touse; estuide}. 



ôRRE 8837 côrre : rescôrre, etc. 
ôRTE 8637 t6rte : porte,. 9305 

etc. 
6RTBS 13967 portes : fortes, etc. 
6SB 459 c6se : p6se, 9825 et 



8217 espouse : dôlerouse (c/l 
877 dôlereuse : espeuse). 

OSENT 8205 posent : côsent, etc. 

ôTB 1009 rôte : gôte, etc.; — 
14127 route : toute, 5851 
doute: toute, 6973 : engloate, 
etc. 



uiDBS (voir uies). 

uiB 3393 pluie : essuie, etc. 

uiENT 9585 bruient : fuient, 

10102 conduient : s*enfuient, 

etc. 
UIES 5877 vuides (lis, vuies) : 

pluies. 



ôTENT — 7583 boutent : rebô- uiRE (voir oire) . 



tent, etc. 
ouoB 10015 adouce : touce, etc.; 

— 8213 bouce : touce, etc. 
ouLE {voir Ole). 
ousB (voir ose) . 
oupLE (oxïble) 12705 couple : 

double. 
ouTE (voir ôte) . 
ouTBNT [voir ôtent), 

UGBNT 4045 hucent : trebucent. 
UDB (voir uide). 
UE 2327 esvertue :mue, etc.; — 
1939 aiue : confondue, 9013, 



uissBNT {w oiv icssent). 

ULTE (voir ôlté). 

UME 4039 escunoe : alume, etc. 

UNE 4741 lune: brune, etc. 

URE 167 créature : porteûre, 

179, 269, 439, 509, 573, etc. 
URENT 799 furent : aperçurent; 

7833 endurent: desmesurent, 

etc. 
URES 8531 paintures : figures, 

etc. 
ussE 12183 deûsse : angoisse 

(lis. angusse). 
ussENT 7747 fuissent : e&ssent. 



1^ Rimes pauvres et rimes communes. — Examinons mainte- 
nant la rime au point de vue de la richesse et de Texactitude. On 
sait que, dans les mots terminés par une simple voyelle, il faut 
aujourd'hui, pour que la rime soit bonne, que la consonne précé- 
dente soit la môme dans les rimes masculines ; quant aux rimes 
féminines terminées par un e muet non suivi d'une consonne, elles 
ne sont bonnes que si, en supprimant Ve muet, on a une rime 
masculine correcte. Cependant l'ancien français admettait, dans 
une certaine mesure, la rime par une simple voyelle (je ne parle 
pas des diphthongues, qui riment bien par elles-mêmes encore au- 
jourd'hui); ainsi, des rimes comme les suivantes étaient considé- 



XIV APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

réôs comme pauvres, mais non comme incorrectes : vérité /^navré 
3139, engigna : compassa 9853, perdu : tolu 9849, espée : boutée 
3143, perdue : nue 7723, espie : die 4911, etc. Notre poème offre 
environ 4 0/0 de ces rimes, tandis qu'il donne, en dehors des rimes 
riches, environ 82 0/0 de rimes qui seraient encore aujourd'hui 
parfaitement exactes. Nous prenons ces chiffres dans les vers 
4291-5290 (Épisode du Château de Montflor), parce qu'ici les deux 
rédactions concordent presque complètement, mais la proportion 
est sensiblement la môme dans le reste du manuscrit Â. 

2^ Rimes riches. — Nous appellerons rimes riches toutes les 
rimes qui sont plus que suffisantes. 

a, — 11 faut distinguer d'abord les rimes assez nombreuses (en 
moyenne 7 0/0) qui comprennent une consonne devant la vojelle 
accentuée (suivie d'une ou plusieurs lettres autres que Ye muet) , 
comme celés : aies 4375, passer : tenser 4865, ceval : val 12253, 
mener : soner 129, colpée : espée 471, 613, 691, etc., grijois : 
hôrgois 4559, etc. 

h, — Si la rime atteint deux ou plusieurs lettres avant la toni- 
que, ou bien la consonne avant la tonique et plusieurs lettres après, 
ou seulement trois ou quatre lettres après la tonique, la rime peut 
être appelée étendue. Notre poème en renferme environ 6 0/0 ; 
nous n'en citerons qu'un petit nombre : 1** savons : avons 711. 
739, etc., forsjeter : desyreter 155, carmer : desarmer 12573, 
emhlés : comblés 8551, sergant : ver gant 7439, compaigne : cam- 
paigne (passim), maison : raison 4395, loeront : consilleront 
5249, reondement : sejôrnement 4301, etc.; 2° argent : gent 73, 
prendre : rendre 4731, fenestre : senestre 4907, done : aban- 
donc 4467, vilains : plains 4439, etc.; 3** ivres : délivres 5161, 
arbre : marbre 4523,. estres : fenestres 4491 et 4691, desmem^ 
brent : raiembrent 4331, fendre : s%^pendre 2B9, larges : Arges 
3241, ombre : nombre 4839, etc. 

Il faut comprendre également parmi les rimes étendues les 
formes accentuées sur le radical (3**) ou sur la désinence (1**), 
dans les verbes venir : tenir ^ rimes fréquentes dans tous les poè- 
mes, et aussi les rimes étendues impures^ c'est-à-dire où la con- 
sonne entre les deux voyelles qui riment est différente, comme 
dans li val : li bal 4583, de soi : de moi 12149, folie : Valflorie 
4385, cevalerie : praerie 5015, souspris : mors ou pris 4391, etc. 

c. — Signalons encore, parmi les rimes riches, les rimes homo^ 
nymes^ où l'on peut distinguer : 1® la rime du simple avec le com- 
posé ou de deux composés ensemble, comme dans esgarde : en^ 
garde 7949, honôr : deshonour 5190, concorde : discorde 10825, 



VERSIFICATION. XV 

boutent : rebôtent 7583, tôrbe : destôrhe 8841, avalent: devaient 
2273, sortent : resonent 4319, mentir: desmentir 4441, confonge: 
fonge 6871, etc.; 2^ la rime de deux mots de môme forme, mais 
de sens diflPérent, comme dans livre : délivre (adj.) 8025, 9719, 
etc., (en)sanle (adv.) ; sanle 965 etc., face (= faciat) : facc{= 
faciès) 12187, 'part (verbe): part (subst.) 7505, etc., et avec élision, 
dHre : direXA^X. 

d. — Enfin, les rimes identiques , où le môme mot est employé, 
mais avec une syntaxe différente ou une légère nuance dans le sens, 
comme demande (= mande) : demande (= interroge) 753, nous 
(suj.) : sôr nés 4927. Je n'ai noté qu'un seul exemple où Temploi 
du mot fût absolument le môme dans les deux vers : (A sa mère 
nevalt rien dire), Fors tant H dist mal fera ja, Ce sace bien, 
nel tenra ja 5263, où BG donnent une meilleure leçon : (Quant 
tiex paroles liot dire). Jure les dieœ que il aoure Queja n'iért 
pris a icèle houre. Les rimes identiques sont excessivement rares 
dans notre poème, et il n'a guère pu nous en échapper; les homo- 
nymes le sont beaucoup moins, surtout celles que nous avons com- 
prises sous le ïL^ 1, mais elles ne dépassent pas cependant le 
chiffre de 1 0/0. 

3^ RiMss TOLÉRÉES. — Los rimes inexactes sont relativement 
peu nombreuses dans notre poème, et s'expliquent le plus souvent 
par des licences admises par tous les versificateurs du mojen-ftge, 
môme ceux de la meilleure époque; nous allons les passer toutes 
en revue. Il convient de signaler d'abord r rimant avec rr : faire : 
terre 1065, piére : maisiére 14527, secôrre : ôre 8987, croire : 
oirre 837 (cf. 9467), et accessoirement la rime des noms en ator 
(atro), que certains textes écrivent avec rr, et qui ici riment avec 
frère 10863, ou empére 10807; en particulier 1ère (= latro), qui 
rime dîv^c frère 10617. 13611, et que l'on trouve plus souvent ail- 
leurs avec rr. Il est probable que pour l'auteur la prononciation de 
rr était légèrement afiaiblieet se rapprochait de celle de r. — Dans 
les groupes de deux consonnes (l'une des deux étant un r ou un l), 
la première peut, comme on sait, être différente ou absente (cf. 
G, Paris, Rom, VII, 126) ; c'est ainsi qu e nous avons ioi : croire : 
reçoivre 4499, vivre : deserire 8695, large : signorage 1635, 
sages : larges 7017, cevaliers : prisiès 2089, enclos : mors 7997, 
tas: ars 4669, connestables : Naples 3045, couple : double 12705, 
bX monstre : encontre 289 et 1875, ou Y s manque dans un groupe 
de quatre consonnes réduit àtrois. Au contraire, la seconde consonne 
est différente (ce qui est plus rare) dans garde : carge 4T79, cardes: 
carpe* 9441, servent : perdent 13289, et dd^ns destorse :rescorre 



XVI APPENDICE ; — LA LANGUE DO ROMAN DE THÈSES. 

7359, OÙ Ton pourrait à la rigueur corriger : désirasse : rescdsse^ 
cf. torse = trossé 12328. 

Un petit nombre de rimes, inexactes en apparence, deviennent 
exactes en sacrifiant la déclinaison, ce qui doit être fait toujours 
quand on a affaire, comme ici, à un auteur soigneux et qui rime 
bien (cf. G. Paris, Rom, III, 120 ; IV, 282, et Mail, Comput, 
pag. 97 sqq.). Les auteurs profitaient en effet, pour leurs rimes, de 
l'altération de la flexion qui commençait à se produire dans la 
langue ; mais il faut noter que c'est toujours le cas régime an 
lieu du cas sujet, qu'on trouve, ici comme ailleurs chez les 
auteurs corrects, et non pas le cas sujet pour le cas régime, 
ce qui est du reste conforme à la forme définitive qu'ont prise 
la plupart des mots déclinables en français. Voici des rimes 
qui sont dans ce cas : fu (3® pers. sing.) : retenu 14181, où d'ail- 
leurs retenu, étant prédicat, peut avoir la forme du régime, quoi- 
que cette syntaxe soit rare chez notre auteur; cf. cependant Illoec 
le laist on assés vivre ^ Et ja ne s'en voist mais délivre 5699- 
5700, à côté de Sor .j. ceval qui valt .c. livres. Vers la cité s'en 
fuit délivres 12227-8, et ôten (adverbe) : mien (prédicat) 1137. 
A l'intérieur du vers, Vs se montre à peu près toujours au prédi- 
cat, sauf pour le neutre, ou dans les tournures impersonnelles. 

N rime exceptionnellement avec n mouillée : signes : imagines 
69 A et essoigne : trône 6755 B G, où A donne ensegne : hoscagne 
(lis. hoscaigne] ; le premier exemple semble indiquer une pronon- 
ciation tolérée : sines. 

La rime taisent (= taceant) : laissent 5629 ABC est surpre- 
nante; mais il faut la rapprocher de to/ce (= taceat) : face 977, 
fa^e .-plaise 1077 etc. (cf. Benoît, Chron., v. 21183 tace: sacé)\ 
et aussi de Estace (= Statius) : topace (= ronàitoç) 9815, et écrire 
taicent : laissent, où la rime de c doux (pron.*) avec ss n'est plus 
qu'une licence. 

La consonne finale est supprimée dans roi : soi (= soif) 3383 
ABC, et palefroi : soi 3407 ABC; de môme dans roi : doi 
(=digitum) 4985. La forme du mot est légèrement modifiée dans 
Crète : Milete (=Milet) 8895, Miçaines : envaines (=en vain) 
6999. 

Il reste les rimes imparfaites suivantes, faciles à corriger ' 
vuides (lis. vuies) : pluies 5877 ; griéve : siège 6971 (lis. griége : 
siège , et cf. B C, Addition * , griège : piège 565 : siège 667) ; 
pl&rent : (canques il porent) s'entracolent 7657, où l'on peut cor- 

^ Nous désignons toujours ainsi la longue interpolation de BG qui con- 
tient la mort de Capaaée et le conseil des dieux. 



VBRSIFICATIOX. XVII 

riger avec BC : (Et tant com pueent pôp els) ôrent; andou : vous 
627S (lis. andotis). Mais destorbe .encombre 9583 n'est qn'iine 
assonance; il en est de môme de nés : demonstrer 169, de Lenne : 
fème 3721 , et de règne : fème 51. 741. 793 etc. (fréquent, cf. 
Rom. de Troie ^ etc.), où il faut peut-être prononcer fène (cf. 
fenna languedocien, fenno rouergat, etc., à côté du provençal 
flrémx)]. Ce sont là, je crois, les seules rimes qui dépassent les 
licences admises ; enfange : estance (pron. estanche] 7573, esra^ 
cent (prou, esrachent] : esragent ^\%\, messages : sages A [sa^hes^] , 
:saces (pron. saches] 1959 B, peuvent à la rigueur être tolérées. 
Quant aux rimes bâtardes, c'est-à-dire à la fois picardes et fran- 
çaises, elles indiquent une prononciation réelle (voir ci-dessous. 
Phonétique. 

On voit que sur plus de 14600 vers, c*est là un chiffre de fausses 
rimes insignifiant. Je ne parle pas ici défi passages étrangers au 
manuscrit A, et qui appartiennent à l'auteur du remaniement : les 
rimes fausses et les rimes inexactes y abondent. En une vingtaine 
de vers , nous relevons celles-ci : ot : mort BC, serre : vespre B 
(resne C). père : prée B C, serre : Serse (?) B, Serse (?) : Perse (C) 
Arrabe : parageBC; et ailleurs (Addition ', v. 585-6) Tresaine : 
glaive B [glaive : desplaise C) , flambe : am£ C {flambe : ensemble 
B), etc. En somme, on peut dire que Tauteur du poème original 
rimait très exactement, et que son œuvre appartient à la bonne 
époque de la langue. Ajoutons que l'auteur emploie tour à tour, 
suivant les besoins de la rime, des formes dialectales différentes, 
par exemple empire et empére, seîr et seoir, veîr et veoir, otrient 
et otroient, etc. 

B. Ëlision et Hiatus 

L'hiatus, dans les monosyllabes, suit généralement les règles don- 
nées par MM. G. Paris {Alexis, pag. 131 sqq.) et Mail {Comput, 
pag. 30 sqq.). Que (conjonction) et ne sont élidés ou non, à vo- 
lonté, dans la plupart des textes; ici l'élision domine. Voici des 
exemples d'hiatus : çue, 59 A 93. 1436. 3459. 3741. 5562. 0266. 
13877. 14102 etc.; ne, 1666 (Ne a roi n'a empereour), 8355 (Il ne 
me sent n'il ne me voit), 9247 (rare). D'autres monosyllabes {me, 
te, se, de, le, la) s' élident toujours. Se=: lat. si s'élide à peu près 
toujours ; je trouve cependant l'hiatus aux vers 5563. 9245. 14397 

1 Nous appelons ainsi le long passage interpolé de 754 vers, où il esl 
question du conseil des dieux et de la mort de Gapanée. 

b 



XVIII appendice; — la langue du roman de thèbbs. 

etc. Au contraire, se = sic est très souvent élidé, comme nous le 
verrons plus loin (V. Syntaxe ^ 21°). 

L*article li^ au masculin, admet ordinairement Thiatus, mais on 
trouve des exemples d'éiision : l'un (suj. plur.) 67. 69, à côté de 
liun 71; Vautre (suj. plur.) 68; rtms 219. 1358. 7452. 7485. 
7665 etc., à côté de Huns 227 etc.; Venfes 224, à côté de ii enfes 
285. 313; Varchevesques, 3680. 6789, Vengineôr * 11290», mais 
t arbalestier 14583 peut être corrigé à l'aide de BC (D'une tour li 
arhalestier) ; en somme, Télision de li est rare avec les substan- 
tifs. — Li, datif du pron. pers., n*est presque jamais élidé; cf. 
cependant 2618, Que Ven diras la vérité» Notre affirmation de la 
page 296 était donc trop absolue. 

Je, non élidé, prend presque toujours dans A la forme jou,jo, 
devant une voyelle comme devant une consonne. BC ont quelquefois 
je non élidé devant une voyelle. L'élision est plus rare, et alors les 
scribes écrivent toujours/; de môme pour çou (chou),ço eic\ 
avec élision. 

Que, pronom relatif, est tantôt élidé, tantôt non. Qui semble 
élidé exceptionnellement dans quest = quiest 2685. 14155, où il 
faut peut-être lire quist (cf. 3751 et 7075), d'autant plus qu'il est 
écrit en abrégé; à moins qu'on n'y voie la substitution de qtie 
à qui (voira ce sujet Tobler, Zeitschrift, II, 4, pag. 564'i, ce que 
semblent appuyer des exemples comme celui-ci : Cest Ysmaine 
qua vous parole 8353; Od lôr coutiaus Kérent trancant 3727; 
Dusc'au fossé h'ert el marois 8616. 

Parmi les combinaisons de pronoms, nous citerons JeZ (très fré- 
quent), quis [= qui les) 3649. 9412. 11273. 11279, quin (:=iqui en) 
270. 10629. 13321, nel (== ne le), nés (=z ne les) passim ; mais je 
n'ai point rencontré, parmi ces formes contractées, les pronoms 
nos, vos; nos (=zne vos) 4737 (Sire, fait il, nos sou ferrons. Si 
vos dirai que nos fero7is) est peu clair, et doit sans doute être 
corrigé, d'après BC, en or, vous soufrés,.,, que vos ferés. 

L'hiatus dans les polysyllabes est toujours admis, selon l'usage, 
mais rarement pour Ve féminin, excepté dans les mots où il s'appuie 
sur deux ou plusieurs consonnes, le plus souvent une muette suivie 
d'une liquide, (Cf. Mail, Compiit, pag. 31, et Poerster, Revue 
des Langues rom., 2® série, tom. V, pag. 94). 

Citons des exemples : 1° avec Ye féminin. Et tante anste métré 
en crois 6022 ; La tère oevre et si Venglot; Elisante o nous reman- 
rés 2878. BC sont moins scrupuleux et offrent, soit dans des passa- 

1 Nous marquons d'un astérisque lo numéro du vers, quand le mot 
dont il est question se trouve en rime. 



PHONÉTIQUB. XIX 

ges spéciaux, soit dans des variantes, quelques exemples d'hiatus 
de Ve muet non appuyé sur deux consonnes, dans les polysyllabes, 
par ex. : S lie a dit 499 (A diffère); La roîne et tel dolour 80 (A dif- 
ère) , etc. — 2"* avec a, Les iex H baisa et la face 13884, Et Edipus 
Vapelaon 339; Il nota ou se laissa pi^endre 9554, etc. Les exem- 
ples avec f, u et les diphthongues sont beaucoup plus fréquents. 

II. — PHONÉTIQUE. 

Nous avions d'abord l'intention de publier dans cet Appendice 
l'étude phonétique, essentiellement basée sur les rimes, dont les 
résultats les plus importants ont été présentés plus haut (v. page 
291 sqq.); mais les réserves que nous aurions été obligé de faire 
sur certains points encore obscurs nous ont décidé à retarder cette 
publication jusqu'au moment où, ayant collationné les manuscrits 
anglais, nous pourrons compléter cette étude et y faire entrer 
tous les éléments d'information qui sont à notre portée. Nous fai- 
sons exception pour le chapitre concernant le traitement de la 
gutturale, qui ne semble pas devoir être sensiblement modifié par 
de nouvelles recherches. Nous c( nsacrons ensuite un chapitre à la 
Flexion et un autre à la Syntaxe^ et nous terminons par un GloS'- 
saire, où nous avons réuni les mots rares ou intéressants pour le 
sens et l'emploi particulier qui en est fait. 

TRAITEMENT DE LA GUTTURALE. 

Ca latin reste, comme on sait, ca avec c guttural, en picard et 
aussi dans une partie du domaine normand ^ Nous avons dans le 
ms. A : escaucirer 191 etc., cambre 109 etc., camberlenc 1272, 
cangië 1412, ca^tia^ 1379 etc., trancans 1308 etc, cevaucant 1037 
etc., cevauca 1003. 1006 etc., cache {:=r chace) 299, carw 1032 
etc., caut 2767 etc., escapés 2757, et bien d'autres. Notre manus- 
crit observe très exactement la règle quand a reste a; mais si a 
se transforme en e ou te, la question devient obscure. M. Ray- 
naud, dans son Etvde sur le dialecte du Ponthieu, a établi que, 
dans les textes picards où ce, cie^ issus de ca, étaient écrits avec 
un c, il fallait admettre ici le son guttural, comme lorsqu'il y 
avait k ou qu^ qu'ainsi ceval et cier devaient se lire kevaletkier, 
MM. G. Paris et Foerster partagent cette manière de voir. Notre 

^ Voir Joret {Du G dant les langues romanes), qui croit que ce phéno- 
mène appartient en général au normand, et G. Paris {Alexis)y qui juge 
celle opinion trop absolue. 



XX APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROICAN DE THÈSES. 

scribe n'emploie le k qu^isolément (en dehors des cas, assez nom- 
breux, où il écrit ki et ke pour qui^ que^ relatifs), par exemple 
dans akeurent299 (à côté des formes bien plus fréquentes citèrent, 
ceurent), dans keuvre 73 et quelques autres semblables; mais 
dans ces mots mômes, les différences d'orthographe indiquent, du 
moins pour le scribe, la prononciation gutturale de c devant e. 
Nous avons une preuve directe de cette prononciation du scribe 
dans les rimes Salenike:rike 11229, tunices :relikes (B tuniques : 
reliques) 8413, et dans sekerece* 3395, eshekier 6072. 7292, rikéce 
1894. 1915, laske 5012, lasquefnent 5422, etc. (Pour riche 2738, 
rice (passim), voir ci-dessous). Nous admettons donc que le scribe 
prononçait kemin, hier, kief, keval, etc., tout en écrivant pres- 
que toujours cier 175 etc., cieflSS etc., ceval (très-fréquent). 

Il en est de môme pour ciet 2275. 8897 etc., écrit avec un k au 
V. 1025 : kient (ctCIiron, Anglo-norm, ap. Burguy 11, 19, où il y 
a ciet à côté de kiet) \ la forme française chiet se trouve aux vers 
2716, 3652 et 3654, peut-ôtre ailleurs (cf. chient 3651, et chai 
12715, à côté de cai' 420). Notons encore, parmi les formes avec 
ch: cheval \\^, chevaus 2SSI, chevalerie 359, formes exception- 
nelles dans notre texte. En revanche, chevalier est presque sans 
exception toujours écrit à la française. Il est vrdi que le scribe 
use régulièrement de l'abréviation chlr, et que c'est là un mot qui 
semble avoir eu une orthographe consacrée ^ Notons cependant 
cevaliers (1130 et dans deux ou trois autres endroits), qui semble 
indiquer la vraie prononciation du scribe [kevaliers]. Il est diffi- 
cile d'expliquer ces formes françaises, en réalité tout à fait isolées 
dans la masse, autrement que par cette hypothèse que Madot, 
notre scribe artésien, copiait un manuscrit français (ou dérivé d'un 
manuscrit français) d'un texte qui, à l'origine, était certainement 
quelque peu imprégné de picard. Mais rien ne prouve que l'auteur 
connaissait cette manière de traiter ca latin; la forme chiens 1955. 
1969 (on ne trouve pas kiens) semblerait plutôt indiquer qu'il 
prononçait ch et non k. 

Ce, ci (et ti) -{- voyelle se sont transformés, en picard, en ch 
(d'abord prononcé tch), au lieu de c français (pron. ts). Parmi les 
mots de cette espèce, nous citerons, dans le manuscrit A : sapienche 
10 (BC sapience]^, Pollinichés 34, rechuc 866, recheû 1352, re- 

< M. 6. Paris nous fait observer que si l'orthographe française a pré- 
valu, c'est parce que la chevalerie est toute française. 

3 II est bon de noter que ces mots, qui se représentent si souvent dans 
le poème, le dernier surtout, y sont toujours écrits avec c, ainsi que les 
autres noms tirés du latiu anlia (ancea)^ entia. 



PHONÉTIQUE. XXI 

chîis IS(S5, cache 299, ichi 233 etc., forche 1610, achier 2\S7, 
esleechier 173, cha 1330 etc., chi 12413 etc., cAm« 1709, merchi 
2802. 3690. 3691. 12155 etc., chou 39. 186. 188. 723. 772 etc., 
€?r^c^2698, cAi7^ 14399 etc [chil pour chiel 1533, forme isolée, 
est sans doute une faute). Mais hàtons-nous d'ajouter qu'il n'est 
pas un de ces mots qui ne se rencontre au moins une fois avec la 
forme française, et la plupart ont la forme picarde beaucoup moins 
souvent que la forme française, par exemple çou, merci, ci et 
certaines catégories de mots (ou mots isolés) n'ont que cette der- 
nière formel Quant à BC, ils sont foncièrement français, et ce 
n'est qu'exceptionnellement qu'ils offrent des formes picardes de 
cette espèce, comme par exemple rechevras 64 B^ (correspon- 
dant à recevras 119 A), rechoivre 95 BC (manque dans A), cha 
3225 B {car AC, avec un meilleur sens), archon (passage inter- 
polé) et quelques autres mots isolés (je n'en ai point relevé de ca 
(ce, cie)=^ ca latin). Cependant ces formes, persistant dans des 
manuscrits postérieurs qui n'ont rien de picard', méritent d'être 
prises en considération : nous y reviendrons plus loin. 

En somme, lecAest rare dans le manuscrit A, le scribe obser- 
vant strictement la règle du ca latin, devenu en picard ca, ce, de 
= ka, ke, hie, et n'observant pas complètement, tant s'en faut, 
celle de ce, et devenu che^ chi. Il faut considérer à part les mots 
qu'on ne trouve jamais écrits ici que par ce : ce sont d*abord ceux 
qui en français se terminent en ce ou qui ont ce avec un e muet à 
la dernière syllabe. Nous ne citons qne quelques rimes, mais il 
n'y a qu'une exception dans le manuscrit [sapienche 10) pour les 
mots de cette espèce : leéce : tristdce 139, vengance : demorance 
525, sanlance : enfance 827, lance : enfance 7023, commencent : 
tencent 7921 y lance : connissance 7289 etc., estorce : /brce 5733, 

< Les noms en ance, assez nombreux à la rime, n'olfreat de rorthographo 
parc/» que l'exemple sapienche 10, non à la rime. 

3 La différence entre les numéros de BG et ceux de  provient des dif- 
férences fréquentes de rédaction : dans toute cette première partie (Histoire 
d'OEdipé), la rédaction BG n'olTre qu'un petit nombre de vers qui cor- 
respondent à ceux de A ; elle n'a que 554 vers contre 936, que donne A. 
Les formes picardes de BC. concernant la gutturale, qui se trouvent dans 
ces 554 premiers vers, se réduisent aux deux que nous citons. 

' Quelques autres formes picardes nous sont encore fournies par BC : 
sen * (A son), saudoier* 1537 (A -oldoiier), fia (40), fius (interpol. après 
A 5972), biax 74, manliaux 5425 (A diffère); oisiax , biauté, hiaumcs, 
maienne (parties spéciales à BC); maisnie: enscignie 3273 (A est différent), 
cf. chaude 5423 B {chaudée G, À est différent), et gaingnie 9293 (A saai- 
gn\e)\ en (=son) 442 (passage interpolé), (ronce = franche 5412 ABC, etc* 



XXII appendice; — la langue du roman de thèbes. 

facent : kacent 6557 etc. Parmi les mots qui ne nous appren- 
draient rien à Ja rime, citons pi«?é?e, ce/, cèle, cest, etc., toujours 
écrits ainsi ; de môme dotcce, doucement, douçôr, cipres, cem-' 
bel, etc. Quelques mots offrent les deux orthographes c, ch. No- 
tons, en dehors de ceux que nous avons cités plus haut : adrece 
(: hldce) 4089 (cf. drecha 2698 etc., et la fausse rime dréce :frésce 
6185), esleechier{: cier) 173 (cf. leéce : tristéce 139), /brce, passim 
(cf. esforchier * 163), ^eciè (; anonchié) 3727 etc., à côté âepechié 
* 2645 etc. Les rimes dréce : frésce, esleechier: cier, pecié : anon- 
chié, sont ce que Ton pourrait appeler des rimes bâtardes, c'est-à- 
dire ni françaises ni picardes. Nous devons y ajouter les suivantes : 
porce : escorce (subst.) 1077, .• fbrce 1275. 1507, adotcce : touce 
10015, despeciet : esrachiet 1029, sekeréce : sèche 3395, cevauce : 
enquauce 7993, blance : connissayice 6073 (cf. Guillaume de Pa- 
lerne : délivrance : france 4151), rice : nice 12525, lices : rices 
7283, mais rice : fice 11^, riche 2738 etc. (rare) ; lice : faitice 
5967, et Salenike rike 11229 (cf. Vie de Saint Grégoire le 
Grand *, v. 1359 niche : riche, et v. 1815 avarice : nice). 

Chùucié (= coUocatus) 6907, chocier 9644. 13386, chociérent 
13390, chouca 11391 (à côté de couciet 1073, coudé 1487. 2808, 
coudés 2847 etc.) ne doivent pas surprendre (cf. Le chevalier 
aux deux épées , 2648) , car on trouve cette forme assez fré- 
quemment en picard (V. Tobler, MittheiL 29, 83). Elle n'est pas la 
seule dont il soit difficile de rendre compte dans notre texte. En 
effet, comment s' exjdiquer que rice, qui, d'après la vime Salenihe : 
rike, semblerait devoir se prononcer rike, rime avec nice (= nes- 
cius) et lice (= licium) ? que brance, qui, pour le copiste, se pro- 
nonçait branke (voir Yexplicit de Madot : Explicit,., H tierce 
branke), rimant avec hance 331, lequel rime de son côté avec 
mance 8051 et blance 5441 (rimes parfaitement régulières), blance 
puisserimer avec connmance 6073 etc.? Pourquoi à la finale trou ve- 
t-on toujours ce, à peu près jamais che, qu'il s'agisse de représenter 
ce, français, ou che = ca latin, ou encore che = pj (sace, aproce, 
roce etc.)? Il est vrai que sace, qui rime ici constamment avec des 
mots où le c doux (pron. ^5) est assuré en français, comme face 
4205. 6411, hace 10805, trace 6495*, se trouve ainsi écrit régu- 
lièrement dans plusieurs textes normands ou anglo-normands, 
comme le Psautier d'Oxford, le Comput et le Bestiaire de Philippe 

1 Publit^oparM. Michelanl, dans la Romania, VIII, 509 sqq. 

^ Busnace 4551, où BG donnent busnache, semble faire exception ; mais, 
la véritable étymotogie de ce raot étant inconnue, il est difficile de le faire 
entrer en compte ici. Ducange a busnachias (accus, plur.). 



PHONETIQUE XXIII 

de Thaûn, la Chronique et le Roman de Troie de Benoît, et 
môme V Alexis (50 L), et dans quelques-uns la prononciation ce 
semble assurée par les rimes. Peut-on admettre pour notre texte 
l'hypothèse que semble émettre M. G. Paris dans Y Alexis (pag. 88, 
note 1) que sace n'est qu'une notation de ch? Cela paraît d'abord 
difficile, et la confusion dans l'orthographe serait toujours la 
môme; cependant les rimes messages : sages (= sapias) 1855 
(B saches), messages : saces 1959 (manque BC) semblent appujer 
cette hypothèse; il en est de môme de en fange : estance 7573, et 
de esracent : esragent^\%\K 

En ce qui concerne les mots choisie etc., cités plus haut, il faut 
peut-ôtrey voir une dissimilaticn phonétique entre les deuxsylla- 
bes et la notation inverse du français; la prononciation AiVde cié, 
qui semble assurée par la forme chouca, ne serait pas plus étrange 
que la môme prononciation dans cier ; mais nous trouvons au vers 
suivant (6908) caucid (= caiceatus), qui ne saurait avoir la gut- 
turale pure et où il faut prononcer cauchié. Quant à aprocier 
2783, aprocié 2848 etc. (toujours ainsi écrits), ils semblent devoir 
ôtre prononcés comme saciés, forme constante (cf. aproce : roce 
443). Il y a donc dans notre texte une notation commune cie pour 
ca et cea, dans choucié et caucié\ mais il ne s'ensuit pas que la 
prononciation fût la môme. 

Quelle que soit l'opinion que l'or, adopte pour ces jcas particu- 
liers, il n'en reste pas moins un assez grand nombre de fausses 
rimes qui ne peuvent s'expliquer qu'en admettant que l'auteur 
prononçait de la môme façon à la finale les mots où ce vient de ca 
latin et ceux où il vient de ce, ci et ti -|- voyelle, et que le scribe 
de A a écrit tous ces mots régulièrement ce, sauf trois exceptions : 
sapienche 10, cache 299, s(fche 3395. 

Quelle était cette prononciation? Ce ne peut ôtre que che ou ce, 
la prononciation A^, qui est celle du scribe (cf. hrahkekVexplicit), 
se trouvant écartée par les rimes. En effet, les mots connissance, 
lance, nice, lice, mélangés à la rime avec brance, hance, blance^ 
rice, ne permettent pas d'admettre pour ce issu de ca, à la finale, 
la prononciation ke de la part de l'auteur. Si nous admettons la 

^ Saciés se trouve dans Vexplicil du Roman de Troie ^ lequel est l'œuvre 
do Madot, le copiste de notre lexle (ms. A). Il y rime avec aaissiés (pour 
aaisiés), ce qui montre que l'auteur prononçait avec c sifflant. D'ailleurs, 
M. Warohagen, dans sou récent Mémoire sur le C en ancien normand, 
[Zeitschrifï, III, 161), a montré, en étudiant los signes diacritiques du ma- 
nuscrit qui contient le Psautier d'Oxford, que sacc {avec c sifflant) était 
la vraie forme dans ce texte. 



XXIV AIT.iNDICE ; — LA LAXGUB DU ROVfAN DE THÈBES. 

prononciation ce pour tous les mots écrits ainsi, nous supprimons 
la difficulté que présentent les mots venant de^^' latin, rimant arec 
des mots venant de ce, ci latin, dans un certain nombre de textes qui 
d'ailleurs connaissent le ch. Alors les rimes enfange : estance, es- 
racent :esragent, messages : sages et messages :saces seraient de 
simples assonances, et les formes sapienche^ sèche et cocAe seraient 
dues au scribe. Si nous admettons, au contraire, la prononciation 
cA, ces quatre rimes, il est vrai, deviennent plus correctes, sans être 
encore toutà fait exactes, mais la difficulté reste la même pour «oc^ 
rimant avec face, place, etc. Dans les deux cas, les autres rimes 
bâtardes deviennent légitimes. Le plus sûrest, je crois, d'admettre 
la prononciation avec c siflOiant pour les mots où c est issu de ^ -|- 
yo^, comme exception commune à beaucoup de textes, et la pronon- 
ciation ch pour les mots où ce vient de ce, ci {li] -f- voyelle et pour 
ceux où il tient de ca à la finale*. La question de ca, de ce 
non à la finale et de cie issus de ca reste douteuse ; mais nous 
écririons partout cA, afin d'avoir une orthographe uniforme. Il 
reste également à expliquer pourquoi l'auteur traite ca latin (da 
moins à la finale) comme le français, et ce, ci ( ti) + voyelle 
comme le picard'. La rime Salenike : rike reste isolée; mais il 
s'agit ici d'un nom propre, et l'on peut admettre aisément la pro- 
nonciation Saleniche {: riche) ^ de Thessalonica (cf. Aufrike : Sa^ 
lenike 5891). 

Cette solution, qui nous semble plus pratique pour notre texte, 
ne résout pas la difficulté quant au fond. Ce ne sera que lorsqu'on 
aura trouvé une suite de chartes ou de monuments datés, appar- 
tenant à une même région et confondant sous une mêma orthogra- 
phe ce et che français, soit sous la notation ce, soit sous la notation 
che, que la question pourra faire un pas de plus. Nous penchons à 
croire, en attendant, avec M. Joret, que cette prononciation uni- 
forme des mots venant de ca et des mots venant de ce, ci {ti) + 
voyelle, indique une région intermédiaire entre l'Ile-de-France et 
la partie de la Normandie qui traitait le ca à la picarde, ou plutôt, 

1 La rime cevuuch^ : enquauce 7993 nous sembla d'un cerlaia poids en 
faveur deropinion à laquelle nous nous arrêtons. 

^ M. Tobler (Li dis dou vrai aniel, pug, xxi) pose en principe que le 
c .-iffiant est inconnu aa picard, et que c y représente tantôt k, tantôt ch. 
Il croit que le son ch appartient, dans son texlo, aussi bien à c, suivi de «, 
ie, venant de a latin, qu'à c provenant de ce, et (ti) -\- voyelle, et unifor- 
mise les rimes bàtarles : france : Fratice 405 , toucier : adoucier 51 , 
nicele : ricete 9 etc., en écrivant : franche, louchier etc. Nous ne croyons 
pus qu'on puisse expliquer comment ca latin donnerait d'un côté ca dans 
langier, de l'autre che dans chemin. 



FLEXION. XXV 

comme nous l'avons dit plus haut (voir Ch. IV, Sect. V), une ré- 
gion intermédiaire à la fois entre l'Ile-de-France et la Normandie 
et entre la Normandie et la Picardie. 

m. — FLEXION. 

P ARTICLE. — L'article masculin est rc^gulièrement, dans les 
trois manuscrits ABC, H (suj. sing. et plur.), le (rég. sing.), les (rég. 
plur.); les fragments de D donnent, comme nous l'avons vu, deux 
fois lo et une fois los (rég. plur.). L'aiticle contracté du est rare 
dans A; on le trouve, par exemple, aux vers 4704. 6472. 8677. 
8754.8980. 8983.8987. 10264, 11307 (plus rare encore est cfot^; Ja 
forme ordinaire est ici del, comme aussi al pour le datif (au 2693. 
11091, plus rare encore que du); et au pluriel dels (aussi des) et 
alsy presque toujours réduit à as. BC ont naturellement plus sou- 
vent des^ au, as; je crois devoir rétablir del étal; mais il serait 
peut-être plus sûr d'écrire au pluriel des et as. 

L'article féminin picard est très fréquent dans le manuscrit A, 
ce qui n'a rien d'étonnant a priori, le scribe étant sûrement pi- 
card : il fait ^t au sujet singulier, le au régime, les au pluriel suj. 
et rég. La (suj. et rég. sing.) se rencontre plus souvent que ^z, 
et principalement au sujet. Nous trouvons li aux ve^s 101. 1201. 
1258. 4035. 4055. 4059. 4325. 5054. 8099. 8381. 9378. 10168. 
13375, et de plus 8382 ABC, Faut li li cuers et li alaine, 8446 
ABC, Se li ame a par toi repos, où la mesure du vers assure cette 
forme à l'auteur*. Le se trouve aux vers 216. 596. 1164. 1425. 
2028. 2119. 2189. 2190. 2655. 4339. 4395. 4639. 4688. 4699. 
4774. 5076 etc. De la, a la (formes dominantes) sont quelquefois 
remplacés par del, al^ surtout devant une voyelle, et écrits le plus 
souvent, dans ce cas, en séparant l'^du mot suivant et le réunis- 
sant à de, a : del ost, etc., ce qui est sans doute le fait du scribe", 
car c'est là le dernier pas fait par le picard dans l'assimilation du 
féminin au masculin. Als est le plus souvent réduit à as, forme 
constante dans BC. (Sur del^ al, voir G. Paris, Roman. II, 4; III, 
505; IV9 479; et sur la question de l'article féminin picard, 
G. Rajnaud, loc. cit. et G. Paris, Romania, VI, 617 sqq., qui a 
traité à fond l'histoire de l'article dans ce dialecte). — Il y a lieu 
de se demander s'il convient d'écrire ici partout ^t au sujet singulier 
et le au régime. II est difficile, en effet, que le scribe picard ait con- 
servé la prépondérance à la sans y être autorisé par son manus- 

' Il diityavolr peu d'exemples oubliés dans ce relevé. 

2 Le Roland d'Oxford a déjà del altre part (V. ZgiUch. III, 4, pag. 594). 



XXVI APPENDICE ', — > LA LANGUE DU ROMAN DE THÉBES. 

crit, mais il copiait sans doute un manuscrit français. Le plus sûr 
est d'attendre sur ce point les nouvelles lumières que fourniront 
peut-être les manuscrits anglais. — Les formes de la, a la, et au 
pluriel les, des, as (constantes dans BC) semblent assurées. Es= 
en les est très fréquent; j*ai rencontré une fois ens pour es : Ens 
escus gratis cols se donnèrent 8626 ; cf. Partoiiopeus^ v. 3031-2 
et Sermons de Saint Bernard, passim. 

2** Noms et Adjectifs. — Les deux premières déclinaisons 
offrent peu de particularités*. Les noms propres latins en us, 
Adrastus, Tydeils, CapaneûSy Duceiis, Ypseûs, sont presque tous 
invariables; Partonopeus (Partinopecs) fait au régime Partono- 
peu^ et les vers 4287-8 (Lors apèle li rois les Grius, Les dons 
tramet Partonopex) doivent être corrigés en conséquence : ^/. 
Oreu : Partonopeu (cf. Partonopeus : Greus 3263), correction 
d'ailleurs exigée par le sens (voir le texte, kV Analyse), Amphia^ 
raus, contrairement à Tydeûs, Capaneûs, Duceûs, Ypsefis, ne 
compte aiLS que pour une syllabe; il en est de même àeAmphia' 
reus 3680, rimant avec Greus; -aies est souvent réduit à -as 
et fait, dans tous les cas, -an au cas régime ; cf. Lrias^ rég. 
Drian, d'où un nouveau nominatif Drians 7479. 7489. 10633. 
10767, voc. Lrian 10913. Exceptionnellement, nous trouvons au 
régime un dérivé de la forme latine um dans Fidimon 2201, Du- 
ceon 13416, Capaneon 12300, I>airon (=Darium) 10582. 11108. 
11236. 11245. 11917. 12168. 12171 et 12215»; partout ailleurs : 



' Nous devons signaler cependant ici un irait orthographique curieux 
du manuscrit A. Le t final primitif y est conservé eissez souvent ians les 
noms et les participes passés en ié: peciet : enteciet 801. depeciet : esra- 
chiet 1029. pechiet : esragiet 39, congiet : haisiei 6539, contraloiiel(T\mtini 
avec (ongié) 2767 ; et dans le corps du vers, peciet 894. 920, piei 531. 
553. 578. 590, congiet 9089. 10874 couciet, 1073. Nous trouvons encore 
celle particularité dans un texte du xiv*' siôcb, Brun de la Montaigne, 
édit. P. Meyer : congiet 2562. 3055, ckevauchiet 3285, sachiet 3495, 
embrachiet 3494, marchiet (subst.) 3826. Pourquoi ce retour partiel à 
l'étymologie, et surtout pourquoi ce trait ne se rapporle-t-ii à aucun mot 
en ^ 7 J'imagine que le scribe picard Madot a craint d'abord qu'on ne con- 
fondît ces mots en ié, snrtout les participes, avec les féminins on iée» qui, 
pour lui, s'écrivaient et se prononçaient ie. C'est ce qui explique pourquoi 
il n'a rétabli le t un peu fréquemment (à défaut de signe servant à noter la 
prononciation de Vé fermé) qu'au début du poème (une seule exception 
6539)., et pourquoi il est ensuite revenu à l'orthographe de son manuscrit. 

^ Une forme qu'il faut également rattacher à l'accusatif latin est Uni' 
cun (Engenrés (five et SUnicun) 7958, qui rime avec flun ( = /ïu)r«n). 
C'est sans doute une mauvaise lecture du scribe pour de Nitun (= Neptu- 



FLEXION. \ XXVI[ 

Daires sujet et Baire rég., ou Daire invariable. Argos est devenu 
Arges, toujours à la rime féminine : larges : Arges 3241; par 
exception et par licence, Arge (cf. Lenne = Lemnos, Calidoine 
et Calidone z= GbX^Aow, Sidoine =Sidon, etc.]. Apolo BC ( = 
Apollon) fait dans A : Apollins (snj.), Apollin et Apolin (régr.), 
assuré par la rime : cewm 407, et exceptionnelbment A'polanQTl 

A, qui rime avec Tervagan, 

A la troisième déclinaison, voici comme se comportent les 
noms propres : Creon, Eurymedon, et autres semblables restent 
invariables (cependant Platons : Cicerotis 5, dus au scribe). 
VAtys de Stace est devenu Athes et fait au régime Athon, par 
analogie avec Othes : Othon^ personnage tout à fait distinct, avec 
lequel le scribe Ta confondu plusieurs fuis. DanieliQ,r\i6t estinva- 
liable (12051, sujet), tantôt fait au cas su^et Daniaus 12043. 
AUxandre est ordinairement invariable; 1*5 a été admise par le 
scribe aux vers 11075 et 11153 à cause de Tbiatas, mais elle peut 
se supprimer, Thiatus étant admis quand IV muet est appuyé sur 
deux ou plusieurs consonnes. Etioclès ^aussi Tioclès) fait le plus 
souvent au régime Etioclet (Tioclet), comme Pollinicès fait 
Pollinicet, mais il est aussi invariable : Polliyiicès (rég.) 1731. 
12277 etc., Etioclès (rég.) 14332. La prononciation es est d'ailleurs 
assurée par les rimes fès^ ciprès, après, etc. Edipodès se 
trouve, comme dans Stace et Senèque, à côté de Edipiis; au vers 
4419, A donne Edimodes, G Edyppus, B laisse le mot en blanc». 

num] ; cf. dans BG, Addit : Norlins suj . , Norlin rég. B, Nortun rég. G, et 
Roman de Troie, 14680, noiluns, rég. plur., qui est pris au ?eii3 de 
< monstres marins ». 

* Puisqu'il est question de noms propres, disons en passant que l'auteur 
n'en a point trop maltraité l'orthographe. Le scribe «le A a bien modifié 
quelques mots par ignorance, mais il est loin do Tiicorrection de celui de 
G, et surtout de celui de B. Gitons quelques exemples : Lisurge et Ligarge 

B, Ligurge G, Lugurgts A (= Lycurgus) ; Danuble A, Danube B, Da^ 
mile G; Othiocles et Elhyopss B, Ethiocles C-, Aquilon A, Arcfielor et 
Achelor BG ; Minoie A. Nemoie BG (3382) ; Sarsamar A, Garsydemare, 
Garsi et Garsien G, Garcine B ; Colus (ABG J 021), qui peut facilement être 
corrigé en Eolw (Ne les pot retenir Golus , corr.: Nés. . . Eolus); Ouer- 
ziaux C, Norieax B (= Verceil?); Anphigermye G, Aufigenie B, An/t- 
(jcinie A (V Amphigenia de Stace) ; Connus j et, dans la tirade perturbatrice 
(|ui suit, Cremius A (le Chromis de Stace) ; Surie A, Sulie BG ; Huges A. 
Eges B, Heges G ; Miçaines AB, Vinceines G ; Bonivent G. Bouniment A, 
Dournonl B; Y si fille KO, Ysiphile B. Pour Anligone, A donne Antigona 
(12911 et 13367) pour éviter Thiatus, 2 ou 3 fois Antigonain au régime, 
et Antigonée 13244, rimant avec donée; partout ailleurs, Antigone réguliè- 
rement ; BG ont quelquefois Antigonas, traité comme im nom masculin, B 



XXVIII APPENDICE ; — LA LANGUE DU AOMAN DE THÈBB8. 

Les noms imparisyllabiques de la troisième déclinaison latine 
n'ont pas encore pris Va au nominatif, comme le montrent les ri- 
mes ancestre : estre 1893, sire : dire (ou d'ire) 13187,: ocire 143, 
: ire 4367,:^ire 2029, : dire 165. 4019 etc.,: eslire l\^,:rire 841 
etc.; mère : père 187 etc., mère : frëre (sujet) 13081, frère (rég-.l : 
mordrére (prédicat) 10813, emperére (sujet) : empére 10807, et la 
mesure du vers dans Mes frères est, la laisserait grans 4888, où 
frères est dû au scribe et doit être rejeté (cf. 1618. 17201'. Mais 
au vers 9905 ABC (Vos pères en eut mainte paine), au vers 6516 
A (manque BC) (Est me' sires et sains et saus) et au vers 1689 
ABC (Que ses frères a lui reperre)^ Vs ne peut être supprimée 
qn >n admettant un hiatus que l'auteur, par cette licence, a pré- 
cisément voulu éviter. De môme dans li meudres 11649, li ^niu- 
dres 9204 etc., il faut corriger et supprimer Vs; au vers 5940, 
(Neremest meudres en Oascone]^ l'hiatus .-emble d'abord difficile 
à admettre, cependant nous en avons cité plus haut des exemples 
pour le cas où Ve muet suit deux consonnes, principalement une 
muette et une liquide. Un autre cas plus difficile est celui du vers 
2188 A : Elle tranca fer et achier (l'épée), Onques miudres n'ot 
chevalier (BC Ne la retient fer ne aciers Ne tant bonne n'ot cheva- 
lier). On pourrait admettre la fornoie chevalier au cas sujet et rap- 
porter mzwrfr^s (qu'il faut toujours changer en miudré)kespèe'; on 
a dans divers textes des exemples de la forme du sujet du compa- 
ratif employée au cas régime (V. Burguy, 1, 104 et C. V, Lebinski, 
Die declination der suhstantiva in der Oil-Sprache, pag. 36' . 
Cela nous semble plus simple et plus clair que de rapporter niiu- 
dre à chevalier^ pris pour le régime, et de traduire : il n'y eut 
jamais de m^eilleur chevalier^ ce qui ici serait une pure cheville. 
Nous reconnaissons d'ailleurs que la leçon de BC est préférable, à 
condition, bien entendu, de changer chevalier en chevaliers. — A 
l'inverse, nous trouvons grignour 7050 ABC, au cas sujet, forme 
due au scribe * (car le manuscrit le plus ancien, D, a... re avec plu- 

une fois AUogonas, et VEdipus en prose imprimé» Antigoire, Le Darceus 
de Stace, l'ami de Parthénopée, devient DueeUs A, Dyrceds et Driceûs B, 
DirceUs G Daas BC, Addit.t nous trouvons : CadinusB(r= Cadmus); Leu- 
ihocoë BC ; Anieon B, Antheon C ; Eneime B, Enaine C (= Evadue). etc 
(Pour les noms des portes de Thèbes et de leurs défeuseurs, voir f» partie.) 

* M. Tobler {Gœtling. GelehrU Anzeigen, n© 51), et M. Boucherie 
(Revue des lang. rom., mai 1877. pag 216 et avril 1878, pag. 203) croient 
que ïe suivi d'un s peut être élidé. Au fond, cela revieut au môme, mats 
ici nous devons préférer la forme sans s^ qui domine et qui est la plus 
ancienne. 

3 Burguy dit que celte forme est fréquente en picard, au cas siget. 



FLEXION. XXIX 

sieurs lettres manquant, ce qui semble indiquer graindre)^ et 
aussi Vengigneors rimant avec tors 11280 A, où il faut ]ire t(h^ : 
rengineâr. — Hom au cas sujet est assuré par les rimes hom : 
raençon 7020, : non 11095, : traîson (rég.) 2792; ily est employé 
comme prédicat, mais la forme est la même lorsque ce mot est 
sujet : niis gentils hom : traîson (rég.) 279 A (cf. li hom 1140), et 
Y s n'apparaît nulle part. — Conte fait au nominatif cu^w5 régu- 
lièrement, et non pas cons. Il rime avec hibens 9393 ABC et avec 
suens 3529 ABC, mots qui riment ici ensemble (cf. 5805 etc.). — Le 
neutre prend ordinairement 1'* ; voirs 17, niens 758 etc., où ces 
mots se rapportent comme prédicat au sujet ce ; li avoirs 7895 et 
les autres infinitifs pris substantivement sont traités comme des 
noms masculins de la deuxième déclinaison (V. Syntaxe). 

Les noms féminins de la troisième déclinaison qui ne sont pas 
terminés en e muet prennent assez régulièrement, dans les trois 
manuscrits, T^aa sujet singulier : biautés 13379, nohilités 13169, 
fins 6453, coulôrs : flôrs 13129 etc.; mais les rimes ne semblent 
pas confirmer cette altération de la déclinaison, du moins pour les 
noms teiminés en o et en or en latin : ceste(s) maisons : a non 
4361 hBCyCeste mesprisons (suj. sing.) : traîson (pi'édicat) 1469 
ABC, où le scribe n'a pas songé à égaliser la rime. Les vers 13133- 
4 : Quant li grans frois et la roidôrs Le fist certain, laissa ses 
plôrSf peuvent être assez facilement corrigés en la roidôr : laissa 
le plôr ; mais dans les noms en tas^ Y s est assuré par les rimes 
vertes : devés 833, : malfès 839. Je rétablirais donc la forme sans 
5, au sujet singulier, dans les noms en o et en or, mais je maintien- 
drais Y s dans les noms en tas et dans nuis : déduis 4299 etc.; fins 
6453 etc. reste douteux, n'étant jamais à la rime au cas sujet. 

Suer est isolé : il ne prend jamais d'« et fait toujours au sujet 
singulier *wer fioer^ 2863. 2872 etc., et au régime «eror 5160. 
8137 etc., jamais suer; ce qui serait pour notre texte une preuve 
d'antiquité, s'il faut en croire Littré, qui dit [Hist. de la littér, 
française, II, 199) que les auteurs du xii« et du xiii* siècle ne 
confondent pas d'ordinaire ces deux formes, opinion que confi - 
ment les exemples réunis par M. Lebinski, ^. Z., pag. 48. D'autre 
part, M. Tobler {Zeitschrift far roman, PhiloL II, pag. 628) 
affirme que de bonne heure on trouve soror au cas sujet et suer 
au cas régime, mais sans préciser de date. Il y aurait donc lieu 
de tenir en sérieuse considération cette particularité de .notre 
texte, si nous ne savions déjà par d'autres preuves qu'il appartient 
au XII* siècle. 

Les vocatifs ont la forme du nominatif. Exception apparente : 
biausire (passim), où il faut écrire biau' sire, Y s étant tombée à 



XXX APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

cause de Vs qui commence le mot suivant (cf. me' sire, forme 
constante). Biatis sire fins se trouve au vers 192, hiaiis sire au 
vers 3361. 

Les adjectifs qui n'ont en latin qu'une forme pour le masculin 
et le féminin suivent la môme règle dans not-e texte : grant (ré^.i 
7111 etc., boulant (rég.), partie, prés, pris comme adjectif, 46G0, 
quels 6453, tel (rég.) 420, gentils 2781. 3556 etc., mervilleiis 23: 
cf. les adverbes comunalment 948, communément* 3216, gran- 
ment 5288, igaument 3476, ingalment 10119, hriement (= brief- 
ment) 13722, grietnent ( :^ griefment) 13065, avenanment 12100 
etc. Faut-il supprimer ici également Vs du nominatif? La rime 
enfant : (remest) plorant 197, où d'ailleurs ^^oran^ e^t prédicat, 
n'est pas suffisante pour nous autorisera le faire, conformément à 
la plus ancienne orthographe. D'ailleurs Vs est assurée par la rime 
grans : sergans (rég. plur.) 4283. 11 n'est pas inutile d'ajouter que 
certaines classes d'adjectifs, par exemple ceux en ois et ceux en 
enty ont toujours eu deux formes; on trouve ici : côrtoise : poise 
3591, dolente : démente 199, etc. 

3" Pronoms. — Dans les pronoms personnels, les formes moi, 
toi, soi, sont presque constantes et assurées parles rimes roi .• soi 
335. 969, moi : loy 551, : otroi 557, : loi 561, : troi 581, 589 etc.; 
mais les formes picardes mi, ti, se rencontrent çà et là dans A ; 
elles semblent assurées par les rimes m^rci : mi 12151 (tout k côiv 
de soi, moi 12149), di : ^f 9721 ABC; mais il convient d'ajouter que 
le premier exemple n'est pas sûr, car BC donnent : De li mer fi 
avoir ne doi, Car il (lis. el) ne l'ot oncques de m^i, au lieu 
de : De li ne doi avoir merci: ,,.mi. L'exemple unique qui reste 
me semble insuffisant pour que nous corrigions les formes moi, toi 
en mi, ti dans l'intérieur des vers; nous adoptons donc la forme 
moi, toi, soi, laissant la forme ti au v. 9722, à titre d'exception. 

Jo (et plus souvent Jow) est une forme assez fréquente du sujet, 
pour la première personne, dans le ms. A. On la rencontre devant 
une voyelle, sans éLision (cf. v. 175. 184. 7043 etc.), dans des cas 
où le vers n'admet aucune correction. 11 en est de môme do ço, 
(çou, chou). Avec le appuyé = l, on trouve toujours JeZ, non pas 
jol\ de méme^*<?5 = je les. Dans la seconde moitié du poème, les 
formes jo (jou) disparaissent presque complètement, ce qui rient 
sans doute de la fatigue du scribe, qui ne suit plus aussi bien son 
manuscrit. Du reste, les formes jo,Jom ne sont point tout à fait 
inconnues à BG. 

* TohX&r [Zciischrift, II, 550-1) tire communétnent , non rie commun, 
mais do communel^ ce qui est vraisemblable. 



FLEXION. XXXI 

A la troisième personne, le féminin est assez souvent le au ré- 
gime direct (201.3822. 3823. 3960. 4532. 5354. 5355 etc.); comme 
pour l'article, je rétablirais partout la, — Liest régulièrement em- 
ployé pour le féminin au datif et avec les prépositions, tandis que 
hii est réservé pour le masculin, construit avec une préposition 
ou placé après le verbe ; mais au datif, toujours li pour les deux 
genres. Au cas sujet, el pour ele est relativement fréquent, au 
pluriel toujours eles; au vers 5563, il est sans doute amené 
par le il masculin qui se trouve au vers précédent et au suivant, 
également à la seconde syllabe; cependant on a des exemples de 
cette forme dans des textes picards (cf. Philippe de Hemi, Rom, de 
la Manek,y v. 2969; Gér, de Viane^ v. 879 etc.). Dans tous les 
cas, elle ne peut être attribuée à l'auteur. 

Le pronom relatif, le même pour les deux genres, fait alterner 
dans A l'orthographe ki et qui^ ke et que\ mais BC ont presque 
toujours qui, que, qui semblent appartenir à l'auteur. Cui est pris 
comme régime direct au vers 10066; il est assez souvent écrit qui : 
1604. 5836. 6106. 7581 etc., et doit être alors rétabli dans sa 
forme normale. Je laisse, là où ils se trouvent ainsi écrits, qui et 
que^ qui ne peuvent appartenir au scribe, et j'écris également 
ainsi ces mots là où ils sont écrits avec un à, mais je maintiens c'. 
— Coi, le pronom neutre, ne se trouve presque jamais dans A 
écrit g'woi; cependant v. 117, je rétablis quoi^ pour l'uniformité. 

Le pronom possessif picard se montre confondu avec la forme 
commune : masculin : mes, tes, ses (régulièrement), régime, mon, 
ton, son, mais quelquefois men (9420), sen (6978. 10792) , formes 
assez rares pour être imputées au scribe de A, et d'ailleurs presque 
inconnues à BC [sen2). Au féminin, les formes picardes m£, te, se 
se rencontrent dans A presque aussi souvent que ma etc. : 5262. 
5436. 12989. 13045. 13087. 13088 etc.; je ne crois pas cependant 
qu'il faille les maintenir. Au pluriel , nous avons mi (sujet masc.) 
1541, forme régulière, ti 8293, si 7640 etc. ; régime we*, tes, ses, 
—Le pronom absolu est, pour le masculin : (li) mi^Twetc. , au sujet, 
mien au régime; pour le féminin,* [la] moie, toie, soie (quelque- 
fois seue]y formes purement françaises (V. Foerster, Zeitschrift^ 
II, 93.)— Nostre et vostre sont rares comme adjectifs ; on trouve 
fréquemment, au contraire, nos, no, vos, vo pour le masculin, et 
no, vo pour le féminin , invariable au singulier, nos, vos au 
pluriel. No, vo se trouvent, à côté de nos, au suj. sing. masculin, 
par exemple 10710. 

Le pronom démonstratif donne au masculin : suj. sing. cil, 
forme dominante , et cis 3606. 5296. 10700. 10709, moins fréquent 
(dus eichiuSy que Ton rencontre isolément, appartiennent au scribe 



XXXII appendice; — la langue du roman de thèses. 

picard) ; régime cel, celui; plur. cil, cel(ceits, cex, ces 1498 A); 
au féminin, cèle, celi, cèles. On trouve quelquefois cil au rég. 
sing. , cette confusion est postérieure et doit être attribuée au 
scribe; il eu e^t de môme de ce (pour cel rég. sing.) 4285 et 
13106. — Le prom formé de tste est plus rare, surtout au nomi- 
natif (cist, suj. plur. 283 A, suj. sing. 744 A) ; au rég. sing. (cest, 
icest, ceste, iceste)^ il est le plus souvent employé comme adjectif; 
notons cependant cestui (masc.) a*i génitif 1728 et à l'accusatif 
10712, et aussi cesti (fémin.), passim, tous deux employés comme 
pronoms. Ciex (suj. sing) 10518 est une forme isolée. Si pour cil 
14151 est probablement une faute ; cependant on trouve ci= cil 
dans certains textes ; cf. C 157, ci ne sont pas^ BC : ci H dient 
(Épisode du bûcher des deux frères), et Remania VI, Notice sur 
un manuscrit bourguignon. 

Tuit, au sujet pluriel, est très souvent assuré par la rime : 
tuit : bruit 3840. 4999. 5781. 10201, : ccmduit 5373. 6277. 6541. 
7165, : déduit 10977,: nuit 13401. 13707,: fruit 9279,: quit 9217. 
9403. 12159, etc. Tôt (tout) se trouve souvent à l'intérieur et 
une seule fois à la rime 6153 : De nos amis formant me dout, Ne 
sai de fi se sain sont tout, où Ton peut facilement corriger dout 
en duit ou cuit. II faut donc rétablir partout tuit. 

40 Conjugaison. — Sans entrer dans des considérations qui sont 
plutôt du domaine de la Phonétique^ nous allons tâcher de donner 
une idée de la façon dont l'auteur semble avoir traité la conju- 
gaison. 

Estre. — les, 2» pers. sing., est assuré par la rime aux vers 
921 et 10237, et d'ailleurs toujours écrit aiusi. La distinction des 
formes en é fermé à l'imparfait et en ié au futur est assurée par 
les rimes érent : démenèrent 14537 A (manque BC), iére [: legiére) 
8539 (cf. 605), et ért (lis. iert] : quiert 6453 A (manque BC) ; il y 
a donc lieu de corriger en conséquence les exemples assez nom- 
breux que l'on trouve dans les manuscrits de e au futur ou de te 
à l'imparfait (cf. Mail, Comput, pag. 70, et G. Paris, Alexis^ 
pag. 50 sqq.) . 

Personnes. — La 1" personne du sing. du prés, de l'indicatif 
n'a naturellement pas d'e muet, ni d^s non étymologique : pens 
( : sens) 6231, dout (: trestout) 6226 A, criem 6976, aim 7010. 
10762 etc., conjur2m9, gart 9736, pri 10026. 14353 etc., prt> 
9724, «/î 6992, ren^ 11851. \2A\i ei comment \2A0^, où le copiste 
écrit, selon l'usage picard, renc, commune (cf. la rime avant : 
commant 4537), et de môme au parfait : eu^ (=rhabui 820. 822. 
13821, oc(= audivi) 6195, rec^wc 366, rcçuc9^\\^ motspourles- 
queis la forme en i est assurée par les rimes dans d'autres passages. 



FLEXION. XXXIII 

Les formes refaites sur Tiafinitif estre ont, comme on sait , 
remplacé de bonne heure les formes tirées directement du latin, à 
1 imparfait et au futur. Ces deux espèces de formes alternent dans 
notre texte, mais les anciennes diminuent de beaucoup, sur- 
tout aux 3** pers. du singulier et du pluriel. Voici les formes 
tirées de estre que nous avons relevées : à l'imparfait, estoit 
51. 77 (Ce n'est pas voirs, ains estoit fahle), 13876-7 (Que ses 
frère (s) cheûs estoit. Et que il ërt a mort férus), où Ton voit 
bien que Fauteur employait également les deux formes^ 110. 164. 
1:^6. 3684. 13822. 13996 etc., et e^^oten^ 4424. 13733. 13775 etc. 
(forme un peu moins fréquente que le singulier) ; au futur, estra 
268, estera 2494. 2519, esteras 3319 (à côté de seras 3320, esterés 
1930 (formes en tout cas assez rares) ; au conditionnel, la forme 
correspondante ne se rencontre que rarement : estroit 4971 etc., 
esteroit 6207 etc. 

A la V^ pers. du plur., on se trouve fréquemment assuré par 
la rime : prison (rég.) : repaieron (lis. repaierron, pour repaie 
reron) 9845, H baron : alon 11123, maison \péQ.] : contre- 
dison 11907, baron (voc. plur.) : prendron 14553, li compai- 
gnon : entrerons (lis. entt^eron) 271, maison : savons 1810, esli- 
son : preudom 7117; on se trouve isolément dans Tintérieur : 
laisson 11412, baison 11148. — Dans la plupart des rimes en ons^ 
les deux mots se trouvent être des verbes; cependant il y a au 
moins un exemple oi^ un substantif rime avec un verbe : nos corn- 
paignons (rég. plur.) : pi'endons 5177 A, ce qui est peut-être 
insuffisant pour assurer cette forme à Tauteur, le passage où elle 
se trouve manquant dans BC, et pouvant par conséquent, à la 
rigueur, être une interpolation. 

Ornes (onmes) est fréquent dans A et souvent assuré, soit par 
la mesure à l'intérieur du vers (Mal conqu^eromes Vautre terre 
4549 ABC, cf. 11519. 11794. 13226. 13420. 13682 etc.), soit par 
la rime avec «ome« 10831 etc., ou avec homes (venonmes : homes 
3587 A, BC sommes : Jiommes)^ etc. BC ont aussi cette forme, 
quoique plus rarement , plusieurs exemples caractéristiques se 
trouvant dans des passages qui manquent dans ces manuscrits ; on 
en trouve môme un exemple dans un passage où BC rend en 4 vers 

^ Au v. 3230, Par coi sa terre eri (lis. ieri) essillie, B substitue seroU 
aertf ce qui fausse le vers; en revanche, au v. 1930 A, Que ja n'i esterés 
segurs (lis. (?) segur, et au vers précédent mur, au lieu de murs), B 
fourait une correction très acceptable : Que ja rCiert nus dedans seiirs. Le 
scribe a dû trouver cette leçon dans le manuscrit qu'il transcrivait ; cf. 
13772 A : Qui bien estoit apparittie, B Qui mult iért (Us. ërt) bien appa- 
nlliée. 

c 



XXXIV appendice; — la langue du roman de thêbes. 

ce qui est dit en 2 vers dans A : Amis , fet il , qiAel le ferons? 
Se nous ore sôr eulz n'alons, Se n'achivonmes ceste guerre, 
Ja ne devons mes tenir terre (cf. A 13701-2 : Orme dites quel le 
ferons, Par quel engien le vengerons] , ce qui empoche qu*on 
n'impute cette forme au scribe de A. L'e n'y représente pas Vu 
latin: c'est une voyelle purement euphonique (Voir G. Paris, 
Romania, VII, 622). Quant à Yo, il y a de bonnes raisons de 
penser qu'il ne se prononçait pas ou, mais o. Ainsi les deux formes 
on et ornes ' appartiennent sûrement à l'auteur, qui s*en servait 
tour à tour suivant les nécessités de la versiâ cation ; quant à ons, 
il est possible qu'il soit dû aux scribes. 

A l'imparfait de l'indicatif et du subjonctif, et au conditionnel, 
ions (monosyllabique) et iens se rencontrent tous deux, à la rime 
comme à l'ibtérieur du vers : iens est assuré au vers 251 A, oce- 
sissiens : biens (manque BC) , et à côté, on voit ions (au prés, du sub- 
jonctif) '.puissions : laissions 253, qu'il faut sans doute corriger 
enpuissiens : laissimis^ (Voir plus loin , pag. xxxvii). On trouve 
encore à la rime : ocirieyis : averiens 239, et à l'intérieur, aviens 
10603, poriens 10607, cevalciem 12906, /"^reetw 12905 etc. Notez 
la rime fesissiens : raveriens 13679, qui nous montre réunis l'im- 
parfait du subjonctif et le conditionnel. On trouve également 
iem^s dans le corps du vers, ce qui est plus caractéristique et ne 
saurait être le fait du scribe : venriemes 8319, poriemes 63. 9300, 
disiemes 10534, aviemes 10712, prendriemes 12016, mange^ 
riemes 4512' etc. 

m 

^ Ornes est déjà dans le Fragment de Valenciennes, oram dans VEulalie, 
M. Lûckiog {Die aliesie franz. Mundarte, pa<?. 68, explique oram (plus 
tard orom, oromes, par le redoublement ea lat. vulgaire de Tm de oramuj. 
M. Freuad (Ueber die Verbal/lexion der xlteslen franz. Sprachdenkmxler, 
Hfiilbron, 1878), reprenant Topinion de Delius, croit que l'o (w) de la 
1** pers. du pluriel provient de la nasalisation de l'a («, t). Enfin, M. G. 
Paris (/?oman. VII, 624), adoptant l'opinion de Diez (v. Gramm, des Lan- 
gues rom.f tr. franc. II, 207), attribue les formes en ons, comme celles 
en ornes, à Tinfluence de Tanalogie, et croit qu'elles ont pour point de 
départ somes ou sons^ comparant Titalien - t'amo, issu du subjonctif de 
certaines conjugaisons. Nous nous rangeons volontiers à cette opinion. 

2 M. G. Paris (Rom. VII, 624) considère comme primitives les formes 
en ien.i de l'imparfait de l' indicatif, auxquelles se sont ensuite jointes par 
analogie celles de l'imparf. du subj., du conditionnel et du présent du sub- 
jonct. (plus rares); mais elles étaient à l'origine dissyllabiques : chantiiens 
=i* canliamus = cantabamus. On voit que la syni^rèse est de règle pour 
toutes ces formes dans notre texte. C'est l't qui a fait produire à l'a devant 
une nasale ie au lieu de ai. 

3 Ne mangeriemes por cou pois, BG Ne mangerions nous tardois. La 



FLEXION. XXXV 

La 2* pers. du plur. est toujours dans A en es, t>5, jamais en 
ez, iez^ le scribe employant régulièrement Vs pour le z; BC ont 
généralement la forme normale. Une forme isolée, mais peut-être 
fort importante, est meterois (9368 ABC), 2* pers. du plur. du 
futur, où il est impossible de voir la 2* pers. du sing. du condi- 
tionnel, à cause de la date de notre poème (cf. Ghrestien de 
Troyes,Lt Chev, au lyon, dans Bartscb, Chrestom. 157, 27 avroiz, 
31 manderoiz, 32 demanderoiz, 39 porroiz) . 

A la 3"* pers. du plur. de l'imparfait du subjonctif, on trouve 
quelques exemples de la forme ant^, et ici BC (surtout C) suivent 
A, et ont môme cette forme dans des passages qui leur appar- 
tiennent en propre. Voici le relevé de ces formes : desissant 
(: enfant) 885 AC (B deïssent^ qui fausse la mesure et la rime), 
valsissant ( : avant) 5573 ABC, protsissant : perdissant 6829 
ABC, fussant : desfendissant (BC, interpolation après le vers 
12704 de A), passissant (: devant) \fiQ^ interpolation après A 
4334) . Les exemples les plus caractéristiques sont ceux-ci : VNequic 
que ja plus en ploraissent Ne plus grand duel en demenaissent 
3185 A, où BC pourrait bien donner la vraie leçon : Ne quic que plus 
en plorissant, Ne p, g, d. en fefssant; (cf., pour le changement 
de rime, v. 14213-4 A, Ses ,ij. filles devant venaient, Quija très 
bien le connissoient^ BC Ses ,ij, filles viennent avant. Qui ja 
Valaient cagnaissant, où Timparfait convient mieux que le pré- 
sent; 2* Lôr sapience celissant : avant 7 BC, où A donne : Fiiis- 
sent lôr sens aie celant ; 3® affehlaiant : et lour estôr entrelaissant 
2277 A, où C donne : Mult valentiers s en tamissant^ et B : m,v, 
s'en retamaissent). On voit que le déplacement de l'accent est 
accompagné du changement de a en i dans les verbes de la pre- 
mière conjugaison (affaiblissement particulier à la première et à 
la deuxième personne du pluriel et qui est encore admis par les 
grammairiens du xvi® siècle), et que ce déplacement de l'accent ne 
se trouve en somme que dans des formes en issant, et de plus dans 
fussant. On ne trouve pas cette forme à l'intérieur du vers, 
excepté dans un passage de k, qui, à la vérité, est corrompu 
(v. 1418-20) : Mande ses maistres (lis. la maistre) ques conraie^ 
Ques apparant cartoisement, lis. apparaut, ou bien apparoit 
d'après BC, qui donnant :Que gentement les apparoit Et eti la 

diérèse ne se trouvant pas pratiquée & ces temps-là dans le ms. A , oc 
BG ayant d'ailleurs plusieurs formes eu iemes, je ne crois pas devoir cou- 
dura de cette variante qu'il faille supprimer cette forme picarde. 

1 Cette forme semble due à une assimilation erronée de la 3° pers. du 
plur. à la 1«» (V. G. Paris, Accent latin, pa^?. 18. note 1, et Addit.). 



XXXVI APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈSES. 

chambre les envoit. L'auteur connaissait donc la forme en anty 
et les scribes de BC, ou plutôt Toriginal du remaniement, les con- 
naissait aussi; A ne remploie que lorsque la rime l'y force et que 
la correction ne se présente pas d*elle-môme. Il n*y s( à cela rien 
d'étonnant, cette forme ne se rencontrant guère que dans les dia- 
lectes intermédiaires entre la langue d*oui et la langue d*0Cy et 
surtout au Sud-Ouest, où elle s'est maintenue dans les patois sans 
altération!. BC donnent môme une fois la forme en 07it : com^ 
mencissont : poïssont 5131 {A. diflfère), ce qui est beaucoup plus 
rare. 

A la 3°** pers. du plur. du parfait, le groupe sr, amené par la 
chute de Ve, laisse tomber^ dans le ms. A, tantôt Ys, tantôt IV : mi- 
sent : prisent 12689 (BC mistrent : pristrent] , misent 933. 
9514 eic.prise^it 936. 5124 etc., fisent 5965 etc., asisent 10339 
etc., tramisent 5335 etc. Dans BC, la forme en isent est excep- 
tionnelle ; on n'y trouve guère que istrent ou iretit, à la rime 
comme à l'intérieur du vers (cf. v. 41, A destruisent, B destrui-- 
rent, C destruistrent). Mais irent seul est assuré par les rimes : 
firent : fendirent 889, : haïrent 3025 A, : partirent 5725 ABC, 
s'estormirent 13743 A (B s* es frémirent, G s'esfraérent], et il faut 
substituer cette forme à la rime, aux vers 12689-90, et à l'intérieur 
du vers. 

Modes et Temps. — La 3° pers. du sing. du subjonctif de la pre- 
mière conjugaison a naturellement le t final : voist 5700 etc., aut 
7073 etc. — Aler fait au subjonctif, tantôt voise 3631 ABC, assuré 
par la rime noise^ tantôt aille 5325 A, qui rime avec vaille et doit 
également appartenir à l'auteur (cf. aut 7073) ; B donne alge : 
valge, formes tout aussi légitimes. De voise, il faut rapprocher 
doinse 10381, et au présent vois, doins, que l'on trouve aussi 
dans notre texte, comme ailleurs régulièrement. Uo de vois, 
d'après M. Cornu {Roman, VII, 355), vient de au (vado, *vao, vau^ 
forme provençale), et l'origine de is qui suit est inconnue, ainsi 
que la formation de voise, doinse y pour lesquels on a proposé dif- 
férentes explications, toutes également rejetées, non sans raison, 
par M. WiUexïberg (Étude historique sur le subjonctif présent de 
la i* conjugaison faible en français ^ dans Romanische StU' 

^ Plusieurs manuscrits du Compui de Philippe de Thaûn la donnent 
également (Mail, pag. 109). Sur cette forme, voir Diez, Zwei atlrom, Ged, 
8; Burguy, I, 266; Mussafia, Pr. de Pampel., VII; liartsch, Jahrb. V, 
416; iloirmann, noie k Jourdain v. 1241, Ghabaneau, Hist. et Théorie 
de la conjug. française, 2® éd., pag. 46, not. 2: Fôrster, Ost, Gymn. Zei- 
ischrifi, 1875, pag. 541, et Revue des l. rom. II, pag. 122. 



FLEXION. XXXVII 

dien, XII), qui essaie en vain de prouver, après M. Th. Mùller, 
que ces formes (et aussi estais^ estoise) viennent par analogie de 
poiSj puis (voy. les objections de M. G. Paris, Romania, VIII, 
299). Cette ingénieuse explication est plus vraisemblable en ce qui 
concerne mis, truis, pruis (misse, truisse, pmisse), comparés à 
puis, puisse, tous mots dans lesquels Vui repose sur Vo bref de 
probo, tropo (?), rogo, et a passé parwez(voj. G. Paris, loc. cit.)» 
Notre texte a rww 1106. 8433, truisent 14543, et au subjonctif, 
misiés 3891, tmist 3995. 

Les formes tirées de iam alternent avec celles qui viennent de 
«m, après un d : confonge : fonge^ 6871, à côté de parfonde : con- 
fonde 12759, : monde 6735, qui assurent la forme en de; renge 
14395, à côté de rende 14419, rendes 1869; renge : pre^ige 
10943, prenge 13068. 13073. I307(jypre7igent I01;pergent 7504 
(cf, perge, explicit du Rom, de Troie , par Madot, le scribe de A); 
desfenge 6160, etc. Quant à veniam de venio, il donne naturel- 
lement la forme viegne (passim), vignids 3864 etc., cf. vieng, 1* 
pers. sing. indic. prés. 2739 et 2741; de môme tiegne (de *teniam) 
rimant avec viegne 3261 etc., retiegne QA2 etc. A l'indicatif je 
trouve également viegnent 292 etc., mais vienent 301. 13191. 
8657 (rimant avec tienent) etc. Ces deux verbes rimant toujours 
ensemble, il est difficile de dire laquelle des deux formes appar- 
tient à Tauteur. 

La !• et la 2" pers. du plur. du subjonctif ne diffèrent pas de 
celles de l'indicatif, à la première conjugaison : aïdesBO (partie 
remaniée), mesurons 262, cremons 5402 etc.; quant aux autres 
conjugaisons, on ne trv/uve que des exemples isolés de otis, es, dans 
des verbes qui ont en latin iam, eam : venés 2800 , picissons 
11794 {m2À.% puissions : laissions 253, où la correction est facile), 
puissomes 13226 etc.; cf., à Tim parfait du subjonctif, etissons 
13223, fuissons 13222 (mais fuissies 13221, forme constante). 
Volés 4463 est un impératif qui a empr.înté la forme de Tindicatif 
(voir Willemherg, in RœnaniscTie Studien, 1878, fasc. III, pag. 
422). 

* Afonse, dans lequel la prononciation douce de 1*5 (dz) eat assurée par 
la rime onze (8619) et par les patois actuels du Midi, ne pourrait-il être 
rapproché de doime? * Adfundiatf que suppose ajonie^ aurait alors pour 
]ieudaiit, en latin vulgaire, quelque chose comme *dondiat (= douo-dedat) ; 
ou, si l'on répugne à ce renforcement de la forme latiue, ou pourrait ad- 
mettre l'influence de l'analogie de la part des autres subjonctifs où Vn 
est suivi d'un d. comme renge^ prenge. Le rapprochement de afonse et de 
funge montre bien que les deux sonsrfz, d^ peuvent avoir la môme origine. 



XXXVIII appendice; — la langue du roman de thèses. 

A l'imparfait du subjonctif de la première conjugaison, la forme 
en aisse^ qui est la plus fréquente dans A, n*est point assurée par 
la rime, et se trouve le plus souvent dans des passages où A est 
isolé. Il est difficile de dire si l'auteur employait la forme en aisse 
ou celle en asse, La 1* et la 2* pers. du plur. ont usions, tssiez 
(A tssiez) . Pour la forme accentuée sur la dernière (issant), à la 
3® pers. du plur., voir plus haut, pag. xxxv. 

Parmi les participes, nous noterons : rechu 1365 ABC, qui 
alterne avec recheu (receû) 1352 ABC etc. (cf. but 1411 ABC), et 
w<?w, de nuire (cf. teûs, de taire, 9980 A). 

Le scribe de A intercale parfois une s à la 3® pers. du sing. du 
présent de l'indicatif du verbe dire^ et la rime montre que l'auteur 
n'est point responsable de cette orthographe ; cf. vit :dist 13535, 
desconfit : dist 14025. Au premier exemple (-4 haute vois cria et 
dist, il faut lire dit au présent (voir Syntaxe] . D'après M. Fôrs- 
ter [Li chév. as detcs espées, pag. IjX), le picard se sert de dist 
pour le présent et de dit pour le parfait, à l'inverse du français 
(cf. Burguy, II, 143, qui ne parle que du présent); mais l'exemple 
qu'il cite, vit : dist 4815, peut s'expliquer, comme les nôtres, 
par le passage bien connu du parfait au présent et réciproque- 
ment; je ne connais pas d'exemple assuré de dit au parfait. 
Dans le premier de nos exemples, si l'on corrigeait crie au pré- 
sent, pour uniformiser les temps, on aurait un hiatus désagréable 
et inadmissible, puisque l'hiatus avec e féminin n'est toléré dans 
les polysyllabes que lorsque Ye féminin est précédé de deux ou 
plusieurs consonnes (voy. Fôrster, Rev, des l. rom., 2* série, V, 94). 
Il faut donc choisir entre cette correction et le passage du par- 
fait au présent, qui est tout à fait dans les habitudes de notre 
auteur. Le second exemple (si com il dit) ne fait pas difficulté. 

\j imparfait de Vindicatif est régulièrement en oie, pour toutes 
les conjugaisons, dans les trois manuscrits (D n'a point d'impar- 
fait); il n'y a qu'une seule exception : amùt : mot 6091 A, où il y 
a peut-être une interpolation. On sait d'ailleurs que la 3* pers. 
du sing. en o^de la première conjugaison se rencontre non-seule- 
ment en normand, où elle est la règle, mais encore dans des textes 
qui n'ont rien de normand, et que l'o était ouvert*, abam latin, 
ayant donné ava, auva, ove (dut) et ôe (ôt) par la chute du t? 
(cf. G. Paris, Rom, VII, 138). Notre texte n'offre qu'un petit 

' Mot, qui dans A ne rime qu'avec à ouvert ( : pàt 437 : àl 5307. 14427), 
selon la règle, rime au moins deux fois dans BG avec o fermé ( ; Irestot, 
Addition 649, : m/o/, Interpol, après A 5156); cf. Troiey 141.279. 12745; 
Chronique de Benoît, 6030. 22590. 23105; et Computy 1981. 



SYNTAXE. XXXIX 

nombre d'exemples un mélange des imparfaits de la première con- 
jugaison venant de abam avec les imparfaits venant de ebam : 
donoient : détectaient 79 A, s'entremetoit : sôrmontoit 367 A, 
avoit : dôtoit 2649 k^ regardait : lisait 3007 A, exemples dou- 
teux, puisqu'ils manquent dans BC. Je n*eQ ai trouvé qu'un 
exemple dansBC; il se trouve dans une interpolation de 38 vers 
placée après A 5330 (vilanaient : voulaient). 

Au futur (et au conditionnel), il convient de signaler un certain 
nombre de formes en erai (eroie), en dehors de la première con- 
jugaison : vainterés 11469, isterds 10394, estera 2494, esterés 
1930 etc., mêlerai 11846. 12052 et mêlerais 9368 (mais métrant 
12071, cf. doulront lbl%], prejideroie 13643, viverans *3728, de- 
veriés 10002, 2^erderas 5258 A (cf. perdriés 5267), avérai 178 A, 
avéras 9106, avéra 11623, avérés 6124. 14424 etc., averiés 
12036 etc. (cf. vaderont 40 B, vaudront C). 

11 faut se garder de voir des doubles formes dans lait 5668 etc., 
rimant avec vait et autres mots semblables, à côté de laist 
( :plaist) 6219. 6407 etc. Lait vient de laier^ comme aussi le 
futur /airrai (lairai)^ fréquent ici; cf. laies 1217. 9961 etc., à 
côté de lais (P pers. du sing.) : mais 13053, laissons *233 etc., 
laissera 904 etc. Le verbe aller fait à la 3* pers. du sing. du pré- 
sent de Tindicatif vait sans aucune exception, forme assurée par 
les rimes : trait 9093, : fait 4263. 6581, : laist (corr. lait) 5647, 
:ait 9529 etc. {cL Alexis, rédaction duxiii* siècle, v.v. 387 et 402). 
Pareillement, ester fait au présent estait 13358 A (au parfait esta 
6148 A, et de même à la première personne esta 11085 A); estait 
est assuré parles rimes : trait 8737, : fait 6145 A (manque BC) et 
12233 A (manque BC) ; mais savoir fait régulièrement s(ft, sévent^ 

Mangier nous fournit au présent de l'indicatif, 3* pers. du sing., 
m/injUe 912, à l'imparfait du subjonctifmang2«5<?n^ 14367, man- 
gast 5752. Sur la conjugaison de ce verbe, v. Darmesteter, Ra- 
mania^ V, 154-5, et Cornu, Romania, VII, 427 sqq.); cf. arais- 
nier 2570, desraisnier 4iil . 11311, à côté de araisane (passim), 
araisona 1096, 2806 etc., et parler^ à côté de parole = 'para^ 
bolarey 'parabolat, 

IV. — SYNTAXE. 

Nous croyons devoir réunir ici quelques remarques sur la syn- 
taxe et le style de notre poème. Nous n'avons point l'intention 
de passer en revue toutes les parties de la syntaxe; nous nous 
contenterons de signaler les points où notre auteur semble se dis- 
tinguer de ses contempoiains, comme aussi les tournures qu'il 



XL APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DB THÉBES. 

affectionne particulièrement et qui peuvent servir à caractériser 
son stjle, sans pour cela prétendre qu* elles ne se présentent pas 
ailleurs, ce qu'il est toujours périlleux d'affirmer. En somme, il 
ne s'agit ici que de faire connaître le poème et de suppléer, autant 
que possible, à Tabsence d'édition. 

1° Notons d'abord un procédé de style qui caractérise notre 
poème d'une façon toute particulière : je veux parler de la répéti- 
tion. Gomme la plupart des trouvères, l'auteur du Roman de Thé- 
bes a l'habitude de revenir sur une idée déjà exprimée, en variant 
plus ou moins l'expression. Citons quelques exemples. Je donne ici 
le numéro du premier vers où commence la répétition, ou du vers 
qui la renferme, et je conserve l'orthographe du manuscrit, 
comme dans les exemples cités plus loin pour la Syntaxe : 

Il le fist tout selonc la létre. Dont lai ne sévent entremétre. 
Et pôr chou fu li romans fais Que nelsaroithon ki fust lais (v. 29) . 
— Ne vous plaindrai ja autrement, Car on nel doit faire njoient; 
Pot vous plaindroie, par ma foi, Se pôr çou non qu'estes o 
moi (v. 3097). — Ja pôr toi ne pôr ta prison Certes ne ferai 
traïson, Biax fiœ, dist il^ ja Diu ne place Que pôr t'amour traï^ 
son face (v. 9737). — Cil estoit frère Salewxindre, Son frère fu, 
et pôr s' amour Le tint li rois a grant honôr (v. 12846.). 

Le nombre des répétitions de cette espèce, que j 'appellerai r^^- 
tition ordinaire^ est ici considérable; nous citerons, entre autres 
passages où cette répétition se rencontre, les vers 971. 1587. 
1622. 1685. 1983. 2167. 2373. 2607. 2666. 3079-80. 3099. 3147. 
3263. 3327. 3691. 3817. 3827. 4050. 4595. 4957. 5518. 6279. 
6437. 6507. 6621. 7467. 7570. 7939-40. 8278. 8425 6. 8809. 
8971. 9227. 9621. 9643. 9647. 9949. 10011. 10250. 10465-6. 
10527-8. 10995. 11310. 11551-2. 11701. 11845. 11853-4.11921. 
12741. 12783. 12847. 12915. 13071. 13791. 13887. 

Ce n'est pas qu'on ne trouve ailleurs des répétitions semblables, 
comme nous l'avons déjà dit. Ainsi, Y Alexis du xii« siècle en offre 
l)lusieurs exemples : Droit a le Lice a son cemin tenu, Droit a le 
Lice une citèmoult hèle 356-7; cf. 374-5, 873-4, et surtout 342-3, 
Sains A lessins est issus de la nef; Sains A, est de la nefissusy qui 
se rapproche de la deuxième espèce de répétition; mais dans ce 
poème, c'est un procédé naïf de transition, et on n'y rencontre jamais 
cette répétition que dans le passage d'une strophe à une autre. Le 
Roman de Troie nous offre quelques exemples dans les mômes 
conditions que notre texte; je citerai seulement ceux-ci : A riens 
'il estait chose seiie, Com la toison en fUst eiie; Onques nus hom 
savoir 7iel pot. Et sachez bieti, Dex Vesgardot (v. 761 sqq.). — 
Tôz les ont li Grezeis ocis, Et essillié le hiau païs; Tôte ont 



SYNTAXE. XLI 

destruite la contrée, Et si ont ma serôr menée (v. 2895 sqq.). — 
Tuit fussons mort, pris et vencu.... Se ne fust li filz Tideils, 
Tuit fuissions mort, Je n'en saiplus (v. 1245 sqq.)*. — De môme, 
Brun de la Montaigne : Onques ne vi plus belle entre tout mon aé^ 
Vo chambre resplendit toute de sa biautd (v. 1945-6). — Guil- 
laume de Palerne : Quant Vemperére ce entent, A poi que de 
dôlôr ne fent, A poi ne fent, tant est maris. Quant si le voit de 
mal aquis (v. 2755 sqq., cf. 6415 sqq., 6812-13); — Légende de 
Judas : Bien sai que, se n'ai de ce fruit. Que mors serai encor 
anuit ; Se des pûmes n'ai, sans douter, Efi terre me verrai bou- 
ter; De terre sui, si est droiture (Jtce Jou revoise a ma nature; 
Se du fruit n'ai que je désir, Eii terre me verras jesir (v. 389 
sqq.), où ridée est répétée jusqu'à trois fois, et bien d'autres 
textes qu'il serait trop long d'énumérer. Mais on peut dire que 
nulle part, si ce n'est dans le Roman de Troie (V. Settegast, loc, 
laud., V), ce procédé de style n'est érigé en système. Il est vrai 
que ce dernier poème délaie l'expression par tous les moyens pos- 
sibles, surtout à l'aide de synonymes. Mais le i^oman de Thèbes^ 
qui est d'ailleurs beaucoup moins prolixe, se distingue encore de 
Troie par l'emploi fréquent d'une seconde espèce de répétition dont 
il nous reste à parler, et que j'appellerai répétition par inversion. 
Elle consiste à retourner simplement le vers précédent, de façon 
à former une nouvelle rime, qui est alors accompagnée d'un troi- 
sième vers ajoutant un nouveau détail. 

Les exemples feront mieux comprendre ma pensée : Voelle ou 
ne voelle Tydeûs, Venir Vestuet a cel pertrius; A cel pertrus t?e- 
nir Vestuet, Car par autre passer nepuet (2121-4); — Li unsen 
fu Partonopex; Partonopex fu uns. des trois ^ Rices hom fu, 
d'Arcagerois (v. 5492-4);— // V adouba môlt ricement, Môlt 
valurent si garnement; Môlt ricement Vot adoubé. Car il Vavoit 
forment amé (v. 7639-42) ; — De lui 07it fait roi et signôr. Roi et 
signfir ont fait de lui. Mais puis en ot môlt grantanui (v. 770-2) ; 
— Et sont lidoi mescin caucié De bon cier paile detrencié; De 
bon cier paile alixandrin lérent caucié li doi mescin (v. 1359-62) , 
où la répétition par inversion est double (cf. 12019 sqq., 12703 
sqq. etc.) 

Certains exemples tiennent le milieu entre les deux espèces de 
répétition : Cil qui mes fait doit amender,,.. Et droit faire par 
voisinage; Droiture face par voisins. Qui plus a frères que cou- 
sins (v. 10991-6); — Tydeilsest en J. leu tal, Ne crient que hom 

• Parfois dans Troie, la répétition arrive après un certain nombre de 
vers et constitue un résumé ; voir les vers 1T251-63, 17295-302, etc. 



XLII APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÊBES. 

li face mal; Tydeûs est en si fort leu, Ne crient engieng ne fer 
ne feu (v. 2271-4) ; — Li rois meïsmes li mtst non. Et Edipus 
Vapela on; Icis nons sone tôs par létre, Li rois meïsmes li fist 
wjétre (v. 339-342); — Qnantjueas dès et a^eskès, Tous lessôr^ 
monte Edipodès ; De tôt çou dont s'entremetoit, Grans et petis 
tous sôrmontoit (v. 365-8 etc) ; — Par les contrées ke mix seul. 
En Gresse vint plus tost que peut ; Tôt droit en Gresse, a Arges 
vint, Ou Adrastus rice côrt tint (v. 2915-8). — Le suirant est 
remarquable en ceci que le troisième vers résume les deux pre- 
miers : Vos pères en eut mainte paine, Ains qu'il Veûst en son 
demaine ; Môlt s'en pena ai'ns qu'il Veûst (v. 9905-8). 

Les passages où nous avons constaté ]a répétition par inversion 
pure, ou une espèce de répétition qui s'en rapproche, sont (en 
dehors de ceux qui ont déjà été cités) à peu près les suivants : 
543. 1307. 1703. 1853. 2083. 2917. 5493. 5549. 6271. 6288. 6523. 
7641. 7753. 7937. 8203. 8497. 8605. 8719. 8723. 8739. 8759. 
8791. 8893. 8983. 9007. 9435. 9543. 10025. 10193. 10301. 10443. 
10684. 10899. 11015. 11079. 11295. 11539. 11567. 11712. 11848. 
11959. 12187. 12313. 12806. 12815. 12903. 13067. 13961. 14333. 
14503. 14513. 

On voit combien sont nombreux dans notre poème les exemples 
de ce procédé de style. Ailleurs on ne le trouve qu'isolément, et 
à peu près jamais il n'est pratiqué avec la dernière rigueur, comme 
ici, où souvent le vers qui constitue la répétition reproduit le vers 
précédent en se contentant de changer les mots de place ou mâme 
de retourner les hémistiches. On peut en juger par les exemples 
suivants : Légende de Judas, v. 287-8 : Jouer ensamble s'en 
aloient, Ensanle maintes fois jouoient ; — Guillaume de Palerne, 
V. 4119 sqq. : Li dut amant ont entendu La noise, le cri et le hu; 
La noise entendent et le cri, Del leu qui a V enfant ravi; — 
V. 6782-3 : Son corps maudit et hét sa vie. Sa vie hèt et son cors 
blasme; — v. 8302-3 : Or par serons entier ami, Ami entier et 
frère en loi; — v. 9082-4 : Lors la salue et prent congiè. Au roi 
d'Espagne congiè prent, Et as barons tôt ensement; — Mira- 
cles de Notre-Dame XVI, 816-8 : Que Dieu seroit et homme et 
Crist, Et homme et Crist et Dieu seroit. Qui le meffait amende^- 
roit;^' Vie de Sainte-Énimie (poème provençal du xnï* siècle), 
V. 621-4 : Basti hom pueys un petit mas, Que encaras a nom 
Denhas, Sus en la costa et al som, Aquel maset a Denhas nom. 
Le Roman de Troie lui-môme n'arrive pas à cette symétrie 
parfaite dans la répétition ; il est facile d'en juger par ces exem- 
ples : N'avra regart nis un des lôr. Des or ravront a^sez leisôr; 
Grant leisir ravront li navré De revenir en lôr santé (v. 10255 



SYNTAXE. XLIII 

sqq.); — Quant Cassandra^ la fille aurei, Oï la noise et vit Veffrei^ 
Et vit la noise et le martire (v. 10355-7); — Al mangier i^t 
assis Prians (suivent 3 vers). Et tex trei mile chevalier ^ Qui /l*- 
rent assis al mangier (12789-941; et, après un intervalle encore 
plus long, Prianz li reis, H bien apris, De cest estôr ot tôt le pris 
(suivent 5 vers), Sans, nul desdit le pris en a (v. 17295-302; 
cf. 17251-64). 

2^ Une autre habitude remarquable de notre auteur est l'emploi 
de verbes composés du suffixe re au sens de à son tour, d'autre 
part, encore, de plus, une seconde fois, principalement restre et 
ravoir, et dans les temps composés des verbes régulièrement com- 
posés de re, l'adjonction de re à l'auxiliaire et non au verbe. 

Cet emploi de re n'est pas inconnu à d'autres textes, surtout 
avec les verbes estre et avoir, pris isolément ou comme auxiliai- 
res. Nous citerons seulement les exemples suivants : Chanson 
d'Antioche, tom. I, pag. 31, v. 387, Et dans Jehans d'Alis ra 
ocis Estorgant; — Guillaume de Palerne, v. 1549-50, Ne ceus 
ne ra lôr mauvestiés, Ne lôr côrage perilliés; v. 2318, Sôrun 
destrier le rout monté; v. 2323, Et il refu el bon destrier (cf. 
4877) ; — Le dit de l'empereur Constant, v. 32 (in Rotnan. VI, 2), 
Aîicunne fois ra elle envie; — Roman de Troie, v. 285, Com li 
conseil refurent pris (cf. v. 343); v. 521, Refu esliz a emperére; 
V. 10539 sqq., Vez la Paris, La rest Hector, ço m* est avis. Et 
rest deçà Polidamas; v. 527, Après i rout triesves donées 
(cf. V. 583); V. G31, Donc reporreiz dir conter; v. 672, Et com- 
ment il reperilliérent (voir Joly, Roman de Troie, Glossaire). 
C'est encore le Roman de Troie qui se rapproche le plus du Ro^ 
man de Thèbes sous ce rapport; mais ce. dernier texte étend en- 
core l'usage de ce suffixe et l'emploie avec plus de hardiesse; 
qu'on en juge par cet exemple : Ne le laissent re s'alever (= se 
ralever) V. 2531, qui est, il est vrai, unique. Je crois inutile de 
multiplier ici les citations : Et puis li rontmestier li .iij. (v. ?81); 
— Orm£ relais parler a toi (= à mon tour) v. 589 ; — sejou te 
lais Râler arriére tout enpais (v. 2593-4), on râler ne dit guère 
plus que aler) ; — MeneceUs rot fait son tour^ Et se refu mis en 
Vestour 7667-8 etc. 

3** Une autre particularité de notre texte, comme du Roman de 
Troie, c'est l'emploi des vers formules. Nous en citerons quelques- 
uns en les rapprochant, quand ce sera possible, des passages ana- 
logues du Roman de Troie, 

a. — Formules diverses : 

As dames dist froide novèle. Sodés que ne lôr fu pas bêle 
14003-4 ; cf. 2977. 8128 etc.» et pour le second vers, 12104. 



XLIV APPENDICE \ — LA LAXGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

12127 etc.; — Ce m'est vis (ce m'est avis, c'est avis, il m'est avis 
etc.), fréquent (cf. Troie, 5907. 6111. 9309. 29508 etc.) et Alexan- 
dre, éd. de la Villeth. et Talbot, Assaut de Tyr, v. 302); — De 
rien ne vos en mentirai 9828 ; Saciés de mot n'en mentirai 1 1020 
etc.; — Ne sanla de vilaine née 5436; Ne sanlapas fème vilaine 
5464. 5472. ; cf. 5018 : Ne sanlent pas fol ne vilain ; — As vis 
diables le commande 8124; cf. 4538 et BC, interpolation après A 
14610; —Par la face l'iave li coule 8301; cf. 3826 etc. 

h. — Formules de modestie dans les discours : 

Et s'il est vis quejou foloi. Die qui miœ i sara dire, Ja devers 
moi n'en sôrdra ire 7044-6; — Signôr, fait-il^ escôtés rrvoi, Ja n'i 
folierés, Je croi 10937-8; cf. 11612 etc.; — Or die après qui miœ 
sétdire, De droit n'ara nus vers moi ire 10721, etc. 

c. — Formules de superlatif : 

Ypomedon fist l'escargaite^ Onques nule ne fu mix faite ^Al-, 
En toute Gresse n'ot si bêles; Ne quic ke hom de mère nésSace 
descrire lôr biautés 1444-6 ; Millôrs ne dona hom vivans 2270 
(BC One ne dona meillôrs Rollanz), et bien d'autres ; cf. Guil- 
laume de Palerne, v, 8629, Conques nus hon ne vit jam^iSy 
et le Roman de Troie, qui donne de nombreuses formules de ce 
genre. 

d. — Formules de transition : 

De la roïne he diroie? 5473; — De cascunedire vos doi Quels 
dras orent et quel conroi 5409-10; — Ne vos en sai dire conroi 
14242 etc.; — Si le lairai atant ester 1452 etc.; — Ne vous e7i 
voit faire devise etc. 

Pour les transitions sous forme de résumé, les formules sont 
assez variées : 

Il n'i a él 7817; — Qu'en diroief 3663; — Qu'en diroie él? 
U^l^ — Il n'ia plusl^29.\22m; cf. iln'iot plus 9055; — 
Ne le vos quier plus alongier 4503. 10243 etc. (cf. Troie 14412, 
Ne se que alonjasse plus); — Ne vos en quier faire loue plait 
12684 (cf. Troie 12627); -^Que vos feroie trop lonc conte? 13677 
(cf. Troie 17071, Qu'en feroie altre demôréef, et 13936); — iVe 
sai c' aille pli^ acontant, Mais, . . . 3023 ; — D'ore en avant ne sai 
que dire^ Car tôt (lis. tuit) sont livré a martire 2533 (cf. Troie 
8614 et Ludus S. Jacobi, ap. Bartsch, Chrest. 406, 36, Autra 
causa non say que dio. Dieu gard de mal la companio); — Or 
vous lairai de lui ester ^ D'autre cose vaurai conter 2979-80; 
— Or vos tairons chi del prison^ A son père repaierron 9845-6. 

Du reste, on peut dire que la ressemblance des situations ame- 
nait chez les différents trouvères l'expression d'idées et de senti- 
ments semblables, quelquefois dans des termes très rapprochés. 



SYNTAXE. XLV 

Qu'on compare, par exemple, cette strophe de T Alexis (89) : A lasse 
mesre, com oi fbr aventure ! Ci veijo morte tote ma portedure. 
Ma longe atente a grant dol est venude. Que porrai faire, do- 
lente, mxilfedudef Co'st grant merveile que H miens cors tant 
duret^ avec ces vers de Troie : Ecuha^ mére^ quel pechié / Tant 
avreiz vostre cuer irié^ Tant avra ci forte aventure, Et dole- 
rose porteûre Asfet^ m>ére, de tez enfanz (4887-91), et avec ceux- 
ci de Thèbes : Quant una première porteûre M'a si tolu maie 
aventure (179-80), et ces autres : Lasse, dist èle, durfeûe 8388, 
La moie mors èle tant dure S7S7 etc.: on sera obligé de reconnaître 
qu'il y a là non pas imitation, mais rencontre fortuite, amenée par 
la ressemblance des situations et les mêmes habitudes de langage. 

e. — A côté de ces expressions, qui reviennent assez fréquem- 
ment, mais qui laissent cependant voir un certain effort pour ar- 
river à la variété, on en remarque d'autres qui indiquent chez l'au- 
teur une grande recherche de cette qualité du style. Ainsi le 
nombre des expressions qu'il emploie pour indiquer la mort est 
considérable : 

Jamais n'eUst mangié de pain 5908 ; — Tôtes ses oevresiaciéve 
2276; — L'ame s'en ra, si est fines 3150; — L'ame li est del 
cors issue 8220 (cf. Troie, 12742-3, Quegiene li face entresaing 
Par qui l'ame en iert a dire; 13091, L'ame del cors vos estt^t 
rendre; 19260, Del cors li est^li cuers partis; 14203, Mainte 
ame i ot de cors sevrée; 18915, Que n'en face des âmes seivre 
Toz cels que porrai damagier); — De lui est mais faite la 
guerre 2466 ; — De vJs, fait-il^ est trive prise 5932 ; — A tart 
ara aiuement^ Qui en ferrai par maltalent 2201-^; — Tant en i 
gist de deplaiiés, Dont jamais jn'ért (lis. n'iert) vis J. haitiés 
2365-6; — Cil qui premiers fu conseils Ne sot renoncier en sa tère 
Auquel estut mix de la gerre 10214-6 (cf. BC, interpolation après 
A 4334, Cui elle fiert de cèle main. Jamais ne mangera de 
pain] ; — De maie mort le âst confès 2502 ; Qui les fait tnôrir 
desconfès 2540 (cf. Cil kaî mors que onkes prestre N'i vint a 
tans ne ni pot estre 5899-5900) -y—Or a li quem sa destinée. De 
lui rest la guerre finée, BC, Addition 751-2. 

Le Roman de Troie n'est pas moins varié sous ce rapport ; 
outre les exemples cités plus haut, nous relèverons ceux-ci : 11108, 
Ja fust de lui feniz li getcs; 19119-20, Tex .w. en versent sur 
Vareine Dont puis n'issu funsni aleine ; 11089-90, Que jusqu'à 
poiy s'il n'a aïe, Porra petit amer sa vie; 18939, Qui puis n'ot 
mestier e^peron y 23449-50, Desateinz ckiet sôr lesablon Maint 
qui ne dit n'oîl ne non. 

4* Ellipse. —Ellipse du verbe dire implicitement contenu dans 



xLVi appendice; — la Langue du roman de thèbes. 

le verbe précédent (imitation de la tournure latine) : Son camber- 
lenc aval envoie, Pôr savoir dont la noise sort : Isnèlement a 
lui retôrt (ras. retourt) 1272-4 ; cf. 240, 251 etc. 

Ellipse du pronom personnel : Après sa mort s'en velt vengier^ 
Et as mastins faire mangier 8729-30 ; — Se ne lôr toi (= le 
lôr toi) 8752; cf. 8858. 8859 etc. 

Ellipse du relatif : Tèles i a par mi sont fraites 8919 ; Dont il 
i a plies de .vif. cens Mort sont et pris en vo affaire 10000; — 
N'en escapa qite J, sels rts, Qtte il arriére renvoia^ Et a son roi 
le noncera 2954-6 ; — Sas ciel n'est hom, tant le haïst, Et tel 
doel faire li veîst, Ki ne plourast pôr la dôlour Que la dame 
mena celjour 201-4, etc. 

Ellipse de l'antécédent du pronom relatif au pluriel : Pollinicès 
semont par moi, Qui de cest plait li sont par foi. Que tout ^lis. 
tuit) en Chresse a lui se viegnent 2035-7. 

Ellipse de que conjonction devant une proposition subordonnée : 
Gardés, fait-il, li messagiers, Qu'ici fU ore baus et fiers, N'en 
voist de ci issi gabant 2077-9; — Riant lôr dist bel li estait Me- 
nalipus a fait tel trait 8737-8 ; — Ne puet muer ne li anuit 
0154 ; cf. 3995. 10439 etc. 

Ellipses diverses : Des rois de Oresse i fist l'estoire, Ceux 
(=de ceux) qui sont digne de mémoire (BC. Interpol, après A 
5584); — En son escu li dona tal (s.-ent. cop] 1975 ; — Et vos 
comment f (= Et comment ferez-vous ?) 4727 ; — Terme et respit 
li prierons (savoir se vaincre le porons) Dusqu'a demain 11397-9. 

On peut encore rattacher à Tellipse l'emploi de la 3"* pers. du 
plur. sans sujet, correspondant au pronom indéfini on, ou à un sujet 
indéterminé : les hommes : Encor n'érent pas crestiien,.. L*un 
aouroient, etc. 65 A ; En J, bel liu le navré posent, Ceus qui 
pleurent environ cosent, Aroicsé l'ont 8205-7 ABC etc. 

5** Pléonasme. — Avec le pronom personnel : Pollinicès ses 
sans li vient 1 165 B ; — La moie mors èle tant dure 3787 (C par 
ért tant durejy-'^Ja n'en es tu fiu^ a putain 121 A (où le sens de 
en n'est pas clair; '• — Trop en prendés grant signôrie, D'aficier 
vostre jugement 10549; — Il Vavoientjwré ançois,.. Que s'en- 
tr'els deUfS sorjoit discorde, etc. 959-61 ; — Dessi que mort l'aie 
a mes poins. Celui qui ochis a mon fil 3912-3 (cf. 3052 tcil, 
14078 cil, 11370 et 11459 le, 2963. 3593. 5654, 9767 et 10164 w, 
11133 les etc.) — Ces exemples ne doivent point nous étonner^ 
puisque dans l'ancien stjle épique on trouve le pronom personnel 
sujet placé immédiatement après le substantif: S^-Léger 20, Rex 
Chielperijigs il se fud mors, etc. 

Avec l'adjectif possessif : Bien ses des pluisors lôr côrage 



SYNTAXE. XL VII 

5299 etc. Oe pléonasme^ fréquent seulement en espagnol et en 
portugais, n'est cependant pas rare en provençal; il Test davan- 
tage en français (cf. Diez, III, 66) . 

Avec Tadverbe en : en aler (= aler) 1711. 5485. 8195 etc.; en 
venir 14288 etc. (fréquent), aussi s*en venir ^ se venir; en entrer 
1807 BC; traités en la 2204; retomés ent 4529. 

Avec l'adverbe la : Devant le maistre tré roial, La descendi- 
rent Il vassal 4713; cf. BC, Interpol, après A5584cé/ff, et après A 
5647 ci7, au lieu d'un substantif exprimé dans la même proposition. 

Avec que conjonction : Par issi ke^ sejou te lais^ Râler arriére 
tout enpais, Que tu me pleviras par foi Que tout çou conteras le 
roi. Si com avons ici esté, Que l'en diras la vérité 2613-8. 

Divers : Mais (= si ce n*est) vos amis tant salement 6122; 
— Tydeûs, môlt par es côrtois 4554 ; — Vos dis trop par les 
aficiës 11133 — La roïne par est taut fiére 3813, — Car en 
Vaige par ot tel presse 3655. 

6* Syllepse. — Accord avec le pronom plurîel implicitement 
renfermé dans l'adjectif possessif : Sejepuisvostre cor conquerre. 
Qui H volés tolir la terre 4461-2, où vostre cors est synonyme de 
vous^ comme au vers 4500 : Ne vostre cors çaiens reçoivre,eic. — 
Accord avec l'idée du pluriel contenue dans tant : Tant gentil 
home d'autre terre. Qui érent venu pur conquerre, 1 véïssiés 
mort en la prée 5051-3 (V. ci-dessous, tant, aux adjectifs). 

C'est aussi par une espèce de syllepse du nombre que fait il 
(dit il) est employé pour font il (disent il), qui se rencontre aussi, 
pour annoncer un discours prononcé au nom de plusieurs ; par 
exemple, v. 9287-8, Cil ontpaôr de perdre vie : if^Sire, fait-il,,., 
et ailleurs. Cette construction s'explique par ce fait qu'en réalité 
il n'y a qn'une personne qui parle au nom de tous. 

7® Nous croyons devoir réunir ici un certain nombre de tournu- 
res HARDIES ou concises et d'iNVERSIONS OU CONSTRUCTIONS REMAR- 
QUABLES isolées : Mais la desfense ne Ur valt Que il ne les pen- 
dent en haut 5057-8 ; — Bien m^ porai vers lui des fendre Que 
je ne doi son frère prendre {= dire pour ma défense que) 7909- 
10 (cf. fôrfaire, construit avec un régime direct, au Glossaire 
s. V.) ; Car il nesévent aige ou querre 3404 BC (A car ne sévent 
ou a. q.); — Porté l'en ont dans son mailloel 111 ; — Creon H 
vieœ et li voisous Ot J. ceval liart et rous, Armés à la guise de 
France B'elme, d'auberc, d'escu de lance, Et /Uetc. 7763-7, où le 
second vers sépare du sujet le participe et les compléments qui 
suivent ; — Nés .laisse aler pas au tôrnoi 7389 ; — Ce saciés 
bien, ne bai ne brun. Que plus isniel n'en i a un 7603-4 ; — 
Malvais plaidier fait asignôr 11794, etc. 



XLVIII APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÊBES. 

8® PÉRIPHRASE. — La locution aler avec le participe présent, 
pour indiquer une action qui se prolonge, tournure d'ailleurs bien 
connue, se rencontre ici assez souvent. Entr'eiis se vontjades^ 
cordant 939 ; — Fuissent lôr sens aie celant 7 ; — U est môle 
vains, si va lassant, Et cil le vont môlt appressant 2223-4; — 
Ses plaies le vont destraignant^ sôventes fois se va plaignant 
2653-4; — Grant joie aloient tuit (ms. tôt] faisant 12778; cf. 
14134. 14436 etc. — De môme avec venir: 4 la roce vintafuiant 
3049 (cf. vint apoignant 7671. 

La périphrase composée du mot cors et d*un adjectif possessif, 
dont parle Diez {Or. L rom., tr. fr. III, 59), est usitée ici comme 
dans la plupart des textes : Herhregiés moi çaiens mon cors 1107 
(mais dans Oujou empierrai vo cors. Ou vous le mien, s'estes 
plus fors 1147-8, le sens propre peut être admis) ; Ne mais que tant 
en met defors Mon fil et ma fème et m^n cors 3893-4, etc. Mais 
on trouve assez souvent en vieux français des exemples où l'emploi 
de cette périphrase est plus général, c'est-à-dire où, à la place 
d'un nom propre ou d'un nom commun, il y a un nom générique 
(corps, personne, chair, nom etc.^, suivi d'un nom d'individu au 
génitif (voir Tobler, Zeitschrift, I, pag. 14 sqq.). Notre texte four- 
nit aussi des exemples de ce genre : N'en i a ,j, de son conroi 
Fors seulement le corps le rot 8595-6 (cf. 10883. 11288 etc.); 
De çou sut prés a desraisnier Contre le cors d'un chevalier 
11311-2; Ne je ne puis aidier celui A vergonder le cors cestui; 
Lôr propre cors des fendre doi 10887-90; Ne ferai ja faus 
Jugement Del cors le roi a escient 10764, etc. Mais je ne crois 
pas avoir rencontré de cas où un mot autre que cors entrât dans 
la périphrase. 

9* Négation ». —Pas, qui renforce souvent la négation, est 
construit quelquefois, dans une proposition dépendant d'une pro- 
position négative, de façon à conserver toute la force de substantif : 
Ni a celui qui pas Ven croie 5381, Mes n'i a guères tant côart 
Qui pas fuie pour son regart, (BC, Addit. 59, cf. ibid. 73). Voir 
G. Paris, Roman, VII, Le lai de Véprevier, v. 13, note. — Pour 
la négation avec gant, pié, pois, etc., voir le Glossaire, et cf. 
Tobler, Zeitschrift, II, 389 sqq., et Perle, ibid,, 407 sqq. 

Il faut noter ici les expressions près ne 2302 etc. (cf. Roman. 
III, 105, V. 96), pôr poi ne 2508 etc., pôr J. poi que ne 2240, 
pôr J. petit que 6680, a poi ne 7976. 9082 etc., a poi que ne 
9082 (= peu s'en faut que ne) ; — ne «<? m^^r que éie 3239 A (BC 

^ Voir l'article do M. Perle, dans la Zeitschrift far romanische Philo- 
logie, II, 1 sqq.. 407 sqq. 



SYNTAXE. XLIX 

ne muer)=^ ne pas manquer de (nepuet muerne li aninV 6154, cf. 
9686 etc.) ; — ne laier que 'ne = ne pas laisser de 10966 (cf. 
10439 etc.), fréquent * — Ne remanra nel truist aucuns 3995 ; — 
De ce eut caut f Ne se targiérent Si compaignon que bien 7iH 
fièrent 7581-2. 

Ne = ot*, dans les propositions dubitatives, hypothétiques ou 
interrogatives indirectes ; Qui de lui tient ne fiefuE terre. Ne 
qui du sien veut rien conquerre, Bien le semont^ 3237-9; — Et 
demande aus du plait qu'il oent Que il en dient ne qu^en loent 
5653-4 ; cf. 2842. 612L 6401-3. 7020-2. 9853 etc. 

10** Variété du style. — Le passage du style indirect au style 
direct est fréquent : S'il se four font de riens mais hui, Demain 
les pendra a un pui ; Se mais hui voies fôr faites rien, Je vous 
pendrai, ce saciés bien 1305-8; — MaisAdrastus li aloé,.. Que 
or endroit pas n'i ira. Mais son message i trametra^ Qui par 
raison sache 'parler^ Et vos drois querre et demander^ Et de f fier 
et manechier^ Se vos frères vos velt boisier 1713-20 ; cf. 7873 
sqq. etc. 

Passage du pluriel au singulier dans les discours : N*i enten^ 
dons fors loiauté..,. Nule autre garison n'i voi 11076-8 ; -^ 
très fréquent à la 2™® personne : Dame, dist-il, conjuré m'as. 
Des or ne vous mentirai pas, — Pour le mélange du passé déâni 
et du présent historique, voir plus loin, aux Temps, 

Voici un changement de construction d'un autre genre : Fel soit, 
font-il, qui vous faurra Et cest consel refusera I SeUrs soies ne 
vos faurrons (v. 13725 sqq.). 

11* Article devant les noms de nombre, au sens partitif, Aiij, 
escus troeve illoecpar nombre, Les .ij, enprist 131 19-20 ; — Et les 
.V, d'aus al roi envoient 10368; — un peu différemment, v. 11136: 
J'en dirai Mn qui vaut les .c. 

12® Substantif. — Ai^rès avoir non, le substantif se met au cas 
sujet: Manessiers ot non 11663; Daires li rous ses père ot non 
9639 (cf. Lebinski, Die Declination der Subst, in der Oîl-Spra- 
che, page 38, note 2). De môme, après les verbes neutres devenir, 
sambler (resambler)^ etc., et dans les verbes réfléchis aux temps 
composés : Bien par matin s^en est tômés Et a son diu s'est com- 
mandés 997-8 ; Et li vassaus s'est esperis 2726 ; Bien resem-- 
bloit fix a baron 292 •; Forment devint bons chevaliers Et môlt 

^ Avec une anacoluthe accompagaée d'un pléonasme : Il n'i a conte ne 
baron. S'il vos disoit rien se bien non^ Jane lairoie en nule guise Que lues 
vengance n' es fus t prise 11683-6. 

2 Mais l'accusatif se trouve aussi : Bien resank home plein de rage 
G012, eic. 

d 



L APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈSES. 

hardis et fors etj/îersSSl'S; Il s'estoit vantés a sa mie 13481 
(cf. 2134. 12146 etc.). 

Noms collectifs avec le verbe au pluriel : cent, v . 4325, Car puis 
K entrèrent H gens fiére ; v. 14147, La gent qui sont par les 
contrées ; mais avec le singulier, v. 5288, Oranment de gent en 
Vostrepaire (cf. Lebinski, pag. 42-3); linage, v. 14617-8, Romu- 
lus fu de cel linage^ Qui furent mené en servage. 

Le neutre singulier sujet ne prend pas d's, comme le régime, 
dans les tournures impersonnelles. Môlt lôr fu huen 3720 ; Ja ne 
sera desotroié 12022 ; cf. v. 14595, Ensanle o lui trestôt l'empire, 
où trestôs l'empire aurait été choquant. 

13® Adjectif. — Tel pour cel est rare : A J, en rendi tel mérite 
Cui il trova enmi le plan; Faussé li a lejaseran Que cil avoit 
tenu a fort, Qu'il Vàbati du ceval mort 7824-8 ; Sire, fait-il. 
Quant vous a toits Bu devinait faites tel loi. Ne voel ke ja tres~ 
past par moi 560-2^ où le sens est douteux, et se rapproche de 
celui de tel. 

Tel, construit avec le prononom relatif et séparé de lui : Teœ 
chevaliers sist en la sèlCy Qui môlt aime gerre novèle 4973. 

Tel y suivi d*un adjectif numéral, se rencontre quelquefois sans 
qu'une proposition relative vienne à la suite : Les murs l'esgar^ 
dent tel .a?. mtZZe 12880 (cette construction est bien plus fréquente 
dans le Rom^Ln de Troie) ; — avec qui dans le second membre : 
14047 etc. 

Tout adjectif, placé devant un superlatif relatif et s'accordant 
avec lui : Mil chevaliers près de ferir, De tous les millârs de 
s'onôr, Vous envoieraia Monflôr 4920-2 ; «x. mars valoit toute la 
pire 6056 (cf. en latin optimus quisque). Pour l'accord de ^ouf avec 
l'adjectif qui suit, fréquent en ancien français, voir Tobler, Zeit- 
schrift, II, 402, et cf., en français moderne, toute-puissante, 
nouvelle-venue^ etc. — Avec ce superlatif, on trouve le substan- 
tif neutre mis pour l'adjectif masculin, au vers 8242: Çou ért li 
mix de son es fors (pour li mieudre) ; cf. 8265 : Tout (lis, tuit) 
érent del mix de sa terre (pour des millôrs) 5480 etc., et Troie 
19237 : Le mielz de lôr gent ont perdue, S*-Thomas 4180, Alexis 
46, etc. 

Tant, au sens de nombreicx, beaucoup de, surtout dans les 
descriptions de batailles, est fréquent ici, comme dans d'autres 
textes (cf. Chanson d'Antioche, Alexandre, Roland, etc.), et il 
semble s'être d'abord accordé avec le nom qui suit. Notre texte 
offre quelquefois régulièrement l'accord : Tantes sèles vefssiés 
vuides^Sll (cf. 5041 sqq.); mais ce qui est plus remarquable, 
c'est qu'au lieu du pluriel, il emploie le plus souvent le singulier, 



t.. 



SYNTAXE. LI 

comme avec maint : En Vost de Troie, dont on conte, N'en ot 
tant prince ne tant conte 3247-8 ; La vetssiés tant ostel prendre. 
Tant rice tré a baron tendre 4567-8 ; La vetssiés tant elme a 
flôrs, Et tant escu peint a coulôrs, Tant ceval cras aplanoie'. 
Et tanthauberc menu malle 7811-4; El camp vetssiés mainte 
astèle. Tant chevalier caïr de sèle. Et tant maint cop ferir a 
mort, Etdesmallier tanthauberc fore 12667-70, etc. — Le pluriel 
et le singulier se succèdent dans le passage suivant, qui offre éga- 
lement un exemple de ^an^ invariable : Tantanstesi purent bin- 
sies, Tantes ensegnes desplotes, Tant poing^ tant pié furent 

colpé, Et tant vassal Jus cravanté; La vetssiés tantcaplets 

Tant rice cop ferir d'espée. Tante teste del bu sevrée ; Tant 
gentilhome d'autre terre ^ Qui érent venu pôr conquerre^ Ivets-- 
siés mort en Za/>rée 5041-53. On voit que l'idée du plurieU qui 
domine dans la phrase, a amené le pluriel par syllepse dans Tavant- 
dernier vers (cf. v. 5955-6) *. On peut lire dans Guillaune de 
Paleme (vers 6061-82) une longue tirade où Ton trouve d*abord 
cil plusieurs fois employé pour l'article déterminatif, et ensuite 
une longue série de noms au régime singulier construits avec tant 
variable. 

' Tans, au sens de fbis, se trouve ici au vers 4617 : Environ 
ot. c. tans et plus \ cf. Troie 17299, Chron. des ducs de Norm,, 
24400, et voyez Burguy, 1 , 191. 

14* Pronom. — Pronom personnel régime direct construit après 
le verbe : Aperçut les 2138; cf. v. 2660 : Plus plaint il els qu'il 
ne fait soi, et v. 5653-4 : Et demande at€S duplait qu'il oent. Que 
il en dient ne qu'en loent. 

Il désignant un nom ou pronom indéterminé qui précède N'i a 
CELUI qui pas l'en croie. Ne qui entreprenge le voie : Dame, 
faitil, nos n irons pas 5381-3, où il faut peut-être lire : font il. 

Pronom démonstratif neutre (çOy çou, ce) explétif, devant le 
verbe dire employé incidemment dans la phrase : Je metsmes, ce 
dit H dus, BC, Addition 243 (cf. 471. 621. 625, et Roman du 
Rou 2006 ; Bien ait, ço dist la famé, ki cest nos gaaingna) . 
— Au débutd'un discours : Ce dist lirois: Or oi bon plait 1 1855. — 

^ Le mélange de la forme invariable et de la forme variable se montre 
encore dans le passage suivant : La verres tant hansie brisiêTt Et tantb 
emègne desploier Et tkute grosse hanste faindre (lis. fraindre) 4SI 5-20, 
et dans les vers 4611-6; le singulier avec accord aux vers 4212, 5877 sqq., 
5949 sqq., 5990 sqq.. 6022-3, 6048, 7217. 8929, 12668-70, 13798-800 
etc. Cf. Aiewandre{dM. do la Villethassetz el Talbol), Assaut de Tyr, v. 
257 sqq. 



LU appendice; — la langue du roman de thèbbs. 

Ço (çou), pris impersonnellement pour il: Dusques çou vint lonc 
tans après, Que se haignoit Edypodès 803. — Ct7, c<?Z, ces etc. sont 
quelquefois employés dans un sens emphatique (comme ille en 
latin), mais plus souvent iîs semblent remplacer simplement l'arti- 
cle, sans rien ajouter de plus que Tarticle lui-même au sens du 
substantif : Et mandast on ces tumeôrs 133; Et ces dames et ces 
pucèles Oîssent harpes et vièles 131 ; Ces rains lôr font si cler 
soner 14521 ; Joignent esrant, ces lances froissent, Et ces escus 
fendent et croisent 12665-6 ; Cil oisel cantent par douçôr. 
Cil damoisel (ms. ces damoisiax) songent d'atnôr... Et cil 
pltis jovene chevalier Se painentmôlt del aprocier (95o!5-60) ; Ces 
buisines, cilgraile sonentj Que ces valées en resonent 4319-20; 
cf. 3175-9. 3377. 3473. 3648. 6034. 6289. 8909- 12. 8915. 8923.8, 
8923-8. 8933-4. 13787-92. 14271-4. 14281. 14491. 14521 etc. 
Cette tournure nous semble plus fréquente ici que dans la plupart 
des textes. 

Le pronom démonstratif est remplacé quelquefois par l'article 
devant un génitif, pour tenir la place d'un substantif déjà exprimé 
(tournure rare en vieux français et en provençal classique, fré- 
quente au contraire dans les patois du Midi) : Onques ne fU tew 
(os) assanlée, Fors la César et la Pompée 3245-6; Del tans 
César ne del CrasstM, Del Aliœandre et del Pompée^ Ne fu 
mais tex gens assanlée 14284-6. 

il faut noter l'emploi fréquent du démonstratif avec les adverbes 
defors^ dedens (deça^ delaj^ pour désigner les deux partis : cil 
(cens) de fors (aussi cil (csus) de l'ost) , cil (cetM) dedens (passim) , etc . 

Le pronom possessif est souvent accompagné de l'article dans 
sa forme absolue, sans qu'on puisse affirmer que l'auteur a voulu 
insister sur l'idée de possession (Cf. Burguy I, 146) ; la prépondé- 
rance du féminin dans ce cas semble indiquer que la mesure du 
vers guidait le plus souvent son choix entre la forme simple et la 
forme accompagnée de l'article : la seue gent 555, la moie gent 
580. 592, la soie cambre 1367; la moie mors 3787 etc. 

Pronom relatif construit avant son antécédent : Qui ira^ il 
fera folie 5386 ; Cui il encontre, nel remire 6004 ; Qui ne sot la 
voie tenir y Ou il n'ipooit avenir^ Aine nus d'aiùs ne sepotdes-- 
fendre: Il noiaou se laissa prendre 9551-4 etc.; — simplement 
séparé de son antécédent : De tout içou mot ne savoit Qu'il aloient 
entr'eus disant 7870-1 etc.; Quant ma première porteûre M'a 
si tolu malaventure, Quefaitotcs jours tant désirée 179-81 (cf. 
334 etc. — Le pronom relatif gui est mis pour la conjonction que 
dans cet exemple : C'est de celui qui môlt menace Qui môltparolt 
et petit face 1973-4; à l'inverse : Uns d'eus k' Alexandre escôta 



SYNTAXE. LUI 

11092 (=ki Alexandre). — Qui que (subjonctif) = qui que ce soit 
qui, 4333. 

15® Verbe. — Verbes actifs ou neutres en français moderne, 
pris au sens réfléchi* : haster = se hâter, 325, entremetre =se 
mêler de, 28 ; coiter = se hâter, 1297 ; rompre^ 7357 : Rompent 
çmingles et lipoitral (cf. ^voie ISl^, Archelaœ joint Godelès, 
Que des escios fendent les es Et des haubers rompent les mailles^ 
et BC, Addit. 398); laver, 1402; lever, 4953. 10311. 13730; fen- 
dre^ 4350 : Pollinicès i vint fendant; destiner = fixer comme 
destinée (à qq"»): Pour ce leur fu si destiné^ BC sub fin, (cf. A 
6829, Ensi corn Dix Vot destiné, et 13053); emplir = être plein, 
se remplir, BC, Addit. 364; retraire^ 10520; traies en la = reii- 
rez-vous, 2204; prendre a = se mettre à, 2380. 2570 etc. (cf. se 
prendre a 2983) ; fatisser = manquer, 2666 ; esprendre^ 5261 ; 
vuidier, 8664; esclairier^ 8368; me5aZer = mal agir, 3746 (cf. 
Alexis 471, semesaler); receler, 10563. 11187. 11189; escrever, 
13108; ouvrir, 6831; afebloier, 14258; e5towcier= s'arrêter, 7574; 
cf. Troie, 20543 troubler, 19940 départir, 17175 fausser [= être 
faussé), etc. 

Verbes pris impersonnellement : Forment essart etmôlt essuie 
3394. 

Verbes neutres pris activement : Mentir 1872. 1876. 1884. 
2007 etc. 

Verbes réfléchis à la place des verbes simples : Se venir 2037; 
se traverser 2145; se dormir 8171 ; se craindre 3746. 8149; se 
desmesurer 14240 BC ; s' apparoir 7420. 

Yerhesactifs pris absolument : lancer2\73 et 2203. Il faut noter 
ici le vjrbe réfléchi neutre s'apercevoir, employé sans régime : 
Sur lôr agait en est venus. Et ne s'est pas aperceûs 2133-4; cf. 
Lai de Véprevier, v. 140, note, in Romania, VII, 7. 

16* Emploi des modes. — /n/îni7z/ accompagné d'une négation 
pour impératif : Ne tôt croire, ne tôt mescroire 9467/ Duceiis, 
fait il, neplôrer 13029 ; N* amasser ja or ne argent 1646 ; Chevau- 
che, roi, ne croire (B, ne croi AC) en sors 3341 ; Respit prions, 
font il, biaœ sire, Dusc'a demain, nel contredire 11449 ; cf. 
Roman du Rou, 13015 : Guert, dist Héraut, ne t'esmaier ; et à 
côté de rimpératif, 14931 : Va t'en, dist il, ne te targier, et ^43 
Ois tei, dist il, ne te moveir. 

M. Otto Behaghel (Zeitschrift, I, 4, pag. 575-7) combat Topi- 

* Ceux de ces verbes qui ne soat plus usités aujourd'hui se rencontrent 
en vieux Trançaisplus souvent au sens actif ou dans une acceptiou dllfé- 
r«ato; voilà pourquoi nous les citons ici. 



LIV APPENDICE ; — LA LANGUE OU ROMAN DE THÈBES. 

nion de M. Wolf *, qui croît voir l'origine de cet emploi de l'infi- 
nitif dans l'habitude que Ton a généralement de se servir de ce 
temps, lorsqu'on parle une langue dont on ignore la grammaire. li 
préfère, avec raison selon nous, admettre que la tournure noli 
avec rinfinitif a amené la confusion de ce mot (nol) avec la combi- 
naison de non et du pronom de la 3"' pers., et ensuite l'emploi de 
la négation jointe à un pronom de la 2"*, pour exprimer l'idée de 
l'impératif négatif; car il est à remarquer qu'on ne rencontre pas 
cet infinitif dans les propositions affirmatives. 

La proposition infinitive, que Diez affirme être très rare, se 
rencontre ici assez souvent : Oeter i font les deux pei^riéres Kail- 
liaœ comtes et grandes piéres 4679-80 ; Car après les estut 
lever, BC, Addit. 7, où la construction diffère un peu ; Qv^eja ne lui 
ne son ceval Ne larra prendre illoec estai 1121-2; Ne eus n'i 
loist point arester 4652 (cf. 4665) ; Li dus a fet ses homes pren- 
dre Cens qui ne se veulent desfendre, BC Interpolation après A 
14610. (Cf. Tobler, ZeiUchrift, II, 404-6, qui cite un grand nom- 
bre d'exemples) . 

Parmi les infinitifs pris substantivement ^ nous citerons les 
suivants, à cause de la tournure : traire et lancier : Ne crain ne 
traire ne lancier 4529, cf. 4719 (?) ; — fuir : El fuir cil delà se 
fient 9347 ; Et li fuirs li est viltance 12956 ; — estre : Li dus 
lidemxindesonestre=ssL situation, BC 14314 (A Puis li demande 
que il a); — tolir : L* avoir tolirpueton droit faire 10893, où 
l'infinitif est accompagné d'un régime (cf. 11317 : Ni a fors du 
faire justice^ et 12055 : Drece soi au jugement dire] ; — monter: 
Del monter n'est Adrastus lens S75S ; et avec un régime indirect 
marqué par de, Au remonter des abattes 13795, où la tournure est 
différente de celle qu'a signalée M. Tobler [Zeitsohrift, II, 405) : 
A l'aprochier les nefs, Beaudouin de Sebourg VII, 8 etc. (il n'y a 
point ici: Au remonter les abatus]. 

L'imparfait du subjonctif (avec qui =i celui qui, si l'on] pour 
le conditionnel passé est très fréquent, surtout dans la forme d'bj- 
potypose consacrée pour Ténumération, qui dont veîst : v. 
14601-4, Qui dont veîst l'embrasement. Et com li fus art et 
esprent, Orant dôlôr avoir en peUst, Et de le gent grant pek 
etlst (rare sous cette forme) . Il est employé le plus souvent sans 
membre de pbrase correspondant, au sens de « on aurait pu voir>: 
V. 325 sqq.. Qui dont veîst hanter serjans, Et descendre des 
auferrans: Isnèlement au caisne keurent (cf. 3506 etc.); — autre- 

^ De l'emploi de l'infinitif dans les plus anciens textes français (Lunds 
Univ. ArsskriA. tom. XI, in-é®, 78 pages). 



SYNTAXE. LV 

ment, v. 5045 sqq.: la veïssiês tantcaplets Et de lances telfrois- 
sels y Escus troer, haubers fausser (cf. 5974 etc.); — et en dehors 
de cette formule : Lors oïssiÉs estrange noise 3632. — Dans une 
proposition secondaire, pour le conditionnel présent : Entr'aus 
s'acordent que sans guerre Cascuns eûst son an la terre 949-50 ; 

Il Vavoient jwrè ançois Que s'entr'els de-us sorjoit discorde 

FUST acordée sans tençon 959-63 ; — mêlé avec le conditionnel : 
Nouvèle loy trouvèrent tal, , . Que quant li uns d*aus regneroit, Li 
autres en escil iroit, Et quant li ans seroit passés, Li escilliés 
FUST coronés ; Et par itel devisement Regneroient communal^ 
ment 941-8. — Au contraire, le conditiounel est mis pour l'imparfait 
du subjonctif : Grans lais seroit que sa môllier Nous demenroit 
ici dangier 1919-20. — Citons encore, comme exemples d'imparf. 
du subj. au sens du conditionnel: Se fuissiés chiens a J. vilain^ 
Assez voîis donnast de son pain, Car assés li abàïssies 1969-71 ; 
Bars ne qariaœ tant i fusi trais Que ja .j\ point entrast dedans 
6048-9 1 Cis rois dut l'an premier tenir, Ses frère fins, frères) 
alast ailiers servir 11117 etc. 

Subjonctif présent pour l'indicatif, dans le verbe chaloir : Or 
de preudome qtte me caille 8317 (cf. Burguy, 11, 27) ; — pour l'im- 
pératif, Bien vigniés votes (= soyez le bienvenu) 3864. 

Le Participe reste invariable quand il est construit avec le 
verbe avoir pris impersonnellement, tournure très fréquente ici : 
avec le passé défini, Ains que passast, je croi, lijôrs, I ot bete 
fms. bêché) pltM de .xx. ot^r* 799-800 ; Si ot assis el front devant 
Piéres môlt ciéres de cristal 1172-3; Dessus ot d'or, j grant 
bouton 1181 (cf. 4337. 14141 etc.); Tendu i ot une côrtine 1391 
(cf. 14145 etc.) ; — avec l'imparfait, Paint i avoit castiax, cités 
1379 etc. — Notons, au sujet de la tournure il a, a = le moderne 
il y a, que notre texte fournît d'assez nombreux exemples de il i 
a, i a : Car il i a estrange gent 1420; Ja i ara bataille fLére 
2322; Petit ia mais de haitiés 2358 ; iVi a celui qui pas l'en 
croie 5381 ; Dont il i a plus de .vif, cens 10000, et d'autres 
encore. 

Participe présent accompagné de la préposition en et se rap- 
portant au régime (et non au sujet) : Le roi ocistrent en dormant 
3728. 

Proposition participiale absolue : Levant Foleil 5404; solel 
levant 9059 ; oiant très tous 2760. 

17® Emploi des temps. — Le passé défini a un emploi prépon- 
dérant. 1** Il est mis pour rimi)arfait : Desous .J. lorier s'aom- 
broient, Cex regardèrent quijàstoient 5881-2; Môlt valurent 
si garnement^ etc. — 2» Pour le présent, ou plutôt pour le passé 



Lvi appendice; — la langue du roman de thèbes. 

indéûni, dans ces vers : Se demandés le nom celui Par qui fu 
mors, bien le connui 679-80. — 3** Il est surtout mis pour Timpar- 
l'ait, dans le cas où l'auxiliaire avoir, joint au participe, constitue 
ce que nous appelons aujourd'hui un passé antérieur, au lieu du 
plus-que-parfait qu'exigerait la syntaxe moderne : Li enfes ot le 
jourplôréy Endormis ért pôr le lasté 215-6 ; Atlies ot amené od 
soi .m. chevaliers a sonconroi : Tout (lis. tuit) érent del mix de sa 
^<?rre 8263-5: Li rois se tint a mul mené^ Quant vit quilot ainsi 
esré 901-2 ; Môlt ricement l'ot adoubé^ Car il l'avait forment amé 
7641-2 (cf. 7631. 10643 etc.). — Notons surt )ut les v. 7667-8 : 
MeneceUs (ms. Menesteûs) rot fait son tour, Et se repu Mis^n 
l'estour, — Il en est de môme de l'auxiliaire estre, qui toutefois 
est moins employé : La fille au roi se fu levée 2006 (cf. 7668 etc.). 

Cet emploi du passé anté:'ieur pour le plus-que parfait est géné- 
ral ; mais il y a des textes qui, comme le nôtre, le montrent [dus 
fréquemment, par exemple VAiol^ où j'en relève 4 exemples en 
12 vers : 263. 271. 273.274. On le trouve encore, à la fin du 
moyen-âge, chez Christine de Pisan [Les cent histoires de Troye^ 
no 50): Sy avint comm^ il Veut dit, etc. 

Le passé défini du verbe avoir pour l'imparfait se trouve aussi 
Sv)uvont pris absolument, en particulier lorsqu'il est employé im- 
personnellement : Molti otjente fermeté^ Elcastel ot .m. cheva-- 
tiers 4342-3 (cf. 4345. 4640. 4643. 4716 etc.); aussi personnelle- 
ment (dans les descriptions): Athes fu J, mescins môlt gra^ns^ 
Et non peroec «'ot que \œv. ans; Ses ceveœ ot crespés et blons^ 
Sôr les espaules auques lotis; Et ot le cief estroit bendé D*une 
bande d'un bleu cendé ; Les ieœ ot vaîrs, rians et biax. Plains 
de gaieté com oisiax; Et ot la car autre si blance Com est 
la nois desôr la brance; S'ir la blanç&r, par grant conseil, I ot 
nature assis venneil etc. 8033-56 ; Sôr J, ceval sisT de Castele 
8057 (cf. V. 4650. 7630. 12082. 12087. 12089. 12093 etc. ; il est 
mis pour le conditionnel an vers 8084 : Car Je ne te voelpasocire : 
Ta mie en ot et doel et ire. 

Le passé indéfini se trouve pour le présent au v. 852 : Car Je 
Vai hui môlt désiré. 

L'échange du passé défini et du présent^ et le mélange de ces 
deux temps dans la môme phrase est très fréquent : Tydeûs ist 
fors de la presse, A pié descent, son ceval lesse : ./. dansiaœ 
amena de Vost ./. arrabi qui couroit tost ; Il Vapela et cil li 
livre Isnel et fort et bien délivre 8021-6 ; Tydeûs désarmée le vit, 
Outre s'en passe, si en rit 8069-70; Cil vint avant et si descent. 
Le ceval tint sereement.,. Celi connut... Les dames VUes trois 
salue, etc. 5833-8 ; Cil s'en tJrna^ le dame laisse, Espero^ 



SYNTAXE. LVIÏ 

fiant vint en la presse 6165-6 ; cf. 6306-8. 7731-2. 9680-2. 
14459-62 etc. 

Quand le présent historique est mis pour le passé déûni, le 
verbe de la propositloa dépeadante se trouve souvent à l'impar- 
fait du subjonctif, au lieu du présent : Entr'atis s'accordent que 
sans guerre Cascuns eùst son an la terre 949-50 (cf. 978 etc.) 

18** Concordance des temps ; emploi des temps et des modes 
DANS LES PROPOSITIONS DÉPENDANTES. — /mp^ra^t/pour subjonc- 
tif dans des propositions qui dépendent d'un verbe exprimant la 
volonté ou le désir : Or vousprijou, , . Que vous me dites la verte 
862; Je vôscommant que f aies prendre, S t devant moi le faites 
pendre 13613, où, il est vrai, aies est peut-être un subjonctif (cf. 
G. Willenberg, Roman. Slvdien, III, 390, etTobler, Zeitschrift 
fii/r roman. Philologie, I, 14) ; — les deux temps sont mêlés 1868 
sqq. : Or te semonc je par amôr Que H rendes son an la terre ^ 
Et si t'en va aillôrs conquerre, où Ton pourrait aussi voir un 
changement de construction ^ 

Le futur est mis pour le subjonctif : Et se H ont toutes loé 
K'avoec èles rétamera Et a Thebes repaierra 14248-50 ; Talent 
li pristqiw el vregier Irapôrsoi esbanoiier 2697-8 ; — au con- 
traire, le subjonctif est mis pour le futur : Prendés conseil que 
vous faciès 1 401 7 . 

L'imparfait avec 51 conditionnel est joint à un futur employé 
comme verbe principal : Et se vas croire me vôliés (assuré par 
la rime a/ïciés) De laissier vostre jugement. J'en dirai J. qui 
vaut les ,c. ; Vous i pores granm^nt aprendre. Se vos i volés 
bien entendre 11134-8, où l'on voit, dans la seconde partie de 
la phrase, la construction régulière. 

Le passé défini se trouve pour l'imparfait, dans une proposition 
qui dépend d'un verbe également au passé défini : Il sot môlt bien 
qu'il fu trais 2139. 

Subjonctif pour indicatif : Diva, fait il, c'est a bon droit Que 
Dix nos ait si en destroit 7117-8 ; après un comparatif : Autre 
cose est del cors ferir Que il ne soit d'avoir tolir 10891-2, où 
l'on attendrait le conditionnel ou le présont. Aux vers 7761-2 : 
Mais par la perte qu'il i face, Ne vuet onqtces gerpir le place, 
l'indicatif semblerait exigé, d'après la syntaxe moderne, parla 
présence de l'article défini ; mais le sens général est indéterminé. 

Présent du subjonctif dépendant d'un parfait : Aine nel lais- 

' Un cas intéressant est celui des vers 10984-5 : Une autre fois vos 
engardés Que ne faites tel jugement, où l'impératif est négatif ; de môme 
7917 : Pensés de nos que pas nel dites. 



LVni APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÈBES. 

siérent par môrir Que net voisent del bout ferir Et des lances et 
des espées 6713-15; Pdr Diu, lôr commença a dire, Que il net 
mainent amariire 7873-4 (cf. 7581-2 etc.). 

Imparfait du subjonctif dépeadant d'un présent : (PoUinicôs) 
Son père baise, se H prie Que haïne n'eiist vers ^wi 6350-1. 

V imparfait du subjonctif e^i amené par le môme temps, qui 
se trouve dans la proposition dont il dépend, tout à fait comme en 
latin, où une proposition subordonnée, intimement dépendante 
d'une proposition elle-môme subordonnée, veut son verbe au sub- 
jonctif: Assésli venroitmix a taire, Que les barons qui l'escou^ 
laissent Vilainement ne s'en gabaissent 1 1342-4. 

19** Conjonctions. — Si^ avec le futur du verbe estre et le participe 
passé (ce qui équivaut ici à un futur passé), au sens de jusqu'à ce 
que^ dépendant d'une proposition négative : N'en torneromes^ si 
ert prise (la ville) 5693 ; cf. Gessner, Zeitschrift, II, 572sqq.,q[ui 
voit dans ce^t une simple particule de coordination; nous aimons 
mieux y voir, avec M. G. Paris, Remania, VIII, 297, une parti- 
cule adversative ou plutôt restrictive. Cet emploi de si a été étudié 
pour la première fois par M. Gaspari dans la Zeitschrift^ II, 
95sqq. 

Que, conjonction, au sens de car^ est fréquent : Clérs fu lijôrs^ 
la plagne bèle^ Que verdoie Verbe novèle 9554 ; — Bien pért qu'il 
muert, que môlt s'angoisse 4077 ; — Pollinicès que côrtois fist. 
Que sa mère par le m^in prist 5605-6 ; — Se il fait doel, ne 
m'esm£7*veil^ Qu'il a perdu m^ôlt grant conseil 6881-2 ; — Vengies 
le tost, que cil Vont mort 8775; cf. v. 5675. 6917. 6933. 6938. 
7418. 8664. 8696. 8775. 9146. 10174. 10377. 14131 etc. 

Que^ au sens de de sorte que^ tellement que^ dont l'emploi est 
plus connu, se trouve naturellement aussi dans notre texte : 
Ces buisines, vil graile sonenty Que ces valées en resonent 
4319-20; Flegeon feri de Vespée, Qu>e la teste H a caupée 
7317-8 etc. 

Que semble avoir le sens de pourvu que dans la phrase sui- 
vante : Cascuns en dist tôt son voloir : Quel part que H damages 
tourt, K'aseûr soient en la court 6338-40. 

Que =z que ceci que, par ellipse, après un comparatif: Mais 
je miœ priseroie assés Que fuisse .œ»œ. fois parjurés, Que ja 
feîsse traîson Vers mon signôr, en se maison Embatisse ses 
anemis, Qui Vociront, s'il sont ens mis 10837-42; Assés li ven- 
roit miœ a taire. Que li baron qui Vescoutaissent Vilainement 
ne s'en gabaissent 11 342-4. 

L'ellipse de que a déjà été signalée plusieurs fois ici; en voici 



SYNTAXE. LIZ 

un exemple avec un verbe dont le sujet (un pronom neutre) est 
sous-entendu : Ftcst al matin ou fUst al soir 11346. 

Car avec l'impératif se trouve au vers 1834 : Car escoutéSy si 
faites pais, et au vers 3570 : Damoisèle, vous estes prise^ Car 
me dites par vo francise, Ne doutés rien, parlés a moi. Si m£ 
dites par vostre fbi etc. (cf. BC, Interpol, après A 4334) . — 
Cor, auquel Diez assigne une origine différente (Crr. des l, rom. 
III, 196 note) et qu'il écrit (for, avec Bekker et d'autres, est em- 
ployé tout à fait dans les mêmes conditions que car : Sire y fait il, 
cor vous levés 1285; Signer, fait il, cor esploitiés 11811. Au 
vers 5173, Cor vous ramembre del bamage, il est clair qu'il 
faut écrire c'or, à cause du subjonctif optatif. Pour cor avec l'im- 
pératif, c'est moins certain ; en effet, on ne voit pas bien comment 
deux mots d'origine différente, car et cor^ ont pu se rencontrer 
dans cet emploi, à moins qu'on ne voie dans cor et car deux formes 
différentes du même mot, et car serait alors postérieur et issu de 
c'or. C'est là ce qui nous parait le plus vraisemblable. (Cf. G. 
Paris, Roman. IV, 315), 

20** Prépositions. — Emplois remarquables de a : Devant un 
verbe à l'infinitif: Ne laissa pas a cevau^ier (=de cevaucier) 
1034 ; De ses fius fait bien a parler (== il doit être parlé) 938; 
Zroot^ a faire cet esgart 13720 ; Et les vis prent a laidengier 
2380 (cf. 6891); Li rois se tint a mal mené 901 (cf. 5029. 
5034 etc.); Commander a 115. 190. 195. 9314 etc. (sans i)répos. 
162 etc.) ; Asses li venroit mix a taire 11342 ; Mais ne vous caut 
a esmaier 1467 (cf. 13030-40 r Son grant damage et sa grant ire 
Ne te caut pas si tost a dire), etc. — Por.,. a et l'infinitif, pour 
indiquer plus fortement le but, l'intention : Biaus fius, vous fustes, 
je croi, nés^ Par mervelles a démons trer 169-70; — Portes 
anemis a grever Etpir les murs a cravanter 8679-80. Dans ce 
dernier exemple, il est difficile de décider si l'on n'a pas affaire à 
des verbes composés du préfixe a=-ad latin. 

Emplois remarquables de de : De au sens partitif: (La veîssiés) 
De cex dedens al cors resc&rre 8838 ; — De au sens du latin de 
(= quant à), dans une transition : Del partir dont vous parlés 
ore, Saciés ne le tient tex encore etc. 6405-6 ; De no veske qui 
morutier. En lui n'a mais hui recôvrier 7115-6. — Divers: 
Se vous Vamissids de noient 10543 (cf. 10549, De noient 
n'estranle on mie); — De tastoner ne fu parie 2850; — Et 
noiens est mais del retôr 8315 (cf. 12722-4) ; — Quant cuidai 
estre mix de soi. Dont n'ot èle cure de moi 12149-50 ; — Vous 
en très, pensés de nous, Penses de nos que pas nel dites 7916-7; 
-^ De hé ai famôr 10539 (cf. en fr. mod. traiter de, avec une 



Lx appendice; — la la>(GUE du rovan de thèbes. 

épithète, et BC, Addit. 201 : Je vous dot or faire de dette) ; — Mal 
de celui qui vers lui côrt 2557*. 

Entre, employé au sens du latin unà, pour indiquer que 
plusieurs personnes font ensemble une action, mais construit 
cependant avec le cas régime, et jouant par conséquent le rôle 
de préposition : Entre Lucas et Salemon^ Et Agenor et dant 
Otkon, Eurimedon ont apaisié 11757 sqq. ; Entre le roi et le 
fil Daire, Commencèrent grant duel a faire 13593-4; Entre le 
roi et Alixandre, Qui estoit frère Salemandre, Vetssiès illoec 
grant doel faire 13137-9; Entre lui et le duc Athon^ Furent 
près a près compagnon 13633-4, etc. Cf. Li sièges d'Ataines 
(Rouan d'Athis etProfilias), ms. B. N. ffr., 375, v. 317, Entre 
mon pdre et dant Savis^ Compaignon furent ja lonc dis ; v. 
353, Entre Athis et Profilias, Entrent en la cité le pas; Troie, 
V. 23694, Entre lie et ses damoisèles, Lôr fbnt otr fredes novè- 
lesy et dans plusieurs patois du Midi : entre toutes = à nous 
(à vous, à eux) tous, entre tus et el= toi et lui, etc. 

2P L* ADVERBE si (sc), — Le latin sic a donné régulièrement 
si^ qui est toujours écrit ainsi quand il modifie un adjectif ou un 
participe ; mais dans les autres cas, je veux dire quand il a l'em- 
ploi d*une simple copule ^<, comme il arrive fréquemment en ancien 
français, ou qu'il ne traduit pas exactement le latin sic^ il s'est le 
plus souvent affaibli en se, se confondant ainsi avec se = si latin. 
Les exemples abondent : 108. 832. 897. 3077. 4123. 4258. 5865. 
6329. 6350. 6510. 9396. 12991. 13276. 13280. 14248. 14394. 
14446, et d'autres qui m'échappent sans doute. 

De môme, par la soudure avec le, les : sel, 4276. 5943. 8763. 
9032. 9046. 9719. 9996. 10015. 10047. 10176. 10296. 11123. 
11165. 12279. 13220. 13261. 14421 etc.; m, 1810 etc.; et par 
élision, devant une voyelle, s\ 4292. 6130. 6368. 7476. 7495. 
11519. 11970. 13282. 13508 etc. L^élision de r^ justifie pleinement 
cette formes^ et l'assigne à l'auteur; je la maintiens donc à côté 
de 51, et je crois qu'il faut la considérer comme un trait important 
du dialecte de notre poème*. 

Les expressions : se Lieus me saut, se Dieus m'aiue^ si fré- 

< Voir l'intéressant travail de M. Glairia : Du géniiif latin et de la pré- 
position DE. Paris, Vieweg, 1880. 

* Se pour si se rencontre dans d'autres textes du Nord de la France, 
ou portant des traces de picard, comme Brun de la Montaigne, s'=^5e 
[sic latin) v. 302. 510 ; Guillaume de Paterne, v. 1837, se se mêlent, où 
l'éditeur corrige si se metent^ et sel fréquemment, etc.; mais nulle part je 
ne l'ai rencontré aussi souvent qu'ici. 



GLOSSAIRE. LXI 

quentes dans les serments, dans lesquelles se est construit avec le 
subjonctif, ne doivent donc pas s'expliquer par se =si condition- 
nel. Quoi qu'en dise Burguy, II, 391, le sens n'est pas précisément 
conditionnel ici ; il faut j voir un optatif et rapprocher se du latin 
sic et du grecoÛT(k»ç, employés de la môme manière. On connaît les 
fameux versd*Horace : Sic te, divapotens Cypri, Sic ft'atres He- 
lenœ, lucida sidéra, Ventorumque regat pater*. Nous avons 
dans le Roman de Thèhes de nombreux exemples de cet emploi de 
se^=isic : Se Dix me gart mon branc d'acier 6599; Se Dix U 
gratis me beneîe, Malt parest povre ceste vie 13361-2 (cf. l'ex- 
pression moderne : Dieu m« pardonne/] ; Se dix me saut 13457. 
I:fô52 etc. L'exemple suivant est caractéristique : Se dix m'ait ^ 
se je peûsse, Môlt volentiers vengiés me fusse 11893-4 ; on y voit 
clairement la différence entre se conditionnel et se = sic. L'exem- 
ple suivant, tiré de Brun de la Montaigne, v. 941 , Si m'aîst 
Dlex, vous dites voir, montre bien qu'il s'agit ici de si = sic latin. 
II en est de môme de celui-ci, que j'emprunte au dit de Jean le 
Rigolé [Rom, VII, 596), si m'dist Deics (v. 86), comparé à se 
m'aîst Deus (v. 94). Citons enfin ce passage du ms. 179 bis de 
la Bibliothèque de Genève [Bullet. de la Soc. des anc. textes fr, 
1877, 3, pag. 109) : Et se vou^ alez droitte voie^ Vous sarez 
bien, se Dieumevoye, Auquel mielx vot^ accorderez, 

V. — GLOSSAIRE. 

Il nous a paru nécessaire, pour compléter cette étude sur la 
langue du Roman de Thèbes, d'ajouter un court Glossaire , qui 
nous permettra de noter les particularités qui n'ont pu trouver 
place plus haut. Nous nous restreindrons le plus possible, et nous 
admettrons seulement les mots qui ne se trouvent pas dans les 
lexiques les plus connus, comme ceux de Ducange, de Roquefort, 
de Burguy, de Bartsch (Chrestornathie), ou qui ne s'y rencontrent 
que sous des formes et avec des acceptions différentes de celles 
qu'ils ont dans notre poème. On sait qu'il n'est pour ainsi dire pas 
de texte inédit qui ne fournisse son contingent à la lexicographie 
de Tancien français : le nôtre est assez riche sous ce rapport. En 
généra], nous ne faisons pas figurer au lexique les mots qui n'of- 
frent d'intérôt qu'au point de' vue de la forme et dont l'étude est 
plutôt du domaine de la Phonétique. 

Signalons d'abord un certain nombre de doubles formes, ordi- 
nairement avec changement de genre : jeûne 6441. 7158, rimant 

A Odes I, 3, 1 sqq. 



LXtl APPENDICE; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÊBES. 

avec aune y et H Juners 70)71 ; praèl 7696, eipraèle, rimant avec 
bêle 7939 et avec sèle 4211 ; plots (rég. pi. = plis d'étoffe) 
(: orfrois) 2820, et ploie = pli de terrain on taillis ? (:voie) 3639 (Nés 
pot tenir ne hos ne ploie Qu'elplus espes ne facent voie) ; sapoi 
= lieu planté de sapins (: rot^ 2694, Qisapoie (: t?oiô^7843; cou- 
vretoir 2833 (cf. le covertor, Vie du Pape Grégoire, éd. Luzar- 
che, pag. 9), et coverture 6320; ôrac 7739, 9666 etc. et hraces 
(i places) 10220 ; erhoi (: roi) 13135, erbier (: chevalier) 7526, 
et erboie (: proie] 4788. 

Le désir de varier la rime n'est peut-être pas étranger au chan- 
gement de suffire dans ces mots. Parmi ceux qui se rencontrent 
avec un genre particulier, nous citerons : or toiles (fém.) 831, 
mérite (masc, dans d'autres textes le plus souvent fém.) 7824, 
sacrefisse (fém.) 89, reproçon (fém.) 10011, vaisselemente 13087 
(cf. Chron. des diùcs de Norm., 5994: ossementé) ; un ausne 7288 
AB (une ausne C) est sans doute une mauvaise interprétation 
de J. 

Doit- on voir un doublet masculin dans quignies 9025 (Sus li 
côrent dens et quignies, Ja fust, je croi, tôs depicies)% Il faudrait 
alors corriger quignid (au suj. plur.), et admettra depicié^ à la 
forme du régime par licence, comme étant attribut ; car le singu- 
lier quignies^ venant après le pluriel dens^ serait choquant. Mais 
c'est inutile, si Ton considère que la contraction picarde de iée 
en ie s'est quelquefois étendue au masculin, par une fausse ana- 
logie. Ainsi, dans un poème récemment édité par M. Foerster 
( Vénus, déesse d'amours), on trouve plusieurs fois la rime pitié : 
finie, à côté de pitié : amistié, et pitié rime régulièrement en 
ie dans des auteurs flamands du xvi^ siècle. Il faut donc lire : 
quignies : depecies. 

3695 etc. ; cf. Brun de la 
Montaigne, 1475. 

ADESER 2177, toucJier (se el cors afuiant (vint) 3019, fuyant; cf. 

l'eûst adesé) ; ce mot vient de apoignant. 

addensare ^^ non cîeadhœsare agaises (il sont es mons êtes 

(V. G.Paris, i?omama, Vil, 1). agaises) 3427, lieux escarpés 

ADESTRER qq" , sc tenir à sa (d'oii Von peut voir au loin) ; 

droite, 6242. cf. la gaite d'une tour. 

ADRECER (s') euvers qq", secon- aiohb 3646 etc.) , eau ; plus 

duire avec lui selon le droit, souvent aige (3631. 3655. 

lui faire droit, 1881. 12689 etc.) ; aussi éve 3662. 

APAiTiÉ (fém.-ie), bien élevé, 3665.3667.3669.3672.3675; 

poli, sage (?), 2849. 2i867. 3677 etc.). 



GLOSSAIRE. 

AiNzjornée (aP), avant le jour 

(BG Addition, 124). 
AiOBLS (suj, sing.) 49, aioel [rég, 

sing.) 48 (B aives, aive) , aîeuL 
AIT (a) 4254 (B a et C a het) , à 

souhait, à plaisir : et li cevax 

li côrt a ait. 
AiUEMENT, aide^ 2207. 
AMAiSNiER \se il sl poûst) , appro- 

cher (?) 12117. 
AMBLANT 5439, qut va l'amble 

(en parlant d'un cheval). 
AMENOis 12398, sur-le-champ. 



LXIII 

toit bien parés et des auctors 

sire clamés. 
AUFAGB [lis, aufrage?), chef 

arabe y de * alfaraticus (V. 

Bucange, s. v. alferus] ; ici, 

chef en général : ne amiraus, 

soltans n*aufages. 
AviÉRE (ce m'est) 9988, */ m'est 

avis; cf. ce m'est avis, ce 

m'est vis, c'est avis, passim 

(V.sous vis). 
AVOEC {adverbe] 823 : tant i fe- 

rirent mal avoec, Ja n'en cui- 

dai estre senoec. 



AMERTÉ 10680 ; cf. \evté,passim. 

AMOIBR sa main 8097, Vadou- avulé 2549, aveuglé. 

dr, modérer le coup, de * ad- 

modiare. B. 

ANTER (neutre) : se il puis ante 

en se maison 10166. barragan 5423BC(bougeran A, 

APARLER qq"^ : cèle le prist a "^'^^ ^^ moderne boiigran), 

aparler 13309. ^^^^^ imperméable, 

APETisiE (=apetisiée) 3669, di- ^^^talles 6923, créneaux. 

minuée, belif (a.) ^obliquement, entra- 

APOIGNANT (vint) 7671, p' poi- ^^^' ^^1 ^ • abelif (m*. Abo- 



gnant; cf. 8615 venus est apoi- 

gnant li rois. 
ARDURB, chagrin (et non pas 

ressentim.ent]^ 
ARGBMiBR 6818 , argent pur (B 

argenmierz, G argens miers). 



lins) coisistFlouriien, B entre 
les rens point a beslif, G a 
bellif ; cf. Troie 20133, besli- 
vanfc, et P. Meyer, Bullet, de 
la Soc. des anc. textes fr., 
1878, 3, pag. 110, n. 4. 



ARMÉ (substantifl, homme d'ar- berserie 7020, chasse à Varc. 



mes, 1984. 2199. 
ARONDBL 8597, cheval rapide 

\par métaphore) . 

aroxjsé 8207, entouré, Luc, cite 

deuœ exemples de Ouill. 
Ouiart, 

AS8ALIB 4598, attaque; pour la 

forme du mot, cf. en vaïe 4597; 

— ASSALIES 4598. 

ATiRBMENT 13891, Convention, 

traité. 
AucTOR 11602 : des .vij. ars es- 



BETER (faire) 134, faire lutter 
(des animaux] : faire beter 
viautres et ôrs ; cf, i ot beté 
{ms, bêché) plus de .xx. ours 
780. (V. Ducange s. v,) 

BLANCE (Fost des femes estoit 
môlt) , 14465, pacifique, sans 
armes ; cf. Evangile aux 
femmes, str. xxiv b, blances 
paroles [:=douces] , dans notre 
édition [Marie de Compiègne, 
etc. Paris , Vieweg, 1876). 



Lxiv appendice; — la langue 

BORDEL (faire ardoir en .j.), bi- 
coque, baraque, où sans doute 
on enfermait les criminels 
pour les brûler,, 10390, etc. 

BoscEL 4231, petit bois. 

BOUGERAN 5423 A, espèce d'é- 
toffe imperméable, bougran, 

BOUGRE, bourgeois,- Jiabitant du 
pays, indigène, G (interpola- 
tion à 14410 A) : .ij. bougres 
et deux chevaliers (B. .ij. 
bourjois] . Dans l'exemple sui- 
vant : les bougres fait a lui 
venir (Hippomédon) 9276 ABC, 
etpa^sim, dans l'épisode du 
ravitaillement y onpourrait le 
prendre au sens étymologique 
de Bulgare, en admettant que 
l'auteur a confondu les Thé- 
bains avec les peuples des 
bords du Danube : cependant 
l'article déterminatif con- 
stamment employé est un 
obstacle : il s'agit, en effet, 
de gens du pays qu'Hippo- 
médoncharge d'approvision* 
ner l'armée, Diez (EtymoL 
Wôrterbuch der roman. Spra- 
chen, 4™« édit. Bonn, 1878) 
n'a que le sens d'hérétique 
et celui de sodomiste, signalé 
par Nicot. Cf. Ducanges. v. 

BOUTER, pousser (neutre) 330 : 
et Tun a l'autre amont bou- 
ter; cf buta {actif et neutre], 
patois du Rouer gue =^ pous- 
ser avec effort, heurter. 

BRiCE (dist entrés sui en raale) 
9728, prison, forteresse. Cf. 
le fort de la Briche, à S^- 
Denis. 

BUFFET, escabeau, siège, 1403 A 
(faudestuef B, faudesteill C); 



DU ROMAN DE THÉBES. 

BC ont également buffet deux 
vers plus loin, où A diffère. 

G. 

GAANT levant {pris absolument] 
2510, en tombant et se rele- 
vant; cf. Chabaneau, Q-ramm . 
limons., m Rev. des 1. rom. 
VIII, 178, casen levan, et ici 
même : forant bâtant les siut 
au dos 7807, 

CAiNSiL, étoffe de lin formant 
coiffure 11227 ; cf. v. fr. 
chainse, et V. Diez s. v. ca- 
micia. 

OAMPELLE 8230 l^rimje avec mer^ 
velle) , de campeler, marcher; 
cf. campoie ( : voie) 8031. 

CANGiÉ, espèce de boisson (?) 
1412 : quant il orent but et 
mangié, bon ysopé et bon 
cangié, B : plusieurs vins beQs 
et cangié, ce qui semblerait 
indiquer que cangié a pu être 
un participe , mais alors il 
faudrait corriger betts en beû 
dans la leçon de B. 

CARCLOiE 1910 , machine de 
guerre, de siège, 

CARMER 12574 (BC charmer), 
calmer, soigner une blessure 
par des philtres, de carmen. 

CASTiER (se) , modifier sa con^ 
duite dans tel ou tel sens, se 
conduire, 7411. 

CAUT, {il) faut, 13040; il est ocis 
de ce que caut 13125 = (fa- 
milièrement] il a ce qu'il lui 
faut, il a son affaire. 

GEMBEL, troupe arm^e, corps de 
troupes dépendant d'un che^ 
valier, 4792. 4826. 5010 etc. 

ciEF (a) de pose {V. sous pose). 



GLOSSAIRE. LXV 

ciBF (al) del tor, à la fin, au cornée 7892, mesure de super- 
houtducompte, 11038. 11375. fide (doit peut-être être cor- 
1 1586. rigé en jôrnée) . 

GiEYBTALLE 5447 , Ordinaire- corsiérbs (perieres) 4674, cou- 
ment harnais de tête de che~ rantes , mobiles, 
val; ici, plus particulière- oorsoirs (las) 4416 (G laz coranz) , 
ment, plaque de métal qui nœuds coulants, de cnrsovius. 
protège le front : la c. de fin cose [en parlant des personnes]-, 
or. 3613 , mais tant me sanlés 

GLAVETÉE ( connlssanco d'une gentils co£^; 5412, france co^^ 
jnde pôrpre) 12831 , BC cla- ert et de bon aire; 6354, 
y^Xée^ semble devoir être rat- maleûreuse cose et foie (BC 
taché à clavus (latus clavus maleûrée, com sui foie) ; 9825, 
etc.). li dansiax fn si simple cose, 

ooNNissANCE , banderole de la costal 4775, côte, montée, 
lance servant à reconnaître coûte 6320 [V. keute). 
chaque chevalier ^ 4962. 4988. créature , objet quelconque : 
12728, etc. 5151-2 , ne remaint sôr ex 

conquerre^ vaincre, 4461 : se créature : kauce, soller ne 

je puis vostre cors conquerre. vesteûre. 
CONROI (dire) de, décrire, expli- cri, tumulte, 671. 2401 ; — ré- 
quer en détail; BG^ passage putation , gloire, 361 : sôr 
remanié, sub fin. : ne vous en tous en ot et cri et non. 
sai dire conroi. criéme , injure , reproche , 

consence 10225, complicité. 11884, et rous en criéme me 

COR, particule intensive ou op- clama; — cf.criément (Supers, 
tative que j'écris c'or avec pl,)=icrient^ de* criminant. 
Liez (Oramm. des l.rom.y pour criminantur. 
III, 196, note) : c'or vous oriêve (Faube) , 9509 etc. (assez 
levés 1285 (Cf. 11811) ; c'or fréquent). 
vous ramembre del barnage crisopase 6771, topaze, 
[lis. carnage) qu'il vos ûst par 
son vasselage 5173. Cf. car 

1834. 3570 A, et BC, inter- daintié, au sens ordinaire de 
poL après l'épisode de Mont- < mets exquis », 652 etc.; 
/ïw, partic2ile à laquelle au fig., excellente chose : çou 
Diezassigneune autre source, esteroit môlt grans daintiés. 
mais dont V emploi est dans dangereus 9149, puissant ; cf. 
notre texte identique à celui dangier . 
de c'or. DANGiBR (démener) 1920, impo^ 

COROIBS 4271, courroies, de cor- ser sa volonté, tyranniser. 
rigia, par déplace^nent d'ac-- deçà (cil) et cil delà sont sou- 
cent. vent opposés pour désigner 

e 



LXVI APPENDICE ; — LA LANGUB DU RO.XfAN DE THÉBBS. 



les partis ennemis : 9565. 
9585. 9587. 9589 etc.; cf. cil 
defors, cil dedens, passim. 

DBFois 5202, refUs de combat- 
tre. 

DEHAiT (xnterject.), pour dehait 
ait (= malheur à] : 10572, 
dehait quile (lis. me) desfiera. 

DELiTEUS (damoisel) 8078, cTiar- 
mant, de * delectosus. 

DEMAIN (subst.) : dusqu'al de- 
main 2560 z= jusqu'au lende^ 
main ; el demain 9627. 

DESCENDRE (ae^), abattre, 4330; 



DOUR 4178 A, DôR 14166 C (A 
diffère], le quart d'ttnpiedà 
Toulouse, selon DucangCy s. v. 
dornus (cf. Roman de Troie 
13060) ; — plain dôr 2931 ; 
mais au vers 5470 (en son clef 
ot .j. cercle d'or, môlt li avint 
en son clef dor, il faut sans 
doute corriger l'or (cf. 11208^ 
môlt avint bien desôr Tor- 
frois) , et il n'est pas né- 
cessaire d'y voir le nom ver- 
bal de dorer , qu'a employé 
Molière. 



on dit de même en Langue- durfeûe 8388, malheureuse 



doc, en calquant le français 
sur le patois : on a tombé le 
ministère , tomber la cuisine, 
c'est-à-dire décrocher tous 
les ustensiles pour lesnettoyer 
à fond. 
DESCONFÈs, qui ne s'est pas con- 
fessé : qui les fait morir d. 
2540 ; cf. Chanson d'Antio- 



(=:dure fatuta) ; cf. malfedude 
U/ea?w, 89c, 124a). 

DUSQU^AU TIERC JOR 9795. 9843, 
d'ici à trois jours. 



EMBLE (a) 1693, en secret (ou a 
emble ou a veûe.) 



che, I, pag. 115, v. 532 : Ta- empire 22&Z, puissante armée, 

bat mort sans confesse. forces. 

DESOTROIÉ 12022, contredit , bmple(BC, Add. 364), 3* p. s., 

refusé (impers^mnellement). forme fbrte de emplir. 

DÈS QUE et DÈS PUISQUE , dcpuis EN ALER 1711 otc, aler. 

que (BC , passage remanié, encovir 5510, désirer d'amour. 



les femmes d'Argos à Thèbes). 
DESRAISNIER 4447, Soutenir son 

opinion par les armes. 
DETTE (BC Addit. 201) : je vous 

doi or fere de dette , c.^à-d. 



de * incuipita,re; cf. 3880, et 
de lui servir s'encovie. 
BNGosGiE (= encosciée] 7329 
(en parlant d'une flèche] ^pla- 
cée dans la coche de l'arc, 
faire à votre égard ce que je enfanger 7573, empêtrer dans 

dois. ^« ^^^^• 

DEVIER, quitter la vie, 1474. enferm 7605, /iitôfe/ c/l Alexis 

13395-13590. 44 e. 

DIS, Jour, 1791.8475. 14403 etc. engaionier 14450, se courrou- 
DOUBLE : car cil de Tost sont 

plus au double 12706, c.-à-d. 

plus que le double. 



cer, enrager. 
engioner une tour 9853, 
construire avec art. 



la 



GLOSSAIRE. 



LXVH 



BNOOLÉBS (les mances soivtbien) 
5461 signifie non pas « or- 
nées de rouge », mais « ou- 
vertes », comme le montre le 
vers suivant : A tère toucent, 
si sont lées. Ce mot vient ici, 
par extension dusens, de gale, 
ouverture d'une robe autour 
du cou; m^is au vers 11224 
(mantel) d'un blanc hermine 
etengolé, il signifie peut^tre 
€ orné d'un collet de pourpre». 

ENRAiSNiÉ mil, obstiné dans 
son opinion, 

ENSANLE MOI 6595 otc; cf, en- 
sanle o moi 6268, ensanle o 
lui 3254 etc. 

ENSEIGNE (au plur.) BC, Addit. 
721, leç(m, châtiment : Pour 
ce covient que je Ten face tex 
enseignes et tiex (lis. tel) ven- 
jance; — cri de ralliement : 
13099, Parthenopex soit lôr 
ensegne ; de mém^ 13092 et 
13094-5, et BC, Add. 48-49 : 
souvent escrie en haut s'en- 
seingne ; a haute vois s'en- 
seigne escrie (cf. Richars H 
biausy 2509-10 : s'ensengne 
crie, sa gent entour lui se ra- 
lie) . — Ce mot est masculin 
au V. 13106 : qui très cel tans 
i est assis. 

ENSi, ainsi (passim) ; — n'ensi 
n'ensi 4012, en aucune façon. 

ENTESER, tendre (un arc) : 8643, 
son arc avait bien entesé ; cf. 
7326, une saiéte atant entoise. 

ENTRE (servant de copule); 
voir S.yntaxe (Prépositions). 

ENTRESANO 6063, fuséc de ré- 
pée : li entresang furent d'ar- 
gent; escrit i ot etc.; au v. 



12516 (et entresains de .m. 
manières), il semble plutôt 
signifierinàeYises, armoiries». 

ENTRESiGNiE (mesnio bien), bien 
équipée^ distinguée , 5948. 

ENTRUE8QUE 9011 y pendant qiie. 

ENVAÎEs 4597, attaques. 

ENVoiiER POR , mander^ faire 
appeler y 1417 etc. 

ERMiNE 2885, médecin (littér* 
arménien) ; cf. hermine. 

ESBAUDis 4955 (quant li solaus 
fu esbaudis) , levé (litt* ré- 
joui). 

ESGiLLiER 2066, ravager. 

ESCLATE 10275, famille, ori- 
gine; cf. Légende de Judas, 
V. 361, de pute esclate, et 
Burguy, s. v. Ce mot a-t^il 
quelque rapport avec eseis^^o^ 
même sens^ en rouer gat mo- 
derne, qui se trouve égale^ 
ment dans les Proverbes de 
Rulman (Revue des l. rom.^ 
XVII, 47) : A la belle esclappe 
d'houme? C'est probable. 

ESCLENQUiER 8769, gauckc, mal- 
adroit. 

ESCLiSTRE (3* pers. s.) 1026; le 
subst. esclistre , éclair^ se 
trouve dans Ogier de Dane- 
marche, et Le Chastelain de 
Coucy. 

EscoLE : 11692, il parlera ja 
d'autre escole. 

EScouRS, giron (BC Interpol, 
après 3560 A ; cf. scorz 
= gremium {Dial. Greg. le 
pape 122, 3 et 22), escourcée 
(Renart le contrefait^ in Com- 
paretti, Virgilio nel medio 
evo, II, 194) = retroussée^ et 
le picard modame acourceu, 



Lxviir appendice; — la langue du roman de thèses. 



tablier (Rev. L rom,^ 3* sér., 
I, pag. 59). 

esfoudre 6750, fimdre. 

ESKEC 5103, butin. 

ESKBKiER, échiquier : ouvrés a 
eskekiers menus 6072; cf. 
7292. 

ESLOissER déboiter : 14123, qui 
pié esloisse = qui se déboite 
un pied (?) , ou plutôt corri- 
gez : cul pies esloisse (au 
sens neutre). 

ESMANCiÉ 8929 , mutilé du 
poing ou du pied. 

ESPiLs (suj, singj 2506, et es- 
piel (rég. sing.) 2532 etc., 
(forme comrmme); nous trou- 
vons aussi es^iei^ qui ne vient 
pas de spéculum, m^isde l'a. 
h. allem, spiez (V. Burguy, 

s. V.) 

ESPiNOis 14118, épines, fourré 

d'épines. 
esplendres 1041 [de scolopen- 

dra?), bétes hideuses dans la 

forêt d'Argos. 
esprises 10253, fragments de 

bois sec pour incendier (de 

esprendre == s'enflammer). 
esqitarées (jus les abatent ) 

14^25, écartelées. 



ou dans le mur d'une villes 
et aussi l'ouverture de la fe- 
nêtre : 4491-2, li barons sont 
venu as estres, si ont fait ou- 
vrir les fenestres, où B donne : 
par les estables de la tôr gité- 
rent hors lôr chiés au jôr ; 
4691-2, li flame entra par les 
fenestres, cil s'enfuient qui 
sont as estres (cf. 10337-8) ; 
8137-8, Ysmene estoit od sa 
serôr amont as estres de la 
tôr Cf Aiol, 3143, Loeys 
est as estres li fiex Gharlon, 
sus el palais plenier en son 
dongon; il escrie a ses homes 
etc., oii les éditeurs tradui- 
sent à tort par « est chez lui %; 
— cf aussi Le dit de l'empe- 
reur Constant (Remania, VI, 
161 sqq.), V. 123-4, lirois re- 
garda amont riestre, son mari 
vit à la feniestre ; Floovant 
19; Légende de JtuUis, v, 
375-6, etc. 
EVB {y. sous aighe) ; evette, 
mém£ sens, 3607. 



FAiDE (mortel) 1081, AaiW \^nor- 
telle). 



E^AÏs, tranquille^ stable, 1896 faillît, palle 5974. 6924 etc., 

(se li rendoie cest paîs, il n'i torche de paille ; cf. Benoit, 

seroit j a estais) ; m^tis il est Chron,des ducsde Norm.^l, 

substantif, avec le sens de 1181. 

résistance, au v. 4484 : ne lui faire (bien) a, convenir à, aller 

ferons ja estais (B ja n'i ert bien : 8534, môlt bien fist le 



puis nus estais). Voir les 
exemples cités par M. O. 
Paris [Rom. VIII, 453) . 
ESTôTiF 7716, imprudent, trop 
audacieux. 



roi li escus. 
FAIT (com), quel i 3774 , com 
faite cose ; — si fait, tel^ 5372, 
6210, etc.; — sifaitement, tel- 
lement, ainsi, 13261. 13550. 



estre, ouverture dans tme tour famb 1601, nouvelle» 



GLOSSAIRE. 



LXIX 



FAMILLEUS, affàmé2V7;cf. Troie ^ 
fameilleus. 

FAUSSER son plait 10792, man-- 
quer aux engagements pris; 
— fausser un jugement, le 
déclarer faux, l'attaquer^ 
10795. 10910. 

FÉE 2192 ; au fig., belle jeune 
fille, 1425. 

FERAiNS, bêtes fauves j gros gi- 
bier, 10144. 

FERESDiE 1247, f'wrewr. 

FERRANT 7312, ckeval de bor- 
taille [plUfS souvent aufer- 
rant) ; — adf, 7281, .j. ceval 
ot ferrant oscur, au sens or- 
dinaire de gris. 

FEUE (=*fatuta, dfe fatum) : 
durfeûe 8388, qui a une des- 
tinée pénible y malheureuse. 

FOI (porter), être fidèle A, 12704 
etc. 

FoïE (a la) 314, parfois {opposé 
à souvent) ; c/*. a la fie 2028. 

FOIS (une) quant 7441, toutes les 
fois que. 

FOLIE (la) 7830, la mêlée, le 
combat (sans signification 
ai^cune d'imprudence) ; — 
attaque audacieuse : 9011, 
entruesqu'il kaça sa folie. 

FôRFAiRE (act,), mériter par 
une action déloyale quelque 
châtiment .-forfaire mort 2581; 
forfait en a et membre et vie 
11558 (cf V. 10491) estunpeu 
différent; — trahir, 10922. 
11056; — faire du mal, 
12333, ja rien ne lôr porons 
forfaire (cf 1325. 1327); 
12296, com il lôr face grant 
fourfait; — pris adjective- 
ment, au participe, avec le 



sens de < forsené », 11791 : il 
sont fourfait et esragié. 

FôRiERS 9544, fourrageurs. 

FORJUGiER 10662, condamner. 

FRAPALLE 12365, bouches inu- 
tiles, valets d'armée, 

FRASÉE { ensegne ) , frangée , 
8066 etc. 

FRESEL 11226, frange, ruban. 

FROID , triste : froide novèle 
14003 (cf. BC 3180. 14270) ; 
— nouveau, frais : bacelers 
frois 7742. 

FROis (subst. plur.), de frigidusi 
bêtes hideuses de la forêt 
d'Argos, 1041. 

FRONTES , façades (d-un lit) : 
6315, les .ij. frontes fista es- 
max. 

FBUiLLiE \fi>rme picarde pour 
fouillée), cabane de feuilla- 
ge : 14475, loges i ont fait et 
feuillies. 

FUER (a nul), en aucune façon, 
BC, Addit. 597. 



GAiANT 6067. 6741 etc., géant. 
On promue encore aujour- 
d'hui à Douai, le jour de la 
fête 'patronale, un immense 
mannequin nommé Qaiant, 
en compagnie de sa femme 
et de ses enfants. 

GALANT, orfèvre et armurier fa- 
meux au moyen-^ge, et dés le 
XI* siècle, comme le montre le 
poème latin de Waltharius 
( F. du Méril, Poésies popul. 
lat., 1843, pag. 357). M, P. 
Paris (Chans. d'Antioche, II. 
12, note 1) croit que Galant 
ou Wailand n'est pas d'ori- 



Lxx appendice; — la langue du roman de thébes. 

ffine Scandinave, mais que hermin (adj.J^ fait d'hemdne^ 

c'est le Vulcain des latins, 11222 ; (suhst,) d'un blanc 

C'est possible; mais^ eniotcs hermin 11224. 

cas, notre texte montre qu'on hermine (pour ermine) 2975 , 

distinguait au xii® siècle ces médecin (littér^ Arménien) . 

deux personnages, tout en heut 6062, quillons de l'épée 

leur assignant un rôle sem- (voir L. Gautier, Chanson de 



hlàble : Galans 11 févres le 
for^a Et dans Yulcans le très- 
jeta, dit le trouvère en par- 
tant de l'épée de Tydée (v. 



Roland ^éà. class.. Éclaircis- 
sement III ) ; cf, enheudée 
6096 (l'espée Qui de fin or fu 
enheudée)* 



2189-90). Voir, dans l'Intro- hirece soi 4038 A (herice BC) , 
duction que Reiffenherg a avec métathèse= se hérisse ; 



mise en tête de son édition de 
Ph. Mousket, f» LXXXIX, la 
liste des épées qu'on lui attrin 
huait. 



cf, en picard moderne héri- 
chon et irechon. 



GANT sert à fortifier la néga- ^q^ (en \% dans la plaine (BC 

tion, 1252. 4243 ; or ne vaut Interpol). 

pas vos gans tôs vies 2930 ; i^g 13039, chagrin, ou plutôt cq 

cf, pié, point, pois etc. qui cause du chagrin. 

garnement 9810. 9820, meuble, iggi^ ainsi, 2661 etc.; — par iasi 

objet d'art (coupe d'or), que 2593, à cette condition 

GETEÎs (métal) 1385, travaillé; gy^^ 

cf, tresgeté. 

GROiGNART (d'avoir merci se fait) *' " 

12165, il feint d'être fâché jamais 6415, désormais. 

d^avoir à pardonner. jetans 4674, qui jettent bien : 

GUENCiR qq*» 8074, se détourner (periéres) fors et jetans et bien 

de lui, l'éviter, côrsiéres. 

GUBRROiôSB (gent) 9900, guer- joi (rirnant avec poi) 14166 BC 



rière, belliqtteuse. 



HANSTE, bois de lance, toujours 
avec h aspirée ; vient du ger- 
manique, et non de hasta ou 
de âmes (V. G, Paris, Roma- 
nia, VII, 467). 

harpierres (suj, sing., joueur 
de harpe (BC Addit. 448). 

HAU8AGE 10878, hauteur, arro- 
gance. 



(A diffère)', cf. BC Addit. 6. 
Cest le même mot que joie ; 
c'est donc à tort que Littré 
met à la place joie, dans Vie 
de Saint-Grégoire le Grand, 
éd, Luzarches, pag. 10. Cf. 
Roman de Troie, 14075-6, 
poi : joi. — N'i dites joi 7041 D 
{où ABC donnent : entendes 
moi) semble être la même 
chose que «ne dites folie», 
ou % ne plaisantez pas >, d'à- 



GLOSSAIRE. l'ï*! 

près le vers qui suit immé- faut sans doute corriger co- 
diatement : laissez m'i amen- verture, à moins d'admettre 
der un poi. ?w« ^« m^itelas reposait sur 

joiNTis (quarel) bienjointsA3S6. un filet, ce qui nous semble 
JôR (explétif^) 5232-4 : vous peu probable. 
me tenés bien pôr enfant, Qui keuvre 73, cuivre. 
morovés m'onôr partir. Tant _ 

com le puisse jâr tenir. On 

pourrait aussi corriger '^o ou laïns 1286, mais laiens 1415etc. 
ja, ou encore tant comme le lambre 1370, lambris, Littré 
puisse tenir. ri'a qu'un exemple du xiii* 

JÔR (le) , ce jour-là, 288. 468 etc. siècle. 

(très fréquent) ; cf. Troie lesdois [pour laidois) 2028 (qu'a 
6528. — La nuit { = cette le fie s'en quist lesdois), do»n- 
nuit'lii\ 69. — Au vers 215, m^ge. 
li enfes ot le jour ploré, il leu on le list 20 =i là où on le 
semble avoir le sens de <long- lit (cf.lau=laou,J9Mr^yII» 
temps ». 279). On pourrait peut-être 

JOURNAL, bonne journée, jour- expliquer € au lieu où on le 
née marquée par de grands lit », mais V ellipse serait trop 
exploits : 4657, Ypomedon forte. 
fist.j. journal. loée, lieue, 4S^\ — heure, 

journée, le chemin qu'on' peut temps qu'on met pour faire 
parcourir enunjotir : 3290, une lieue, 8227 (Cf. Parton. 
une journée tôt entière Se de Blois, 10089); Hue 13302, 
herbergent par la rivière. même sens. 

jumentier, goujat, conducteur loes 3030, aussitôt ; partout 
de bêtes de somme ; au ûg., at7^^r5 écrt7 lues (3144 etc.). 
lâche, 7272. loiiers 333, liens. 

lombart, synonymie de lâche. 
K. ne sanlent pas Lombart ne fol 

KELÉs 862, calmez-vous ; cf. 4960 A (BC vilain). Sur ce 
prot?. ancien et moderne calar reproche de lâcheté fait aux 
et se calar = 5e taire, cesser Lorabarts,voir G. Baist [Zeit- 
de crier. schrift, II , 303 sqq.) et To- 

KEUTE 2828, étoffe recouvrant bler, ibid., 98 sqq.), à propos 
le matelas ou le lit déplume, de l'expression assaillir la 
et non pas € couverture »; car limace. 
il en est question 5 vers plus lor 2781, laurier. 
bas. C/*. 3620-1, coûte de paile loudier (mauvais), terme de 
a or frasée Avoit el lit, môlt mépris ; ici € lâche » 3081. 
bien ôvrée; au vers qui pré- luiserne 12767, de lucerna : 
cède (de soie fu la cordeûre) , il sous la 1. du soleil. 



LXXll APPENDICE ; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÉBES. 

M. cie, 2802 etc. 

MAiSEMENT 10915,m^cAamm«n^ merveilles (adverbe), mer- 

MAiSTRE (fém.) 1418, gouver^ veilletisement 244. 3511 etc. 

nante d'une jetme fille; cf. (assez fréquent). 

Troie, 1569. mesel (au ûg ), malheureux : 

MAL AiDANs 9166, malade : qui ^^^> <l«î se cJaiment lasses 

foivles est et mal aidans. meseles. 

MALFÉs (suj. sing.), diable, de ^^^^ i^^^)^ de longtemps (avec 

maie fatum ; rime avec vretés ^légation) , litt* avant des 

839; de même malfé (rég, ^^**i 5721; cf. Troie 14076, 

sing.) rime avec parlé au v. °'®ûstHectormôsde3meisjoi. 

2227 : castiax fu Pin alans moitoier, qui jouit par moitié 

malfé = ce fut autrefois la ^i ^^4. 5303 [Cf. métayer). 

forteresse du diable Sphinx. ^^P (en .j.) 12942, en un mon- 

2083 etc.) ceau. 

mandement (maistre) 1366, salle ^^"^ ("'^'^ sôrent) 6561; cf. 14518. 

principale. Pour V étymjologie de mot 

MAR, à tort, maladroitement : dans cette locution , voir 

mar amenèrent est sôr nos Revue des 1. rom., J^ série 

4928 = ils eurent tort, ils I» 356; IV, 297; et Roman! 

commirent une imprudence V, 500; VII, 342, où M. P. 

d'amener ^^B. mar vos en dou- Meyer soutient, avec raison 

tés de rien 4930 [cf. 2082. ^^^on nous, contre M. Chaba- 

2083. etc). neau, rétymologie muttum, 

MARMOLUES (de mal et molu) ^l non pas mMixm. 

1042, bête hideuse dans la môstier, église, 2984 etc. 

forêt d'Argos; mot sans doute ^^^^ (^ p. s. Ind. près.), BC 

forgé par le trouvère. Addit. 422, fait du bruit, de 

MAUDisoN (B sub. fin.], malé" *mugiat,joowr mugit. 
diction; A et C diffèrent, cha- 
cun de son côté. ^* 

MAULLER2191 ( = maller), /br- nate, naissance (?) : 10275 

ger. Rac: maliens. traîtres, fel, de pute nate. 

MÉCINE 2838. 3468, mais méde- natural signôr, seigneur légi- 

cine 2976. time, 4435. 4452 etc.; cf roi 

menée (corner la), sonner la de nature 4937 et 4945, et 

charge, 6758 etc. Roman du Rou, 9050. 9823. 

menestier, le même que mestier 1 1208. 

(de ministerium) 3057. Les noeces 775 A et 1595 A {BC 

deux mots ont eu une form^- noces) , L'Q en position a été 

lion indépendante (V. O. ^traité comm£ DS. Cf. Mail, 

Paris, Alexis) . Comput, Préf., pag. 50. 
MEROHi (vostre), y^ î?oiw r^mer- noel, nielle : 1194, entôr ert 



GLOSSAIRE. 



LXXIII 



pains d'or a noel, c'est-à-dire 
% niellé d^or »; cf. noiel 1195. 

NOBME 6735 , neuvième ; cf. 
noefme 1007, et nueme (Par- 
ton. deBlois, 10355). 

NôER, noyer, 4969. 12740. 
12741 (encore usité au xvi* 
siècle). 

NONA.US, rien: 1142j*a n'en fera 
se nonaus non. Cf. nonal 
(Chron. des ducs de Nor- 
mandie). 

NôvÈLES, malheur récent, fâ- 
cheuses nouvelles : 8376, aies 
dôlôr de mes nôvèles ; 3180, 
dont elles oent les nôvèles^ 
c.-à-d. dont elles apprennent 
la mort (BC dont ont ouï froi- 
dez nouvellez) ; cf. 2876. 
2957; — chose inouïe, étran- 
ge, 10054. 

O. 

oiANT (en son) 13381, en sa pré- 
sence; cf. Roland 326, vos- 
tre veiant. 

OJE 2872, oui (Burguy donne 
oie, sans indiquer ses sour- 
ces) ; partout ailleurs oïl, 
14403 etc. 

OINDRE, adoi^ir, amadouer : 
844, môlt souef l'oint de sa 
parole. Cf. notre édition de 
?Evangi!e aux femmes (Paris, 
Vieweg, 1876), str. XXIV b, 
par ses blances paroles Tome 
asouage et oint. 

OR [de hortus) 7770. jardin; cf. 
languedoc. or, rouerg. ouor. 

ORINB 3467, origine. 

OSE (adj. fém ) hardie, 3611 ; 
cf. Roman de Troie, passim. 

osTAGE 3281 , concitoyen, ou plu- 



tôt chevalier attaché à un 
roi et faisant pour ainsi dire 
partie de sa maison; — ail- 
leurs (7632 etc.) . chevalier 
prisonnier qui a été mis en 
liberté sous caution. Pour 
Vétymologie (=*hospitatico, 
et non pas * obsidiatico) , voir 
Tobler, Zeitschrift, III, 568, 
sqq. 
OUTRAGE, audace, excès, BC 
Addit. 700 (encore usitédans 
ce sens au xvi* siècle). 



PAAiGNE 5451, pièce duhamais 
d*un cheval que je ne saurais 
désigner expressément ; E li 
estrier et la paaigne Furent 
ouvré a or d'Espagne. 

PAIE (faire) 13015 (forme assu- 
rée par la rime : plaie), faire 
accommodement [Cf. paier, 
de pacare) . 

PAiNER (act.), regretter 13002. 

PALASiNS (suj. sing.) 2843, pa- 
ralysie (?). 

PAONiER 12366, Ne paonier ne 
garçonalle. Est-ce le même 
mot que paonnier, celui qui 
soigne les paons F C'est pro- 
bable, quoique Bucange le 
rapproche de pedones. Cf. 
Garin leLoherain, I, pag. 251. 

PAR (prépos.), indiquant le 
moyen : ostagié par retôr, r.- 
à-d. à condition de retour- 
ner, 8945. 9690. 9695; cf. 
par ostage 9693; — avec un 
sens distributif, pour isoler: 
9650, par lui seul l'a mis à 
raison; 10067, cascun par 



Lzxiv appendice; — la langue du roman de thêbes. 
soi (Cf. 11823); 10272, pris et tier Baillet III, 104), v. 30, ja 



loié et tout par soi. 
PARIE = pariée 2850, pareille, 

égale. 
partie (faire) a , faire part à , 



n'en wiegnepîé. — Plain pié 
(avec une négation dans le 
premier membre), 6428, qui 
onques sist plain pié sôr moi. 



donner part à, 5246. 5266. pignons 8018, barbes de la flè- 

5301 etc. che, 

PAUTONiER, archer^ homme de pitalle (^owr pietalle) 9325, 

piedy 4863 (BC serjant) ; — gens de pied ; cf. frapaille 



ailleurs ce mot a un sens pé- 
joratif; cf. Ogier de Danem. 
3857, les Quatre Livres des 
Rois, etc.. el le prov, pauto- 
nier, vagabond. Il ne faut 



9414, et 'a gent menue (pas-- 

sim), 
PIUMENT, épices en général, 

2815. 3542; cf orpiment (BC 

Interpol, après 3548 A). 
pas le confondre avec pao- piuement 8347 = pieusement , 
nier, dont le sens est voi- forme influencée par le ré- 
sin, (V. plus haut). gime piu. 

PECiÉ, faute commise y mal- piait (pôr nul) 1147, pour rten 
hetbr : 3906, el Diex , fait il, au monde, en aucune façon. 
com grant pecié M'a on ore plan 7825, plaine. 



chi anonchié ! 

PEK 14604 et PiEK 3190, pitié, 
de pectus / cf. dans d'autres 
textes pect, au sens de ^poi- 
trine. » 

PÊNE : traire la p. par Toel 
1951-2; cf. l'expression fa-^ 
milière < passer la plume par 
le bec à quelqu'un». 

PERROis 14117, amas de pierres , 
endroits pierreux. 

PETIT, peu : en petit d'eure (BC 
Addit. 403); en petit d'ôre 
(BC Addit. 404), en peu de 



PLANTI0U8E : 9899, (contrée) de 
chevaliers bien plantiouse. 

PLUS ET PLUS, de pltùs en plus 
7752. 7753. 

POINT (avec négation) est en- 
core substantif: 11072, ja nul 
point ne m'en peseroit (F. 
gant) . 

POIS (.j.) sert à renforcer la 
négation, 4636 [Cf. BQ Inter- 
pol, après 5584 A) ; — au 
pluriel: Se chi estiés .xi\j. 
mois. Ne mangeriemes pôr çon 
pois 4511-2. 



temps; qui môlt parole et poise (/nc^.pr^^.): 1105, de folie 



petit face 1974; — aussi avec 
un nom pluriel ; — pôr .j . 
petit que ne ( V. près ne). 
PIÉ {.j .) sert à renforcer la né- 
gation, 5198; n'escapa pies 
12771 (cf. 10070. 12391). 
Plaute a dit : % nunquam pe- 
dem penetrare». Cf. Le save- 



vous poise. 

PÔRPRENDRE los moutagues (en 
parlant d'un cheval), les esca- 
lader, 4967; cf. 4239 et 7712, 
p. tère; 4242, p. le cours, etc. 

PÔR TANT QUE 10563, pourvu 
que-, cf pôrke 2840. 2843. 
11187. 11189. 



GLOSSAIRE. LXXV 

POSE [sicieî de), après une pâme, raidon (agrant) 8020, à flot; 



8174. 8326 (et souspira a c. de 
p.); cf. aa cief de p. 11091, 
et Troie 15434 , a chief de 
pièce = après un moment; — 
ne ne fu puis en môlt grant 



dérivé de rait = radius. 
RAiEMBRE 4332 (et prisoniers 
môlt ciers raiembrent), ran^ 
çonner; cette forme se re^ 
trouve dans /'Alexandre. 



pose, Thèbes 14616= de long- raient (part, duprécéd.) , ran- 

conn^ 9960, racheté, sauvé, 
11948. F. Gachet, s. v raiens, 
Tobler ( Mittheilungen) I, 
266) ^/Scheler (Li hastars de 
Buillon, au v. 153), àpropos 
du mot royamant, corruption 
deraiemant (qui rachète)^ c- 
à-d. sauveur,). Dans notre 
texte, le sens de mettre a ran- 
çon est assuré au vers 9960 : 
je sai de fi tout a estrous Que 
vos serés raiens trestôs ; au 
versll94S, chevaliers est vail- 
lans et prous , Nos homes a 
raiens trestous, celui de sau- 
ver est seul possible. — Je 
trouve la forme reaint (suj. 
plur.) dans les Joies Nostre 
Dame de Guillaume le Clerc 
de Normandie (Zeitschrift , 
III, 2), V. 877, et reaindre 
(infin.), Y. 1029. 

RAISON (mettre a) ord^ € adres^ 
ser la parole à quelqu'un; le 
sens est un peu différent au 
1?, 1071, qui de riens le méte 
a raison, c.-d-d. ^qui puisse 
le renseigner ». 

RECETER, se retirer^ trouver un 
abri (au sens neutre) , de re- 
ceptare, 10563. 11187. 11189; 



temps, 

PRAÈL 7696 et PRAÈLE 4211. 

7239, prairie; partout ail- 
leurs prée ou praerie. 

PRÈS NE 2302, il s'en faut de 
peu que.,., ne; cf. Le savetier 
Baillet, 96 (i2om, III, 105), et 
les eocpressions analogues pôr 
poi ne 2508 etc., pôr .j. poi 
que ne 2240, pôr .j . petit que 
ne, pa^im. 

PRIVÉ, familier, connu : 6782, 
a ceus de Tebes fu privée. 

puiNT 6061, pommeau de l'é- 
pée (V. L, Gautier, Chans. 
de Roi., éd, cUiss.,^Q\2Àvci&9. 
III). 

PUMIAX (li) d'une coupe, 9816, 
semble désigner une anse la^ 
térale, ou peut-être le som^ 
met du couvercle. 



QUE, car, parce qtoe (passim), 
QUE QUE 14195 BC, pendant que. 
QUERiNB 10678, colère, ran- 
cune. 



RAGE, action terrible, 3704 ; — 
folie, folle imprudence 7437; 
— chose pénible à dire, 404; 



cf. recet 10666, château-fort. 
— le sens est remarquable heflambier 13710 , resplendir . 
dans BC, Addit. 356; sont regarder (se) 3561. 4046, re- 
tuit au jeu et ala rage, c.^à-d. garder, 
ta la fête 1^. regreter qq» 13220, exhaler 



LXXVI APPENOrCE; — LA LANGUE DU ROMAN DE THÊBBS. 

ses regrets, ses plaintes au roie (nis une), peu de chose ;cf, 
sujet de la mort de q<f^ ; cf. gant. 

Alexis 26e; Roland CLIII. roortes 4416, liens tordis, de 
2026 ; CCIX, 2686, et d'autres retorta ; cf. reorte, riorte dans 

Burguy, 
ROSTE 4340 (la tonrs en est reste 

et grifaigne) ; — »t/65<*.2226» 



exemples que cite O, Paris 
[Alexis, pag. 181). 

REONDEMENT (.V. JÔFS entîrs) 

4301 , complètement (cinq 
jours et pas mx)ins). 

RESORTIR, faire rebondir, re- 
pousser : 4055, li piaus est 
dure, si resort. 

RESTANT, quis* arrête^fatigv4(en 
parlant d'un cheval)^ 4971. 

RETiNTER 8584, retentir] cf. le 
mot suivant. 

RETOMBiR 1268, retentir (F. 
Littré^ s. r. retomber); en» 
core usité au xvi* siècle, au 
sens de rebondir (Darmeste* 
ter. Tableau de la langue au 
XVI* siècle, dans Le xvi» siè- 
cle en France, pag. 186). 

RIME, doublet de frimas, vient, 
comme lui, de l'anc. Scandi- 
nave hrîm, où l'aspiration est 
tombée, au lieu d'être repré- 
sentée par f. Ici rosée, ou 
plutôt brume : que li solaus 
abat la rime 9552; li jôrs es- 



(rocier) haut et naïf et de grant 
roste [rime avec acoste). Ce 
mot doit évidemment être sé- 
paré de ruiste et ruste, au 
sens de € rude, fortin, d'où 
notre mot rustre (M. Fôrster 
les tire avec raison de rusti- 
cus] , et aussi de roit , roide 
= rigidus (V. Fôrster, Li 
chev. as .ij. espées, note au 
V. 11692, et Zeitschrift fôr 
rom. Philol. III, 261). La 
forme roste, qui ne semble 
pas avoir été rencontrée ail- 
leurs, autoriserait l'étymo- 
logie rebustus, et alors notre 
mot devrait être également 
séparé du prov. raust{=n«f«, 
rauque] , que Von trouve emn 
ployé en parlant d'une pente, 
d'une côte, dans la Vie de 
Sainte-Enimie (ap. Bartsch, 
Denkmseler, 232, 33). 



claire, ciet la rime 8410 (cf. rubest 210 (puis entrent en une 



9372). 

RivoiER 7020, chasse en rivière. 

ROC AL 2242, rocher ou masse 
de rochers. 

ROCiÉRE 2485, rocher. 

ROFE, peau épaisse d'un ser- 
pent, 4033. 4035; cf Amis et 
Amile 3075, roife, et Thèbes 
4055 A, li piaus, en parlant 
du même serpent. 

ROiAL (li) 4709, les soldats, les 
partisans du roi. 



forest Môlt loin de gent et de 
rubest) est peut-être une in- 
advertance du scribe amenée 
par rubeste, qui se trouve à 
la fin du vers suivant. On 
pourrait corriger mol est, ^t 
serait alors un doublet mas- 
culin de moleste, lequel se 
trouve au v. 7246. Rubeste, 
au V, 211, a le sens deasau- 
vafje% (la fores ért grans et 
rubeste); il ne vient sans 



GLOSSAIRE. 



LXXVII 



doute pas de TohnsiaSj comme 
le veut Roquefort. Cf.Yïe de 
Saint-Jean Bouche d*Or in 
Rom. VI, 3, V. 337-8 : 
Li lions et les autres bestes, 
Dont il i ot moult derubestes. 
Ht de même v. 803-4; cf. éga- 
lement Guillaume de Palerne 
4549, tant flueve grant, f